SCÈNE II
Les Mêmes, MÉLISSINDE, SORISMONDE, Femmes, Enfants, Esclaves, etc., puis BERTRAND.
MÉLISSINDE
Non! non! Je veux marcher sur ces haillons de serge!
(Elle avance à pas très lents, regardant avec stupeur autour d'elle. Les femmes se rangent au fond sans bruit. Les musiciens restent dans la galère. Érasme et Trophime lui cachent Joffroy Rudel qui semble évanoui, les yeux clos.)
MÉLISSINDE, bouleversée de ce qu'elle voit.
Oh! cette nef! Ces gens qui pleurent! — Rêvons-nous? —
Oh! tous ces pauvres gens qui, là, sont à genoux!
Pouvais-je imaginer une misère telle?
(Aux mariniers.)
Oh! mes amis!
PÉGOFAT
C'est Elle qui dit ça, — c'est Elle!
MÉLISSINDE, avançant.
Oh! tous ces malheureux, haillonneux et hagards!
Et je mets de la joie en ces pauvres regards,
Moi? — J'adoucis ces maux! — Comme mon cœur se serre! —
Pouvais-je deviner, même au récit sincère
Que me faisait Bertrand, pouvais-je m'émouvoir?
Oh! tout ce qu'on nous dit… rien, — il faut venir voir! —
(Avec un frisson involontaire.)
Mais lui… Joffroy Rudel?…
FRÈRE TROPHIME
Madame, du courage!
Il faut vous dire, — il est si mal! — et son visage…
MÉLISSINDE
Ah!… son visage? Eh bien, je vaincrai mon émoi!
FRÈRE TROPHIME, s'écartant et faisant écarter Érasme.
Alors… approchez-vous…
MÉLISSINDE, voyant Rudel.
Ho! Dieu!
(Elle glisse à genoux avec des sanglots.)
Pour moi…, pour moi!…
(Elle pleure silencieusement… Les yeux de Rudel s'ouvrent, la voient, s'agrandissent, s'illuminent, et un sourire vient sur ses lèvres.)
ÉRASME
Regardez!
MÉLISSINDE
Il sourit!… Oh! ce sourire!… Dire…
Dire que j'aurais pu ne pas voir ce sourire!
FRÈRE TROPHIME
Nous l'avons revêtu de ses habits princiers.
Il n'a pas un instant douté que vous vinssiez.
Il n'entend, ni ne parle. On craignait que sa vue…
Mais c'est lui, le premier de tous, qui vous a vue!
MÉLISSINDE, toujours agenouillée et le regardant.
Pendant l'affreux retard pas un instant douté!…
PÉGOFAT
Non, madame!
BRUNO
Pas plus que nous, en vérité!
MÉLISSINDE
Pas plus que vous?
LE PATRON
Morbleu, vous autres, bouches closes!
FRANÇOIS, avec force.
Même quand le Génois a raconté des choses!
MÉLISSINDE, terrifiée.
Le Génois! — Devant lui?
BERTRAND, qui depuis un moment a paru sur le pont.
L'infâme!… On aurait dû!…
FRÈRE TROPHIME, à Mélissinde.
Il n'a rien entendu.
JOFFROY RUDEL, d'une voix faible.
Si, — j'ai tout entendu.
MÉLISSINDE, joignant les mains.
Ah! grand Dieu! Qu'avez-vous pu penser?… Quelle honte!…
JOFFROY, doucement.
J'ai pensé : qu'est-ce que ce méchant fou raconte?
Oh! mais je n'ai pas dit un mot, même tout bas!
Vous alliez arriver! Il ne fallait donc pas
— Les mots étant comptés quand le souffle s'oppresse —
En dire un seul qui ne fût pas à la Princesse.
MÉLISSINDE
Dieu!
JOFFROY
Je n'écoutais pas cet homme seulement!
Je regardais, là-bas. J'avais le sentiment
Qu'il fallait regarder là-bas, toujours, sans faute,
Que ce regard muet appelait à voix haute,
Et que sa fixité, la force de sa foi,
Irrésistiblement vous tireraient à moi,
Eussiez-vous même été, d'un charme, retenue!
MÉLISSINDE
Oh!…
JOFFROY
Et vous voyez bien que vous êtes venue.
(Il aperçoit Bertrand.)
Bertrand, merci! Ta main?
(Bertrand, poussé par frère Trophime, s'avance et met en frissonnant sa main dans celle de Rudel.)
Toi, tu ne m'as pas cru
Capable, au seul récit d'un mauvais inconnu,
D'outrager ton cher cœur même d'une pensée?
(Bertrand lui baise la main.)
MÉLISSINDE
Oh! cette foi si noble…
JOFFROY
Elle est récompensée!
Vous êtes là. J'ai donc tout ce que j'ai rêvé!…
(Avec un sourire.)
La princesse est venue ; ô ma princesse, avé!
(Il ferme les yeux épuisé par ces paroles.)
ÉRASME
Attendez. Il reprend force. Parler l'épuise.
BERTRAND, d'une voix sourde à frère Trophime.
Je ne peux, ça m'étouffe, il faut que je lui dise…
FRÈRE TROPHIME
Quoi, mon fils?
(A Bertrand qui baisse la tête.)
Non! c'est trop à toi-même songer!
Tu voudrais par l'aveu lâche, te soulager,
Troubler, pour te sentir moins vil, sa dernière heure!
Non! garde le silence, et que paisible, il meure!
BERTRAND
Mais il saura bientôt combien je le trompais!
FRÈRE TROPHIME
Alors son âme ayant l'imperturbable paix
Ne sera qu'indulgence et tendresse chrétienne,
Mon fils, en connaissant la misérable tienne.
MÉLISSINDE
Oh! qu'il revienne à lui, mon Dieu! Sa noble foi,
J'y répondrai! J'incarnerai son rêve en moi!
En croyant à des fleurs souvent on les fait naître :
La dame qu'il voulut me croire, je veux l'être!
Je veux, pour expier, adoucir cette mort,
Et tant mieux s'il m'en coûte un douloureux effort!
Il faut que, grâce à moi, ce malheureux poète
Sorte, sans y penser, de sa vie inquiète,
Et prenne, tout distrait par mon sourire cher,
L'obscure voie où doit s'engager toute chair!
— Recouvrons de beauté ces minutes brutales!
Et dès qu'il rouvrira les yeux, pleurez, pétales,
Parfums, élevez-vous en bleuâtres vapeurs,
Et vous, harpes, chantez sous les doigts des harpeurs!
— A nos pures amours, tu viendras, ô musique,
Ajouter chastement de l'ivresse physique!
ÉRASME
Le prince ouvre les yeux…
(Les pétales pleuvent, la musique joue, les encensoirs s'agitent.)
MÉLISSINDE, se penchant vers lui.
Prince Joffroy Rudel…
JOFFROY
Je n'avais pas rêvé…
MÉLISSINDE
Je viens à votre appel…
Je savais votre amour et sa longue constance —
Oui, depuis bien longtemps et par plus d'une stance
Des pèlerins qui vont chantant, et des jongleurs!
Vous étiez donc pareil à nos palmiers en fleurs
Dont les fleurs sont, au loin, à d'autres fiancées…
Vers les miennes venaient, dans le vent, vos pensées!
Quand vous pleuriez, le soir, des pleurs qu'on croyait vains,
Mon âme les sentait ruisseler sur mes mains!
Mais, puisque vous voulez connaître l'Inconnue,
Puisque vous m'appelez, prince, je suis venue,
Et vous voyez, je suis venue, ô mon ami,
Parmi les encensoirs qu'on balance, parmi
Les parfums de cyprès, de santal et de rose,
Tandis que tinte au loin la cloche de Tortose
Et que vibrent les luths et les psaltérions,
Puisque c'est aujourd'hui que nous nous marions!
JOFFROY, ébloui.
Une pareille joie est-elle bien certaine?
MÉLISSINDE
Comment la trouvez-vous, la Princesse lointaine?
JOFFROY
Je la regarde… éperdument! — Oh! tous mes vœux!
Elle est bien comme je voulais! Ses longs cheveux
Échappent au tressoir en une double vague,
Et mon dernier soleil rit dans sa grosse bague!
Tu fais trembler pour son col frêle, ô lourd collier!
Son sourire étranger m'est déjà familier!
Sa voix, où l'on entend un tumulte de sources,
Se boit comme une eau fraîche après de longues courses!
Et ses yeux, dépassant tout espoir, ses yeux pers,
Sont si larges et si profonds que je m'y perds!
MÉLISSINDE, lui mettant au doigt sa bague.
Voici pour votre doigt ma bague d'améthyste
Dont la couleur convient à notre bonheur triste ;
(Lui passant au cou son collier.)
Voici pour votre cou mon collier à blason!…
(Défaisant tous ses cheveux sur lui.)
Et voici mes cheveux, puisque, nouveau Jason,
Ils sont la Toison d'or qu'au prix de tant de luttes,
De tant de maux, de tant de soupirs, vous voulûtes!
O pèlerin d'amour sur les glauques chemins,
Voici les mains que vous chantiez, voici mes mains!
Et voici, puisqu'il fut votre but de l'entendre,
— Écoutez bien — voici ma voix, soumise et tendre!…
JOFFROY
Ils vous font peur, mes yeux déjà gris et vitreux?
MÉLISSINDE
Et voici maintenant mes lèvres sur vos yeux!
JOFFROY
Mes lèvres vous font peur, que gercèrent les fièvres?
MÉLISSINDE
Et voici maintenant mes lèvres sur vos lèvres!
(Silence.)
JOFFROY, appelant.
Bertrand!
(Bertrand s'approche ; à Mélissinde, montrant les mariniers qui sont autour de lui.)
J'avais promis de vous dire aujourd'hui
Quel fut pour moi le cœur de ces gens…
(Trop faible, il fait signe à Bertrand.)
Toi, dis-lui.
BERTRAND, debout au milieu des mariniers à genoux.
Si vous saviez sous ces peaux rudes et tannées
Quelles âmes d'enfants, ouvertes, spontanées!
Aimez-les, ces obscurs à la simple ferveur,
Ces dévouements actifs qui portaient le rêveur!
Comme les chardons bleus qui poussent sur les plages,
Ils ont des cœurs d'azur dans des piquants sauvages!…
MÉLISSINDE
Eh bien! je leur souris…
JOFFROY
Je grelotte…
MÉLISSINDE
Joffroy,
Vous êtes dans mes bras, serré…
JOFFROY
Je n'ai plus froid,
Mais un frisson d'angoisse horrible me traverse.
Êtes-vous là?…
MÉLISSINDE
Sur ma poitrine je vous berce
Tout doucement comme un petit!
JOFFROY
Je n'ai plus peur.
MÉLISSINDE
Songez à nos amours! — Songez à la hauteur
Où parmi les amants, notre gloire nous guinde!
Songez que je suis là, — que je suis Mélissinde ;
Répétez-moi comment vous m'aimez et jusqu'où!
JOFFROY
Ah! je meurs!…
MÉLISSINDE
Regardez ces perles à mon cou!
JOFFROY
Oui, votre cou divin… Oh! mais tout se dérobe…
Je sens que je m'en vais…
MÉLISSINDE
Tenez-vous à ma robe!
Prenez-moi bien. Entourez-vous de mes cheveux!
JOFFROY
Oui! Vos cheveux encore! encore! je les veux!
Je suis dans leur parfum, — je suis…
MÉLISSINDE, à frère Trophime.
Hélas! saint prêtre,
Je dois auprès de lui vous laisser seul, peut-être?
FRÈRE TROPHIME
Non, madame. L'amour est saint. Dieu le voulut.
Celui qui meurt d'amour est sûr de son salut.
MÉLISSINDE
Joffroy Rudel, que nos amours ont été belles!
Nos âmes n'auront fait que s'emmêler des ailes!
JOFFROY
Votre manteau, brodé de pierres et d'orfrois,
Je voudrais le toucher ; — mes doigts sont déjà froids ;
Mes doigts ne sentent plus les orfrois et les pierres ;
Mes doigts sont déjà morts…
FRÈRE TROPHIME
Récitez les prières…
(Tout le monde autour de lui.)
MÉLISSINDE, douloureusement.
Ho!
FRÈRE TROPHIME
Proficiscere anima.
(La prière court en murmures.)
JOFFROY
Je me meurs.
MÉLISSINDE, aux musiciens.
Harpes, couvrez de chants ces trop tristes rumeurs.
(Musique douce.)
JOFFROY
Parlez, car votre voix est la musique même,
Sur quoi j'avais rêvé de mourir.
MÉLISSINDE, l'enlaçant.
Je vous aime.
FRÈRE TROPHIME
Deus clemens…
(Murmure de prières, que couvre une onde de harpes.)
JOFFROY
Parlez, que je n'entende pas
S'approcher, s'approcher le pas furtif, le pas…
Parlez, parlez sans cesse, et je mourrai sans plaintes!
FRÈRE TROPHIME
Libera, Domine…
MÉLISSINDE
Parmi les térébinthes,
Ami, c'était à vous que je rêvais le soir ;
Et dans les myrtes bleus lorsque j'allais m'asseoir
Le matin, je tenais sous les branches myrtines,
Des conversations, avec vous, clandestines…
JOFFROY
Parlez, parlez!
FRÈRE TROPHIME
… ex omnibus periculis…
MÉLISSINDE
Et lorsque je marchais entre les sveltes lys,
Et qu'un d'eux, s'inclinant, semblait me faire signe,
Comme il me paraissait le seul confident digne
D'un amour si royal que le nôtre, et si blanc…
Je confiais que je vous aime au lys tremblant!
JOFFROY
Parlez! car votre voix est la musique même.
Parlez!
MÉLISSINDE
Je confiais au lys que je vous aime…
JOFFROY
Ah! je m'en vais, — n'ayant à souhaiter plus rien!
Merci, Seigneur! Merci Mélissinde! — Combien,
Moins heureux, épuisés d'une poursuite vaine,
Meurent sans avoir vu leur Princesse lointaine!…
MÉLISSINDE le berce dans les bras.
Combien, aussi, l'ont trop tôt vue, et trop longtemps,
Et ne meurent qu'après les jours désenchantants!
Ah! mieux vaut repartir aussitôt qu'on arrive
Que de te voir faner, nouveauté de la rive!
Mon étreinte est pour toi d'une telle douceur
Parce que l'Étrangère est encor dans la Sœur!
Tu n'auras pas connu cette tristesse grise
De l'idole avec qui l'on se familiarise ;
Je garde du lointain, par lequel je te plus ;
Et tes yeux se fermant pour ne se rouvrir plus,
Tu me verras toujours, sans ombre à ma lumière,
Pour la première fois, toujours pour la première!
JOFFROY
La princesse est venue! O ma princesse, adieu!
FRÈRE TROPHIME
Libera, Domine…
MÉLISSINDE, debout, le soulevant dans ses bras vers le resplendissement de la mer. Ils sont enveloppés de la pourpre du soleil couchant.
Tout le ciel est en feu!
Vois, tu meurs d'une mort de prince et de poète,
Entre les bras rêvés ayant posé ta tête,
Dans l'amour, dans la grâce et dans la majesté ;
Tu meurs, béni de Dieu, sans l'importunité
Des sinistres objets, des cires et des fioles,
Dans des odeurs de fleurs, dans des bruits de violes,
D'une mort qui n'a rien ni de laid, ni d'amer,
Et devant un coucher de soleil, sur la mer!
(Joffroy Rudel est mort et laisse retomber sa tête. Elle le couche doucement. Frère Trophime s'avance.)
MÉLISSINDE
Ne fermez pas encor ses yeux, il me regarde.
SORISMONDE, avec effroi.
Il retient dans ses mains vos cheveux!
MÉLISSINDE
Qu'il les garde!
(Avec un poignard qu'elle prend à la ceinture du mort, elle coupe ses cheveux et les mains de Rudel retombent en les entraînant sur lui.)
BERTRAND
Oh! pas cela, c'est trop!
MÉLISSINDE, sans se retourner vers lui.
Qui parle ainsi?
BERTRAND
C'est trop!…
MÉLISSINDE
Vous, Bertrand? Mais il faut renoncer, il le faut!
Du voile mensonger se déchire la trame.
Mon âme sut enfin s'occuper d'une autre âme,
Et je suis différente ; et du bien que j'ai fait,
Déjà s'atteste en moi le merveilleux effet!
Qu'étiez-vous, rêve, amour, rose rouge ou lys blême,
Près de ce grand printemps qu'est l'oubli de soi-même?
Afin que ce printemps, pour moi, soit éternel,
Je prendrai le sentier qui monte au Mont-Carmel!
BERTRAND
Hélas!
MÉLISSINDE, aux mariniers.
Votre œuvre ici, mariniers, se termine!
Mais pourquoi ces haillons et ces airs de famine?
Mais il vous faut du pain, il vous faut des habits!
(Arrachant à pleines mains les pierres de son manteau.)
Tenez, tenez, j'ai des saphirs, j'ai des rubis!
J'arracherai de moi ces lourdes choses vaines!
Ramassez! Ce n'est pas le paiement de vos peines ;
Vous pouvez ramasser, amis, car le paiement
De votre amour, c'est la Princesse vous aimant!
Et voici des béryls, et voici des opales!
Je vous jette mon cœur parmi ces pierres pâles!
Les diamants vont pleuvoir, et les perles neiger!…
— Ah! je sens mon manteau divinement léger!
BERTRAND
Et moi, que deviendrai-je?…
MÉLISSINDE
Allez, avec ces hommes,
Combattre pour la Croix!
TOUS LES MARINIERS, brandissant des armes.
Pour la Croix! Nous en sommes!
LE PATRON
Nous brûlerons demain la glorieuse nef
Qui porta le poète.
TROBALDO, montrant Bertrand.
Et nous suivrons ce chef!
BERTRAND
Et nous irons cueillir, sur le Tombeau, la Palme!
MÉLISSINDE, reculant vers sa galère.
Adieu! ne pleurez pas, — car je vais vers le calme,
Et je connais enfin quel est l'essentiel!…
FRÈRE TROPHIME, s'agenouillant devant le corps de Joffroy.
Oui, les grandes amours travaillent pour le ciel.
RIDEAU
Paris. — Imp. L. Maretheux, 1, rue Cassette.