SCÈNE PREMIÈRE
JOFFROY RUDEL, FRÈRE TROPHIME, ÉRASME, SQUARCIAFICO, LES MARINIERS : BRUNO, BISTAGNE, MARRIAS, PÉGOFAT, TROBALDO, FRANÇOIS, etc.
SQUARCIAFICO
Voilà ce que j'avais à vous dire!… Elle l'aime,
Il l'aime!… Et leur retard s'explique de lui-même!
LES MARINIERS
Assez! — Bâillonnez-le!
(Joffroy Rudel ne détourne pas les yeux de la terre — et pas un muscle ne tressaille sur son visage.)
LE PATRON, aux mariniers.
Laissez-le parler!
LES MARINIERS
Chut!
Le lâche! — Il veut tuer le prince! — Dans quel but?…
SQUARCIAFICO, parlant au Prince.
Oui, votre ami Bertrand…
PÉGOFAT
Tu mens!
SQUARCIAFICO
Non!… La Princesse…
BRUNO
La Princesse! jamais!
FRANÇOIS
C'est faux!
LE PATRON
Mais qu'on le laisse
Parler!
(Joffroy Rudel n'a pas tressailli, et ses yeux regardent toujours au loin.)
SQUARCIAFICO, plus fort.
Donc le félon…
BISTAGNE
C'est toi!
SQUARCIAFICO
Mais ils sont fous!
Oui, là-bas, elle et lui, Prince! m'entendez-vous?
Tandis que votre cœur s'obstine à les attendre…
ÉRASME
Le prince ne peut plus, messire, vous entendre.
SQUARCIAFICO
Ah! ce serait pourtant un supplice bien grand,
Pour l'autre, de savoir que le prince, en mourant,
A tout su ; ce serait le supplice le pire!
ÉRASME
Le prince ne peut rien entendre, ni rien dire.
Il ne garde de vie encor que dans les yeux.
SQUARCIAFICO
Oh! mais il faut qu'il sache!…
ÉRASME
Il n'entend plus.
FRÈRE TROPHIME, levant le regard au ciel.
Tant mieux!
SQUARCIAFICO, au patron.
O rage! — Vous, du moins, si l'hypocrite fourbe
Ose ici revenir, et s'il pleure et s'il courbe
Faussement le genou devant le mort trahi,
Dites-lui que Rudel l'a méprisé, haï,
Maudit, et qu'il a pu, quand j'ai parlé, m'entendre!
LE PATRON, aux mariniers, montrant Squarciafico.
Je vous livre cet homme, et vous pouvez le pendre.
SQUARCIAFICO
Comment?
LES MARINIERS
A mort! Menteur! Blasphémateur!
PÉGOFAT
Jamais
La Princesse n'eût fait cela!
SQUARCIAFICO
Mais…
BRUNO
Pas de mais!
Nous n'admettrons jamais qu'on touche à la Princesse.
FRANÇOIS
Elle viendra!
BISTAGNE
C'est sûr!
TROBALDO
On en a la promesse
De messire Bertrand!
SQUARCIAFICO
Écoutez… puis après…
PÉGOFAT
Ah! vous devez avoir de fameux intérêts
A faire ce mensonge!
SQUARCIAFICO
Oh! mais quelles cervelles!
BRUNO
Ah! tu viens apporter des mauvaises nouvelles?
SQUARCIAFICO
Mais…
MARRIAS
Tu viens arracher aux malheureux l'espoir?
SQUARCIAFICO
Mais…
FRANÇOIS
Tu viens dire à ceux qui vivent pour la voir,
Qu'ils ne la verront pas?…
SQUARCIAFICO
Mais…
PÉGOFAT
Ta malice couvre
De bave notre idole à tous!
SQUARCIAFICO
Mais je vous ouvre
Les yeux!
TROBALDO
Si nous voulons les garder fermés, nous!
SQUARCIAFICO
Vous êtes fous!
LA PRINCESSE LOINTAINE
JUAN
Et si nous voulons être fous!
FRANÇOIS
Ah! tu veux nous ôter la Princesse lointaine!
C'est bon, c'est bon, on va te suspendre à l'antenne!
PÉGOFAT
Non! lui hacher le col!
BRUNO
Non! des supplices lents!
FRANÇOIS
Nous leur coupons le pied, nous autres, Catalans!
SQUARCIAFICO
Oh! oh!
BISTAGNE
Arrachons-lui la langue!
SQUARCIAFICO, d'une voix mourante.
Ah!
TROBALDO
Les narines!
SQUARCIAFICO
Non!
PÉGOFAT
Faisons-lui comme on leur fait dans les marines
Du Nord! — Clouons au mât sa main, en y plantant
Un couteau bien tranchant, dans la paume, au mitan ;
Puis, lui-même, il devra, sous le fouet, sans coup brusque,
Retirant doucement sa main, se l'ouvrir jusque
Vers l'entre-deux des doigts!
SQUARCIAFICO
Moi, ma main? — Non, pitié!
PÉGOFAT, tranquillement.
Quelquefois on en laisse au mât une moitié.
SQUARCIAFICO, se débattant.
Mais je suis citoyen de Gêne!
(Tous les mariniers s'écartent de lui.)
BRUNO
Hein?
FRANÇOIS
Oh!
BISTAGNE
Ah!
TROBALDO
Diable!
PÉGOFAT
Qu'allions-nous faire là, nous, d'irrémédiable?
… Messire est citoyen de Gêne!
(Tous s'inclinent devant Squarciafico.)
SQUARCIAFICO, rassuré et gouailleur.
Ah! ah!
(Promenant un regard assuré autour de lui.)
Génois!…
(Tous saluent de nouveau.)
BRUNO, se relevant.
Alors!…
(Changeant brusquement de ton et empoignant Squarciafico au collet.)
Je m'en soucie autant que d'une noix.
SQUARCIAFICO, ahuri.
Hein?
FRANÇOIS, le poussant vers le plat bord pour le précipiter.
A l'eau donc, Génois, et nage jusqu'à Gêne!
SQUARCIAFICO
Au secours!
FRÈRE TROPHIME, accouru.
Non! C'est suffisant!
PÉGOFAT
Prière vaine!
Il peut nager, il n'est pas cousu dans un sac!
SQUARCIAFICO, se cramponnant au bord.
J'ai de l'argent…
LES MARINIERS
A l'eau!
SQUARCIAFICO
J'ai de l'or… Je vous…
MARRIAS
Flac!…
(On le jette à l'eau.)
FRÈRE TROPHIME
Qu'avez-vous fait?
BRUNO
Noyé, dans la fleur de son âge.
FRANÇOIS, à frère Trophime.
Laissez! C'est un méchant! Il sait nager!…
LA VOIX DE SQUARCIAFICO, railleuse au dehors.
Je nage!
BISTAGNE
Eh bien! attends!
(Il prend un arc, le bande, et vise.)
FRÈRE TROPHIME
Non! non!
LES MARINIERS
Si!… Vise bien!
(Tout le monde est porté à droite et penché pour suivre des yeux Squarciafico. Érasme seul est resté à côté de Joffroy Rudel qui n'a pas paru soupçonner cette scène.)
ÉRASME.
Holà!
Le Prince! Regardez! Je ne sais ce qu'il a!
(Tout le monde se retourne et l'on voit Joffroy Rudel, dont la main s'est lentement soulevée et montre au loin quelque chose.)
FRÈRE TROPHIME
Il a vu quelque chose!
PÉGOFAT
Il montre quelque chose!
BRUNO
Oh! mais il a raison! Voyez là-bas! C'est rose!
C'est doré! Cela vient!
FRANÇOIS
Oh! mais il a raison!
On voit venir sur l'eau toute une floraison.
(Une bouffée de musique arrive.)
BISTAGNE
Noël! Car le Génois a menti, par cautèle!
On n'en peut plus douter!… Des musiques!… C'est Elle!
PÉGOFAT
Une galère en or qui lance des rayons!
BRUNO, courant comme un fou et bousculant tout le monde.
C'est Elle! Je vous dis que c'est Elle, voyons!
(Les échelles se garnissent de mariniers ; ils sont tous debout sur le bastingage ou grimpés dans les vergues et agitant leurs bonnets.)
FRÈRE TROPHIME, tombant à genoux.
Merci de n'avoir pas permis, ô divin Père,
Qu'au moment de mourir cette âme désespère!
(La musique devient plus distincte.)
PÉGOFAT
Elle approche! Voyez les pennonceaux pourprés.
BRUNO
La voile est de cendal vermeil!
FRANÇOIS
Tous les agrès
Fleuris!
BISTAGNE
Pareille nef en vit-on jamais une!
C'est un petit jardin suspendu que la hune!
TROBALDO
Des violes d'amour! Écoutez!
BRUNO
Regardez!
Jusques aux avirons qui sont enguirlandés!
PÉGOFAT
Si bien que chaque fois qu'ils relèvent leurs pales,
Ils laissent sur les flots des plaques de pétales!
LES MARINIERS
La vois-tu, la Princesse? — Où donc est-elle? — Elle est
Debout, sous l'écarlate en feu du tendelet!
JUAN
Qu'Elle est belle!
LE PATRON
La nef glisse vite et se berce,
Laissant traîner dans l'eau de grands tapis de Perse!
ÉRASME
Des triangles, des luths et des psaltérions.
FRÈRE TROPHIME
La reine de Saba!
MARRIAS
Levons les bras! Crions!
TOUS, agitant leurs bras.
Mélissinde! — Gloire à la Princesse! — Ho! ho! Vive
La Princesse! — Noël!
ÉRASME
Qu'est-ce donc qui m'arrive?
Ça me prend à la gorge.
(Il crie.)
Ho! Noël!
(Se retournant vers frère Trophime.)
J'ai crié!
FRÈRE TROPHIME, lui serrant la main.
Et comme à tous, des pleurs dans vos yeux ont brillé!
LE PATRON
La galère, à tribord, va nous être agrafée!
Abattez-moi tout ça, pour qu'elle entre, la fée!
(A coups de hache, ils élargissent l'ouverture de plat bord.)
FRÈRE TROPHIME
Le prince! Son manteau! Vite, il faut le parer!
Transportons-le plus loin, — pour pouvoir préparer
Mélissinde à le voir. Las! car ce pauvre prince
Est effrayant. L'œil est vitreux. Le nez se pince.
LE PATRON
La voilà!
PÉGOFAT
Tous! jetons nos vestes sous ses pas!
(Ils font sur le pont un chemin avec les haillons arrachés de leurs épaules.)
TOUS, à voix étouffées.
Silence! — Rangez-vous! — Elle! — Ne poussez pas!
A genoux! — Elle! — Chut! — Elle!
(Un grand silence s'est fait. Les violes se sont tues. La galère s'arrête sans bruit : on en voit monter des vapeurs d'encens, et sous le tendelet, Mélissinde paraît. Elle reste un instant immobile.)
UN MARINIER, dans le silence, dit doucement.
La sainte Vierge!
(Deux esclaves sarrasins s'avancent pour dérouler au-devant de Mélissinde un riche tapis. Elle les arrête du geste, et d'une voix émue.)