SCÈNE II

FRÈRE TROPHIME, ÉRASME, LES MARINIERS, au fond

FRÈRE TROPHIME, allant vers Érasme.

Maître Érasme, le mal?

ÉRASME

Va toujours empirant.

Le prince dort, veillé par messire Bertrand.

(Regardant l'horizon.)

Eh bien, frère Trophime, eh bien, on ne discerne

Que du brouillard!

(Furieux.)

Moi, moi, médecin de Salerne,

Je vous demande un peu, que fais-je en ces périls?

Ma cathèdre, mon feu, mes livres, où sont-ils?

Hélas! le vent de mer, qui mit ma robe en loques,

M'a successivement ravi toutes mes toques!…

FRÈRE TROPHIME

Le prince?…

ÉRASME

Eh! mais, pourquoi ce musard des musards,

Ce poète, vint-il se mettre en ces hasards?

Lorsque j'entrai chez lui, prince doux et débile,

C'était pour vivoter sous son toit, bien tranquille,

C'était pour le soigner sur terre, et non sur mer.

Je trouve ce voyage extrêmement amer!

(Se promenant avec une fureur croissante.)

Ah! que l'enfer rôtisse et que le diable embroche

Ces maudits pèlerins arrivant d'Antioche,

Qui sont venus parler les premiers, au château,

Un soir, comme on soupait, à l'heure où le couteau

De l'écuyer tranchant attaquait une dinde,

Sont venus les premiers parler de Mélissinde!

Ils chantèrent, — avec quel zèle inopportun! —

La fille d'Hodierne et du grand Raymond Un ;

Ils déliraient, parlant de cette fleur d'Asie!

J'en vois encore un gros dont l'œil rond s'extasie…

Ils en parlèrent tant que soudain, se levant,

Le prince, ce poète épris d'ombre et de vent,

La proclama sa Dame, et, depuis lors, fidèle,

Ne rêva plus que d'Elle, et ne rima que d'Elle,

Et s'exalta si bien pendant deux ans qu'enfin

De plus en plus malade et pressentant sa fin,

Vers sa chère inconnue il tenta ce voyage,

Ne voulant pas ne pas avoir vu son visage!

FRÈRE TROPHIME

Maître Érasme…

ÉRASME

Il aura l'écume pour linceul!

— Et ce sire Bertrand d'Allamanon, qui, seul,

Lorsque tous à Rudel faisaient des remontrances,

Louangea son amour, approuva ses souffrances,

Déclara ce départ admirablement beau,

Et voulut s'embarquer aussi, sur le bateau!

— Mais c'est absurde! — Et vous, un prêtre, en cette affaire!

On peut comprendre encor ce que moi j'y viens faire!

Mais vous! le chapelain du prince! comme si

Vous aviez une excuse à vous trouver ici!

Votre maître, lui seul de la chevalerie,

Sans avoir pris la croix vogue vers la Syrie,

Et, pèlerin d'amour, il chante sur son luth

Que le Tombeau Divin n'est pas du tout son but!

FRÈRE TROPHIME

Sait-on le but secret à quoi Dieu nous destine?

ÉRASME

Nous allons pour des yeux de femme en Palestine!

FRÈRE TROPHIME

Croyez que le Seigneur le trouve de son goût.

ÉRASME

Ah! vraiment? Le Seigneur? Qu'y peut-il gagner?

FRÈRE TROPHIME

Tout.

ÉRASME

Oh!

FRÈRE TROPHIME

Car il gagne tout, c'est du moins ma pensée,

A toute chose grande et désintéressée ;

Presqu'autant qu'aux exploits des Croisés, je suis sûr

Qu'il trouvera son compte à ce bel amour pur!

ÉRASME

Il ne peut comparer une tendre aventure

Au dessein d'affranchir la Sainte Sépulture!

FRÈRE TROPHIME

Ce qu'il veut, ce n'est pas cet affranchissement.

Croyez que s'il se fût soucié seulement

De chasser du Tombeau l'essaim des infidèles,

Un seul ange l'eût fait, du seul vent de ses ailes!

Mais non. Ce qu'il voulut, c'est arracher tous ceux

Qui vivaient engourdis, orgueilleux, paresseux,

A l'égoïsme obscur, aux mornes nonchalances,

Pour les jeter, chantants et fiers, parmi les lances,

Ivres de dévouement, épris de mourir loin,

Dans cet oubli de soi dont tous avaient besoin!

ÉRASME

Alors, ce que le Prince accomplit pour sa Dame?…

FRÈRE TROPHIME

De même me paraît excellent pour son âme.

Elle était morte, en lui, gai, futile, indolent ;

Elle revit en lui, souffrant, aimant, voulant.

Que selon ses moyens chacun de nous s'efforce

L'important, c'est qu'un cœur nous batte dans le torse!

Le Prince est hors du vice, et des vains jeux d'amour,

Et des vains jeux d'esprit de sa petite cour :

Doutez-vous que bien mieux ces sentiments ne vaillent?

C'est pour le ciel que les grandes amours travaillent.

ÉRASME

Soit!

FRÈRE TROPHIME, baissant la voix.

Remarquez encor. Ces rameurs, sur leurs bancs,

Ces mariniers, jadis, qu'étaient-ils? — Des forbans.

Rêve-t-on cargaison d'âmes plus scélérates

Que celles de la nef, jadis? — nef de pirates! —

Mais ils se sont loués, comme le font souvent

Les Corsaires à ceux qui vont dans le Levant,

Pour porter monseigneur vers sa Dame lointaine!

Quand on signa le pacte avec leur capitaine,

La Princesse, à coup sûr, n'existait pas pour eux.

Or, voyez, maintenant, tous en sont amoureux.

ÉRASME

Vous en êtes content?

FRÈRE TROPHIME

Enchanté! — La galère

S'élance vers un but plus noble qu'un salaire!

Tous rêvent la Princesse, aspirent à la voir,

Et ces férocités se laissent émouvoir :

La Dame du poète, ils en ont fait leur Dame ;

On finit par aimer tout ce vers quoi l'on rame!

Ils voudraient que le prince atteignît aux chers yeux!

Son amour leur a plu, vague, mystérieux,

Parce que les petits aiment les grandes choses

Et sentent les beautés poétiques sans gloses!

Cette noble folie et que nul ne comprit

Apparaît toute claire à ces simples d'esprit!

ÉRASME

Le pilote a trouvé la démence trop forte!

FRÈRE TROPHIME

Il est déjà moins simple.

ÉRASME

Et puis d'ailleurs, qu'importe?

FRÈRE TROPHIME

Beaucoup. Car tout rayon qui filtre, d'idéal,

Est autant de gagné dans l'âme sur le mal.

Je vois dans tout but noble un but plus noble poindre ;

Car lorsqu'on eut un rêve on n'en prend pas un moindre!

J'estime donc ces cœurs désormais agrandis.

— Vous semblez étonné de ce que je vous dis?…

Oui, je suis partisan des aventures hautes!

Et près de celle-ci, que sont les Argonautes?

Elle est lyriquement épique, cette nef,

Qui vole, au bruit des vers, un poète pour chef,

Pleine d'anciens bandits dont nul ne se rebelle,

Vers une douce femme étrange, pure et belle,

Sans aucun autre espoir que d'arriver à temps

Pour qu'un mourant la voie encor quelques instants!

Ah! l'inertie est le seul vice, maître Érasme!

Et la seule vertu, c'est…

ÉRASME

Quoi?

FRÈRE TROPHIME

L'enthousiasme!

(Il remonte.)

ÉRASME

Hum!… Soit! — Drôle de moine, on ne peut le nier…

(Après réflexion.)

On ne tardera pas à l'excommunier.

(Bertrand, dont les vêtements aussi sont en lambeaux, sort du château de la nef.)

BERTRAND, à Érasme.

Le prince se réveille…

ÉRASME

Auprès de lui je rentre.

(Il entre dans le château.)