SCÈNE III
FRÈRE TROPHIME, BERTRAND, LES MARINIERS
LE PATRON, à Pégofat qui a lâché sa rame.
Nagez donc!
PÉGOFAT
Oh! trois jours qu'on n'a rien dans le ventre.
Je ne peux plus!
BRUNO, dans un râle.
J'ai soif!
FRÈRE TROPHIME, allant à Bertrand et lui prenant les mains.
Mon fils, ton dévouement
Au Prince est admirable, et ton cœur est charmant.
BERTRAND
Mon cœur est faible à tout sentiment qui le gagne.
Un héros passe, il me séduit, je l'accompagne!
Serais-je Provençal, serais-je troubadour,
Si je n'avais pas pris parti pour cet amour?…
(Aux mariniers.)
Courage, mes amis!… On avance!… on avance!…
(A frère Trophime.)
J'étais si peu content de ma vie en Provence ;
Je m'écœurais de vivre à ravauder des mots,
A faire, de mes vers, de tout petits émaux.
J'étais las d'un métier de polisseur à l'ongle ;
Je vivais, vaniteux sophiste, esprit qui jongle.
A quelque chose, au moins, maintenant, je suis bon.
FRÈRE TROPHIME
Ton courage, tes soins au Prince moribond…
BERTRAND
Je suis poète, — et sais-je, en ce dévouement même,
Si ce qui m'a séduit, ce n'est pas le poème?
FRÈRE TROPHIME
Qu'importe? Tu fus brave. Il est mauvais, mon fils,
De toujours dénigrer les choses que tu fis!
BERTRAND
Vous me gênez, mon saint ami, par vos louanges.
Car les diversités de mon cœur sont étranges!
Je suis capable, eh oui, de grandes actions,
Mais trop à la merci de mes impressions.
Elle m'effraie un peu, l'aisance avec laquelle
J'ai tout quitté, trouvant cette aventure belle!
D'autres, moins prompts au bien, au mal seraient plus lents!
Ne m'admirez pas trop pour mes nobles élans :
Je suis poète…
UN MARINIER, étendu, au patron qui essaye de le faire se relever.
Ah! non!… Je ne peux plus!
LE PATRON, à Bertrand.
Messire,
Ce qui leur rend courage, il faut le leur redire.
(Les mariniers se traînent vers Bertrand.)
PÉGOFAT
Sire Bertrand, j'ai faim : dis-moi ses cheveux d'or.
BRUNO, même jeu.
J'ai soif, sire Bertrand : dis-moi ses yeux, encor!
FRANÇOIS, même jeu.
Tu nous as tant de fois, pendant notre détresse,
Tant de fois raconté comment est la Princesse!
(Ils sont tous autour de lui, exténués et suppliants.)
BERTRAND
Eh bien, bons mariniers, je veux
Vous le raconter encore une :
Du soleil rit dans ses cheveux,
Dans ses yeux rêve de la lune ;
Quand brillent ses traits délicats
Entre les chutes de ses tresses,
Tous les Amants sont renégats,
Plaintives toutes les Maîtresses ;
Un je ne sais quoi de secret
Rend sa grâce unique ; et bien sienne,
Grâce de Sainte qui serait
En même temps Magicienne!
Ses airs sont doux et persifleurs,
Et son charme a mille ressources ;
Ses attitudes sont de fleurs,
Ses intonations de sources…
Telle, en son bizarre joli
De Française un peu Moabite,
Mélissinde de Tripoli
Dans un grand palais clair habite!
Telle nous la verrons bientôt
Si n'ont menti les témoignages
Des pèlerins dont le manteau
Est bruissant de coquillages!
(Pendant ces vers, les mariniers se sont peu à peu relevés.)
PÉGOFAT
Hein? Comme il parle! On ne comprend pas tout très bien.
Mais on voit qu'elle doit être bien belle, hein?
BRUNO
Oui, je vais mieux…
(Ils s'activent tous.)
FRANÇOIS
Hardi!
LE PILOTE
Mais quels fous vous en faites!
Ce que c'est que d'avoir à son bord des poètes!
BERTRAND
Rudel et moi, dis-tu, nous en faisons des fous?
Mais s'ils peinent encor ce n'est que grâce à nous.
A bord de toute nef que l'orage ballotte,
Il faudrait un poète encor plus qu'un pilote.
PÉGOFAT, narguant le pilote.
Surtout quant le pilote est, comme lui, subtil!
BERTRAND
Jusqu'à quand ce brouillard, sur l'eau, traînera-t-il?
LE PATRON DE LA NEF
Attendez le soleil.
BRUNO, montrant le pilote.
Il rage!
LE PILOTE
Patience!
Quand j'aurai mon aiguille!
PÉGOFAT
Eh! bien quoi! ta science
Restera courte, va! — Quand tu sauras le nord,
Tu n'empêcheras pas qu'on ne s'ennuie à bord!
BRUNO
Tu n'empêcheras pas qu'on n'y manque de vivres!
FRANÇOIS
Et feras-tu qu'à jeun les mariniers soient ivres?
BISTAGNE
Et feras-tu qu'absents, ils soient dans leur pays?
TROBALDO
Et feras-tu briller à leurs yeux éblouis
Du pays où l'on va les futures richesses?
PÉGOFAT
Leur raconteras-tu, d'avance, les Princesses?
FRÈRE TROPHIME
On apporte le prince!
(Joffroy Rudel, la figure terriblement défaite, le corps perdu, tant il est maigre, en ses loques, est apporté sur un grabat. Il grelotte la fièvre, et ses yeux vivent extraordinairement.)
BERTRAND
A vos bancs, les rameurs!
JOFFROY RUDEL, d'une voix faible.
Plus nous nous approchons, plus je sens que je meurs.