SCÈNE IV
Les Mêmes, JOFFROY RUDEL
JOFFROY
Je te salue, ô jour, à la plus fine pointe!…
Quand tu fuiras ce soir, Elle, l'aurai-je jointe?
Princesse d'Orient dont le nom est de miel :
Mélissinde!… vous que l'empereur Manuel
Voulait impératrice en sa Constantinople,
L'onde met entre nous, toujours, tout son sinople!
Fleur suprême du sang du glorieux Baudoin,
Ne verrai-je jamais venir sur l'eau, de loin,
Avec sa plage d'or où la vague s'argente,
L'heureuse Tripoli dont vous êtes régente? —
La brume ne construit encore à l'horizon
Qu'une ville illusoire! — O flottante prison!
Mourrai-je sans avoir même de la narine
Aspiré de l'espoir dans la brise marine,
Hélas! et reconnu, venant vers moi, par l'air,
Le parfum voyageur des myrtes d'outre-mer?
LE PILOTE
Attendez, de par Dieu, que la brume se lève!
JOFFROY
La voir, avant mourir, pour qu'endormi j'en rêve!
PÉGOFAT
Vous la verrez!
JOFFROY
Merci, rude et vaillante voix!
Mais, qu'ai-je donc, mon Dieu? Pour la première fois,
Vais-je désespérer aujourd'hui? Oh! ma Dame…
Ramez bien, les rameurs, car je sens fuir mon âme!
BRUNO
Vous la verrez!
JOFFROY
Bruno, Bistagne, Pégofat,
François le Rémolar, Trobaldo le Calfat,
Vous qui souffrez pour moi des maux de toutes sortes,
Juan le Portingalais, Marrias d'Aigues-Mortes,
Toi, Grimoart, toi, Luc… tous les autres — merci.
PÉGOFAT
Laissez donc. On est fier de ce voyage-ci!
BRUNO
C'est une traversée illustre!
FRANÇOIS
C'en est une!
JOFFROY
Oui, vous ne portez pas César et sa fortune,
Mais vous portez Joffroy Rudel et son amour!
FRÈRE TROPHIME, s'approchant.
Espérez, mon enfant.
JOFFROY, avec un faible sourire.
Saint Trophime, bonjour!
(Se tournant vers Érasme.)
Sans robe doctorale et sans toque, j'admire
Comme vous avez l'air moins savant, mon cher mire.
ÉRASME
Monseigneur…
JOFFROY, lui tendant la main.
Sans rancune.
(A Bertrand.)
Approche, ami bien cher,
Frère plus fraternel que d'une même chair,
Qui voulus, généreux, me suivre en ce voyage,
Quand tous me trouvaient fou qui, seul, me trouvas sage!…
… Ah! je vais mourir loin de tout ce qui fut mien.
BERTRAND
Non, ne regrette pas…
JOFFROY, vivement.
Je ne regrette rien!
Ni parents, ni foyer, ni la verte Aquitaine…
Et je meurs en aimant la Princesse lointaine!
ÉRASME
Elle est cause de tous nos maux…
JOFFROY
Je la bénis.
J'aime les espoirs grands, les rêves infinis,
Et le sort d'Icarus me paraît enviable
Qui voulut, vers le ciel qu'il aimait, l'air viable!
Et tombant comme lui, je n'eusse pas moins fort
Aimé ce qui causait si bellement ma mort!
ÉRASME
Cet amour, malgré tout, me demeure un problème.
Ce qu'on ne connaît pas, se peut-il donc qu'on l'aime?
JOFFROY
Oui, lorsqu'ayant un cœur impatient et haut,
On ne peut plus aimer ce que l'on connaît trop!
(Se soulevant sur son grabat.)
Ai-je en vain suspendu l'escarcelle à l'écharpe?
Ai-je pris le bourdon en vain? — Mais sur ma harpe,
D'une voix qui faiblit, oh! d'instant en instant,
Si je ne puis la voir, je mourrai la chantant!
(Il prend la harpe pendue à la tête de son grabat et prélude.)
Mais j'hésite, et je rêve, et prolonge l'arpège…
Pour la dernière fois chantant, que chanterai-je?
O premiers vers d'amour faits pour Elle jadis,
Mes premiers vers, soyez les derniers que je dis!
(Il récite en s'accompagnant.)
C'est chose bien commune
De soupirer pour une
Blonde, châtaine ou brune
Maîtresse,
Lorsque brune, châtaine,
Ou blonde, on l'a sans peine.
— Moi, j'aime la lointaine
Princesse!
C'est chose bien peu belle
D'être longtemps fidèle,
Lorsqu'on peut baiser d'Elle
La traîne,
Lorsque parfois on presse
Une main, qui se laisse…
Moi, j'aime la Princesse
Lointaine!
Car c'est chose suprême
D'aimer sans qu'on vous aime,
D'aimer toujours, quand même,
Sans cesse,
D'une amour incertaine,
Plus noble d'être vaine…
Et j'aime la lointaine
Princesse!
Car c'est chose divine
D'aimer lorsqu'on devine,
Rêve, invente, imagine
A peine…
Le seul rêve intéresse,
Vivre sans rêve, qu'est-ce?
Et j'aime la Princesse
Lointaine!
(Il retombe défaillant.)
Je ne peux plus! Hélas! mes pauvres doigts trembleurs
Ne trouvent plus les nerfs de la harpe. Les pleurs
M'étouffent!… Mélissinde!… Hélas! je vais me taire,
Et peut-être à jamais, car l'espérance…
UNE VOIX, dans les voiles.
Terre!
(Violent tumulte. Joffroy s'est dressé d'un coup, debout sur son grabat, les bras ouverts.)
MARRIAS
Oui! Regardez!
BRUNO
C'est vrai! Terre!
FRANÇOIS
Noël! Ramons!
BISTAGNE
Le brouillard cachait tout!
JUAN
Un pays d'or!
TROBALDO
Des monts
Violets!
PÉGOFAT
Tripoli! Noël!
BRUNO, courant comme un fou.
Soyez donc calmes!
FRANÇOIS
Terre! C'est Tripoli!
MARRIAS
Je vois déjà les palmes!
BISTAGNE
Non, pas encor!
FRANÇOIS
Si, je les vois!
TROBALDO
Un alcyon!
PÉGOFAT
La plage a l'air, là-bas, d'une peau de lion!
LE PILOTE
Oui, c'est bien Tripoli, mes calculs étaient justes!
Voici les longs murs blancs et les grêles arbustes!
TOUS
Gloire au pilote!
PÉGOFAT
Vois, sous le ciel s'enflammant
La ville est rouge!
BRUNO
Oh! cet oiseau rose!
FRANÇOIS
Un flamant!
BISTAGNE
Embrassons-nous!
TROBALDO
Chantons!
PÉGOFAT
Oui, la malheure cesse!
TROBALDO
Terre!
JUAN
Terre!
BISTAGNE
Le port!
PÉGOFAT
Tripoli!
JOFFROY
La Princesse!
(Il tombe évanoui entre les bras de Bertrand.)
LE PATRON
Et maintenant… jetez les ancres!
BERTRAND, qui aidé d'Érasme et de Trophime, a recouché Rudel sur son grabat.
Mais il meurt!
Mais il faut aborder!
LE PATRON
Oh! non! Le moindre heurt
Contre un récif pourrait briser notre coquille ;
On ne peut approcher sans donner de la quille!…
On va nous envoyer des felouques.
BERTRAND
Ses yeux
Sont clos.
(A Érasme qui est penché sur le prince.)
Respire-t-il un peu mieux?
ÉRASME
Un peu mieux.
Mais le Prince est très mal.
BERTRAND, désespéré.
On ne peut pas attendre!
JOFFROY
Oh! tu parles trop fort, et je viens de t'entendre.
D'ailleurs, je le savais. Je vais mourir. Il faut
Me transporter à terre, au plus tôt, au plus tôt…
Sans quoi, mes bons amis, je vais, comme Moïse,
Mourir les yeux fixés sur la Terre promise!
BERTRAND, bas, à Érasme.
Peut-on le transporter?
ÉRASME
Il n'y faut pas songer.
JOFFROY, se débattant.
Je veux la voir!
ÉRASME lui présente une fiole.
D'abord conjurons le danger.
Buvez. Puis du repos. Et vous pourrez…
JOFFROY, à Bertrand.
Écoute,
Bertrand, emmène-moi là-bas, coûte que coûte!
Puisque je suis perdu, vous pouvez sans remord
Me laisser avancer de quelque peu ma mort.
Je suis un homme enfin, et l'on peut tout me dire
Serai-je mort avant d'arriver?
ÉRASME
Oui, messire!
JOFFROY
Ah! Bertrand! Au secours!
ÉRASME
Mais, si vous demeurez
En repos, sans parler, calme, vous guérirez,
Et vous pourrez alors la Dame de vos songes…
JOFFROY
Non! non! Les médecins font toujours ces mensonges!…
Bertrand, je veux la voir!
BERTRAND, avec force.
Tu la verras!
JOFFROY
Comment?
BERTRAND
Tu la verras, te dis-je! Oh! j'en fais le serment!
— Oui, j'y vais, je lui parle, et je te la ramène.
JOFFROY
Bertrand!…
BERTRAND
Elle n'est pas, peut-être, une inhumaine
Oui, oui! Tu la verras avant la fin du jour.
Soigne-toi bien. Je vais lui dire ton amour!
JOFFROY
Bertrand!…
BERTRAND
Elle saura qu'un Français, qu'un poète,
L'adora, traversa les Turcs et la tempête,
Pèlerina vers elle ainsi que vers la Croix,
Et qu'il arrive, et que trop malade…
JOFFROY
Et tu crois?…
BERTRAND
Qu'elle viendra?… Mais j'en suis sûr! Mais je m'en charge,
Et vite! Une nacelle, une barque, une barge!
Oui, l'esquif de la nef, c'est cela! — Nous verrons
Ce qu'elle répondra! — Vite!… Les avirons! —
Je ramerai. Ce n'est pas bien long, ce passage!
On va te ramener ta princesse ; sois sage!
JOFFROY
Oh! Bertrand, si tu fais cela!…
BERTRAND
Je le ferai!
Il faudra qu'elle vienne ici, bon gré, mal gré.
JOFFROY
Pourras-tu seulement arriver devant Elle?
Te voyant accoutré d'une manière telle,
Les gardes du palais…
BERTRAND
C'est vrai!
A un marinier.
Toi, dans l'esquif,
Mets mon coffre d'atours et d'armes… Va, sois vif!
JOFFROY
Attendez… et joignez ce coffret à son coffre.
Ce sont là mes plus chers joyaux. Je te les offre.
Mon fermail, mon collier et mes éperons d'or.
L'envoyé d'un poète amoureux, c'est encor
Plus que l'ambassadeur d'un Roi! fais-toi splendide!
Va, que rien ne t'arrête!
LE PATRON, à Bertrand.
Il faudra prendre un guide,
Car le palais n'est pas proche du port, dit-on.
A la prime maison demandez un piéton.
Votre hôte s'offrira de lui-même sans doute,
Et vous pourrez chez lui vous vêtir ; puis, en route.
JOFFROY
Dis-lui de venir vite, ou sinon je m'en vais…
ÉRASME
Prince, ne parlez pas, cela vous est mauvais.
JOFFROY
Oui, je me tais!…
(A Bertrand.)
Écoute…
BERTRAND
Il faut que tu reposes!
JOFFROY
Attendris-la, sois éloquent, trouve des choses!
Ou plutôt non, dis-lui la simple vérité :
Que je l'adore, et que je meurs d'avoir chanté,
Éperdument chanté sa beauté sans égale,
Comme d'avoir chanté le soleil, la cigale!
Oh! mais que je mourrai le prince des amants,
Si pour deux ans d'amour je la vois deux moments!
BERTRAND
Oui, oui, ne parle plus.
JOFFROY
Je me tais, — mais j'y pense :
Ne lui dis pas cela sitôt en sa présence!…
Il faut la préparer. — Je me tais, je me tais! —
Et pour la préparer si tu lui récitais
D'abord ces vers, tu sais, que j'ai dits tout à l'heure…
Mais oui, cela serait la façon la meilleure
D'expliquer mon amour, peut être?
BERTRAND
Ne crains rien.
Je lui dirai tes vers!
JOFFROY
Tu les lui diras bien?
BERTRAND, avec une gaieté forcée.
Si j'en faussais un seul, hein, quelle catastrophe!
Va, je ferai sonner tendrement chaque strophe.
JOFFROY
Pour la dernière fois, peut-être, embrassons-nous.
(Ils s'étreignent.)
FRÈRE TROPHIME
Je resterai pendant l'ambassade à genoux.
ÉRASME, bas, à Bertrand.
Il peut durer deux jours, comme il se peut qu'il meure
Ce soir, comme il se peut qu'il soit mort dans une heure!
LE PATRON, de même.
Messire, s'il venait à mourir tout d'un coup
Nous hisserions au mât le sigle appelé Loup,
La voile noire qui nous sert, à nous corsaires,
Les nuits… où nous craignons d'avoir des voiles claires!
FRÈRE TROPHIME, accompagnant Bertrand.
Ah! persuadez-la! — Qu'elle vienne le voir!
Insistez! Insistez!
BERTRAND
Oui, jusqu'au signal noir!
(Il enjambe le plat bord et descend dans l'esquif. On entend un bruit de chaînes, d'avirons, d'eau battue.)
JOFFROY
Là, portez mon grabat tout près du bastingage!
Je suis sûr qu'elle va venir.
La voix de BERTRAND, lui répondant d'en bas.
Je m'y engage!
Adieu! — Ne parle plus! — A bientôt!
(Bruit rythmique de rames qui décroît.)
JOFFROY
C'est certain
Qu'il la ramènera. — Qu'il fait beau ce matin! —
La barque glisse et fuit sur une eau toute rose. —
Oh! d'abord quand Bertrand s'engage à quelque chose!…
BRUNO
Elle viendra!
FRANÇOIS
Nous la verrons!
PÉGOFAT
Sur le bateau!
TROBALDO
De tout près.
La voix de BERTRAND, au loin se perdant.
Bon espoir… La Princesse… bientôt…
JOFFROY
La barque est déjà loin. Comme les eaux sont calmes!
Le grincement décroît des rames dans les scalmes…!
Laissez-moi là… Je veux y rester tout le temps!
— Là! — Je ne parle plus. — Je regarde. — J'attends.
RIDEAU