SCÈNE III

MÉLISSINDE, SORISMONDE

SORISMONDE

Quelle aménité fine!

Quelle condescendance!… Elle fut, la divine,

Bonne plus joliment que jamais aujourd'hui!

MÉLISSINDE

Oh! tu sais bien que je suis bonne par ennui!

(Elle dégrafe nerveusement son manteau.)

Manteau brodé, stellé, gemmé, toi qui m'écrases

De corindons, de calcédoines, d'idocrases,

De jaspes, de béryls, de grenats syriens,

De tous ces vains cailloux, de tous ces riches riens,

Manteau, fardeau, sous qui je ploie et deviens blême,

O somptueux manteau, tu me sembles l'emblème

D'un autre que je porte et qu'on ne peut pas voir

Et qui me pèse encor,

(Elle le laisse glisser de ses épaules à terre.)

quand je t'ai laissé choir!

(Elle émerge dans une gaine blanche. Sorismonde ramasse la chape. Elle lui tend aussi sa couronne.)

Prends mes perles aussi, tout ce qui me déguise.

Ouf!

(De quelques lys prestement arrachés à la gerbe, elle se coiffe.)

Me voici coiffée à peu près à ma guise,

De quelques fleurs encor perlières de la nuit!

(Se jetant dans le fauteuil.)

Oui, tu sais bien que je suis bonne par ennui!

(Un temps.)

Au fait, est-ce bien par ennui que je suis bonne?

Non, c'est par intérêt qu'aux pèlerins je donne

Mes plus beaux lys avec de touchantes façons.

SORISMONDE

Et qu'attendez-vous d'eux, Madame?

MÉLISSINDE

Des chansons!

C'est grâce à la chanson d'un de ces pauvres hères

Que je suis aujourd'hui la plus chère des chères,

Celle qu'aime Joffroy Rudel le Troubadour

D'un si miraculeux et si célèbre amour!

Oui, ce poète à moi que j'ai là-bas en France,

Commença de m'aimer au bruit d'une romance,

Et tu sais combien plaît à mon cœur isolé

Cet amour dont la gloire a jusqu'à nous volé!

Combien, dans le médiocre où vivre nous enserre,

Le sublime de cet amour m'est nécessaire!

(Avec un geste vers la fenêtre.)

Eh bien, ces pèlerins, en France, ils s'en iront

Dire partout, de moi, de mes yeux, de mon front,

Des choses qui feront rêver les jeunes hommes…

SORISMONDE

Et Rudel le saura. Voilà comme nous sommes!

MÉLISSINDE

Et peut-être, en effet, Rudel le saura-t-il,

Et c'est une façon, pour mon âme en exil,

De correspondre un peu par-dessus la mer vaste

Avec mon amoureux.

SORISMONDE

C'est une façon chaste.

MÉLISSINDE

Oui, je veux l'exalter toujours plus dans l'orgueil

De m'adorer ainsi. Voilà pourquoi l'accueil

Que j'ai fait à ces gens. Ma bonté n'est pas grande,

Non, mais tout simplement je soigne ma légende!

SORISMONDE

Vous voici de nouveau toute à ce rêve vain.

Moi, j'aimerais Rudel, mais il faudrait qu'il vînt!

MÉLISSINDE

Mais j'aime son amour, j'aime son âme, j'aime…

SORISMONDE

Je ne comprends pas bien. Si par un stratagème

De sorcier, si par un anneau de magicien,

Vous pouviez voir d'ici quel visage est le sien?…

MÉLISSINDE

Tu veux des sentiments trop nets…

SORISMONDE

Et vous, trop vagues.

Que n'avez-vous un tel anneau parmi vos bagues!

Mais votre esprit se plaît dans un doux errement…

MÉLISSINDE

Oui, dans mes grands jardins, pâles lunairement,

J'écoute murmurer la brise entre les myrtes…

Je vais voguer sur l'eau glauque et lisse des Syrtes,

Où ma belle galère aux flancs ornementés

Mire le jour des fleurs et le soir des clartés ;

Et puis, du son des luths que le plectre suscite

Je donne de l'envol aux vers que je récite ;

Et puis, m'enfermant seule en ces vastes pourpris,

Je m'y attriste, — et ma tristesse a bien son prix! —

Enfin, j'erre aux parfums de ces lys sur ces dalles,

Et le rêve, m'ouvrant de vaporeux dédales,

M'oblige à peu à peu déserter le réel,

Et ma raison s'endort au bruit sempiternel…

Au bruit sempiternel des jets d'eau dans les vasques!

SORISMONDE

Oui, nous manquons ici d'éperons et de casques.

Il nous faudrait beaucoup de jeunes chevaliers!

Mais votre affreux gardien les éloigne… Riez!

Cet homme est près de vous placé, bien qu'il le nie,

Comme auprès du Trésor on place le Génie!

Depuis qu'il est ici, nul ne frappe au vantail!

MÉLISSINDE, riant.

Prendre un garde d'honneur pour un épouvantail!

SORISMONDE

L'Empereur est jaloux…

MÉLISSINDE, haussant les épaules.

S'en donne-t-il la peine?

SORISMONDE, s'asseyant sur un coussin, à ses pieds.

Et vraiment, vous allez l'épouser, ce Comnène?

MÉLISSINDE

Pourquoi pas?… Un mari, ce n'est pas un amant.

SORISMONDE

Mais puisqu'il vous ennuie?

MÉLISSINDE

Impérialement!

SORISMONDE

Ce Turquois ne peut vous comprendre…

MÉLISSINDE

Sorismonde,

Nul homme à qui je sois plus illisible au monde…

C'est tout à fait celui qu'il me faut pour mari.

Un jour je lui disais ma tristesse, il a ri!…

Eh bien, je trouverai, comme ont fait d'autres dames,

Des plaisirs d'ironie à nos distances d'âmes!…

Qui pouvais-je épouser de mieux que Manuel

Pour rester toute à mon amant incorporel?

SORISMONDE

Si pourtant quelque jour un amour véritable

Venait dans votre cœur, glouton, se mettre à table?…

MÉLISSINDE

Non, l'invisible ami me protège trop bien!

SORISMONDE

Ce n'est pas l'ange, enfin, mais c'est l'amant gardien.

MÉLISSINDE

C'est celui dont je sens, le soir, longeant la grève,

Les pensers m'arriver comme à tire de rêve,

Si bien que je réponds dans la brise : Merci!

SORISMONDE

Vous ne lui devez rien à ce poète?

MÉLISSINDE

Si!…

Je lui dois mes fiertés, mes soucis, mes scrupules,

Mes tendances de cœur, mon goût des crépuscules,

Mes frissons délicats et mes larmes aux yeux,

Tout ce qui m'envahit de noble et d'anxieux,

Je lui dois la blancheur des robes que je porte,

Et je lui dois enfin mon âme, en quelque sorte!

SORISMONDE, secouant la tête.

Et faut-il pour cela lui dire tant merci?…

J'en veux à cet amour…

MÉLISSINDE

Moi, quelquefois, aussi.

(Elle se lève.)

Il fait trop beau. L'orage est dans l'air. Ah! j'étouffe!

(Sorismonde veut éloigner les lys posés sur la table.)

Non, laisse. C'est pour moi, maintenant, cette touffe.

SORISMONDE

Vous vivez trop parmi les lys. Les lys sont blancs.

Les lys sont fiers et purs. Mais les lys sont troublants.

MÉLISSINDE

Peut-être as-tu raison. Ce sont des fleurs étranges,

Et traîtresses, avec leurs airs de sceptres d'anges,

De thyrses lumineux pour doigts de séraphins :

Leurs parfums sont trop forts, tout ensemble, et trop fins.

(Elle prend la touffe et la regarde.)

Peut-être as-tu raison : ce sont des fleurs mauvaises!

On contracte, à frôler ces candeurs, des malaises ;

Leur orgueil solitaire est d'un fâcheux conseil,

Et le rire vaut mieux des roses au soleil.

(Respirant les lys.)

Ah! ce parfum! Je ne sais plus ce qu'il me verse.

Cette mysticité n'est-elle pas perverse?

(Avec une frivolité forcée.)

Soit, vivons : trouvons-nous de petits passe-temps!

J'ai mandé mon marchand génois. Mais oui. J'attends

Squarciafico!… J'en suis à me faire des joies

Avec les curieux objets, les pâles soies,

Et j'use de longs jours à choisir des dessins

Imprévus, et des tons mourants pour mes coussins.

(Elle s'est assise parmi les coussins du divan.)

SORISMONDE

Votre rusé Génois vous fournit d'amusettes,

Et vous ne voyez pas, distraite que vous êtes,

Tout ce qu'il vous extorque, ici, jouant son jeu,

Pour lui, pour le quartier des marchands, peu à peu!…

Commodes aux voleurs sont les princes artistes!

Aussi, tous nos Génois trafiquants sont-ils tristes

De vous perdre, ô Princesse éprise de beaux vers,

Dont les yeux sont fermés, et les doigts sont ouverts!…

Ah! votre mariage, ils le voient avec peine,

Car ils savent quel maître ils auront dans Comnène!

UNE FEMME, entrant.

Le Chevalier aux Armes Vertes attend là

L'autorisation de venir prendre…

MÉLISSINDE, haussant les épaules.

Il l'a.