SCÈNE IV
BERTRAND, puis SQUARCIAFICO
BERTRAND
Elle vient. — Ce refus n'était qu'un cruel jeu!…
Ah, serait-ce que même à ceux que la mort presse
Elles veulent rester féminines? Serait-ce
Qu'il faut même apporter, barbare selon l'art,
Au bonheur d'un mourant quelque habile retard?
(Se tournant vers la fenêtre.)
Pauvre ami, qui l'attends comme on attend un ange,
Tu mourras donc heureux, Joffroy Rudel!
SQUARCIAFICO, qui est entré sur ces mots.
Qu'entends-je?
Joffroy Rudel, ce n'est pas vous?
BERTRAND
Moi?
SQUARCIAFICO
Diavolo!
Mais tous mes beaux espoirs, alors, sont à vau-l'eau!
BERTRAND
Vos espoirs?
SQUARCIAFICO
Oui, voyant ta fière tête brune,
Je m'étais dit : c'est lui! Nous tenons la fortune!
BERTRAND
La fortune?
SQUARCIAFICO
Mais oui. Je m'étais dit : voilà
Ce poète de qui l'amour nous affola!
Il arrive en vainqueur, se fait un jeu d'occire
L'affreux gardien : on va l'épouser, ce beau sire!
BERTRAND
Hein?
SQUARCIAFICO
Et c'était parfait!… Manuel et les siens
Détestent les Génois et les Vénitiens.
Ah! s'ils régnaient, les temps seraient durs pour des nôtres!
Pourtant, que voulons-nous? Peu de chose, nous autres!
Qu'on laisse notre ville aller comme elle allait!
Un poète, c'était le roi qu'il nous fallait!
Nous nous serions chacun occupés, dans nos sphères ;
Il aurait fait des vers ; nous autres les affaires.
C'était parfait! Sur le trône, deux amoureux!
On se serait chargé de gouverner pour eux.
Ils n'auraient pas, feignant un zèle qui redouble,
Voulu nous empêcher…
BERTRAND
De pêcher en eau trouble.
SQUARCIAFICO
Oui, de… Mais non, voyons, tu me comprends!
BERTRAND
Très bien.
SQUARCIAFICO
Rudel meurt. Ce voyage alors ne sert à rien!
BERTRAND
A rien! Noble aventure, élan d'une grande âme,
Vous auriez dû servir à quelque chose!
SQUARCIAFICO
Dame!
BERTRAND, à lui-même.
Ils ont compris pourtant, les humbles mariniers!
Mais lui, ce trafiquant, ce dernier des derniers,
Dans sa laide cervelle étroite et mercantile,
Déshonorait l'idée en la rendant utile!
Aussi pur, aussi grand que soit ce que l'on fit,
Il y aura des gens pour y chercher profit!
Peut-on donc tout souiller par un calcul infime?
— Ah! que n'entendez-vous ceci, frère Trophime!…
SQUARCIAFICO
Penser que ce maudit Manuel que je hais
Épousera bientôt…
BERTRAND, violemment.
Oh! pour cela, jamais!
SQUARCIAFICO, à part.
Tiens! tiens!
BERTRAND
Non, jamais ce barbare, je le jure,
N'étreindra la fragile et rare créature!
SQUARCIAFICO, à part.
Pourrait-on relever notre combinaison?
(Haut.)
Pauvre Rudel, il meurt plus tôt que de raison!
(Bertrand plongé dans ses réflexions n'a pu l'air d'entendre. Squarciafico se rapproche.)
Elle l'eût épousé, certes, aimant les poètes
Et les Francs ; il était les deux, — comme vous êtes! —
Puis ce fameux voyage était d'un sûr effet,
— Voyage que d'ailleurs, aussi, vous avez fait! —
Mais il meurt. C'est le sort! L'homme passe trop vite.
De ce qu'il accomplit jamais il ne profite.
Au moment de toucher la prime, il est mourant.
— L'affaire réussit au second qui la prend.
BERTRAND
Oh! ce mât! Si j'allais voir flotter à sa cime
L'affreux signal de mort!…
SQUARCIAFICO, se rapprochant de lui.
Enfant! enfantissime!
Qui parle pour un autre, et pour un mort, pouvant
— Oh! si facilement! — parler pour un vivant!
BERTRAND se retourne et le regarde. — Squarciafico recule.
Tu dis?
SQUARCIAFICO
Rien.
BERTRAND, le saisissant à la gorge.
Misérable!
SQUARCIAFICO, se dégageant.
Hé! là! J'admire comme
Vous me remerciez de mes conseils, jeune homme.
BERTRAND
Ah! je t'écraserai!…