SCÈNE III

BERTRAND, MÉLISSINDE

BERTRAND

Oh! merci de m'avoir permis de vous revoir!

Insister, insister encor, c'est mon devoir,

Puisque la voile est blanche et que Rudel respire.

MÉLISSINDE, assise parmi les coussins, avec nonchalance.

Peut-être n'est-il pas si mal qu'on veut le dire.

BERTRAND

Ne parlez pas ainsi. Ces instants accordés

Le sont pour me laisser vous convaincre.

MÉLISSINDE

Plaidez.

BERTRAND

Oh, tout à l'heure, là, je suis resté stupide!…

La claire vision avait fui, si rapide,

Elle m'avait jeté ce non si méchamment

— Elle qui m'était bonne à ce même moment —

Que je me serais cru leurré d'un songe presque,

Si, dans l'air, une odeur langoureuse et moresque,

Témoignage léger par vos voiles laissé,

Pareille à cette odeur qui lorsque avait passé

Cléopâtre, devait longtemps embaumer Tarse,

N'eût encore flotté, subtilement éparse!…

MÉLISSINDE, souriant et lui tendant son poignet auquel pendent des boîtes à parfums.

Ce parfum est-il ce parfum oriental,

Cet ambre auquel s'ajoute un soupçon de santal,

Et que je porte au bras dans ces toutes petites

Cassolettes d'or fin?

(Bertrand s'agenouille et baise la main.)

Est-il celui-là, — dites?

BERTRAND, d'une voix un peu altérée.

Lui-même auquel s'ajoute infiniment de vous!

MÉLISSINDE, au moment où il veut se relever.

Puisque vous m'implorez, demeurez à genoux.

BERTRAND, à genoux.

Ce qu'est Rudel, comment, moi, vil, le faire entendre?

Ah! ce grand esprit doux, cette âme triste et tendre,

Et son amour pour vous, ce merveilleux roman,

Suis-je digne de vous en parler?

MÉLISSINDE

Parlez-m'en.

— Vous l'aimez donc beaucoup?

BERTRAND

Je l'admire et je l'aime.

Quand il arriva dans Aigues-Mortes, si blême,

Et déjà condamné par son vieux mire, quand

Je sus que vers la mort certaine s'embarquant,

Ce mourant amoureux d'une reine inconnue

N'avait qu'un but : ne pas mourir sans l'avoir vue,

Une admiration soudaine m'enflamma,

J'allai le voir…

MÉLISSINDE, vivement.

Et tout de suite, il vous aima?

BERTRAND

Je l'aimai tout de suite, et j'entrai dans son rêve ;

Je devins son ami, son frère, son élève ;

On blâma son idée, — on n'y comprenait rien! —

Alors, moi, je voulus le suivre…

MÉLISSINDE

Oh, ce fut bien!

BERTRAND

Clémente, tout d'abord, nous fut la traversée,

Et, tandis que vers vous voguait la nef bercée,

Il me faisait, du matin rose au couchant roux,

Répéter les beaux vers qu'il composait pour vous.

MÉLISSINDE

Vous deviez bien les dire avec votre voix chaude!

BERTRAND

Roland fut amoureux, certes, de la belle Aude,

Tristan le fut d'Iseult, et Flor de Blancheflor,

Mais Rudel le fut plus de Mélissinde encor!

Rudel poussa l'amour aux dernières outrances!

Ah, ses plaintes, ses pleurs, ses prières, ses transes,

La nuit, quand je restais à veiller près de lui!

MÉLISSINDE

C'était donc toujours vous qui le veilliez la nuit?

BERTRAND, debout, avec lyrisme.

Le voyage, comment, femme, te le décrire,

De cet agonisant cinglant vers ton sourire?

Oh! nous crûmes bientôt, tant la nef fit de bonds,

Que nous serions sur mer d'éternels vagabonds!

Notre coque craquait, vagues, à votre attaque,

Et l'on eût dit la nef du propre roi d'Ithaque!

Mais le mourant vivait, soutenu par sa foi,

Et son rêve gagnait les autres, après moi.

Parfois une éclaircie. Alors, un port nous tente.

Quelque île blonde, au loin, nous sourit, invitante ;

On voudrait l'y descendre un peu parmi les fleurs ;

Il refuse ; et bientôt sous les rudes souffleurs

La nef repart! Mais tout à coup le vent s'accoise :

On rame!… et l'on rencontre une barque turquoise!…

On se bat, on la coule, on passe ; on rame! Enfin

A tant de maux soufferts vient s'ajouter la faim ;

Nos hommes ne sont plus que des spectres étranges ;

Nos mâts sont des tronçons ; nos voiles sont des franges ;

Plus d'espoir ; Rudel meurt ; soudain. Terre! Ah, songez!…

MÉLISSINDE, frémissante.

Ah, je songe que tu courus tous ces dangers!

BERTRAND, surpris.

Moi?

MÉLISSINDE, vivement essayant de se reprendre.

Toi. Pour lui, — pour lui — permets donc que j'en sente

La beauté, que j'en sois, pour lui, reconnaissante!…

BERTRAND

Madame!…

MÉLISSINDE

Peux-tu donc être modeste au point

De vouloir que ton cœur ne s'aperçoive point?

Tu fus un chevalier loyal, un ami rare…

Et je vais, ma galère, ordonner qu'on la pare…

… Je viens… je viens…

(Mouvement de Bertrand.)

Mais plus une parole!… Oh! Dieu!

(Elle sort, dans le trouble, précipitamment.)