SCÈNE II
MÉLISSINDE, SORISMONDE
MÉLISSINDE
Sorismonde, ma fille, approche, écoute ici…
Qu'est-ce que tu peux bien penser de tout ceci?
SORISMONDE, avec un geste vague.
Ah!…
MÉLISSINDE
Pourquoi ce refus, cette subite rage?
C'était l'énervement, n'est-ce pas, de l'orage?
Mais j'ai brûlé le cierge et j'ai dit l'oraison.
Ce refus, n'est-ce pas, n'avait pas de raison?
Semblait-il de l'humeur, semblait-il la rancune
D'une déception? Non, n'est-ce pas, d'aucune?
Ce refus n'avait pas de raison, n'est-ce pas?
SORISMONDE
Vous savez bien qu'il en avait une.
MÉLISSINDE, effrayée.
Plus bas!
SORISMONDE, souriant, après un temps.
Rassurez-vous. Voici celle que je devine :
Celui qui vous fut cher dans la splendeur divine
D'un rêve, vous avez un recul naturel
Au penser de le voir affreusement réel,
Quand ses yeux sont hagards, violettes ses lèvres,
Moites ses maigres mains, de la moiteur des fièvres.
Vous avez donc voulu, gardant pour l'avenir
De votre noble amour un noble souvenir,
Ignorer quel objet funeste on enlinceule.
MÉLISSINDE, vivement.
Ah! merci! — C'est bien là la raison, c'est la seule!
Oui, la seule raison pourquoi j'ai dit ce non.
— Et l'on peut faire entrer sire d'Allamanon.
SORISMONDE, souriant.
Puisque vous refusez, à quoi bon?
MÉLISSINDE
Je refuse…
Mais de sa lâcheté mon âme est trop confuse.
Je dois donner encor cette chance au mourant
D'entendre, en sa faveur, plaider sire Bertrand.
SORISMONDE
Vous le devez!…
MÉLISSINDE
Aux soins de mon rêve égoïste
Il pourra m'arracher, peut-être, s'il insiste.
(Sorismonde va à la galerie et fait un signe. Bertrand apparaît. Sorismonde sort.)