SCÈNE VII
MÉLISSINDE, BERTRAND, SORISMONDE
BERTRAND, mettant un genou en terre.
C'est chose bien commune
De soupirer pour une
Blonde, châtaine ou brune
Maîtresse,
Lorsque brune, châtaine,
Ou blonde, on l'a sans peine…
Moi, j'aime la lointaine
Princesse!
C'est chose bien peu belle
D'être longtemps fidèle,
Lorsqu'on petit baiser d'Elle
La traîne,
Lorsque parfois on presse
Une main, qui se laisse…
— Moi, j'aime la Princesse
Lointaine!
MÉLISSINDE, continuant.
Car c'est chose suprême
D'aimer sans qu'on vous aime,
D'aimer toujours, quand même,
Sans cesse,
D'une amour incertaine,
Plus noble d'être vaine…
Et j'aime la lointaine
Princesse!
Car c'est chose divine
D'aimer lorsqu'on devine,
Rêve, invente, imagine
A peine…
Le seul rêve intéresse,
Vivre sans rêve, qu'est-ce?
Et j'aime la Princesse
Lointaine!
BERTRAND
Quoi! vous saviez ces vers?…
MÉLISSINDE
Par plus d'un ménestrel!
BERTRAND
Et vous savez qu'ils sont?
MÉLISSINDE
Oui, de Joffroy Rudel.
BERTRAND
Et cet étrange amour aurait eu la fortune?…
MÉLISSINDE
Ah! parlez-moi de lui, car l'heure est opportune!
BERTRAND
Vous saviez la constance et le zèle fervent
De cet amour?…
MÉLISSINDE
J'aimais cet amour!… Si souvent
Dans le bruit de la vague arrivant sur le sable
La voix de cet amour me parut saisissable,
Si souvent dans le bleu d'une fuite de jour
J'ai senti près de moi l'âme de cet amour!…
BERTRAND défaillant.
Ciel!
MÉLISSINDE, penchée presque sur son front.
Vous êtes heureux?
BERTRAND
Oh! bien heureux, Madame!
Car celui… Mais le sang perdu… Je…
MÉLISSINDE
Il se pâme…
Sorismonde!
SORISMONDE, accourant.
Attendez!… Il faut l'étendre… là.
(Elles l'étendent dans les coussins.)
MÉLISSINDE, affolée.
Va! cours! De l'eau! L'aiguière! Eh, vite! donne-la!
SORISMONDE, s'agenouillant à côté de Mélissinde et de Bertrand, avec l'aiguière.
Qu'il est pâle! Il est beau comme un dieu de l'Olympe!
MÉLISSINDE
Son front saigne. Du linge! Attends. J'ai…
(Elle déchire à sa gorge de la mousseline.)
SORISMONDE
Votre guimpe!
MÉLISSINDE
Non, ce n'est rien! — Le cœur bat sous le siglaton!
— Prends le baume Arabesque! Eh, vite, il est, dit-on,
Tout-puissant! — Doucement! il va reprendre mine!
— Non, ne lui tache pas son pelisson d'hermine! —
Chut! — Il faut qu'il revienne à lui, mais sans sursauts.
— Il porte les cheveux comme les Provençaux. —
Ah! sur la joue, on voit renaître un peu de rouge ;
Il respire ; les cils tremblent ; la lèvre bouge ;
Il a serré ma main dans la sienne…
SORISMONDE
Il va mieux.
MÉLISSINDE
Il entr'ouvre les yeux. Il ouvre grands les yeux.
BERTRAND ouvrant les yeux et la voyant.
Je rêve! Je suis Flor. Et Blancheflor, c'est Elle!
A moins que, ma blessure ayant été mortelle,
Mon réveil maintenant se fasse en paradis.
MÉLISSINDE
Entends-tu, Sorismonde?
SORISMONDE
Il va mieux, je vous dis.
BERTRAND, la tête sur le bras de Mélissinde, d'où la manche a été arrachée.
Je ne me souviens plus… j'éprouve une faiblesse…
Ce bras contre ma joue…
(Mouvement de Mélissinde.)
Oh! non, laissez!
MÉLISSINDE
Je laisse.
BERTRAND
O brûlante fraîcheur de ce bras inconnu,
De ce bras fin, de ce bras nu!
MÉLISSINDE, retirant vivement son bras.
Mais c'est vrai, — nu!
BERTRAND, se soulevant, à Mélissinde.
Mais qui donc êtes-vous?
MÉLISSINDE
Vous savez bien, messire,
Celle à qui vous aviez une nouvelle à dire…
Mais vous êtes tombé du long, évanoui!
BERTRAND, reculant.
Oh! non! vous n'êtes pas la Princesse?
MÉLISSINDE, souriant.
Mais oui!
BERTRAND
Vous, mais alors!… Vous, la Princesse!… — A la malheure!
Et moi!… Grand Dieu!… Courons, car l'heure passe, l'heure
Passe!…
(Il veut s'élancer et chancelle.)
Ouvrez ce vitrail. Regardez… je ne puis…
(Mélissinde ouvre le vitrail du fond.)
Que voyez-vous?
MÉLISSINDE
Mais la terrasse en fleurs.
BERTRAND
Et puis?
MÉLISSINDE
La mer.
BERTRAND
Et sur la mer, — grand Dieu, le cœur me manque! —
Sur la mer voyez-vous une galère franque?
MÉLISSINDE
Une petite nef ventrue, au loin, là-bas,
A l'ancre, — et qu'en effet hier je ne vis pas!
BERTRAND
C'est elle! Et tout en haut du mât?
MÉLISSINDE
Des hirondelles!
BERTRAND
Et pas de voile noire à la vergue?…
MÉLISSINDE
Des ailes,
Des ailes d'alcyon, blanches!
BERTRAND
Il est donc temps!
Oh! madame, courons! — Oh! Vierge qui m'entends,
Prolonge un peu sa vie, et qu'il quitte ce monde,
L'ayant vue! Il mourrait si content!
MÉLISSINDE
Sorismonde,
Regarde, en ses beaux yeux désespérés, des pleurs!
BERTRAND
Il mourrait si content! Car c'est la fleur des fleurs,
Et c'est l'étoile des étoiles! — Et les rêves
Seront outrepassés! Et les peines grièves,
Et tous les souvenirs amers s'aboliront,
Sitôt qu'il recevra la clarté de ce front,
Qu'il pourra contempler entre les grands cils fauves,
Ces yeux bleus, qui sont gris, et qui pourtant sont mauves!
Voyant celle dont, sans la voir, il fut épris,
Ah! je comprends qu'il faut qu'il la voie à tout prix!
— Hélas! on ne peut plus le transporter à terre!
Venez donc apparaître au pauvre grabataire
De qui l'instant dernier sera délicieux,
S'il ferme sur l'image adorable ses yeux!
Ne vous reculez pas d'une façon hautaine!
Ne redevenez pas la Princesse lointaine!
Princesse d'Orient, Princesse au nom de miel,
Venez pour que, vivant, il connaisse le ciel,
Et venez, pour qu'il ait, sur sa nef misérable,
Le mourir le plus doux, — et le plus enviable!
MÉLISSINDE, qui a reculé à mesure qu'il s'avance.
Mais de qui parlez-vous?
BERTRAND
De ce Joffroy Rudel
Duquel la dernière heure est instante, — duquel
Vous prétendiez aimer l'amour! Oh! il expire!
Hâtez-vous. J'ai promis…
MÉLISSINDE
Mais alors, vous, messire,
Vous, qui donc êtes-vous?
BERTRAND
Bertrand d'Allamanon,
Son frère, son ami… Ho! venez vite!
MÉLISSINDE
Non.
RIDEAU