SCÈNE VI
MÉLISSINDE, SORISMONDE, puis LE CHEVALIER AUX ARMES VERTES
MÉLISSINDE, à Sorismonde.
As-tu tout entendu?
(Sorismonde fait signe que oui.)
Ce jeune homme!… un poète!…
SORISMONDE
Eh mais, vous paraissez inquiète.
MÉLISSINDE
Inquiète?
Moi? Non!
SORISMONDE, avec malice.
Est-ce que vous vous ennuyez encor?
MÉLISSINDE, se jetant sur le divan.
Pourquoi pas? Ne dis pas de sottises!…
(On entend sonner un cor au loin.)
Le cor!
SORISMONDE, au vitrail.
Oui, le voilà. C'est lui. Pour s'annoncer il sonne.
MÉLISSINDE, tout à fait étendue, avec indifférence.
Que m'importe?
SORISMONDE
C'est qu'il est bien de sa personne!
MÉLISSINDE, haussant les épaules.
Comment peux-tu le voir de si loin?
SORISMONDE
Je le vois.
Il appelle ; et l'on sort en armes à sa voix.
Il est à la première porte.
MÉLISSINDE
Que m'importe?
(Un temps.)
Eh bien, qu'est-ce qu'il fait à la première porte?
SORISMONDE
Les gens de l'Empereur l'arrêtent.
MÉLISSINDE
Le pauvret!
Il s'en retourne?
SORISMONDE
Non. Il se bat.
MÉLISSINDE, s'accoudant.
Est-ce vrai?
SORISMONDE
Mais c'est qu'il les bouscule. Il passe. Vierge sainte!
Il est déjà devant la deuxième enceinte.
Il se bat!
MÉLISSINDE, se soulevant.
Est-ce vrai?
SORISMONDE
Oh! quel superbe élan!
(Le cor résonne plus près.)
Écoutez-le sonner du cor!
MÉLISSINDE, debout.
Comme Roland.
SORISMONDE
Il va passer.
MÉLISSINDE, à la fenêtre derrière elle.
Il passe!
SORISMONDE
Il tombe!…
MÉLISSINDE
Il se relève!
SORISMONDE
Sa lance s'est brisée!
MÉLISSINDE
Il a saisi son glaive.
Ah!
(Elle recule.)
SORISMONDE
Qu'avez-vous?
MÉLISSINDE
Ses yeux! J'ai rencontré ses yeux.
Il vient de les lever, et de me voir.
SORISMONDE
Tant mieux!
Comme dans les tournois, jetez-lui votre manche.
MÉLISSINDE, se dressant dans la fenêtre et arrachant sa manche qu'elle élève.
Messire, frappez dru! Voici ma manche blanche!
Je vous enjoins ici d'en changer la couleur!
Défendez votre sang! Faites couler le leur!
Et ce samit d'argent à la blancheur si pure,
Ne me le rapportez que rouge.
(Elle lance la manche.)
LA VOIX DE BERTRAND.
Je le jure.
(Tumulte et cliquetis, puis silence.)
MÉLISSINDE, descendant.
Il est entré dans le Palais…
(Sorismonde referme le vitrail. Silence.)
On n'entend rien…
Plus rien… Que voulait-il me dire?
SORISMONDE, lui montrant la galerie.
Oh, voyez!
(Un esclave entre dans la galerie, couvert de sang, l'épée à la main, les vêtements en lambeaux. Il parle bas au chevalier.)
LE CHEVALIER
Bien.
(Il prend sa hache d'armes, et avec une courtoisie tranquille, à Mélissinde.)
Vous permettez? Je ferme un instant cette porte.
(Il la ferme. On l'entend que pousse les verrous. Silence.)
MÉLISSINDE
Que va-t-il se passer? — Ah! je suis demi-morte!
(On entend du bruit qui se rapproche dans le palais.)
Il vient! — Le Chevalier aux Armes Vertes, là,
Va le tuer avec cette hache qu'il a! —
Le pauvre enfant ne peut abattre cette brute! —
(Bruit de pas derrière la porte. Cliquetis.)
Ah! ils ont commencé!… Comme c'est long! On lutte.
On piétine!
(Bruit sourd.)
Quel choc!
(On n'entend plus rien, la porte s'ouvre ; elle recule.)
Ha!… les battants ouverts!
(Bertrand paraît sur le seuil, l'épée au poing, blessé au front ; et il jette aux pieds de Mélissinde la manche empourprée.)
MÉLISSINDE, reculant toujours.
Messire!… Ah!… Qu'avez-vous à me dire?…
BERTRAND
Des vers.