SCÈNE PREMIÈRE
LES OMBRES
PREMIÈRE OMBRE, glissant vers le puits.
Poussé par la brise des nuits,
Et vagabond jusqu'à l'aurore,
Je viens pour des uns que j'ignore,
Comme un fantôme que je suis.
D'une sandale non sonore
Je viens, je glisse et je m'enfuis…
Mais, ô Jéhovah que j'adore!
Quelle est cette grande ombre encore
Qui se tient debout près du puits?
DEUXIÈME OMBRE, à la première.
Barbe blanche dans la nuit brune,
Es-tu d'un vivant de jadis?
Sors-tu du Schéol, oasis
Où l'on dort sur des prés sans lys,
Où l'on va sous un ciel sans lune?
N'es-tu qu'une ombre?
PREMIÈRE OMBRE.
J'en suis une!
DEUXIÈME OMBRE.
Je reconnais ta voix, mon fils.
PREMIÈRE OMBRE.
Mais un spectre encor, sur la pierre,
Se dresse, de blancheurs vêtu!…
(A la troisième ombre.)
Ombre immobile, m'entends-tu?
TROISIÈME OMBRE.
Je reconnais ta voix, mon père.
DEUXIÈME OMBRE.
C'est l'enfant plus pieux que Job,
Qui se tient debout sur la marche!
TROISIÈME OMBRE.
C'est le Père!
PREMIÈRE OMBRE.
Le Patriarche!
TROISIÈME OMBRE.
Abraham!
DEUXIÈME OMBRE.
Isaac!
PREMIÈRE OMBRE.
Jacob!…
JACOB.
Pour quelles sublimes alertes
Retrouvent-ils, nos pieds inertes,
La douce fermeté du sol?
ISAAC.
C'est pour de grandes choses, certes,
Qu'un ange noir aux ailes vertes
A laissé, ce soir, entr'ouvertes
Les portes pâles du Schéol!
JACOB, à Abraham.
Quelles espérances sont nées?
Dis-nous, toi, ce qui souleva,
Ce soir, nos ombres étonnées!
Tu dois savoir les destinées:
Tes cent soixante-dix années
T'ont mis plus près de Jéhovah!
ABRAHAM, à Isaac.
Pourquoi baises-tu la poussière
De la route, pieusement?
ISAAC.
Je me sens contraint de le faire
Par un obscur pressentiment!
ABRAHAM, à Jacob.
Pourquoi baises-tu la margelle
Du puits que tu creusas ici?
JACOB.
Une force surnaturelle
M'oblige à l'adorer ainsi!…
—Toi-même, pourquoi, ce silence,
Si tendrement le respirer?
ABRAHAM.
Je baise dans cet air, d'avance,
La Voix qui le fera vibrer!
ISAAC.
Une voix, dis-tu, Patriarche?
ABRAHAM.
Il vient, il vient, il est en marche,
Et tenez-le pour assuré;
Car ce soir, au Schéol farouche,
Quand j'ai passé près de sa couche,
En mettant un doigt sur sa bouche,
Moïse me l'a murmuré!
JACOB, se prosternant avec Isaac.
Nos cœurs, tout bas, chantent des psaumes!
ABRAHAM.
Bien avant que sur l'or des chaumes
Ne retombe le bleu des nuits,
Ce seront, là même où je suis,
Des soupirs plus doux que des baumes,
Des mots plus grands que des royaumes!…
Voilà pourquoi nos trois fantômes
Viennent errer près de ce puits.
JACOB, à Isaac.
Est-il possible, sur la terre,
Qu'entre tous les puits des humains
Le Seigneur ait choisi, mon Père,
Pour je ne sais quel grand mystère,
Celui que creusèrent mes mains?
ISAAC.
Mon fils, que ton ombre soit fière!
C'est toi l'ouvrier qu'il voulut
Pour creuser le puits de salut
Où le blême avenir va boire;
Et c'est si beau, que l'honneur seul
D'être ton père ou ton aïeul
Fait qu'on sent soudain son linceul
Se draper en manteau de gloire!
(A ce moment le théâtre se remplit d'ombres.)
JACOB.
Mais voici tous ceux qui, depuis
Que ma main plus jamais ne puise,
Sont venus puiser à ce puits!…
Une ombre, et puis une ombre, et puis
Une longue file indécise
D'ombres, qui, lente, a sinué,
Pour venir, saintement éprise,
Baiser cette margelle grise!
Toute la Tombe a remué:
Je vois Joseph et Josué.
ABRAHAM.
Ombres dont tressaillent ces routes,
Tombez à genoux, toutes, toutes,
Devant la Citerne d'amour!…
(Une lueur à l'Orient.)
Mais voici que déjà le jour
A doré la ville et sa tour…
Nos formes vont être dissoutes!
JACOB.
Et bientôt il ne restera
Des trois ombres qui furent là
Que trois blancheurs diminuées,
Trois grandes barbes voltigeant,
Puis trois petits flocons d'argent
Qui fondront comme trois buées!…
ISAAC.
Une foule vient du lointain:
C'est le peuple samaritain
Qui, dans le secret du matin,
Vient s'entretenir de ses craintes.
ABRAHAM.
Ce sont les hommes de Sichem
Qui viennent éclater en plaintes
Et parler, sous les térébinthes,
De leurs haines jamais éteintes
Contre Rome et Jérusalem!
JACOB.
Disparaissons à leur approche!…
Et vous, choses, témoins rêvants,
Terre aux souvenirs émouvants,
Ciel dont les astres sont savants,
Monts sur lesquels à chaque roche
La robe du Passé s'accroche,
Et toi, puits que creusa ma pioche,
Vous qui venez d'ouïr, fervents,
Comment, lorsque déjà les vents
Propagent les pas arrivants
D'un second Moïse plus tendre,
Comment les morts savent l'attendre,
Maintenant, vous allez entendre
Comment l'attendent les vivants!
(Ils s'évanouissent et, dans les premières clartés, entrent les Samaritains.)