III

Oui, c’était bien ici qu’il fallait que je vinsse !

Car la roue en bois plein, toujours, dans l’ombre, grince ;

Et tout est demeuré — choses et paysans —

Comme lorsqu’il passait, et qu’il avait dix ans !

Mais mon émotion, tout d’un coup, s’est accrue :

Je n’ose pas entrer dans la fameuse rue.

Au seuil de Hernani j’hésite avec amour,

Et j’en fais tout d’abord, avec respect, le tour.

Je traverse un étrange et vaste jeu de paume

Où travaille à cette heure un vieux cordier fantôme

Qui dévide, et recule, et chante. — Un montagnard

Passe. Il est sans cuirasse. Il n’a pas de poignard.

Mais rien qu’à la façon dont il marche dans l’herbe,

Je le reconnais bien, le jeune amant imberbe !

C’est lui-même, et la nuit tu dois, ô Doña Sol,

Lorsque de ton balcon il tombe sur le sol,

— Sans bruit parce qu’il a ses bonnes alpargates ! —

Dire pour ce bandit ton chapelet d’agates.

Oh ! cet homme farouche, et qui possède l’art

D’enfoncer son chapeau par-dessus le foulard

Qui traverse son front d’un bandage vert-pomme,

Va crier : « Je suis Jean d’Aragon ! » et cet homme

Va trouver trop petits pour lui des échafauds…

Non ! cet homme se baisse et ramasse une faux,

Et jette cette faux sur son épaule, et rentre

Chez lui, d’un pas qui fait de sa chaumière un antre !

— Et je vois s’avancer un être singulier

Qui balance un bâton de bois de néflier.

Et c’est le celador du village, le garde

De l’alcade. Et surpris, soudain, je le regarde.

Je n’en crois pas mes yeux !

« Pourquoi donc, celador,

Sur votre béret noir ces deux lettres en or ?

Que veut dire : V. H. ? »

Il répond avec pompe :

« Villa de Hernani. »

Cet Espagnol se trompe.

Oh ! quand, pour te grandir encore, on t’exila,

Maître, tu n’aurais eu qu’à venir vivre là !

C’eût été somptueux, formidable, — et logique.

La ville était marquée à ton chiffre magique.

Certes, j’aime cette île où ta grande ombre erra.

Mais j’aperçois le roc de Santa Barbara

S’ériger âprement, et je regrette presque,

En voyant un rocher tellement hugoesque,

Que, lorsqu’on t’exila, tu ne sois pas venu,

Prince de Hernani, vivre sur ce roc nu !

Je te vois habitant là-haut, parmi les ailes,

— O grand dessinateur de tours et de tourelles ! —

Cette espèce de noir donjon médiéval

Que tu faisais sortir avec un ciel, un val,

Et des mâchicoulis dont le créneau s’échancre,

De l’élargissement d’une arabesque d’encre !

Mais tu n’es pas absent, malgré que ton manoir

Soit construit seulement par les vapeurs du soir !

Superbe castellan d’une invisible crête,

Tu restes à jamais perché sur ta conquête !

Ce village orgueilleux sera toujours à toi :

Il n’est plus à l’Espagne, il n’est plus à son Roi ;

En allongeant sur lui la griffe d’un poème,

Tu l’as pris, ce village, à Don Carlos lui-même !

Mais que dis-je ? tu n’a pas attendu si tard !

Enfant, tu l’avais pris, en passant, d’un regard !

Si bien que Hernani, que ton œuvre accapare,

Est bien plus dans Hugo qu’il n’est dans la Navarre !