IV

Je tâche de revoir l’enfant mystérieux

Voyageant en Espagne, — et je ferme les yeux…

Et je marche à travers la bruyère sauvage,

Et je rêve, en marchant, les détails du voyage.

O joie ! avoir dix ans, être fils d’un vainqueur ;

Savoir déjà beaucoup de Virgile par cœur ;

Garder, n’ayant jamais été mis au collège,

Autour de l’âme, encor, ce duvet qui l’allège ;

Et — parce que, d’honneurs et de gloire couvert,

Le général Joseph-Léopold-Sigisbert,

Dont le père est un humble artisan de province,

Veut voir jouer ses fils dans le palais d’un prince,

Et qu’entre deux combats ce héros s’attendrit, —

Se trouver brusquement en route pour Madrid,

Et, le front bourdonnant encor d’un bruit de bronze,

Comme si l’on avait rêvé mil huit cent onze,

Paris et les portraits de Napoléon Deux,

Se réveiller courant des chemins hasardeux

Où, parfois, sur le bord d’un gouffre, au clair de lune,

On rencontre un courrier qui vient de Pampelune !

Je rêve les détails du voyage.

Correct,

Cambré contre le fond capitonné d’Utrecht

Pour que sa redingote à brandebourgs l’épouse

Et pour qu’elle rabatte à la mil huit cent douze

Sur son buste bombé les épaulettes d’or,

— Ou pour cacher qu’au fond du carrosse il s’endort, —

L’aide de camp marquis du Saillant accompagne

La générale Hugo qui se rend en Espagne.

La générale Hugo n’est pas contente. Elle a

Horreur du vieux coucou que l’on rafistola

Et qui penche, guimbarde aux formes fantômales,

Sous des gibbosités de meubles et de malles.

Cet objet à la fois gothique et Pompadour,

Chaise de poste ensemble et carrosse de cour,

Qui sur de grands ressorts en gondole s’agence,

Par son cabriolet tient de la diligence,

Et, par son grincement, du char à bœufs. Des bœufs

Viennent d’ailleurs aider dans les chemins bourbeux

Les six mules hors d’âge et tintinnabulantes

Auxquelles un gaillard, prompt à les trouver lentes,

Crie, en fouettant leur dos écorché jusqu’à l’os,

Toutes sortes de mots qui finissent en dios.

Les trois petits Hugo, d’humeur moins difficile,

Se sont accommodés de ce luxe fossile ;

Les deux grands ont pouffé de rire en contemplant

Le ventre vert et or de ce monstre roulant

Dont l’ombre sur la route est apocalyptique ;

Et, grave, ayant déjà sa petite esthétique,

Le plus petit des trois ne l’a pas trouvé laid.

Ils montent tous les trois dans le cabriolet.

Ils tirent les rideaux sur les anneaux de cuivre,

Changent de place ; ils sont heureux ; tout les enivre

Car les petits enfants sont de grands voyageurs

Et les endroits quittés ne gardent pas leurs cœurs.

Ils sont heureux. Ils ont des choses dans leur poches.

Ils ouvrent tout le temps et ferment des sacoches

Dans lesquelles Dieu seul sait tout ce qu’ils ont mis.

On entend s’envoler parfois de tendres cris

Vers ce cabriolet qui fait un bruit de cage ;

Et le carrosse roule… « Eugène, soyez sage !

— Surtout surveille bien ton petit frère, Abel ! »

Et l’on voit s’empourprer le mont Jaïtzquibel.

Ils font tous ce chemin que je viens de refaire.

Je les vois. Je peux dire : « Ils sont aux croix de pierre.

Ils longent le vieux mur de granit ». (Il y a

Maintenant sur ce mur un grand magnolia.)

Je peux dire : « Ils vont être au château d’Urtubie

Dont l’armure d’ardoise est sans cesse fourbie

Par quelque brusque averse au flot diluvien ;

Ils y sont ! ils le voient, comme un archer qui vient

De laver à grande eau les mailles de sa brugne,

Se sécher au soleil sur la route d’Urrugne.

Ils sont au pont ; ils sont… »

Je rêve les détails

Du voyage.

Je sais devant quels vieux portails

Ils se sont arrêtés, dans un certain village.

Ils roulent. Maintenant le bizarre attelage

A rejoint, près d’Irun, le Convoi du Trésor.

Un beau général-duc tout étincelant d’or

Prend le commandement de cette cavalcade

Qui doit faire briller les yeux de l’embuscade ;

C’est parmi des plumets que l’on ressort d’Irun ;

D’alertes éclaireurs galopent un par un

Pour voir si dans les rocs rien ne se dissimule…

Clic ! Clac ! Déjà les fers de la première mule

Ont frappé d’un sonore et quadruple oméga

La route d’Oyarzun et d’Astigarraga ;

La bergère s’enfuit et le troupeau s’effare ;

Les andalous vont l’amble au son de la fanfare.

Quoi ! pour Victor Hugo, des trompettes ? — Déjà ?

Non, mais pour le Trésor. Ce Trésor protégea

Le petit voyageur pour qui tremble la Muse.

Il est de ces hasards bienheureux. Dieu s’amuse.

Deux mille hommes à pied ! mille hommes à cheval !

Et l’on serre les rangs ! et dans l’ombre du val

La Providence — car toujours la Providence

Lorsque naît un génie est dans la confidence ! —

Sourit de ce Trésor qui n’est qu’un prête-nom ;

Et trois mille soldats renforcés de canon

Gardent, croyant garder un coffre plein de piastres,

Un merveilleux enfant dont l’âme est pleine d’astres !

Je rêve les détails du voyage.

Un convoi

Fait exprès, semble-t-il, pour l’enfant qui le voit !

Chaîne héroï-comique, espagnole et française,

Et dont chaque chaînon est fait d’une antithèse !

On voyage en Espagne, on est gardé par des

Grenadiers : ce sont des grenadiers hollandais.

Napoléon, qui pense à tout malgré la guerre,

Envoie un personnel tout neuf au Roi son frère :

De sorte qu’on peut voir un quadrille dansant

D’auditeurs au Conseil d’État sur des pur-sang.

Le Trésor est suivi de trois cents véhicules

Remplis de voyageurs charmants ou ridicules.

Élégance où parfois la loque flamboya,

On dirait d’un Boilly retouché par Goya.

Les jeunes colonels musqués et sans moustaches

Découvrent des minois dans le fond des pataches :

La main tremble ; l’œil rit ; la fleur tombe… Est-ce beau,

Criant à Salinas, chantant à Pancorbo,

Tantôt pris de fou rire et tantôt de panique,

Sous cet immense ciel bleu, ce cortège unique

Roulant, trottant, sifflant, luisant, flambant, piaffant,

Et, parmi ce cortège unique, cet enfant !

Cet enfant porte en lui deux provinces de France,

Et sa Bretagne rêve, et sa Lorraine pense ;

Et c’est en même temps un petit Parisien

Qui ne perd pas la tête et qui regarde bien.

Qu’il regarde ! voici Hernani !…