V
Les voitures
Passent sous la visière énorme des toitures
Dans cette rue étrange où je monte en rêvant.
Ah ! c’est l’Espagne, enfin !
Je sais bien qu’au-devant
De celui qui sera son poète, l’Espagne
Avait mandé sa grâce à travers la montagne,
Qu’elle avait détaché vers lui quelques splendeurs,
Vieux clochers chambellans, moulins ambassadeurs,
Chargés de l’accueillir au seuil de la Biscaye
D’un peu de majesté, de morgue et d’antiquaille !
Je sais bien qu’au devant de celui qui venait
Elle avait envoyé le soleil, le genêt,
Le vent du sud chantant son grand air de bravoure
Que déjà cette Reine, aux portes de Ciboure,
Avait fait de sa part saluer cet Infant
Par un vieux mendiant de rouge se coiffant ;
Mais c’est à Hernani — noir village, je t’aime ! —
Qu’elle avait décidé de l’attendre elle-même.
Et tous les murs étaient pavoisés de haillons.
Depuis qu’on parcourait les âpres régions,
Pour la première fois le convoi faisait halte ;
De sorte que ce fut vraiment — et je m’exalte,
Je parle seul tout haut, je ris ! — ce fut ici
Que la rencontre eut lieu. Noir village, merci !
Tout à l’heure, en passant, on me montrait une île.
J’ai dit au batelier : « Ta barque est inutile !
Que peut me faire, à moi, sur quel bout de terrain
Un Haro se rencontre avec un Mazarin ?
Je veux voir Hernani ! C’est là qu’entre les poutres
D’une rue où l’on boit le sombre vin des outres,
Sous une longue bande étroite d’indigo,
Se rencontra l’Espagne avec Victor Hugo !
Je suis un pèlerin. Je viens pour qu’on me montre
Le véritable endroit de la grande rencontre,
Et non pas je ne sais quelle île des Faisans !
— Le siècle, cette année, a de nouveau deux ans. »
O rapide frisson des âmes enfantines !
Aussitôt qu’il eut vu, l’enfant des Feuillantines,
L’orgueil silencieux qui ronge ces maisons
Et leur sort sur la face en énormes blasons ;
Ces fers forgés, ces bois sculptés, ces hommes pâles
Qui sur de pauvres seuils se drapent dans des châles ;
Les caprices pointus de ce pavé grimpant
Sous le balcon qui bombe et la loque qui pend ;
Aussitôt qu’il eut vu ce clocher à grillage
Où les cloches ont l’air d’oiseaux de bronze en cage ;
Aussitôt que, passant la poterne, il eut vu
Les longs veloutements de ce vallon perdu ;
Ces chênes bas taillés d’une façon si drôle
Qu’ils ont la grosse tête à perruque du saule ;
Ces fermes rabattant sur leur murs des volets
D’où le piment retombe en doubles chapelets ;
Ces gazons où toujours quelque poulain se vautre ;
Ces toits dont un côté descend plus bas que l’autre ;
Aussitôt qu’il eut vu marcher dans les sentiers
Des joueurs de pelote et des contrebandiers ;
Sous les arbres trapus tout enthyrsés de lierres
Rire des muletiers avec des sandalières ;
Des filles aux pieds nus, de leurs orteils vibrants,
Caresser à rebrousse-écume les torrents ;
Des prêtres bruns mêler des ombres de soutanes
Aux troncs décortiqués et pâles des platanes ;
Des mules, trois par trois, traîner ces grands berceaux
Dont la toile au soleil tremble sur deux arceaux ;
La broussaille dresser son piège qui chuchote ;
Les moulins avoir l’air d’attendre don Quichotte ;
Et les maïs bouger leur barbe et leurs plumets ;
Et les feux s’allumer soudain sur les sommets ;
Et le linge sécher à travers les campagnes,
Il fut plus Espagnol que toutes les Espagnes !
Il a reçu le coup de soleil, c’est fini.
Quand sa mère aura peur — plus loin que Hernani —
Il rira. Le buisson où s’embusque la haine,
Elle le connaît trop, la maman Vendéenne !
Elle dit à son fils : « Rentrez la tête un peu ! »
Mais une vitre éclate ! On vient de faire feu !
— « C’est gentil, l’ennemi qui m’envoie une bille ! »
Dit l’enfant. Car ce brave aux longs cheveux de fille
Est déjà tellement du pays où l’on est
Qu’il a mis du panache à son petit bonnet.