VI
O mystère charmant et profond de l’enfance !
Quoi ! cet être joyeux d’enfreindre une défense,
Qui rit, qui parle seul, qui joue, et qui soudain
Semble pris pour ses jeux d’un immense dédain,
Et rêve, dédaignant l’image ou la praline,
Dans le plus sombre coin de la vieille berline ;
Qui montrait tout à l’heure un golfe avec son doigt
En demandant : « Quel est ce gros saphir qu’on voit ? »
Ce garçonnet ravi d’abîmer son costume,
C’est Celui qui mettra son siècle sur l’enclume,
Qui pendant si longtemps sera terrible et seul,
Et qui pratiquera si bien l’Art d’être Aïeul
Que, pâles apprentis sortant tous de ses forges,
Les poètes seront ses innombrables Georges !
Quoi ! cet enfant, c’est lui par qui nous apprenons
Que tous ces voyageurs croyaient avoir des noms,
Et c’est lui l’éternel parmi ces éphémères !
Quoi ! c’est le grand Hugo, ce petit Victor !
Mères,
Qu’il y ait du respect parfois dans la douceur
Du baiser mis au front de votre enfant rêveur ;
Que vos lèvres, parfois en écartant des boucles,
Aient peur de se brûler à quelques escarboucles ;
Frissonnez au milieu d’un rire ; effrayez-vous
De prendre l’avenir, ainsi, sur vos genoux :
Et dites-vous, avec une ivresse inquiète,
Lorsque vous saisissez une petite tête
Pour essayer de voir au fond des yeux gamins,
Que vous tenez peut-être un monde entre vos mains !
— Sait-on à quel moment au juste le dieu passe ?
Songez à la minute émouvante de grâce
Où, dans la vieille rue, au son d’un fandango
Que rythme un claquement de fouet, Madame Hugo
Sort du carrosse vert dont l’attelage souffle,
Et, prenant dans ses bras l’enfant qu’elle emmitoufle,
Distraite, d’une voix qui sommeille à demi,
Lui dit légèrement : « Tu vois, c’est Hernani. »
Aucun éclair n’a lui dans la ruelle noire ;
Nul n’a senti tomber cette graine de gloire ;
Et lui-même l’enfant n’est pas resté songeur.
On se bouscule, on crie, on jure ; un voyageur
Chante… Et le germe obscur descend au fond de l’âme,
« C’est Hernani, tu vois », a murmuré Madame
La générale Hugo, d’une distraite voix.
Et l’enfant regardait. « C’est Hernani, tu vois »,
Dit cette mère. Et tout, pendant cette minute,
Tout, Don Ruy, Don Carlos, le grand vers dont la flûte
Soupire, le bandit, l’amour, le collier d’or,
La bataille de mil huit cent trente, le cor,
Mademoiselle Mars, la salle qui trépide,
Tout, le lion superbe et le vieillard stupide,
Oui, tout fut, au-dessus de ce village fier,
Pendant cette minute, en puissance, dans l’air !
Cette minute-là fut grosse du chef-d’œuvre.
— Et, faisant de son fouet zigzaguer la couleuvre,
Un jeune postillon, sur un seuil, étalait
Le rouge fatidique et vif de son gilet.
Le Rêve, dans l’esprit des grands amants du Verbe,
Abonde avec amour autour d’un nom superbe ;
Il suspend, en secret, son cristal doux et lent
Au nom qui s’alourdit d’un poids étincelant ;
Et quand, plus tard, cherchant dans cette ombre où tout reste
Hugo retirera de son cœur, d’un seul geste,
Le nom qui s’y enfonce en tremblant aujourd’hui,
Ce nom ramènera tout un drame avec lui !