VII

… Mais la nuit m’a surpris près d’un portail de pierre…

Alors je me souviens qu’il aimait la prière ;

Qu’il a divinement murmuré : « Va prier… »

Je songe que le soir du vingt-six Février,

Hernani, ton église est bien selon mon âme,

Puisque je ne peux pas aller à Notre-Dame !

Et je laisse la vieille en noir qui tient les clés

M’ouvrir.

Saint-Sébastien a les cheveux bouclés ;

Le large autel doré luit de toutes ses forces ;

Et l’on voit des raisins sur les colonnes torses.

Cette église serait sûrement de son goût.

Et comme dans son œuvre énorme on trouve tout,

J’y prends quelques beaux vers comme on choisit des cierges,

Et je les fais brûler doucement. Et les Vierges

— Fronts de cire entrevus à travers des carreaux —

Sont celles justement qu’invoquent ses héros ;

Et je t’ai demandé, Petit Roi de Galice,

Comment il faut prier pour que Dieu s’attendrisse !

Et je sors tout ému sous le ciel toujours beau.

Et je marche en disant : « Maître, Génie, Hugo…

Souris, Père d’un siècle, aux humbles fils d’une heure !

Que quelque chose, en nous, de ce grand jour, demeure !

Donne-nous le courage et donne-nous la foi

Qu’il nous faut pour oser travailler après toi… »

Et les mots se pressaient sans ordre sur ma lèvre,

Car depuis le matin je cultivais ma fièvre.

« … Fais que nous nous levions la nuit pour travailler,

Que nous ne dormions plus à cause du laurier,

Et détache ta main, un instant, de ta tempe,

Pour bénir notre front, notre cœur, notre lampe… »

Des paysans passaient. — « Persuade-nous bien

Que le travail est tout, que nous ne sommes rien… »

Un chant montait, de ceux que plusieurs voix reprennent.

« … et dis-nous de chanter pour que tous nous comprennent. »

Ainsi parlait la voix de mon âme à genoux.

Le soir d’Espagne était merveilleusement doux,

Mais il fallait partir, car l’ombre enveloppante

Venait ; je reprenais la vieille rue en pente

Qui serre tellement le ciel entre ses toits

Que l’on ne voit jamais qu’une étoile à la fois.

Je murmurais : « Faut-il qu’un pareil jour s’achève ? »

Je sortais de Hugo comme l’on sort d’un rêve :

Et j’ai redescendu la rue ; et lorsque j’ai

Passé sous le dernier balcon de fer forgé,

Un homme, d’une voix orgueilleuse et bourrue,

M’a dit : « Señor, c’est là — dans cette vieille rue —

Que naquit Urbieta, le brave à qui le Roi

François Premier rendit son épée ! » Alors, moi,

J’ai dit : « C’est là qu’est né — dans cette rue ancienne —

Le drame auquel le Cid pourrait rendre la sienne. »

Hernani, 26 février 1902.

XXIII
LE BOIS SACRÉ

L’ombre de trois cyprès sur le gazon progresse.

Et tandis qu’au lointain s’argente un ciel de Grèce,

Près d’une eau qui s’égoutte en creusant des viviers,

Les dieux se sont assis dans un bois d’oliviers.

C’est le dernier des bois sacrés.

La mer tranquille

S’allonge au fond, plus blanche autour d’une presqu’île ;

Et l’on voit, dès qu’ils sont rebroussés d’un peu d’air,

Les glauques oliviers blanchir comme la mer.

De hauts lauriers pensifs, splendidement moroses,

Près de lauriers moins hauts qui s’ajoutent des roses

Contractent leur feuillage avec un noir dédain,

Et les dieux sont assis comme dans un jardin.

Ils sont là, familiers, harmonieux, paisibles,

Ne faisant même pas l’effort d’être invisibles.

Junon, reconnaissable au beau pli de son cou

Autant qu’au sceptre d’or que surmonte un coucou ;

Vénus, qui, semble-t-il, ainsi qu’une statue,

Fut d’un linge mouillé par un sculpteur vêtue ;

Mars, dieu de la bataille ; Apollon, dieu du jour,

Dont l’arc a l’air plus grand que celui de l’Amour ;

Jupiter, dont ce soir le sourcil se défronce,

Et qui laisse, pour prendre une mûre à la ronce,

La foudre qu’il brûla jadis par les deux bouts ;

Minerve, aux yeux plus fiers que les yeux des hiboux

Sous les deux autres yeux vides et sans paupière

Qu’elle a levés au ciel en levant sa visière ;

Diane, dont la sauge aime le brodequin

Et qui porte un étroit diadème ; Vulcain,

Qui, faisant des projets d’art et de mécanique,

Gratte son front têtu sous son bonnet conique ;

Et Mercure, qui sent jusque dans son cerveau

Battre les ailerons qu’il a sur son chapeau,

Tous les grands dieux sont là, tous, excepté Neptune,

Et Vesta, que toujours tout plaisir importune,

Et Cérès, qui s’occupe aux épis blondissants ;

Mais trois dieux plus petits remplacent les absents :

Pan, qui n’est jamais loin dans un bois d’Arcadie,

Du rêve des roseaux forme une mélodie ;

Le nectar qui circule est versé par Hébé ;

Et Cupidon se livre à des jeux de bébé

Qui sont peu rassurants pour Junon la jalouse…

De sorte que les dieux, tout de même, sont douze.

Et les Olympiens dans ce bois sont venus

Pour sentir de la mousse, un peu, sous leurs pieds nus,

— Immortels étonnés d’être vivants encore ! —

Et pour danser un pas réglé par Terpsichore.

Ils se lèvent, joyeux. Mercure fait le guet.

Les attributs trop lourds vont joncher le muguet ;

Mars change vivement un arbre en panoplie,

Et comme Phidias, dans l’ombre, la supplie

De soigner la Victoire aux précieux contours

Que dans sa paume droite il plaça pour toujours,

Pallas met à l’abri d’un arceau d’églantine

L’Image minuscule et chryséléphantine.

Et tous dansent, déjà, se prenant par les mains,

Quand celui qui toujours veille sur les chemins,

Puisqu’il a pour autels les bornes milliaires,

Désigne, au loin, du bout de son thyrse, où les lierres,

Vivants, sont un aspic entouré d’un aspic,

La route qui, longeant le promontoire à pic,

Noue une nonchalante et blanche bandelette

Entre la mer et la bruyère violette,

Et, sur cette blancheur, un bondissant point noir.

Tout le groupe divin se penche pour mieux voir,

Regarde…

Et c’est le rire, alors, dont parle Homère.

Chaque dieu, sauf l’Amour, qui rit comme sa mère,

A son rire. En voyant approcher ce qui vient,

Jupiter, secoué du rire jovien,

Montre ses belles dents jusqu’au fond de sa gorge ;

Mars rit comme un combat ; Vulcain, comme une forge ;

Mercure a ces gaîtés de filou levantin

Qu’il a dans sa statue au Pio-Clémentin ;

Le rire inattendu de Pan est tout en perles,

Car les buissons barbus cachent des nids de merles ;

Le rire d’Apollon est du soleil chanté ;

Diane rit un rire émouvant de santé ;

Vénus, un rire doux qui peu à peu s’énerve ;

Et Junon rit du bout des lèvres ; et Minerve

Garde un visage grave et rit du fond des yeux.

Ah ! c’est en vain qu’un bois, pour abriter les dieux,

Veut contre le réel être un beau coin qui boude,

Quand la route en passant lui donne un coup de coude !

« Fuyez ! » murmure aux dieux tout le bois s’attristant.

Mais les dieux veulent rire encore ; en un instant,

Chacun attrape ce qu’il peut : Hébé, l’espiègle,

Les coupes d’or ; Junon, le paon ; Jupiter, l’aigle ;

Mercure, sa tortue ; Apollon, son lézard ;

Et, vite, dans le bois, en riant au hasard,

Tous ils vont se cacher !

Et le grand paysage

Bleuit.

C’est maintenant l’heure à double visage

Où, tandis qu’elle monte et qu’il n’est pas tombé,

On voit au ciel ensemble et Phébus et Phébé,

De même que ce soir on les voit sous ces arbres.

Les dieux ne bougent plus. L’ombre est pleine de marbres.

Le bois semble peuplé de Termes et d’Échos.

Et soudain, par les bleus silences amicaux,

Comme si, pour troubler ce Puvis de Chavannes,

Tous les fleuves du bruit avaient brisé leurs vannes,

Ce qui fonce, à travers le mystère écharpé,

C’est une trente-cinq quarante-cinq HP,

Le double phaéton à portes latérales ;

C’est, faisant sangloter les âmes vespérales

Et trembler tous les fils dans les doigts de Clotho,

Avec tout ce qu’il faut pour écraser, l’Auto !

Quatre cylindres ; châssis long ; première marque ;

L’air d’un rhinocéros qui serait une barque,

Et qui, plus précédé par ses yeux qu’un homard,

Allongerait un groin subitement camard !

C’est la machine énorme et poudreuse, — l’Ogresse

Blanche d’avoir mangé ces blancs chemins de Grèce

Que le soleil pieux s’obstine à tenir secs

Parce qu’il ne faut pas que sur les chemins grecs

La poudre des héros devienne de la fange ;

Et quand ce monstre, avec ses gros pneus de rechange

Qu’il porte dans son dos comme un soldat son sac,

Passe, et bondit déjà pour disparaître… crac !

On ne sait quoi l’arrête. Une sorte de bête

Se penche sur son cou pour voir ce qui l’arrête :

Est-ce au carburateur ? au différentiel ?

Qu’importe ! Dans ce bois tout transpercé de ciel

Où l’ægipan, naguère, aimait son ægipane,

On n’en peut plus douter maintenant : c’est la panne.

Un bras levé dessine un juron furieux.

Dans deux obscurs paquets luisent d’énormes yeux.

Pallas croit reconnaître en ces croquemitaines

Les chouettes qu’elle impose aux médailles d’Athènes.

L’un d’eux, sur le volant posant un court moignon,

A l’air d’être un crapaud qui tient un champignon.

Et le rire des dieux redouble.

Et quand ces choses

Deviennent, descendant parmi les lauriers-roses,

Deux ballots de fourrure, et qui veulent marcher,

Le rire est tel, du grand jusqu’au petit Archer,

Que les branches croient voir, dans la clarté plus rare,

Se tordre du Paros et pouffer du Carrare.

Ils regardent venir, les superbes dieux nus,

Ces loups exorbitants, ces chacals saugrenus,

Qui collent sur leur face avec une élastique

Des masques ignorés par le Théâtre Antique ;

Et les deux êtres vont, suivis à chaque pas

Par ce rire des dieux que nous n’entendons pas ;

Et ces pantins devant ces Immortels, c’est presque

Une caricature amusant une fresque.

Mais deux des mots d’argot par quoi nous patoisons

Semblent s’être échangés entre les deux toisons.

L’une veut s’arrêter dans ce bois : l’autre acquiesce.

On changera plus tard la déplorable pièce !

Et l’on voit s’arrêter les deux tas.

Les deux tas

Otent des caoutchoucs, des cuirs, des taffetas,

Des tricots, — et le rire en devient plus immense ! —

Des plastrons, des gilets de chèvre… et l’on commence

A soupçonner qu’ils sont de sexe différents ;

Et lorsque des boutons sautent les derniers rangs,

Et que le rire augmente à cause d’un pétase

De panama qui sort de treize tours de gaze ;

Quand les doigts, dégantés, ont fini d’élargir

Les fronts, ces prisonniers du masque, — on voit surgir,

L’un en complet veston, l’autre en robe princesse,

Deux êtres jeunes, beaux et gais.

Le rire cesse.

Lui jette sa casquette, et, vif, cambrant un corps

Qu’on sent être celui d’un batteur de records,

Se recoiffe. Une raie un peu trop médiane

Sépare ses cheveux sur son front. Et Diane

Voit, de ce conducteur grossier de camion,

Émerger un moderne et souple Endymion.

Car — c’est un de ces tours joués par la Jeunesse ! —

Il s’est fait le profil d’un pâtre de la Grèce

En croyant se raser comme un Américain.

Et les dieux, connaissant qu’on peut, tout aussi bien

Qu’on retrouve un Crétois dessous un Candiote,

Retrouver la beauté sous une cheviote,

Contemplent ce héros culotté d’homespon,

Qui porte — comme si par delà l’Hellespont

Il voulait conquérir de fabuleuses Troies, —

Des cnémides de cuir qu’entourent des courroies.

Elle, elle est ravissante. On ne sait pas si c’est

Toute seule ou bien avec l’aide de Doucet,

Mais elle est ravissante. Un peu brune, un peu rousse.

Un long cou remuant dans la dentelle douce

Qui la serre jusqu’aux oreilles. Des yeux verts.

La sveltesse. Le charme ondoyant et divers.

Quelque chose de plus, pourtant, qu’une Amazone.

Bref, révélant aux dieux le chic d’une autre zone,

C’est — Nymphe de Saint-Cloud, peut-être, ou de Saint-Leu !

J’en demande pardon à l’Hellade, — un Helleu !

Dès qu’elle a recroisé dans sa coiffe de paille

Les deux épingles d’or, il la prend par la taille,

Elle plie à son bras, et ce couple étonnant

Jusqu’au bord de la source arrive en bostonnant.

Stupeur des dieux.

Mais Lui, voyant de l’eau, veut boire :

Et dans ses mains, — coquille où luit la perle noire, —

Elle en puise.

Oh ! qui donc sont-ils ? Daphnis ? Chloé ?

Deux époux ? deux amants ? ou deux… ohé, ohé ?

Est-elle dans la danse ? est-il dans les négoces ?

Un prince ? une duchesse ? On ne sait pas. Deux gosses.

Mais le geste immortel des mains qui disent : « Bois ! »

A fait, à pas de loup, sortir l’Amour du bois.

Et Jupiter, toujours altéré par ce geste,

A tout d’un coup, dans son allure, bien qu’il reste

De marbre par la pose encore et la blancheur,

Je ne sais quoi qui sent son antique marcheur.

Pour écouter l’oiseau que Pan fait sur ses flûtes,

Le couple s’est assis. Tabac blond. Feu. Volutes.

Et tandis que les dieux, rêveurs et tout surpris

De trouver beaux des pieds qui sont des souliers gris,

Des cous qui sont des cols, des bras qui sont des manches,

Plus troublés qu’Actéon devant des formes blanches,

Pour voir des gens vêtus écartent les sarments,

Seul à n’avoir pas vu ces deux êtres charmants,

Vulcain, pâle, et tirant sur sa jambe débile,

Vient tomber en arrêt devant l’automobile.

Il mord ses doigts velus, le dieu des hauts-fourneaux !

A ses oreilles d’ours tremblent les grands anneaux ;

Et, l’œil torve, à pas lents, de loin, courbant l’échine,

Il se met à tourner autour de la Machine.

Les dieux ont à son front reconnu la pâleur

Qu’eut jadis Prométhée à son front de voleur ;

Et devinant de quoi cette âme est assoiffée,

Jupiter, des deux doigts, claque un appel : « Morphée ! »

Un petit vieux paraît, rythmant sa marche avec

Le bruit d’un grain qui sonne au creux d’un pavot sec.

Les situations les plus embarrassées,

Il les dénoue à coups de papavéracées.

Dès qu’il a derrière eux agité ses pavots,

Les possesseurs de la quarante-cinq chevaux

Trouvent que le grand air… la fatigue… la course…

Et s’endorment tous deux sur le bord de la source.

Vulcain vers le grand char fait un bond de boiteux.

Les dormeurs ont bougé. Mais Morphée, auprès d’eux,

Veille, et d’un sac bleuâtre où sa main preste plonge

Sort, pour Elle et pour Lui, les phantasmes du songe :

Pour Lui, des petits chars aux petits chevaux gras,

Des petites enfants aux corps de Tanagras…

Pour Elle, des petits chapeaux de violettes,

Des petits colliers d’or et des petits athlètes…

Et mille autres objets qu’une seconde il tient

Sur ces deux fronts qu’étonne un rêve athénien.

Mais autour de Vulcain tout l’Olympe fait cercle.

Il a du noir capot soulevé le couvercle,

Et son bras fauve plonge, explore. Il veut savoir.

Il va, vient, s’accroupit, découvre un réservoir,

Fait marcher un piston, tripote la pédale

Qu’on pousse lorsqu’on veut voler comme Dédale.

Sans doute, il est un peu surpris par tout cela :

Mais c’est Vulcain ! il a l’instinct du fer, il a

La divination de tout ce qui se forge !

Goupilles, manetons, bielles, bagues à gorge,

Ses doigts intelligents palpent tout. Il comprend,

Devine, reconstruit, réinvente, — et s’éprend

Du chariot vivant que nous nous fabriquâmes.

L’arbre pris dans la masse avec toutes ses cames

L’enchante. Il est Vulcain. La fonte le connaît.

Il donne un coup de poing dans son petit bonnet,

Et ce dieu, dont soudain rayonne le visage,

Trouve la pression du ressort d’embrayage.

Il ne peut plus cacher à Mars qu’il est séduit

Par le moteur qui tourne à régime réduit ;

Devant la magnéto sa joie est débordante ;

Il s’entre son bonnet comme celui de Dante ;

Il embrasse Vénus ; il force Jupiter

A se mettre à genoux pour mieux voir le carter ;

Il flatte de la main la bête fantastique,

Caresse ses gros yeux de cuivre, les astique,

Et soudain disparaît sous son ventre… Il est fou !

Quand il ressort, il a dans ses dents un écrou.

Jetant son vieux forceps noirci par les fournaises,

Dans le coffre d’outils il prend les clés anglaises.

La tunique du dieu devient un bourgeron.

Et tandis que, penché vers le grand Forgeron,

Jupiter, qu’un désir d’enlèvement tourmente,

Lui demande combien, pour ravir une Amante,

Ce monstre peut valoir de Centaures, — deux ? trois —

Vulcain ouvre, en riant, quatre fois ses dix doigts.

Puis il redisparaît en serrant sa ceinture.

A ce moment, dans les coussins de la voiture

Sous laquelle Vulcain se passe au cambouis,

On découvre un bull-dog de cinquante louis.

Il dort. Il est affreux. Diane le réveille ;

Et comme Cupidon mollement s’émerveille,

Sur cette truffe noire et luisante d’humour

Elle pose un baiser qui dit : « C’est un amour ! »

Le bull, flairant, aux plis du péplos qui se bleute,

Que cette dame-là doit avoir une meute,

L’adopte, et sans daigner, d’ailleurs, faire de frais,

Se rendort en calant son nez sur un bras frais.

Mais les dieux veulent tout visiter : c’est la douane.

On prend les sacs. Mercure, à ces choses idoine,

Fait connaître aux fermoirs ses doigts fins et musclés.

Sa main est un trousseau vivant de fausses clés !

La valise — est-il rien, pour Hermès, d’hermétique ? —

S’ouvre d’une façon toute diplomatique.

On fouille tout. Vénus arbore avec orgueil

Un chapeau qui lui met une rose sur l’œil.

Ce geste est le signal d’une scène sauvage.

Les bras des dieux sont pleins d’articles de voyage :

Argent, pégamoïd, peau de porc et cuir vert.

Hébé, folle en voyant de quoi mettre un couvert,

Vient, sur le marchepied, d’ouvrir une cantine

Ingénieuse au point qu’elle en est enfantine,

Et fait reluire, avec son chiton dorien,

Des tas d’objets anglais qui ne servent à rien.

Les nécessaires noirs entrebâillent, féroces,

Leurs gueules dont les dents sont l’ivoire des brosses ;

C’est le débarquement, sur les gazons épais,

De toute cette rue exquise de la Paix !

Des flacons que vous-même, ô Guerlain, vous remplîtes,

S’alignent, reluisants sous leurs casques d’hoplites !

On voit profondément rêver les Immortels

Devant une machine à faire les cocktails.

L’aigle de Jupiter s’aperçoit — et soupire, —

Sur un coupe-papier de cristal, genre Empire.

Et Mercure, — tandis que Phébus-Apollon

Trouve, dans un buvard de maroquin grain long,

Les vers d’un jeune auteur, et tâche, pour les lire,

D’en découvrir le rythme avec la Grande Lyre

Sur laquelle est sculpté Marsyas écorché, —

Mercure, visitant un étui guilloché,

Vole, de cette main qui toujours récidive,

Des cigarettes d’or où l’on voit le khédive.

Cupidon, qui s’empare, en criant : « Eurêka ! »

D’un diabolo de corne et de gutta-percha,

Essaye de jongler ; Vénus, pendant qu’il jongle,

Se passe un polissoir d’écaille sur un ongle ;

Et nul ne pense plus à Vulcain ; et Vulcain,

Qui vient de découvrir que le vilebrequin

Assure aux frottements une huile lente et sage,

Est livré tout entier aux beautés du graissage !

Apollon lit toujours les vers du jeune auteur ;

Hébé poursuit, avec un vaporisateur,

Mercure qui, devant le jet d’eau de Cologne,

Fuit en prenant sa pose à la Jean de Bologne.

Une boîte à bijoux, soudain, darde un tiroir :

Alors, c’est le collier, les bagues, le miroir,

Et c’est la bonbonnière à poudrer le visage

Dont, instantanément, Vénus trouve l’usage.

Rapide, elle se poudre, et prend un petit air

Que Junon aussitôt reproche à Jupiter.

Querelle. Allusions. Il est parlé d’un cygne.

Diane, cependant, qui sans scrupule assigne

Un destin fantaisiste aux objets élégants,

Pince le nez du bull avec un ouvre-gants.

— Et, couché sous l’acier du carter qu’il trépane,

Vulcain vient d’achever de réparer la panne.

A ce moment se place un double incident.

Mars

Découvre avec stupeur Kirby Beard et Leuchars ;

Mais, pour bien établir qu’il n’aime que la gloire,

De la trompe de cuivre il va presser la poire.

L’étincelant buccin pousse le cri des veaux.

Terreur des dieux. Morphée agite ses pavots.

Tout va bien. Elle dort. Il dort. On se rassure.

Et l’on regarde, au col d’un flacon noir, Mercure

Tordre un fil, qui soudain cesse de tenir bon.

Explosion. Fusée. Extra-dry. Mumm ! — D’un bond,

Les dieux sont prêts à fuir. Venus réincarcère

Tous les fers à friser dans le grand nécessaire.

Morphée agite ses pavots. Bien. Elle dort.

Il dort. On se rassure. Et dans les coupes d’or,

Tout en laissant du vol Mercure responsable,

C’est, au lieu du nectar, le champagne qu’on sable.

On en passe à Vulcain. Lui, sitôt qu’il a bu,

D’un grand revers de bras sèche un rire barbu,

Et, trouvant la liqueur acide, en redemande,

Afin de nettoyer un pignon de commande.

On en passe à Morphée. Et ce vieil Immortel

Est, dans le vin mousseux, pris d’un fou rire tel

Qu’il en laisse tomber trois gouttes dans les Rêves.

Alors, au lieu des chars, nymphes, athlètes, glaives,

Carquois, couronnes, nefs, on voit sortir du sac

Des danseuses de tulle et des clubmen en frac,

Des petites autos de fabrique française,

Des petits yachts, des petits meubles Louis Seize,

Et des petits chapeaux si grands qu’ils ont tous l’air

Du chapeau de Mistress Benwell par John Hoppner !

Vénus, très rouge, ayant de plus en plus sa rose

Sur l’œil, passe un manteau d’opossum, et propose

D’essayer la voiture : elle est pour les essais.

Cris. Tumulte. On revêt des châles écossais…

Mais on hésite. Alors, Vulcain cambre son râble,

Parfait chauffeur. Il dit combien est préférable

La nouvelle Chimère aux antiques Griffons ;

Il dit — et ses deux mains s’essuient à des chiffons,

Toutes noires d’avoir décrassé la crépine, —

La volupté de fuir, — et d’un fouet d’aubépine

Il époussette les coussins, — la volupté

De fuir, — et son doigt tourne un bouton molleté

Qui règle le débit d’huile des compte-gouttes, —

La volupté de fuir sur la blancheur des routes,

Si vite qu’à la peur de se briser les os

On ajoute la peur d’écraser les oiseaux !

« Venez ! dit-il aux dieux. Lorsqu’en ce char on grimpe,

Sur ces larges coussins bien plus que sur l’Olympe

On se sent tout à coup maître de l’Univers !

Nos dormeurs sont bercés par des songes divers :

Venez ! Nous reviendrons dans une heure, ici même. »

Vénus grimpe, esquissant de son geste un : « Qui m’aime

Me suive ! » Étant vêtu de poil de chèvre, Pan

Sent qu’il a le costume et répond en grimpant.

Ils grimpent tous, — Minerve même, un peu confuse.

Diane, à qui l’on offre une place, refuse,

Trouvant peu compatible à ses goûts forestiers

Un char qui ne peut pas passer par les sentiers.

L’Amour est réclamé par plusieurs voix rieuses :

Mais comme il n’est jamais dans les bandes joyeuses

Et qu’il voit deux amants dormir au bord de l’eau,

Il demande à rester avec son diabolo.

— « Et Phébus ? » dit Junon, s’emmitouflant de gazes.

Phébus, que fait rêver la quarante-pégases,

S’avance. Mais soudain : « Non ! » dit-il. Son front luit,

Et, pâle, il met sa lyre entre le monstre et lui.

Craint-il qu’un char trop neuf ne soit pas poétique ?

Il aime l’avenir, pourtant, ce Prophétique !

Mais, Pyroïs ! Æthon ! Eoüs ! c’est à vous

Qu’il pense, ô beaux Chevaux arrondisseurs de cous !

Et c’est à toi, Phlégon ! le plus beau du quadrige !

Quoi ! vous trahira-t-il pour goûter un vertige ?

Il fait signe à Junon qu’aux radieux Chevaux

Il ne peut pas donner d’invisibles rivaux

Qu’un Parthénon jamais n’aura sur sa métope !

Et sentant, malgré lui, qu’en lui se développe

L’amour du Monstre noir, il veut faire semblant

De demeurer fidèle à l’Attelage blanc !

Junon prend son grand air du temple d’Agrigente,

Et monte.

Mais Vulcain, qui visite une jante

Dans laquelle s’enchâsse un gros serpent python,

S’inquiète en sentant mollir le capiton

Dont il faut que la roue, en roulant, s’auréole.

Jupiter, des deux doigts, claque un appel : « Éole ! »

Le dieu dont le visage est plus pommé qu’un chou

Paraît ; puis, abouchant avec le caoutchouc

Son outre, il emprisonne au creux du pneumatique

L’air bleu qu’il destinait aux coteaux de l’Attique.

« Et du feu ? » dit Vulcain, vers les phares penché.

Jupiter, des deux doigts, claque un appel : « Psyché ! »

Un bras nu tend la lampe immortelle et fragile,

Et le bec de nickel s’allume au bec d’argile.

Vulcain met le moteur en marche. Et l’on dirait

Qu’il moud le café des Cyclopes. Tout est prêt.

Mais, pour tourner, il faut que le lourd char recule…

Jupiter, des deux doigts, claque un appel : « Hercule ! »

Croyant l’instant venu d’un treizième travail,

L’énorme demi-dieu nourri de bœuf et d’ail

Surgit. Il voit qu’un monstre aux yeux de feu s’apprête

A ravir tout l’Olympe. Il bondit, perd la tête,

D’un seul rond de massue obscurcit tout l’éther,

N’écoute pas Vulcain, n’entend pas Jupiter,

Renverse Mars qui veut empêcher la rencontre.

Rien ne peut l’arrêter, il va…

L’Amour se montre.

Alors, se souvenant d’Omphale et de son lit,

Il recule. Il a peur. Et pendant qu’il pâlit,

Vulcain peut s’expliquer. Ayant haussé l’épaule,

Le héros tend son pied vers le monstre de tôle,

Et, comme l’on écarte un fétu de méteil,

Il le fait reculer du bout de son orteil.

Puis, honteux d’un exploit qu’il trouve ridicule,

Il disparaît, d’un bond, dans le grand crépuscule.

Phébus, en feuilletant son livre dans les fleurs,

Regarde démarrer la barque aux flancs ronfleurs :

L’aigle de Jupiter bat des ailes en proue

Et l’oiseau de Junon, en poupe, fait la roue ;

Vulcain, fauve, injurie, en pressant des leviers.

Ceux qui veulent rester dans les bois d’oliviers ;

« Au revoir ! » font des bras envolés en corbeille ;

Et puis, plus rien… de la poussière… un bruit d’abeille…

Phébé fait faire au bull, de la patte : « Au revoir ! »

La nuit vient. Cupidon s’exerce à recevoir

Le diabolo : la chose aérienne monte,

Descend, deux fois, trois fois, quatre fois, — l’Amour compte.

Et, peu à peu, changeant de forme et de couleur,

Comme c’est lui qui joue, elle devient un cœur !

Morphée agite ses pavots ; le Musagète,

Voyant l’ombre tomber sur le livre, le jette ;

Et les songes, autour des dormeurs, vont dansant…

Tandis qu’au loin, faisant du quatre-vingts, du cent,

Projetant sa lumière en deux terribles cônes

Que traversent parfois, d’un bond, des petits faunes,

L’automobile fuit, toute pleine de dieux,

Et que, cessant déjà d’être mélodieux,

Et sur le marchepied accroupi comme un singe,

Pan déchire le soir des cris de sa syringe !


Une heure après. Le Bois. Les amants endormis.

La machine a repris sa place. On a remis

Tout en ordre. Les dieux ont disparu. Morphée

S’est envolé. Le vent, d’une fraîche bouffée,

Vient d’éveiller le couple. Un petit cri d’effroi.

Comment a-t-on dormi si longtemps ? Il fait froid.

Lui se lève, songeant à cette panne. Un phare

L’éblouit. Quoi ! les deux… rallumés ? Il s’effare.

Elle, non. Mais il voit que tout est réparé.

— « Bah ! on s’étonnera quand on sera rentré ! »

Bâille-t-elle. Mais Lui, de nouveau, gesticule,

Car les pneus sont plus durs que les biceps d’Hercule.

— « Tant mieux ! Partons ! » Et comme elle réendossa

Son Pélion de poils, il remet son Ossa.

Mais elle a tressailli : quel est, dans la doublure,

Ce parfum ?… Il accourt. Il plonge sa figure

Dans le grand vêtement où Vénus a passé.

Et tout d’un coup, brûlant, frénétique, insensé,

Et couvrant de baisers sa compagne interdite,

Il cherche dans son cou le parfum d’Aphrodite !

La hâte de rentrer augmente. Ils sont tous deux

Sur le siège. Départ. Trompe. Les coteaux bleus

Se mettent à courir. Un val s’ouvre, plus ample.

Des cyprès noirs, un pin, une colonne, un temple

Filent. La lune danse. Et quand le Bois Sacré

N’est plus qu’une chenille au flanc d’un mont nacré,

Soudain, dans la voiture énorme et fantômale,

On voit sortir de la délicieuse malle

Dont le couvercle plat vient de se soulever

La tête de l’Amour qui se fait enlever.

Il sort tout doucement, regarde avec malice

Les deux gros dos que font la mante et la pelisse

Comme deux chats dont le moteur est le ronron ;

Il s’étire, tout nu, sur les coussins marron,

Se renverse en croisant ses deux petites jambes,

Et, tout en fredonnant un de ces dithyrambes

Où bouillonnait le vin de Pindare enivré,

Il allume une cigarette à bout doré

Que lui passa sans doute en cachette Mercure.

Et les deux voyageurs roulent dans l’heure obscure,

Se demandant : « Qui donc, en ces parages grecs,

Rendit de l’air aux pneus et de la flamme aux becs ? »

Ils roulent ! et déjà, grisés par la vitesse,

Se demandant de moins en moins : « Qui donc était-ce ? »

Ils roulent, engourdis, bercés et poussiéreux,

En emportant l’Amour qui sourit derrière eux.

Cambo, 1908.

XXIV
LES DOUZE TRAVAUX

ΗΡΑΚΛΕΣ ΑΝΑΠΑΓΟΜΕΝΟΣ

(Bas-relief de la Villa Albani.)

Le dernier de ces lits de repos longs et bas

Dont il est évident que le destin n’est pas

De prêter leurs coussins à la douceur des sommes,

Mais de faire à leurs pieds s’écrouler les grands hommes,

Fut celui qu’illustra Madame Récamier.

La reine de Lydie, Omphale, eut le premier.

L’un fut en acajou, l’autre fut en ivoire,

Car la Fable est toujours plus belle que l’Histoire ;

L’un nous est apparu, déjà, dans un portrait ;

En un songe, ce soir, l’autre nous apparaît…


C’est un beau songe antique. Un jour doré le baigne.

Le chapiteau fleurit. La colonnade règne.

Un rectangle de ciel comme un vélum se tend.

La Reine est sur son lit. Elle file. On entend

Soupirer ce flûteau d’os de phénicoptère

Dont les esclaves noirs tiraient tant de mystère.

Tout repose. Dans la clepsydre au flanc bombé

L’instant est une perle avant d’être tombé.

Une fontaine allonge une lèvre de tuile.

Des trépieds sont chargés de ces gâteaux à l’huile

Où le miel dessinait d’ingénieux réseaux.

On voit près du grand lit la corbeille à fuseaux,

Comme un esquif auprès d’une nef triomphale.

Et sur les mains d’Omphale, et sur les bras d’Omphale,

Et sur le cou d’Omphale encore, et sur son sein,

Danse en losanges verts le reflet d’un bassin.

Si notre rêverie était plus tôt venue,

Elle eût, dans ce bassin, surpris la Reine nue,

Car des voiles mouillés sont écrasés au bord.

Maintenant, regardons tourner le fuseau d’or.

Mais le fameux rouet d’Omphale ? va-t-on dire.

— Les Grecs ne connaissaient que le fuseau. Traduire

Atractos par rouet serait un contresens ;

Et bien que je sois plein de respect pour Saint-Saëns

Et que devant Hugo, toujours, je m’agenouille,

C’est au fuseau qu’Omphale a filé la quenouille.

Donc, Omphale, au fuseau, file, et, tout en filant,

Omphale, vers qui vient Hercule d’un pas lent,

Omphale, vers qui vient, de colonne en colonne,

Celui que désormais nul rêve ne talonne

Puisque, accrochant au ciel sa gloire douze fois,

Il fit du Zodiaque un râtelier d’exploits,

Le regarde venir, du fond du péristyle,

Avec une tendresse infiniment hostile.

C’est lui.


Lorsque parfois il s’arrête un moment,

Il a l’air de remplir l’entre-colonnement.

Chacune de ses mains est un Péloponèse.

Il ne ressemble pas à l’Hercule Farnèse,

Attendu qu’un héros n’a jamais le front bas.

Le goût qu’il eut toujours de ne reculer pas

A cambré dans ses reins l’arc de la résistance.

On voit battre son cœur même à cette distance.

Sa forme à toute règle échappe avec dédain,

Comme si Jupiter eût appris de Rodin

L’exagération sublime des volumes,

Ou bien qu’ayant été forgé sur des enclumes,

De peur qu’on n’effaçât les larges coups sur lui,

Avant d’être achevé ce corps se fût enfui.

La Massue arrachée à la forêt prochaine

Semble, entre ces doigts-là, du liège peint en chêne.

Il approche. Il est bien comme l’on veut qu’il soit,

Vêtu de son lion, et tel qu’on le reçoit

Du fond de la légende obscure que menace

De trop nous expliquer Denys d’Halicarnasse.

Émergeant du mystère, il marche plus nombreux.

Peut-être est-ce déjà le Samson des Hébreux.

Les confins de la Fable offrent des crépuscules

Où Varron a compté quarante-deux Hercules.

Lequel celui qui vient peut-il être ? — Lequel ?

On ne sait pas. Hercule, Héraklès, Harokel,

Le Crétois, l’Indien, il les est tous ensemble.

Il mêle, dans ce corps si copieux qu’il semble

Devoir mouiller le monde en sortant de son bain,

L’Hercule égyptien et l’Hercule thébain.

C’est l’Hercule intégral, la Force Hérakléenne,

Qui se repose, après sa terrible Douzaine,

Trouvant son nom trop grand pour daigner l’augmenter.

C’est le Mythe. Et ce Mythe est si sûr d’exister

Que, même en l’accusant d’être un mythe solaire,

On n’arriverait pas à le mettre en colère.

Il ne travaille plus, parce que ses rivaux

Se chargent de refaire, à présent, ses travaux,

Pendant que lui, plus fort que tous, étant le Mythe,

S’ajoute les rayons de quiconque l’imite.

Tel, ayant le Lion, la Massue, et cet air

Qu’il paraît qu’ont tous ceux qu’engendra Jupiter,

Il avance, faisant, avec sa main distraite,

Le geste machinal d’étrangler une bête,

Et, par le mufle roux, casqué d’un bâillement

Qui semble être celui de son désœuvrement.


Si l’Hercule qui vient est intégral, l’Omphale

Qui regarde venir cet Hercule est totale.

Depuis Pandore, on n’a rien fait de plus complet ;

Et Venus, qui, selon Hésiode, se plaît

A collectionner les sourires, se penche

Dans l’azur, au-dessus de cette Omphale blanche,

Et, sitôt qu’un sourire échappe à sa beauté,

Elle prend ce sourire et le met de côté,

Comptant s’en resservir dans la femme future.

Elle est tout l’artifice et toute la nature,

Cette Omphale. Ses cils ont un si long frisson

Qu’ils pourraient n’être pas noircis. Mais ils le sont,

Sa figure n’aurait pas besoin d’être peinte,

Mais elle l’est. Sa grâce ignore toute crainte

Parce que sur son corps les tissus assouplis

Inévitablement s’arrangent en beaux plis.

Elle croise ses deux sandales de manière

A montrer ses fameux orteils qu’une lanière

Sépare avec amour des doigts moins importants.

Elle ferme à demi ses yeux de temps en temps

Pour qu’ils semblent plus grands chaque fois qu’ils se rouvrent.

Ses gestes étourdis savent ce qu’ils découvrent

Et ses discours naïfs ce qu’ils tiennent couvert.

Elle porte le deuil du roi Tmolus, en vert.

Sa bouche est une fleur que ses yeux veulent vendre.

Et, blonde d’autant plus que le fleuve Scamandre

Roulait en ce temps-là des flots oxygénés,

Elle fait remuer les ailes de son nez,

Car il est entendu que leurs nez n’ont des ailes

Que pour nous révéler qu’elles sont sensuelles.

Elle ne peut d’ailleurs faire un seul mouvement

Qui ne soit immortel tout naturellement,

Et ses deux bras, levés pour dégager la boucle

Qui de son diadème accrocha l’escarboucle,

Ont déjà, tant la femme entière est dans sa peau,

Le geste qui remet l’épingle du chapeau.


Or, un arbre a poussé dans cette cour de marbre,

Triste de n’avoir pas tout le destin d’un arbre,

Car il a le soleil, mais il n’a pas le vent.

Et quand Hercule passe, il lui parle, souvent.

C’est un pin. Et le chœur des cigales l’habite.

Ce soir, sans écouter, Hercule passe vite.

Fauve, entre les piliers comme entre des barreaux,

Il marche. Il est tombé dans la fosse aux héros.

Qu’ouvre aux victorieux l’éternel gynécée.

Il marche, et, tout d’un coup, la crinière baissée,

S’apercevant, du coin de ce gros œil d’onyx

Qui garde un reflet vert d’avoir vu l’eau du Styx

Entourer de ses ronds la funèbre grenouille,

Qu’Omphale le regarde en filant sa quenouille,

S’arrête, plus tremblant que n’ont jamais été

Les épis du millet, que l’on sème en été ;

Car lui qui d’un lion s’est fait une chlamyde,

Cette femme petite et peinte l’intimide.

Pyrrha faisait déjà trembler Deucalion !

Hercule, sur son dos, a la peau d’un lion,

Mais elle a, sur son lit, la peau d’une panthère :

C’est pourquoi la massue énorme tombe à terre !

Une cigale chante.

Elle chante : « Il paraît

Qu’un Centaure traverse au galop la forêt,

Emportant à son col une vierge penchante ! »

Hercule n’entend pas.

Une cigale chante :

« Il paraît que tous les Brigands sont de retour ! »

Une cigale chante : « Il paraît qu’un Vautour

Dans le plus grand des cœurs hideusement picore ! »

Hercule n’entend pas.

Une cigale encore,

Chante, qu’il n’entend pas, ou qu’il entend trop bien :

« Il paraît qu’il existe un géant libyen

Qui propose aux passants des luttes inégales. »

C’est ainsi, dans le pin, que chantent les cigales,

Car les héros toujours ont de ces voix sur eux.

Mais d’une Lydienne Hercule est amoureux :

Avec l’air ambigu d’un simple qui se vexe

De sentir qu’il commence à devenir complexe,

Il se vient gauchement devant elle planter,

Et, voulant à la fois dans ses bras l’emporter,

Et mettre, comme un fruit, son cœur, pour elle, en quatre,

Et la débarbouiller de son fard, et la battre,

Rouge, il frappe du pied, comme un énorme enfant.

Sûre de son pouvoir et qu’un rien la défend,

Omphale lui sourit derrière un fil de laine.

Vénus prend ce sourire en disant : « Pour Hélène ! »

Hercule s’enhardit, il se penche… Et pendant

Qu’une cigale chante : « Il paraît qu’en rôdant

Un pâtre a vu des os sur le seuil d’une crypte ! »

Pendant qu’une autre chante : « Il paraît qu’en Égypte

Le monstre Busiris fait régner les effrois ! »

Il demande un baiser.

Il en obtient deux, froids.

Il en veut deux brûlants.

Il en obtient trois, chastes.

Et comme il tend vers elle encore des mains vastes,

Elle y met le fuseau, la quenouille et le fil.

« Qu’est-ce que ces petits objets ? » demande-t-il.

Chez les Monstres dont il fréquenta les mâchoires

On ne rencontre pas beaucoup ces accessoires.

Il a bien vu filer sa mère, mais ses yeux

Sont naturellement si purs et si pieux

Qu’en ce léger jouet d’une belle inhumaine

Il ne reconnaît pas la quenouille d’Alcmène.

Omphale explique alors que l’on file, et comment,

Et se met à filer d’un air sage et charmant.

Et pendant qu’elle file et, de la cime blanche,

Montre comme on détache une frêle avalanche

Dont le courant laineux doit, d’un pouce avisé,

Vers le fuseau sans cesse être ductilisé,

Hercule, que ravit cette leçon de choses,

Voit fondre la quenouille et fuir, sous ces doigts roses

Qui d’un petit glacier sont devenus l’Avril,

La neige du flocon dans le ruisseau du fil.

Mais le charme et le fil se rompent lorsque, brusque,

D’un geste qu’on croit voir peint sur un vase étrusque,

Elle tend la quenouille au colosse ébloui

Pour qu’il file à son tour.

«  — Moi ? » — Lui !

Derrière

Où se tiennent debout des Gloires qu’on insulte,

La proposition cause un certain tumulte.

Tendre un objet fragile à ses terribles doigts,

C’est les accuser d’être infâmement adroits !

Il a pris la quenouille ainsi qu’un brin d’éteule.

« Qu’il se serve de ça, celui qui dans la gueule

Du lion mit la main gauche — comme ceci —

Pendant qu’il le frappait de la main droite — ainsi ? »

Et, pour frapper une ombre un instant aperçue,

La quenouille, en tournant, devient une massue.

« Jamais ! »

Et la quenouille est lancée au plafond.


Or, comme, le plafond, c’est le grand ciel profond,

La quenouille, rendue éperdument légère

Par le bon coup de bras du puissant Clavigère,

Monte. Elle a l’air, traînant par son fil son fuseau,

D’un grand oiseau que suit un plus petit oiseau.

Va-t-elle, en retombant, causer quelque blessure ?

Omphale lève un bras… puis elle se rassure :

La quenouille, toujours, monte vers le ciel bleu.

Hercule craint d’avoir été trop loin.

Ce jeu

Pourrait sur ses amours déchaîner la rafale.

Il regarde, en dessous, Omphale.

Mais Omphale

Sourit, entre ses dents ayant mis son collier,

Un sourire à trois rangs de perles, singulier,

Et qui d’un cœur de roi ferait un cœur de pâtre.

Vénus prend ce sourire et dit « Pour Cléopâtre ! »

Hercule se rapproche avec des yeux d’amant.

« La chose, en retombant, dit-il modestement,

Ne pouvait fendre un front ni casser un pilastre,

Car tout ce qu’il envoie au ciel devient un astre ! »

Et la reine, en rêvant, pose sa tête sur

Ce bras qui va trop loin, c’est vrai, mais dans l’azur ;

Et la petite flûte africaine soupire,

La flûte qu’une loi, plus tard, dut interdire,

Parce qu’à sa chanson la volonté s’endort.

Il n’est plus question de la quenouille d’or

Qui, dans des milliers d’ans, surprendra l’astronome.

Respirant des parfums qu’à mesure on lui nomme,

Le héros est en train de s’instruire beaucoup :

Il apprend que le lierre est le parfum du cou,

Cependant qu’aux sourcils convient la marjolaine.

Mais il sent sur sa main un frôlement de laine :

« Qu’est-ce ? » fait-il. — Son œil n’est pas encourageant.

Rien. C’est une quenouille. Une autre.

Elle est d’argent.

Doucement, derrière elle, Omphale a, d’un long coffre,

Tiré cette quenouille admirable, qu’elle offre

A son seigneur Hercule.

Il la prend de si haut

Qu’à son poing la quenouille à l’air d’un javelot.

« Filer, lui, le vainqueur de l’Amazone ? »

Il mime

Son deuxième exploit. Sous la pointe sublime

La guerrière est tombée. Il va la mettre à mort,

Lui prend le bouclier d’une main qu’elle mord,

Puis, généreux, brisant le javelot, fait grâce.

Et, sans paraître voir la quenouille qu’il casse :

« Certes, ce n’est pas moi qui jamais me battrai,

Dit la reine, car l’homme a toujours préféré

La femme qui sourit à celle qui milite :

Lorsqu’on peut être Omphale on n’est pas Hippolyte !

Mais ne m’auriez-vous pris, à moi, qu’un baudrier ? »

Il la regarde.

Et c’est en bois de coudrier

Qu’est faite la quenouille, alors, qu’on lui présente.

Mais sitôt qu’il la tient par sa tige luisante,

D’un autre souvenir devenant le jouet,

Il fait claquer le fil : la quenouille est un fouet ;

Et les quatre chevaux qui mangèrent leur maître

Dansent devant Hercule ; et quand il a fait mettre,

En un cirque où le sang de Diomède bout,

Lampus, Xanthus, Darus et Podargus debout,

Il ne reste du fouet qu’un tronçon de quenouille.

La vision s’efface. Une sueur le mouille.

Alors, il est surpris, l’Athlète, le Tueur,

Que pour fouetter de l’ombre on se mette en sueur.

C’est donc un autre exploit l’exploit qu’on fait revivre ?

Et lui, qui, dans l’orgueil dont sa force l’enivre,

Eut parfois pour la Muse un regard dénigrant,

Rend justice au Poète et connaît qu’il est grand.

Puis, content d’être fort et d’avoir été juste,

Il demande du vin.


Et c’est un vin robuste

Que les femmes d’Omphale apportent, c’est le sien ;

Et dès qu’il a vidé le large bol ancien,

Il est comme un berger que rend dithyrambique

D’avoir bu du vin grec dans une peau de bique ;

Il affirme à la reine, en buvant coup sur coup,

Que le bois de son bol donne à son vin bon goût :

Il ne voyage pas sans son grand bol de hêtre !

La reine lui répond que maintenant, peut-être,

Il daignera filer cette quenouille-ci.

Hercule dans son bol a froncé le sourcil.

Elle est en bois d’érable. « Hein ! filer ? lui, Hercule ?

De la laine ? » — Il titube. — « Alors, qu’on l’émascule ! »

Il s’exprime crûment à cause qu’il a bu !

« Lui ! comme s’il portait, Nymphe au menton barbu,

Le doux nom de Chloé, peut-être, ou d’Éryphile,

Qu’il file ! »

Il fait tourner la quenouille.

« Qu’il file ! »

— Et la quenouille esquisse un triple horion, —

« Lui qui, lorsque l’absurde et triple Gérion

Voulut, pour quelques bœufs, crier comme trois ânes,

A, dans ses trois gosiers, fait rentrer ses trois crânes ! »

Et d’un geste de fou qu’il va falloir lier,

Il casse la quenouille en deux contre un pilier.

Faire filer Hercule est chose difficile.

Ni Macrobe ni Diodore de Sicile,

S’ils ont su qu’il fila, n’ont pu savoir comment.

Omphale a mis ses mains sur le torse fumant,

Qui s’apaise et reprend sa beauté lapidaire.

Et c’est bien, maintenant, Celui du Belvédère,

C’est le Torse divin, c’est le Chef d’Œuvre, c’est

Celui que Michel-Ange en mourant caressait,

Que la reine caresse avec un air étrange,

Et de tout autres doigts que ceux de Michel-Ange :

Et son sourire a l’air de cacher un émoi.

Vénus prend ce sourire en murmurant : « Pour moi. »

Et la quenouille, alors, est d’ébène cassante.


Car elle est chaque fois plus frêle, pour qu’il sente

Que, plus il la refuse, et plus elle sera

Irritante à filer, lorsqu’il la filera,

L’homme de ses fiertés devant porter la peine.

Mais Hercule, du bout de la pointe d’ébène

Qu’il vient de décoiffer de sa laine en soufflant,

Et qu’il laisse courir sur le dallage blanc

Ainsi que le burin sur la cire des tables,

Dessine un fleuve, un plan d’aqueduc, des étables,

La fosse où le fumier trouva son entonnoir,

Puis, empâtant une ombre avec son burin noir,

Montre comme on punit l’ingratitude abjecte

D’un roi qui ne veut pas payer son architecte.

La quenouille suivante est en bois de sapin.

Il la prend.

Au miroir Omphale se repeint,

Et, pour que les parfums persuadent Hercule,

D’une ampoule d’albâtre elle ôte l’opercule.

Mais, l’odeur du sapin évoquant la forêt,

Hercule avec ses chiens se revoit en arrêt…

Pour lever des bras nus dont la fraîcheur assoiffe,

Après s’être repeinte Omphale se recoiffe,

Et sa bouche, un instant, lui sert d’épinglier.

Mais Hercule, hagard, ne voit qu’un sanglier ;

Et, fonçant dans le rêve où sa fureur se grise,

Il attaque le mur d’un épieu qui se brise.

« Bon ! » dit la belle bouche, « une quenouille encor ! »

Et laissant sur le sol choir les épingles d’or,

La bouche se rapproche. Et lui, souffle de haine

D’avoir vu sur le mur l’ombre Érymanthéenne !

Mais Omphale a compris, à le voir résister,

Que l’instant est venu de le laisser goûter

Son âme sur sa lèvre. Alors, bien que cette âme

Ait un goût prononcé de rouge de carthame,

Il goûte un de ces longs et noirs baisers d’amour

Qui font dire, en rouvrant les yeux : « Tiens ! il fait jour ! »

Et lorsque, retrouvant lentement la lumière,

Ses lourds yeux éblouis se rouvrent, la première

Chose qu’il aperçoit, c’est…

Elle est en roseau,

Et lui propose, au bout de son fil, son fuseau

Dont le peson splendide est fait d’une turquoise,

Comme un gros hameçon à la danse narquoise.

« Depuis quand pêche-t-on à la ligne un dauphin ? »

Dit le colosse, avec un rire qu’il croit fin.

Et pour montrer comment — tout d’un coup il y songe ! —

Il pêcha le taureau maritime qui plonge

Et broute sous les eaux l’algue comme du foin,

Il saisit la quenouille, et, la dardant au loin,

Il retient le fuseau dont le fil se déroule :

Le monstre harponné veut s’enfuir sous la houle,

Mais en vain ! Et sur les fenouils de Marathon

Le taureau mugissant est pêché comme un thon.

Puis, sans remords d’avoir rendu veuve une taure,

Hercule, apercevant les gâteaux, se restaure.


Et, du milieu des plats, pour son goût trop étroits,

D’où croulent des beignets dont il prend trente-trois

Dans le temps qu’un moineau prendrait une cornouille,

Quelque chose s’élève : et c’est une quenouille

Qui pousse comme un svelte et rapide surgeon.

Il la regarde, tout en mangeant. C’est du jonc.

Bien. Il la prend, la tord, la retord, ressuscite

A son poing glorieux l’arc primitif, l’arc scythe,

Celui dont les contours sont ceux du Pont-Euxin ;

Puis il imite, avec des clameurs de buccin,

— Le fil servant de corde et le fuseau de flèche, —

Une chasse encor plus terrible que sa pêche !

Poète épique, il fait de la cour un vallon.

Et — prodige soudain par lequel Apollon

Entend signifier que l’illusion crée,

Et qu’il tombe du vrai de cette erreur sacrée

Que Pégase aux mortels souffle par ses naseaux, —

On voit tomber, d’un des invisibles oiseaux

Qu’Hercule croit tuer au-dessus du Stymphale,

Une goutte de sang sur la robe d’Omphale.

Miracle où la faveur des dieux se garantit !

Mais la femme éternelle et que rien n’avertit

Veut suivre jusqu’au bout sa petite pensée.

Elle feint la douleur d’une amour offensée.

Si d’ailleurs elle lève au ciel ses bras tremblants,

C’est que les bras levés rendent les doigts plus blancs.

Hercule n’aime plus puisqu’il n’est plus docile !

Soit. Elle ira mourir. Où ? Très loin. Dans une île !

Et jetant sur sa tête un triste voile bleu,

Elle tâche, à l’ingrat, de sourire un adieu.

Alors — c’est l’effrayant mystère de la grâce —

Sur ce visage faux un tel sourire passe,

Un sourire si pur, si noble, si navré,

Qu’on voudrait le revoir, sur un visage vrai,

Exprimer tendrement qu’il faut que tout finisse.

Vénus prend ce sourire et dit : « Pour Bérénice. »

Quand il la voit partir, il rugit. Lentement,

Le sourire revient vers le rugissement.

Sur le rugissement le sourire se pose :

Et c’est comme un volcan qu’éteindrait une rose.

A l’oreille d’Hercule Omphale parle bas,

Et, découvrant qu’il a les cartilages plats

Ainsi que les avaient les bons Pancratiastes,

Les couvre de petits baisers enthousiastes.

Il a l’air attaqué d’un bourdonnant essaim.

La quenouille suivante est d’ivoire abyssin,

Pareille exactement à celle qu’a décrite,

Dans sa vingt-huitième Idylle, Théocrite.

Hercule la fracasse en faisant voir comment

Il prit, en lui lançant dans les pieds un sarment,

La Biche, au bord du gouffre où sa blancheur circule.

La quenouille suivante est d’ambre blond. Hercule

La concasse, en montrant comment il dut avoir

Trois morceaux de miel blond dans la main pour pouvoir

Approcher de Cerbère aux trois colliers de bronze.

La quenouille suivante…

« Ah ! cela va faire onze ! »

Dit Omphale, d’un ton qui devient menaçant.

« Dépense-t-on sa gloire ainsi qu’on perd du sang ? »

Songe Hercule affaibli qui pousse la faiblesse

Jusqu’à prier la reine, alors, qu’elle ne laisse

Pas s’établir entre eux cette chose, aujourd’hui,

D’avoir, elle, voulu qu’il eût moins d’âme, lui,

Et que, filant la laine assis sur des étoffes,

Lui, l’Hercule futur des frontons et des strophes,

Il risquât d’être ainsi du poète chanté,

Et du sculpteur ainsi toujours représenté !

Il supplie. Et cherchant à rencontrer l’œil glauque,

Il entend tout d’un coup ce rire bas et rauque

Que doit toujours finir par entendre l’amant.

Alors, Hercule pleure. Il pleure abondamment.

Car jamais la douleur d’un héros ne lésine,

Pas plus qu’un pin blessé ne compte sa résine.

Il pleure. Et cependant il ne veut pas filer,

Quand un geste où l’on sent l’ordre se formuler

Lui tend une quenouille insolemment fragile.

Peut-il ne pas la mettre en poudre — elle est d’argile ! —

Lui qui, dès que sa ruse eut obtenu d’Atlas ?…

Il s’arrête, sentant qu’on ne peut guère, hélas !

Lorsqu’à faire un métier de femme on se refuse,

Se vanter d’un triomphe obtenu par la ruse ;

Mais, comme il a dompté les Cercopes velus

Pour pouvoir effacer l’exploit qu’il n’aime plus

Sans que ses douze exploits cessassent d’être douze,

Il brise sur le dos de la race jalouse

Sa quenouille… Et la reine, alors, sautant du lit,

Pâlit, blêmit, verdit, rougit et violit,

Se prend ses cheveux, blonds comme les hélikryses,

Et les arrache.

Omphale est sujette à ces crises

Quand elle a vainement dû jouer tous ses jeux.

Hercule ne voit plus qu’un rictus outrageux

D’où s’échappent des mots près desquels seraient fades

Ceux qu’apprend la Harpie aux marins des Strophades.

Qu’il souffre de la voir ainsi se dévoiler !

Il souffre. Et cependant il ne veut pas filer.

S’il n’était qu’un dieu, certe, il filerait. Mais comme

Il est un demi-dieu, son orgueil est d’un homme.

Un homme est obligé d’être plus fier qu’un dieu.

« C’est ainsi ? » hurle-t-elle. Et, tournant son œil bleu,

Elle s’évanouit.

Le vainqueur des Cercopes

N’a pas accoutumé de soigner des syncopes.

Gauche, il puise de l’eau qu’il jette sur le sein.

Des femmes, en criant, le traitent d’assassin.

Et pendant, sur son lit, qu’en hâte il la rapporte,

Omphale laisse pendre une tête de morte.

Il lui jure qu’il l’aime, au milieu des sanglots.

Et lorsque, lentement, se rouvrent les yeux clos,

Et que, d’une voix vague, elle répète : « Il m’aime ? »

Il comprend qu’il va voir surgir la douzième.

Il ne voit rien surgir. Plus de quenouille. Rien.

Une Omphale charmante. — « Il l’aime ? Tout est bien.

C’est fini maintenant. Elle n’a plus envie

Que de le rendre heureux pendant toute sa vie.

Elle est l’Épouse. Elle est l’Amante. Elle est la Sœur. »

Puis elle fait un signe en disant : « Le danseur ! »

Alors, on voit entrer un nain.

Et ce nain danse.


Oh ! comme il danse bien, ce nain ! Quelle imprudence

Pourrait-il y avoir à regarder ce nain

Danser son petit pas nonchalant et bénin ?

Il feint si gentiment des frayeurs amusées,

Lorsqu’il voit sur le sol des quenouilles brisées,

Que le Héros sourit de sa propre fureur.

Ce nain, rien qu’en dansant, vous tire de l’erreur

De croire qu’il faut prendre une chose au tragique.

Il danse autour d’Hercule, et sa danse magique

L’enveloppe d’un charme indulgent et subtil.

« Filer ?… ne pas filer ?… qu’importe ? » danse-t-il.

Et ce bouffon a de la grâce. Trop de grâce.

L’œil brillant. Trop brillant. La main grasse. Trop grasse.

Et, profitant de l’air que souffle un Nubien,

Il se met à tourner. Il tourne bien. Trop bien.

Il tourne autour de tout d’une telle manière

Qu’il a l’air de prouver qu’il n’y a rien derrière.

Il glisse, en exprimant d’un claquement de doigts

L’importance qu’il sied d’attacher aux exploits.

Sparte, qui bannissait les teinturiers de crainte

Qu’on n’apprît le mensonge à voir la laine teinte,

Eût craint, en permettant à ce nain de danser,

Que l’on n’apprît la fuite en le voyant glisser.

Pour affirmer le peu d’importance des chutes,

Tous les faux pas qu’il fait deviennent des culbutes.

A chaque pirouette enlevant son toupet,

Il adresse au Héros un salut de respect,

Pendant qu’un petit pli du coin de son visage

Fait, devant la grandeur, les réserves d’usage.

Le Héros, qui jamais ne fut un grand devin,

Répond par un salut naïf. Et c’est en vain

Que, pour rendre au Héros ce bouffon diaphane,

Un lys autour duquel il a dansé se fane.

Il danse, et doucement le Héros s’engourdit !

Il danse, comme un faune et comme un érudit,

Le vieux sicinium, aïeul des tarentelles,

Mais en y ajoutant quelques beautés mortelles :

Une désinvolture oblique, un sens caché,

Une invitation à rester détaché

De tout, et de la danse elle-même qu’on danse.

Il gambille un « Qu’importe ? » et sitôt qu’il se lance

Dans un saut qui toujours se garde d’être un bond,

Il retombe sur la pointe d’un « A quoi bon ? »

Toute cette gaîté manque un peu d’allégresse.

Mais il y flotte encore un tel charme de Grèce

Que c’est presque trop tard lorsque l’on s’aperçoit

Qu’il n’est pas une chose au monde qui ne soit

Par ce danseur alerte amoindrie en cadence,

Et que ce qu’on a pris d’abord pour une danse

A cause de la grâce et de l’agilité

N’est qu’un piétinement sournois de la beauté.

Et voici que pour la première fois Hercule

Sent vaguement qu’il ne va pas sans ridicule

D’être toujours coiffé d’un mufle léonin ;

Et ce géant, gêné par le regard d’un nain,

Dégrafe de son front d’abord, puis de son torse,

Cette peau de lion qui peut-être est sa force !

L’œil du nain luit ; et, sous le beau monstre gisant,

Pressé de l’avilir en le contrefaisant,

Il se glisse. Et la bête, alors, bouge la patte,

Comme ces animaux qu’habite un acrobate.

Et le bouffon imite, assis, couché, debout,

Le repas, le réveil, le rugissement, tout,

Sauf le je ne sais quoi qui fait que l’on se sauve ;

Et, croyant démasquer les procédés du fauve,

Pastiche les fureurs et les rébellions,

Singe qui ne veut pas que l’on croie aux lions !

Et quand Hercule voit le lion apocryphe

Se chercher gravement des poux avec sa griffe,

Un rire absurde et bas qui le prend malgré lui

Le secoue et le tient plié.

L’œil du nain luit.

Quel bonheur d’avoir fait le vainqueur de Némée

Rire de son lion devant sa bien-aimée !

Celle-ci n’attendait que ce rire fatal,

Une quenouille est prête.


Elle est toute en cristal.

Elle a l’air d’un glaçon que coiffe un peu de neige.

Le rire, pénétrant dans l’âme qu’on assiège,

La livre.

Hercule a pris la quenouille. Il se rend.

Mais tout d’un coup : « Et l’Hydre ?… »

Et, glaive transparent,

La quenouille dans l’air coupe des têtes. « L’Hydre ! »

La quenouille se brise en brisant la clepsydre

Où la reine marquait déjà combien de temps

Hercule filerait. « L’Hydre ! »… En débris tintants

La quenouille retombe : Hercule aux pieds d’Omphale

A redécapité l’Hydre polycéphale.

— « Douze ! »… murmure Omphale.

Alors, Hercule a peur.


Il a peur. Car il sent que, si l’être trompeur

Possède, ayant prévu que toute gloire s’use,

Une quenouille encor dans sa boîte de ruse,

Il n’a plus un exploit dans son sac de fierté.

Hélas ! de douze exploits lorsqu’on s’est contenté,

Il faut craindre qu’un jour les quenouilles soient treize !

Hercule le comprend, et qu’à l’heure mauvaise

Où la vie aux plus grands veut imposer des plis

On n’a jamais assez de travaux accomplis ;

Il le comprend, que, lorsque vient cette heure triste,

Ce n’est jamais qu’avec son œuvre qu’on résiste ;

Que, puisqu’il faut combattre à ce mur adossé,

Douze exploits, c’est trop peu pour construire un passé !

Le nombre de grandeurs qu’il faut rêver, c’est toutes !

Enfant, s’il n’eût voulu boire que douze gouttes,

Eût-il éclaboussé le ciel d’étoiles ? Non !

Il faut mordre la Gloire au sein, comme Junon !

Ah ! que n’a-t-il tué le Vautour du Caucase !

Lorsqu’on s’endort sur ses lauriers, on les écrase.

Il aurait dû tuer Cacus ! Il aurait dû…

Qu’elle ait une quenouille encore, il est perdu !

Triste, affaibli par un long bonheur sans histoire,

Il sent que l’héroïsme est nourri de victoire,

Et que, si grand qu’on fût, et quoi qu’on ait osé,

On n’est plus un héros quand on s’est reposé !

Et soudain, comme un bœuf qui meurt, il s’agenouille :

Car dans les yeux d’Omphale il a vu la quenouille.

— Soit. Elle l’a. Mieux vaut finir. Puisqu’elle l’a,

Qu’elle la donne. Il la demande : « Donne-la. »

Il pourrait essayer encor de la détruire ;

Mais il sent, dans son âme, introduits par le rire,

Grouiller et pulluler les « A quoi bon ? » du nain.

Des quenouilles, grands dieux ! le désir féminin

Étant plus patient qu’une source filtrante.

S’il faut en avoir trente, Omphale en aura trente.

Et toutes, désormais, pour lui, sont en acier.

La quenouille est en verre.

Il la prend. Il s’assied.

Dans le creux de sa main il la sent mal reçue

Par les callosités qu’a faites la massue.

Mais il file ! Il file à merveille ! On croirait qu’il

Veut égaler déjà Lucrèce et Tanaquil !

Comment la lourde main s’est-elle résignée

A ces légèretés glissantes d’araignée ?

Ah ! si vous pouviez voir les gouttes de sueur

Qui tombent, l’enduisant d’une étrange lueur,

Sur le terrible fil dont le fuseau s’engraisse,

Comme vous pleureriez, filandières de Grèce !

Et tandis qu’humble, adroit, il file, — de quel droit,

Lorsque l’on est plus fort, refuser d’être adroit ? —

Tout le peuple secret de l’impur gynécée,

Ceux par qui fut Omphale et coiffée et massée,

Et, goûtant sur leurs doigts encore le festin,

Les affreux cuisiniers, — tous, pour voir ce Destin

Sombrer, splendide nef, comme un obscur pamphile,

S’amassent entre les piliers. Hercule file.

Ah ! que rapidement cette nouvelle court !

Il y a tout de suite, au fond de cette cour,

Pour voir s’humilier ainsi le Mâle énorme,

Tout un rassemblement d’eunuques qui se forme.

On fait, pour voir sa honte, entrer des inconnus.

C’est un délire.

Et douze Amours viennent, tout nus,

Soulever la Massue à l’effroyable écorce ;

Et quand, joyeux de voir s’écrouler une force,

— Car ce sont les Amours et ce n’est pas l’Amour, —

Les douze porteurs blonds, dansant sous le poids lourd

Avec une gaîté que l’effort rend bossue,

Miment l’enterrement gamin de la Massue,

Le rire, autour d’Hercule, en cris toujours plus forts,

Monte. Il baisse la nuque. Il file.

Et c’est alors

Qu’Omphale, dont les yeux disent : « Nous triomphâmes ! »

Fait ce geste de trop que font toujours les femmes

Lorsqu’elles ont marché sur des peaux de lions.

Heureusement pour nous qui nous humilions,

Elles sauront toujours se perdre par ce geste.

Elle avance, et, d’un pied soudain vulgaire et leste,

Pour s’affirmer devant ses coiffeurs, se poser

Dans l’estime du nain, pour le plaisir d’oser

Voir jusqu’où peut aller ce que cet homme accepte,

Elle met sur sa nuque une sandale inepte.

Mais à peine un tel pied prend-il un tel appui

Qu’un long rugissement, suppléant à celui

Que ne sait plus avoir le fauve débonnaire,

Est, au fond du ciel bleu, poussé par le Tonnerre.

Jupiter de son fils a brusquement souci.

Tout frissonne, se tait, se courbe. Et c’est ainsi

Que, lorsqu’un peu trop loin les choses sont allées,

La montagne interrompt le rire des vallées.

Un grand nuage noir dans l’azur se formant

Descend sur le palais. Il vient rapidement.

Entre les quatre murs de la cour blanche il entre.

Les Amours sous le lit se cachent à plat ventre.

Le nuage descend. On se met à genoux.

Hercule file.

On crie : « Hercule, sauve-nous !

Tu peux, d’un bras levé, l’empêcher de descendre ! »

Hercule file, et n’a pas l’air de les entendre.

Le nuage, effaçant la corniche, effaçant

La métope, effaçant l’architrave, descend.

La Reine et le Bouffon rampent aux pieds d’Hercule.

Et la Reine dit : « Roi ! » — « Géant ! » dit l’Homoncule.

Il leur fait signe qu’il ne sait plus que filer.

Tout est noir. On étouffe. On commence à hurler.

Et, parfois, quand l’éclair bleuit le péristyle,

On voit Hercule, assis dans l’éclair bleu, qui file.

Mais, jetant sa quenouille, il se lève, au moment

Où, descendu plus bas, le noir floconnement

Des chapiteaux déjà cache les astragales.

Il marche vers le pin où chantaient les cigales,

L’empoigne par le tronc, plus calme, semble-t-il,

Qu’un berger qui d’une herbe expurge son courtil ;

Et, tandis qu’il le tord d’une main et l’arrache,

De l’autre, l’émondant ainsi que d’une hache,

Il fait de l’arbre un mât, plus calme, dirait-on,

Qu’un pâtre qui se fait d’une branche un bâton.

Puis, maniant comme un gymnaste cette perche

Et l’enfonçant au cœur du nuage qu’il cherche,

Il saisit, tire, allonge un des flocons qui pend,

Et, de ce filament terrible enveloppant

Son poignet qui devient le fuseau de l’orage,

Se met, au bout du pin, à filer le nuage.

En un câble de brume aussi tremblant qu’un fil

On voit à ce poignet s’enrouler le péril,

Et de l’enroulement du long câble qui tremble,

Un peloton se forme et s’évapore ensemble :

Ainsi, le fils d’Alcmène au péplos étoilé

File ce que jamais personne n’a filé,

Le nuage. Et quand le nuage n’est plus qu’une

Nue, il file la nue, obscure laine brune

Que l’éclair quelquefois rattache au pin craquant

Avec sa bandelette éblouissante. Et quand

La nue, au bout de l’arbre encor diminuée,

N’est plus qu’une nuée, il file la nuée.

Et le ciel, peu à peu, peu à peu, peu à peu,

Redevient gris, redevient blanc, redevient bleu ;

Tout rentre dans l’azur, dans le jour, dans la règle ;

On entend les trois cris favorables d’un aigle ;

Et satisfait d’avoir pu filer aujourd’hui

Une quenouille enfin qui fût digne de lui,

Hercule jette l’arbre où fume un brin de foudre

Dans un reste de brume en train de se dissoudre.

Des lèvres sur ses mains veulent balbutier ;

Mais lui, sans se laisser même remercier

Par ceux qui, lorsqu’il fut douloureux, furent drôles,

Pousse la Reine au loin par ses belles épaules

Avec une hauteur douce qui l’abolit ;

Et faisant les Amours sortir de sous le lit,

Rattrapant le Bouffon qui passe sous les tables,

L’Amphytrioniade aux mains inévitables

Lance dans le bassin — qui n’est pas très profond,

Il s’en est assuré d’un coup d’œil, — le Bouffon,

Et, les gratifiant chacun d’une fessée,

Lance les douze Amours au fond du gynécée

Où des bras éperdus les reçoivent au vol ;

Sur les baigneurs courant la serviette au col

Il lance les flocons d’onguents et de vinaigre ;

Lance la flûte blanche à la tête du nègre ;

Puis lance les gâteaux sur les mitrons blafards ;

Sur les coiffeurs tremblants lance les pots de fards ;

Et, quand il ne voit plus que des dos et des nuques,

Sur les femmes en fuite il lance les eunuques.

Il reprend sa stature, alors, d’un coup de rein ;

Rouvre d’un coup de pied la porte aux gonds d’airain ;

D’un long reniflement animal et superbe

Rentre en possession de la senteur de l’herbe ;

Respire, en le trouvant divinement léger,

L’air libre qu’assainit le souffle du danger

Et qui rend l’appétit des agapes frugales ;

Se ressouvient de tous les noms que les Cigales

Chantaient quand il croyait ne pas les écouter ;

Se dit que, lorsqu’on put s’amuser à planter,

Pour borner ses exploits, des colonnes d’Hercule,

Ces bornes ne sont là que pour qu’on les recule ;

Sent qu’il est reconnu là-bas par son Destin ;

Ici manquent deux vers.

On ne sait quelle mort qui rend le ciel tout rouge ;

Désire cette pourpre, accepte cette mort,

Jette sa grande peau sur son épaule, et sort.


Et pendant qu’il s’en va du côté des montagnes

Et que la Reine pleure en griffant ses compagnes,

Comme il ne se peut pas qu’un homme aussi divin

Ait filé de la laine et que ce soit en vain,

Comme il faut que toujours d’une âme vraiment haute

Serve chaque souffrance, — et même chaque faute, —

Le déplorable fil resté sur les carreaux,

Ce fil qui, malgré tout, est l’œuvre d’un Héros

Dont l’âme s’est tordue avec sa laine torse,

Et qui, filé dans le malheur, prit tant de force

Qu’il ne pourra jamais dans l’ombre être cassé,

Ce fil mystérieux, Vénus l’a ramassé ;

Et, l’enroulant autour de son doigt diaphane,

Elle emporte ce fil, et dit : « Pour Ariane. »

Cambo, septembre 1909.