IX

Et le jour parut… « Les Livres !… »

M’écriai-je comme un fou.

… Ils étaient là, sous les cuivres

De leur temple d’acajou.

Les rideaux de quinze-seize

S’allongeaient dessus, prudents :

Et l’orthographe française

Habitait encor dedans.

Alors — oh ! sur moi ruisselle,

Source !… oh ! Verbe de mon sol,

Touche mon front de cette aile

Que suit des yeux Rivarol ! —

Alors… bénissant la Muse,

Échappant au cauchemar

De voir George Sand camuse

Et Victor Hugo camard ;

Sentant fuir dans la lumière

La peur que, faute d’un t,

Tout le rire de Molière

Ne me parût édenté ;

Bousculant tous les volumes ;

M’écriant aux beaux endroits :

« Ils sont tels que nous les lûmes !… »

Et les caressant des doigts ;

Disant : « Merci ! nuit cruelle

Qui viens de me révéler

Une volupté nouvelle :

La volupté d’épeler » ;

Trouvant chaque lettre juste ;

Donnant aux mots le baiser

Que l’on donnerait au buste

Qu’on a cru voir se briser ;

Oubliant dans mon délire

L’hamlétisme et tous ses maux,

Je me mis à lire, à lire

Des mots, des mots et des mots !…

Et jamais je n’ai, peut-être,

Su comme aujourd’hui je sais

Que j’adore chaque lettre

De chacun des mots français.

Cambo, 5 avril 1905.

XXI
LA JOURNÉE D’UNE PRÉCIEUSE

I
DIX HEURES MOINS LE QUART

. . . . . . . . . . . . . . .

Mais soudain Lycidas devient plus diaphane,

Éric se décolore, Amaryllis se fane,

Les cheveux de Daphnide en vapeurs se défont,

Alcimadure avec Lindamor se confond ;

Et, tandis qu’un ruban dont flotte l’adieu tendre

Désigne seul, au loin, la place où fut Sylvandre,

Et que de Céladon il ne reste plus rien,

Lui-même le Pays s’envole, aérien.

Tout disparaît. Le Faune accoudé sur un cippe,

Au coin du carrefour bleuâtre, se dissipe.

Le Pont s’évanouit ainsi qu’un arc-en-ciel.

L’indispensable Bois, le Banc essentiel

S’effondrent doucement, suivis par les Fontaines.

Un doigt mystérieux efface les grands Chênes

Avec tous les sonnets qui sont écrits dessus…

Et sur le fond, alors, où ne se dresse plus

Le vieil Arbre creusé qui sert de boîte à lettres,

Commencent à monter lentement deux fenêtres :

On voit se préciser peu à peu leurs carreaux ;

Un restant de bergers, de mages, de héros,

Fond sur leur verre ainsi qu’un givre de décembre ;

Le jour entre ; il repousse aux angles de la chambre,

Où la nuit les reprend, les débris du décor ;

Le bout d’une houlette, un instant, danse encor ;

L’œil d’un sorcier devient un clou qui s’ensoleille…

Et Sibylle-Anne Ogier de Mirmande s’éveille.

Elle s’éveille. Elle est éveillée.

Et pourtant

Elle doute de l’être, à cause qu’elle entend

Son rêve s’obstiner à mêler des théorbes

Au piaillis des moineaux qui picorent des sorbes

Dans le jardin voisin d’un hôtel du Marais.

Le songe, quand Phœbus l’a percé de ses rais,

Survit-il à demi ? Peut-on, quand on s’éveille,

Les yeux ne rêvant plus, rêver avec l’oreille ?

Quelle est cette aventure ?… Et, brusque, son talon,

Hors de l’immense lit aussi large que long,

Tombe, comme une rose, au tapis de l’estrade ;

Elle fait quatre pas hors de la balustrade

Qui sépare la chambre, avec pompe, du lit,

Regarde d’un peu loin par la fenêtre, rit,

Refait ses quatre pas en arrière, plus lente,

Et se revient coucher en disant : « C’est Phylante. »

Elle bâille. Ses yeux vont au cadran de bois

Qui laisse pendre au mur l’ombre de ses deux poids.

Et Sibylle connaît, pendant qu’elle s’étire,

Qu’il n’est pas tout à fait dix heures, c’est-à-dire

Qu’il n’est pas l’heure où, noble, elle doit s’éveiller.

Lors, renfonçant sa tête un peu dans l’oreiller,

Doralise… (Il convient maintenant qu’on le dise :

C’est le nom qu’on lui donne en phébus), Doralise…

(Conservons-lui ce nom puisqu’il lui va des mieux

Et que c’est son vrai nom au pays précieux),

Doralise, voyant qu’elle a, selon l’horloge,

Le temps d’interroger son âme, l’interroge.

Son âme ?… Où donc au juste en est-elle à présent ?

Ce Phylante, éveilleur en musique, est plaisant.

Il semble — sa musique est vraiment excellente ! —

Qu’elle l’aime et qu’il l’aime. Et pourtant, ce Phylante…

II
PHYLANTE

Ce Phylante aux rubans choisis chez Perdrigeon,

Ce Phylante pattu comme un riche pigeon

Dont les pattes auraient pour plumes des dentelles,

Qui ne porte jamais, si coûteuses soient-elles,

Que des bottes de peau levantine, que des

Chemises à jabot de linge hollandais,

Expert à se serrer au poignet, sous la manche,

Le large ruban noir qui fait la main plus blanche,

Ce cher Phylante, encor qu’il soit loin d’être laid,

Qu’il excelle à donner les violons, qu’il ait

La réputation d’être bon alcôviste

Et de savoir en quoi le dernier doux consiste,

Encor qu’il soit celui, lorsqu’on parle d’amours,

Dont le nom à côté de son nom vient toujours,

Encor qu’il chante en bas pour elle à l’instant même,

Il ne l’aime pas plus, grand Dieu ! qu’elle ne l’aime.

Tout ceci n’est qu’un jeu raffiné de roman.

III
LE JEU

Qu’un jeu.

La vérité, c’est que depuis un an

Doralise feignait d’avoir perdu la tête

Pour Phylante, marquis, mousquetaire et poète,

Pendant, secrètement, que son cœur distinguait

Tiridate, alchimiste et chevalier du guet.

Phylante est le manteau dessous quoi Doralise

— Un ravissant manteau, du plus joli cerise ! —

En aime un autre. C’est, pour qu’on ne sache rien,

Un rôle qu’il veut bien jouer… et jouer bien,

Oh ! très bien ! oh ! si bien qu’on le croirait perfide,

Si lui-même, déjà, n’aimait Garamantide,

Précieuse avec qui, depuis un lustre entier,

Doralise entretient commerce d’amitié.

D’ailleurs, Garamantide est folle de Phylante,

Mais feint pour Tiridate une amour violente ;

Tiridate, qui pour Doralise est en feu,

Feint que Garamantide est sa dame, — et le jeu

Prend une intensité tout à fait délicate :

Phylante est occupé de feindre, Tiridate

Feint, Doralise feint, Garamantide feint,

Et tout le monde feint, et c’est le fin du fin.

Et pourquoi chez ces gens cette fureur de feindre,

Puisque chacun, au fait, devrait bien autant craindre

De paraître brûler pour tel objet que pour

Tel autre ?

Parce que, premièrement, l’amour

Ne va tout uniment, sans secrets et sans pactes,

Que pour les cœurs épais et les âmes compactes.

Tous les tendres Bergers font les mystérieux,

Et, semblant désunis, ne sont unis que mieux.

Les rimes, ô Rimeurs, que vous désaccouplâtes,

Riment-elles moins bien pour ne pas être plates ?

Il sied qu’un quatuor d’amants alambiqueurs,

Comme un quatrain ses vers, sache croiser ses cœurs.

Et, deuxièmement, (oh ! tu le sais, Astrée,

Toi qui fuis à travers l’intrigue enchevêtrée

Comme à travers un bois !) parce que nous souffrons

Sans trop de déplaisir, sans rougeur à nos fronts,

Sans que notre bonheur pense courir un risque,

Que l’on dise de nous ce qui n’est pas, tandis que

Le seul soupçon du vrai nous ôte le repos.

Et c’est ainsi qu’ayant égaré le propos,

Quatre cœurs, dont chacun fait un mensonge double,

Vivent secrètement, et sans trouble.

Sans trouble ?

IV
?…?

Doralise redit ces deux mots plusieurs fois,

Et s’étonne d’entendre un doute dans sa voix.

Elle l’entend d’abord, et puis elle l’écoute.

Et plus elle redit ces mots, moins elle doute

Du doute que contient son intonation ;

Et le tout petit point d’interrogation

Qui naquit de son doute et qui grandit avecque

A bientôt la grandeur d’une crosse d’évêque.

Au moment qu’il atteint cette dimension,

L’heure sonne.

V
DIX HEURES

Aussitôt, toute l’attention

Avec quoi se scrutait Doralise, se sauve !

Elle ne pense plus qu’à bien tenir alcôve.

Elle appelle.

Il se faut soutenir au réveil.

Qu’est-ce donc qu’on apporte en ce bol de vermeil ?

Un restaurant léger, fait de blancs de volaille,

D’un peu d’orge mondé qu’on pile et qu’on travaille,

De raisin de Damas, de roses sèches (sic),

Le tout bien distillé dedans un alambic,

Avec de la cannelle et de la coriandre…

C’est ce que Doralise a coutume de prendre.

Elle boit.

L’andante des théorbes s’est tu.

« Il faut m’accommoder, dix heures ont battu, »

Dit-elle.

Et sur son lit Martine l’accommode ;

Au col, aux deux poignets, ainsi qu’il est de mode

Lui chiffonne un étroit ruban couleur de feu ;

Pour qu’en un tournemain il la recoiffe un peu

Appelle le coiffeur… C’est l’illustre La Prime.

Il entre ; il rétablit la torsade ; il imprime

Un petit mouvement d’allégresse aux bouffons :

« Là, dit-il, gentiment nous les ébouriffons…

Souffrez que j’aplatisse à présent les garcettes. »

Il aplatit, et part.

On ouvre des cassettes,

Des boîtes, des cartons. Doralise choisit

Une coiffe, un collier. « C’est mon jour, songez-y,

Et qu’il faut que je sois dans mon plus bel aimable. »

Mais un carrosse, avec un vacarme du diable,

S’arrête dans la rue. On range les pliants ;

On chasse un petit chien aux regards suppliants ;

Des livres sont posés sur toutes les tablettes,

Vite…

VI
LA RUELLE

Et l’on voit entrer quelques figures blettes

Avec beaucoup de linge autour. Et ce sont des

Précieuses. Et puis deux ou trois grands dadais

Noir-vêtus : des auteurs.

Saluts, selon Nervèze.

Ces dames sont de Ville et n’ont droit qu’à la chaise.

Ces messieurs vont s’asseoir sur d’humbles perroquets.

On tousse. On se prépare à briller. Deux laquais

Ouvrent avec mystère un paravent énorme

Pour tenir prisonnier l’esprit. Le rond se forme.

Bavius lit un discours récemment terminé

Sur un vers de Monsieur de Corneille l’aîné,

Pendant que son rival Dordonius ricane.

Chaque dame brandille une petite canne

Et s’en fouette la jupe aux passages exquis.

Tiridate survient. Puis deux ou trois marquis.

Puis Phylante, enchanté de ses gants isabelle.

Mais tout d’un coup : « Mon cœur !…

— M’amour !…

— Ma toute belle !… »

Et frrrou… Garamantide à leur tête, ce sont

Des dames, de la Cour cette fois-ci. — Frisson. —

Tout de suite, à leurs pieds, quelques moustaches blondes

Prennent place, éployant par terre leurs rotondes…

Les dames de la Cour ayant droit au fauteuil,

Les dames de la Ville ont fait un mauvais œil.

Chiquenaude aux rubans, tapotis sur la moire.

Bavardages. Récits.

« Connaissez-vous l’histoire

Des perles que Monsieur de Liancourt attacha

Par jeu, chez une dame, au cou d’un chat ? Le chat

Crut entendre au jardin quelques sifflets de merles,

Bondit… On n’a revu ni le chat ni les perles. »

Chacun de raconter quelques traits d’animaux.

Puis on tâche à fixer le son de certains mots.

Ce problème est posé par un abbé linguiste :

« Comment prononce-t-on, jésuite ou jésuiste ? »

Les avis sont divers ; mais on en vient aux lois

Du parfait savoir-vivre, et l’on n’a qu’une voix

Contre cette hérésie (oh ! que rien ne rachète) :

Manger la confiture avec une fourchette !

C’est l’instant du Concours Poétique. Sujet

Précédemment choisi : SUR L’ENVOI D’UN CACHET

DE CRYSTAL. Il faudra qu’un rondeau se guilloche,

Mêlant la rime en al avec la rime en oche.

Dénouant gravement le ruban d’un rouleau,

Tiridate s’avance et déclame : « RONDEAU.

« Rondeau pour envoyer, avec mélancolie,

Un cachet de crystal à celle qui m’oublie.

« Ce cachet de crystal de roche

Par la matière se rapproche

Des yeux dont l’éclat m’est fatal,

Puisque vos yeux sont d’un crystal

Dont votre âme, hélas ! est la roche.

« Petit, limpide et glacial,

C’est une banquise de poche,

Le gel d’un pleur monumental,

Ce cachet !

« Car, épigramme et madrigal,

Il a double sens, il ricoche :

Froid, il peint votre cœur hiémal,

Mais il s’attriste, lacrymal,

Comme si, dedans, un reproche

Se cachait ! »

Phylante, interrompant le murmure flatteur,

S’avance, et, sans papier, nonchalant, grand seigneur

« RONDEAU, dit-il, que, pour terminer une brouille,

Sur l’écrin d’un cachet de crystal je gribouille !

« Je l’espère, ce sceau gemmal,

Ce sceau d’un crystal sans reproche,

(Car depuis Pépin d’Héristal

Nul roi n’eut sceau d’un tel crystal !)

Scellera le mot qui rapproche.

« Mon cœur bat comme triple croche.

Mais la Belle dont l’œil m’embroche

A le viscère intercostal

Gelé.

« Ah ! prenez ce sceau pour mailloche

Et m’en tapez sur la caboche

Jusqu’à briser mon crotophal,

Si je ne peux pas, triomphal,

Dire de votre cœur de roche :

« Je l’ai ! »

L’enthousiasme est vif. Mais à qui le laurier ?

La compagnie hésite. Et l’on entend crier :

« J’aime le sérieux ! — J’adore le burlesque !

C’est du meilleur Cotin !

— C’est du Voiture !

— Presque ! »

Et le rond se mettant à s’entredéchirer,

Doralise, tout bas, commence d’espérer

Que peut-être, ô bonheur ! une grande querelle,

La Querelle des Deux Rondeaux, naîtra chez elle !

Cependant un auteur qui, vexé, reste coi,

Cause quelque surprise.

On va vers lui. Pourquoi

N’a-t-il pas concouru ? Le bon poète laisse

Ce petit impromptu tomber, avec mollesse :

Mon sentiment est qu’un ron — DEAU

Doit être au moins de Gongo — RA

Pour qu’il soit digne que le — LISE

Notre divine DO-RA-LISE.

Ce chef-d’œuvre imprévu par tous est applaudi ;

Et puis chacun s’en va dîner. Il est midi.

VII
MIDI

Le soleil est brisé par les cristaux qu’il frappe.

Le fer à repasser a divisé la nappe

En carrés si petits que, de loin, l’on croit voir

Un immense damier qui n’aurait pas de noir.

Chaises droites à clous. Demi-dossier à frange.

En saut de lit, sentant la civette et l’eau d’ange,

Doralise est assise, et rêve, et n’a pas faim.

Son doigt agace un bec d’aiguière. C’est en vain

Que tu fumes, tortue, et que tu t’enjolives,

Petit levraut rôti, de citrons et d’olives !

Vague, elle fait la moue à chaque saupiquet.

Si pourtant à ce jeu Phylante se piquait ?

S’il devenait trop tendre ? — Un corps de mauviette

Craquotte entre ses dents. — Jetant sa serviette,

Elle n’accepte plus qu’un peu de blanc-manger…

(Non, ce jeu ne saurait devenir un danger !)

Un peu de céleri glacé dans de la crème…

(Et c’est assurément Tiridate qu’elle aime !)

Et, rose, avec aux dents un vert fenouil confit,

Sort de table.

Et soudain le plaisir que lui fit

Une invitation de l’Illustre Marquise

Lui revient en mémoire. Elle est, ce soir, admise

Pour la première fois, enfin ! chez Rambouillet.

Car on s’en va souper aux champs, et le billet

Porte qu’il faut d’abord que l’on se réunisse,

Pour partir tous ensemble, à l’Hôtel d’Arthénice.

Alors, vite, appelant ses femmes d’un « holà !… »

VIII
COMMENCEMENT DE LA TOILETTE

… Elle demande ses trois jupes de gala.

Mais son cœur la distrait ! Et, pendant qu’on prépare

Les trois jupes, voici qu’elle rêve et compare…

Avec son sifflotis, toujours, de loriot,

Ses plumes, son chapeau qu’il porte en gloriot,

Et les mille récits scandaleux qu’il propage,

Phylante a du brillant. Tiridate est moins page,

Tiridate prend moins le genre italien,

Tiridate est moins gai ; mais Tiridate est bien.

Les raisons que l’on voit de ses bonnes fortunes

Sont, outre sa pâleur et ses moustaches brunes,

Et son air qu’avantage un noir brodé de jais,

Sa façon de parler longtemps sur des sujets,

De présider le rond comme une académie,

Et de savoir placer des termes de chimie.

Phylante…

Mais déjà sur des bras en arceaux

Les trois jupes qu’on tient ainsi que trois cerceaux

S’offrent en bruissant. Doralise décrète

Qu’elle aime Tiridate en passant la secrète ;

Il lui semble, en passant la modeste, que c’est

Phylante qu’elle adore… Elle tire un lacet,

Soupire, fait bouffer un crevé, le chiffonne,

Et dit : « C’est Tiridate ! » en passant la friponne.

Il faut que ce soit lui. C’est lui, décidément.

IX
LE PORTRAIT

Alors elle s’exalte et s’attendrit. Serment

Qu’elle lui fit un jour, (oui, c’est lui qu’elle adore !)

Elle va te tenir, et tout de suite encore !

N’a-t-elle pas juré de composer pour lui

Son portrait ? Les portraits sont de mode aujourd’hui.

Sa toilette ?… Plus tard ! Et sur la housse blanche

De la table à coiffer, un bras dans une manche,

L’autre bras nu, laissant l’habilleuse crier,

Elle pose, au milieu des fards, un encrier ;

Là, parmi les flacons, ouvre une feuille, date,

Et, devant le miroir, écrit :

POUR TIRIDATE.

D’autres ayant parlé de leur gorge, je veux

Dire un mot de la mienne : elle est belle. Mes yeux

Sont violets le jour et noirs à la lumière ;

Je suis d’un blond hardi, ma grâce est singulière,

Et ma bouche n’est pas des plus petites… mais

De plus perlière

On n’en vit jamais.

Ma beauté, dès quelle se montre,

Peut ne pas mettre tout en feu,

Mais par la suite il s’y rencontre

Un agrément à quoi l’on résiste assez peu.

J’aime le bal, j’aime le jeu,

Et je…

Sa plume court, moulant le J des JE !

Son petit moi ne lui semble pas haïssable,

Et, lorsqu’elle est au bas d’une page, elle sable,

Tourne, et sur le verso cherche à se peindre encor ;

Et, lorsqu’elle relit son œuvre écrite en or,

— L’encre ayant retenu la poudre s’est dorée, —

Elle ne laisse pas d’être un peu déferrée,

Car elle s’aperçoit qu’en ce portrait promis

A Tiridate, et fait pour lui seul, elle a mis

Les choses qu’elle sait qui plaisent à Phylante.

X
LA TOILETTE (suite et fin)

Alors elle revient, nerveuse, querellante,

A son ajustement ; accuse de lenteur

Ses femmes ; lance en l’air des sachets de senteur ;

Avant d’en choisir deux chiffonne vingt manchettes ;

Fait coudre des rubis dans toutes les bouffettes ;

S’encadre d’un beau col aux grands festons coquets

(Comme n’en portent plus qu’en papier les bouquets !)

Interroge un miroir, sourit de sa réponse,

Et tourne.

Justaucorps d’argent. Chou qui se fronce,

Rouge, entre les deux seins. Perles rondes au cou.

Et qu’est-ce qui descend du collier vers le chou ?

C’est une perle en poire au bout d’un fil… rien qu’une :

Lourde et longue, elle a l’air d’une larme de lune.

Doralise est donc prête, et, debout, se gantant,

Hésite entre le masque et le voile, un instant.

L’ennuyeux, dans le masque, est ce bouton de verre

Que pour le maintenir entre les dents on serre :

On ne peut plus parler. Mais le délicieux,

C’est tout ce noir que l’on se met autour des yeux,

Ce noir qui donne un air de malice fantasque.

Le voile est plus commode : elle choisit le masque

Et sort.

Et la voilà qui trotte. A ses côtés

Trottine sa duègne. Et de ses doigts gantés,

De ses doigts dont les bouts se retournent en griffes

(Les gants trop longs leur font des ongles apocryphes),

Elle relève un peu sa jupe de tabis,

Et, laissant les passants derrière elle ébaubis,

Elle montre qu’elle a des bas verts à coin rose.

Car j’ai lu quelque part, dans un auteur en prose,

Et ne suis pas fâché de vous apprendre en vers

Que les bas-bleus alors portaient tous des bas verts.

XI
CHEZ ARTHÉNICE

Elle arrive à l’hôtel. La Loge de Zyrphée

Est pleine. On va partir. Et la Marquise-Fée

Sourit à Doralise et la reçoit au seuil.

Doralise a le temps d’admirer d’un coup d’œil

La célèbre hauteur des fenêtres, les lustres

Vantés, les paravents fameux, les fleurs illustres.

Le murmure qui court plein de noms glorieux

L’enchante. Et tout de suite elle cherche des yeux

Madame Cornuel, Gombaud, Godeau, Ménage.

Elle est parmi ces gens ; c’est bien elle ; elle nage.

Elle aperçoit Phylante et Tiridate, mais

Tels que dans sa ruelle on ne les vit jamais :

Celui-ci moins pompeux, celui-là plus modeste.

Elle-même se sent moins pédante, plus leste.

Et, le premier moment passé de vanité,

Elle éprouve une étrange et noble alacrité,

La satisfaction fine d’être mêlée

A je ne sais quelle œuvre exquise, heureuse, ailée.

Dans ce grand cabinet splendide et bruissant,

On se sent vaguement dans une ruche ; on sent

Que là, pendant qu’il rit doucement et qu’il cause,

Ce monde, pour plus tard, fabrique quelque chose.

Et parfois il semblait à Doralise encor

Que quelques-uns des mots qu’en ce joli décor

Lançaient tous ces coquets à toutes ces coquettes,

Dépassaient l’arc prévu par les frêles raquettes,

Et, devenus vivants, qu’ils s’envolaient, ces mots,

Comme si des volants devenaient des oiseaux !

XII
LES CARROSSES

On descend dans la cour. On se groupe. On s’agite.

Et pendant qu’on attend les grands carrosses, vite

Quelqu’un vient avertir Doralise qu’elle est

Du quatrième avec cette belle Paulet

Qu’on surnomma Lionne (elle porte crinière !)

Et qui chante, dit-on, d’une telle manière

Qu’après qu’elle eut chanté près d’un puits tout un soir

On trouva le matin — fut-ce de désespoir ? —

Deux rossignols défunts couchés sur la margelle.

Doralise fera le voyage avec elle,

Garamantide, et trois galants pour elles trois.

Carrosses d’aujourd’hui, que vous êtes étroits !

Et les carrosses verts, historiés de boues,

Avancent. On dirait des canapés à joues,

Brodés, passementés, galonnés et cloutés,

Des canapés profonds deux à deux ajustés.

Ils avancent. Chacun, à gauche comme à droite,

Offre, au lieu de portière, une sorte de boîte

Qui, lorsque la rabat un des deux laquais gris,

Devient un marchepied d’où descend un tapis.

Et l’on dirait encor, pendus entre des roues,

D’énormes batraciens soufflant dans leurs bajoues.

Alors, toutes et tous, prenant leurs airs de cour,

Se défendent, chacun et chacune à son tour,

De fouler le premier, d’effleurer la première,

Le tapis que déroule, en s’ouvrant, la portière,

Reculent par égard, s’effacent par respect,

Et dans le vaste coffre aux doublures d’Utrecht

Qui danse, suspendu sur de larges lanières,

Montent, quand ils sont las de faire des manières.

On part. Tous les chevaux sont blancs, et les badauds

Admirent.

XIII
EN ROUTE

L’air est tiède. On trousse les rideaux.

Et, sous le claquement éperdu de leurs franges,

On suce des limons d’Espagne et des oranges.

De temps en temps, après qu’on a passé Neuilly,

Tombe sur les genoux le bouquet frais cueilli

Que vous lanciez déjà, petites paysannes !

Et les carrosses vont, agitant leurs basanes,

Secouant des laquais sur leur arrière-train,

Pendant qu’à l’intérieur on déclame un quatrain,

On chante, on crie, on rit, on est fol, on est tendre.

En sorte que voilà ce que l’on peut entendre

Chaque fois qu’une côte oblige à ralentir,

Et fait, laissant les voix un instant retentir,

Plus rares les grelots, moins grinçantes les roues :

« Tra la la la…

— Marquis… » Drelin ! Drelin !… « Tu joues ?

En carrosse ? »… Drelin… « Des cartes ?

— Donnez-m’en !

— C’est un charmant garçon. — Il est un peu roman !

— Vous plaît-il un bonbon ? — Avez-vous lu Pyrame ?

— Ma chère âme !… Que dis-je ! elle fait vivre, l’âme !

Vous, vous faites mourir !… — Jouons au reversi.

— Quel ladre que ce vieux président de Bercy !

— Tudieu ! l’historie est bonne ! — Elle me fut contée

Par Madame Pilou. — C’est long, cette montée !

— D’ici qu’on soit en haut rimez un impromptu

A la belle Paulet ! »… Drelin… « Turlututu…

— O belle Paulet que j’adore,

Votre visage si charmant,

Angélique, est un firmament…

Dont votre rougeur est l’aurore !

— Je ne rougis jamais, d’abord ! — Voilà mentir !

— Je ne rougis jamais que de ne pas rougir !… »

Et, ce disant, Paulet, elle-même, en personne,

Vient de rougir !

« Bravo !

— Bis !

— Bien rougi, Lionne !

— Ah ! vous m’éclaboussez d’orange mon suédois !

— Chantons des lanturlus !

— Non ! Non !… des petits doigts.

— Calixte, la chaste dame,

A quelque chose dans l’âme

— Nous reprenons le trot : le grelot retentit !

— Mon petit doigt me l’a dit. »…

Drelin din din !… « Bonjour, Moutons blancs !

— Bonjour, l’Ane ! »

Drelin din !… « Mais, Marquis !… éventail !…

frangipane !… »

Din din !… « Tigresse… amour… feu… fleur… cœur. »

Drelin din

Din din… Et l’on arrive aux grilles d’un jardin.

XIV
LA FÊTE

Tiridate, tout bas, demande à Doralise

Que pour son cavalier, ce soir, elle l’élise.

« Jésus-Sire ! dit-elle, il faut, cher Imprudent,

Que je ne quitte pas Phylante un seul instant !

Bonsoir. Ne rendons pas la ruse translucide.

Restez bien tout le temps avec Garamantide. »

Comme le ciel est clair quand les arbres sont noirs !

Et les couples s’en vont jusques aux promenoirs

Qui sont les mieux tenus et les plus beaux du monde ;

Là, s’élançant chantante et divisée, une onde

Imite en ses façons celle de Tivoli.

L’Occident est rosé. C’est du dernier joli.

Et pour que maintenant ce soit du dernier tendre,

Vingt-quatre violons, tout doux, se font entendre,

Et trois nymphes, qu’on sait des plus grandes maisons,

Apparaissant soudain, dansent sur les gazons,

Dansent, et la nuit tombe, et rend plus incertaine

La blancheur de leur danse autour de la fontaine.

Et pendant que les sons vont diminuendo,

Dans le ciel, au-dessus des blancheurs d’un jet d’eau

Qui commence en crystal et qui finit en plume,

L’étoile du Berger, dont c’est l’Heure, s’allume.

Lorsque la symphonie eut attendri les cœurs,

On gagna doucement la chambre des liqueurs

Pour la collation. La dernière dragée

Fondait encore aux dents qu’une marche enragée

Sonnant aux violons donna le gai signal :

Alors le menuet, la chaconne, le bal !

Les pieds enrubannés ne touchaient plus la terre…

Les couples non dansants gagnaient avec mystère

Le parc. De temps en temps une étoile filait.

On entendait chanter Angélique Paulet.

Des mains ne furent pas, dans l’ombre, refusées…

Et tout à coup l’on fut surpris par des fusées

Qui, montant dans le ciel, descendaient dans le lac.


Il fallut arracher les joueurs au tric-trac,

Les danseurs à l’orchestre et les amants à l’ombre,

Pour partir… On partit.

XV
LE RETOUR

… Et des chansons sans nombre

Égayent le retour. On revient aux flambeaux.

Les yeux de Doralise, épuisés d’être beaux,

Se ferment. Elle songe, en la nuit bleue et fraîche,

Qu’il n’est plus qu’une chose, à présent, qui l’empêche,

Amour, d’aimer l’amant qu’elle aimerait aimer :

C’est qu’elle craindrait trop de se mésestimer

Si, sans art, sans secret, sans peur, sans stratagème,

Elle aimait uniment celui qu’on croit qu’elle aime.

A ce moment, comme on chantait des petits doigts,

Elle entendit quelqu’un fredonner à mi-voix :

Elle fait bien sa galante

Avec le rousseau Phylante ;

Mais ce n’est qu’un jeu hardi !

Car la blonde scélérate

Aime le brun Tiridate :

Mon petit doigt me l’a dit…

Lors, sans ouvrir les yeux, sans avoir l’air d’entendre,

Et souriant au doux parti qu’elle va prendre :

« Ah ! dit la scélérate, on sait tout ? c’est très bien

Le stratagème usé ne nous sert plus de rien ?

Mais pour faire servir encor le stratagème

Je n’ai qu’à simplement changer celui que j’aime.

Je vais aimer Phylante, et les gens, qui sont fins,

Continueront toujours à croire que je feins.

Et plus je l’aimerai, — c’est le gai de l’affaire, —

Moins on croira qu’il est celui que je préfère ;

Si bien que le mystère, un instant aboli,

Ingénieusement se trouve rétabli.

Et voilà. Quant à moi, je ne suis pas à plaindre :

Je feignais seulement ; je vais feindre de feindre ! »

Soudain, des soubresauts… Le pavé de Paris !

XVI
DEUX HEURES DU MATIN

On arrive devant sa maison… Bonsoirs… Cris…

« Au revoir !… au revoir !… » Gestes par les portières

Et voilà Doralise aux mains des chambrières.

Sa chambre. On la délace. Elle s’endort debout.

Le grand lit la reçoit. Ses forces sont à bout.

Il est temps que ce jour plein de choses finisse.

Elle n’est qu’une pauvre et faible Bérénice,

Et ce soir, cependant, elle peut dire, ainsi

Que Tite : « Je n’ai pas gaspillé ce jour-ci. »

Elle répète : « Ainsi que Tite… ainsi que Tite… »

Et sa tête aux coussins tombe, toute petite.

Oui… Phylante… elle va l’aimer… c’était fatal…

Tout repasse et se mêle… Un cachet de crystal

Danse le menuet… Phylante… Un peu grisée,

Elle entend des grelots tinter… Une fusée

Revient sous sa paupière éclore en gerbe d’or.

Et Sibylle-Anne Ogier de Mirmande s’endort.

1898.

XXII
UN SOIR A HERNANI

A Paul Meurice.