VIII
A ce cri d’un mot gavroche,
Les mots crièrent : « Eh bien,
Puisque notre fin approche,
Puisque l’homme, n’aimant rien,
« Laisse nos cris sans réponse ;
Puisqu’un siècle où meurt le Beau
De la cuvette de Ponce
A fait un grand lavabo ;
« Puisque entre les blanches marges
Où nous aimons nous tenir
On ne verra que nos charges
Grimacer vers l’Avenir ;
« Puisqu’on nous offre, au lieu d’ailes,
Ce desinit in piscem ;
Que les œuvres immortelles
Seront nos Albums de Sem ;
« Que, sur les plus nobles pages,
D’affreux signes inconnus
Auront l’air de tatouages
Sur l’épaule de Vénus ;
« Puisque avec l’aiguille et l’encre,
Muse ! on brode sur ta peau
Les barbarismes du cancre,
Les coquilles du typo ;
« Puisqu’il faut, Beauté fossile !
Rendre, par le temps qui court,
Le calembour plus facile,
Le télégramme plus court ;
« Puisqu’on nous tordra la patte
Selon l’heure et les endroits,
Et que l’oreille auvergnate
A le droit d’avoir des droits ;
« Puisque le cas d’orthographe
Ira, pour être arbitré,
Consulter le phonographe
Plutôt que monsieur Littré ;
« Puisque — horreur dont on frissonne ! —
Les c devenant des k,
Kaen, Kahors et Karkassonne
Auront l’air en Kamtchatka ;
« Puisque sur nous tu te livres,
Réforme ! à des jeux obscurs
D’où résulteront des livres
Rédigés comme des murs ;
« Puisqu’on fait de nous, pygmées.
Des monstres de mardi gras,
Tous, désertons les armées
De ces Gullivers ingrats !
« Nous avons servi leur rêve
Mieux qu’Ariel et que Puck…
C’est bien ! Mettons-nous en grève :
Laissons-leur le volapük !…
« Fuyons !… Sortons des chefs-d’œuvre !
C’est, d’ailleurs, les respecter !
— Puis-je, moi, sans la couleuvre
D’une s à mon front, rester
« Parmi les fureurs d’Oreste ?…
Non !… — Et moi, je suis pied-bot.
Et vous voulez que je reste
Comme ça dans Salammbô ?…
« Non ! — Qu’on m’arrache de terre
Comme un mauvais agaric.
Moi qui semble dans Voltaire
Être mis par Frédéric !
— « Et moi, traînant ma carcasse
De mot bancroche et bancal,
Je veux, si je suis cocasse,
Ne pas l’être dans Pascal !
— « Il faut quitter l’églantine
Lorsqu’on n’est plus papillon !
Ne souffrons pas Lamartine
Imprimé par Boquillon !
« Qu’un grand’effort nous délivre !
— Ouvrons le livre ! — Essayons
De nous évader du livre !… »
Alors, sur tous les rayons,
Je compris que tous les tomes,
Qui sentaient en eux souffrir
Tous ces chers petits fantômes,
Ne demandaient qu’à s’ouvrir !
Ils poussaient contre les vitres
En bombant sous les rideaux
Leurs dos chamarrés de litres ;
Et quand l’effort de leurs dos
Eut vaincu les vitres blêmes,
Dans un grincement de cuir
Ils s’ouvrirent tous d’eux-mêmes
Pour laisser les mots s’enfuir !
Et les mots, les mots sans nombre
D’Art, de Science, et d’Amour,
Tous ! les mots qui font de l’ombre
Et les mots qui font du jour,
Les mots d’Histoire et d’Épée,
De Roman et de Frisson,
Tous ! les grands mots d’Épopée,
Les petits mots de Chanson,
Ceux que fixait l’armature
D’un sonnet ou d’un rondel,
Tous s’enfuirent, en rupture
De basane ou de bradel !
La chambre engouffra l’haleine
De tout un peuple qui fuit :
« Par ici, ceux de Verlaine !… »
On s’appelait dans la nuit,
« Par ici, ceux de Valmore ! »
Et je m’aperçus soudain
Que la nuit sentait l’aurore
Et la chambre le jardin !
« Quittons les pages natales !
Allons être laids… ailleurs !
— Où ?… — Sur les cartes postales !… »
Ricanaient les mots railleurs !
— « Non ! criaient les mots sublimes,
Evaporons-nous ! Fuyons,
Pour devenir, sur les cimes,
De la brume et des rayons !
« Oui, tous, de splendeur avides,
Fuyons, en essaims tremblants ;
Laissons sous les fronts des vides
Et sur les feuillets des blancs !
— « J’ai plusieurs voyelles vertes,
Disait un mot de Rimbaud ;
Les fenêtres sont ouvertes !
Envolons-nous ! Il fait beau !
— « Fuyons ! Devenons les choses
Dont nous n’étions que les noms !
Devenons de l’air… des roses…
Du ciel… du soir… devenons… »
A travers de vagues treilles
Leurs voix semblaient s’éloigner…
« Oui… devenons des abeilles !… »
Disaient les mots de Chénier.