VII
Donc, tout l’Insecte, avec ses métiers et ses lois,
Sa vrille ou son archet, sa truelle ou son sabre,
Fut saisi par les yeux du fin visage glabre ;
Mais nul or n’est resté des élytres aux doigts !
France, compteras-tu sur un geste suédois
Lorsqu’un auguste seuil, peut-être, se délabre ?
Tu ne peux ignorer la vieillesse de Fabre,
Et que tu n’as pas fait pour lui ce que tu dois.
C’est chez nous que, les yeux s’émoussant au mystère,
Il a passé sa vie agenouillé par terre ;
Et s’il chancelle en se relevant, c’est à nous
De lui tendre les mains et, dans l’ombre tombée,
Pendant qu’il rêve encor de quelque scarabée,
D’essuyer doucement la terre à ses genoux !
VIII
LES INSECTES LUI PARLENT
« Et nous, nous nous chargeons de ton Apothéose.
Car nous fûmes toujours tes amis les meilleurs.
Nous, Tes Insectes, ceux de Vaucluse et d’ailleurs,
Voulons tous dans ta gloire être pour quelque chose.
« La fourmilière sculpte, et la ruche compose.
Une étoile d’argent se tisse entre deux fleurs.
Tu sais que nous savons réussir des splendeurs.
Fabre, te souviens-tu de la chapelle rose ?
« Te souviens-tu qu’un jour, en haut du mont Ventoux,
Tu vis un temple obscur et bâti loin de tous
Sur lequel nous étions cent mille coccinelles ?
« La chapelle était rose et semblait en corail !
Ainsi, ta solitude aura sur son travail
Une gloire vivante et faite avec des ailes. »
Arnaga, juin 1911.
XII
LA TOUCHE
Voici l’artiste de race
Et de grâce
Qui, tel sa pomme un pommier,
Fait, quand le soleil le touche,
Du La Touche…
Et même en fit le premier.
Voici les treilles que cintre
Ce beau peintre
Au-dessus d’aimables fronts ;
Voici du rêve, et des fêtes
Plus parfaites
Que celles que nous offrons ;
Voici le rouge carrosse
Qu’il nous brosse,
Et, dans l’eau se reflétant,
La fusée ombellifère
Qu’il sait faire
Éclater sur un étang ;
Voici les globes orange
Qu’il arrange
Dans le bleu de la forêt,
Et la chandelle romaine
Qu’il emmène
Bien plus haut qu’elle n’irait ;
Voici cette fantaisie
Cramoisie,
Et, sous un ciel de linon,
Ce voluptueux royaume
Peint en chrome
Et qui portera son nom ;
Voici tous les bergamasques
Près des vasques,
Et, voici, voici, voici
Pierrot, le Singe, le Faune,
Blanc, noir, jaune,
Grimace, rire et souci ;
Voici la cage éternelle
De cette aile
Qui revient… d’où ? l’on ne sait ;
Et voici la marche rose
Où se pose
Le pied d’un vers de Musset !
Il y a, près des fontaines,
Des mitaines,
Et, sur la mousse, il y a
Des souliers dont la bouffette
Semble faite
Avec un camélia.
Il y a la fleur vermeille
Sur l’oreille,
Sur le cou le velours noir,
Et sur les dents qu’on voit luire
Le sourire
Qui n’ôte pas tout espoir.
C’est comme un anachronique
Pique-nique
Où l’on verrait Camargo
Se faire porter en chaise
Chez Thérèse
Pour souper avec Hugo.
Des sapajous peu novices
Sous leurs vices
Ont une âme qui rêva :
On sent qu’ils ont, ces macaques,
Lu Jean-Jacques
Autant que Casanova.
Le regard d’une Isabelle
Nous révèle
Que si, triste et grimaçant,
L’amoureux descend des singes,
C’est des sphinges
Que l’amoureuse descend.
Mais, plus loin, — car ce La Touche
Qui nous touche
En montrant l’arbre et le nid
Peint l’amour, de la romance
Qui commence
Jusqu’au berceau qui finit, —
Plus loin, dans des blancheurs pures
De guipures
Et de doux linge bouffant,
Un regard de jeune mère
Énumère
Les beautés d’un bel enfant.
C’est le peintre aristocrate
Dont la patte
Trouve sans avoir cherché
Et peint sous une manchette
Qui s’achète
Bien ailleurs qu’au Bon Marché.
C’est aussi l’artiste brusque
Qui s’embusque,
L’œil clair sous un chapeau mou,
Pour peindre un coin de campagne,
Une Espagne,
Ou son jardin de Saint-Cloud.
Il prend, de cet œil vorace,
La terrasse
Où s’effrite un Coysevox,
Les peupliers dans la brise,
L’eau, Venise…
Il prend tout ! une ombre, un phlox,
Le cœur d’un jour, l’âme d’une
Nuit de lune !
Et si ce peintre est charmant,
C’est qu’il a l’inquiétude
Et l’étude,
La souplesse et le tourment.
Au moment qu’il portraicture
La Nature,
Comme il peut changer encor,
Il laisse le paysage,
Ce visage,
Pour ce masque, le décor.
Alors, il peint des balustres
Et des lustres,
Et, Cazin de l’Opéra,
S’il place au coin de sa toile
Une étoile,
Zambelli la posera.
Il est certain que la Muse
Dont il use
N’est pas une virago.
Elle est blonde et sensuelle
Comme celle
De notre divin Frago.
Peins, la Touche, les attentes
Palpitantes
Et le bleu des soirs sournois ;
Que ton chimpanzé s’occupe
D’une jupe
Plus que de croquer des noix !
Fais sortir le Capripède
Du bois tiède ;
Donne à cet écornifleur
Bon goûter, bonne sieste
Et le reste,
Sous les marronniers en fleur !
Peins l’Automne ! et que Septembre
De son ambre
Charge ta palette encor !
Et qu’Octobre qui titube
T’offre un tube
Gonflé de son plus bel or !
De l’époque lourde et vile,
Tel Banville,
Allège-nous le fardeau !
Grand devoir que tu t’assignes,
Peins des cygnes,
Des bras nus et des jets d’eau !
Dans ce bassin de Versaille
Dont tressaille
Le cœur d’Henri de Régnier,
Écartant la feuille morte
Que l’eau porte,
Fais les Nymphes se baigner !
Et toujours, allégoriste
Qui n’es triste
Que sous un voile d’humour,
Fais sentir, même en tes fresques
Simiesques,
Ta tendresse pour l’amour !
Reprends pour nous le vieux thème
Du : « Je t’aime ! »
Mais en lui superposant
Les caprices virtuoses
Que tu oses
Sur les modes d’à présent !
Lorsque pour tes Cydalises
Tu stylises
L’auto qui court les chemins,
Montre sur la couverture
De fourrure
Comment se prennent deux mains !
Et que toujours on remarque,
Dans ta barque
Ou ton carrosse d’or clair,
Comment s’incline une tête
De poète
Sur une épaule de chair ;
Et que toujours, par ta grâce,
Lorsque passe
La berline ou le bateau,
On entende au loin l’haleine
De Verlaine
Dans la flûte de Watteau !
Cambo, 12 mai 1908.
XIII
A SARAH
En ce temps sans beauté, seule encor tu nous restes,
Sachant descendre, pâle, un grand escalier clair,
Ceindre un bandeau, porter un lys, brandir un fer,
Reine de l’attitude et Princesse des gestes.
En ce temps sans folie, ardente, tu protestes !
Tu dis des vers. Tu meurs d’amour. Ton vol se perd.
Tu tends des bras de rêve, et puis des bras de chair.
Et, quand Phèdre paraît, nous sommes tous incestes.
Avide de souffrir, tu t’ajoutas des cœurs ;
Nous avons vu couler — car ils coulent, tes pleurs ! —
Toutes les larmes de nos âmes sur tes joues.
Mais aussi tu sais bien, Sarah, que quelquefois
Tu sens furtivement se poser, quand tu joues,
Les lèvres de Shakspeare aux bagues de tes doigts.
9 décembre 1896.
XIV
LE VERGER
Pour mon ami Coquelin et la Maison des Comédiens.
Quel est ce grand verger où le Cid se promène
Et se chauffe au soleil en chevrotant des vers ?
Où, moins impatient de la sottise humaine
Depuis qu’il voit blanchir le front de Célimène,
Alceste, à son habit, met des feuillages verts ?…
Quel est ce grand verger où le Cid se promène ?
Ses lointains sont dorés de gloire qui s’envole ;
Ses passants sont rasés comme de vieux marquis.
Quel est ce Parc, Théâtre, où ta grande âme folle
— Ta grande âme qui fait semblant d’être frivole !… —
Se mêle au souffle frais d’un paysage exquis,
Sous un ciel tout doré de gloire qui s’envole ?
Des vieilles qui n’ont l’air que d’être un peu grimées
Cueillent la fleur où luit l’insecte smaragdin.
Plus de sombre avenir ! de chambres enfumées !
Et de tous les côtés c’est le côté Jardin !
Et l’on voit doucement marcher sous les ramées
Des vieilles qui n’ont l’air que d’être un peu grimées.
Un vieux châle est drapé d’un geste de princesse ;
La main de Hernani boutonne un vieux carrick ;
On se jette des noms à la tête, sans cesse :
L’un entendit Rachel et l’autre Frédérick !
Et, les arbres du bois devenant un public,
Un vieux châle est drapé d’un geste de princesse !
La tristesse s’en va comme un rideau qu’on lève.
Ah ! ne vous doit-on pas verser du rêve un peu,
Vous qui fûtes longtemps les échansons du rêve,
Et, charmeurs de nos soirs, quand votre soir s’achève,
Ne doit-on pas, pour vous, mettre la rampe au bleu ?…
La tristesse s’en va comme un rideau qu’on lève !
Quel est ce grand jardin plein de songe bleuâtre
Et de comédiens, comme un parc de Watteau ?
Où Mascarille, errant sans masque et sans couteau,
Croit remettre un instant sa cape de théâtre
Lorsque l’ombre des pins vient rayer son manteau ?…
Quel est ce grand jardin plein de songe bleuâtre ?
Quel est ce beau verger que protège un Molière,
Tout pensif de sentir l’amour profond du sol
Envelopper son marbre avec les bras du lierre,
Tout souriant de voir Elmire et Doña Sol
Causer, sous les berceaux, de façon familière ?
Quel est ce beau verger que protège un Molière ?…
Ah ! la treille au mouvant feston
N’est plus un décor adventice !
Le pâté n’est plus en carton
Qu’il faut que Gringoire engloutisse !
Le Malheur signe un armistice ;
Léandre devient châtelain ;
Scapin dort ; Buridan ratisse…
C’est le verger de Coquelin.
Le Traître caresse un mouton ;
L’Amoureux, humant un calice,
N’a plus sa voix de mirliton,
Mais garde encor l’œil en coulisse !
L’Étoile voit avec délice
Celle du ciel crépusculin
Luire au miroir d’une onde lisse…
C’est le verger de Coquelin.
Don César porte un bon veston ;
Harpagon, guéri de son vice,
Redemande du miroton ;
Agnès rêve, un peu moins novice ;
Perdican pêche l’écrevisse ;
Quand Argan fait drelin, drelin,
Vite on accourt à son service…
C’est le verger de Coquelin.
ENVOI
Princes, Princesses, l’on vous tisse
Des soirs d’or clair et de fin lin,
Et le soleil n’est pas factice !…
C’est le verger de Coquelin !
21 avril 1903.
XV
A COQUELIN
Toi, tu poétisais. Ton geste avait du style.
Ta jambe était classique, et, lorsque tu marchais,
C’était Molière ; et quand tu courais, Beaumarchais ;
Quand tu sautais, Regnard ; quand tu dansais, Banville.
Toi, tu croyais ! Ton cœur, sans réticence vile,
Chanta loyalement sous tous les grands archets !
Tu gardais de la scène où tu t’empanachais
Une provision de fierté pour la Ville !
Ceux-là savent comment, aux puissants étonnés,
On répond : « Non, monsieur ! » en relevant le nez,
Qui purent, Coquelin, te voir jouer — et vivre.
Toi, tu jouas ta vie et tu vécus tes jeux ;
Et le rôle où sonna le mieux ta voix de cuivre
Fut celui d’honnête homme et d’ami courageux.
XVI
CE QUE JE FAIS
A Pierre Mortier, pour son enquête du Gil Blas.
Ce que je fais, Monsieur ? Des courses dans les bois,
A travers des ronciers qui me griffent les manches ;
Le tour de mon jardin sous des arceaux de branches ;
Le tour de ma maison sur un balcon de bois.
Lorsque les piments verts m’ont donné soif, je bois
De l’eau fraîche, en prenant la cruche par les hanches ;
J’écoute, lorsque l’heure éteint les routes blanches,
Le soir plein d’Angélus, de grelots et d’abois.
Ce que je fais ? Je fais quelquefois une lieue
Pour aller voir plus loin si la Nive est plus bleue ;
Je reviens par la berge… Et c’est tout, s’il fait beau !
S’il pleut, je tambourine à mes vitres des charges ;
Je lis, en crayonnant des choses dans les marges ;
Je rêve, ou je travaille.
Edmond Rostand.
Cambo.
XVII
LA FÊTE AU MANÈGE
Ce fut de l’élégance, et ce fut de la joie :
De beaux chevaux flattés au col par des gants blancs,
La bride en cuir verni, le filet tout en soie,
La tête aux crins tressés qui s’agite et chatoie
Comme un encensoir de rubans ;
Une noble tenue, une grâce narquoise,
Moderne sans excès, Louis Quinze pas trop,
La vieille selle à grands panneaux, à la françoise,
Et les commandements faits d’une voix courtoise :
« Messieurs, quand vous voudrez. Au trot. »
Ce fut le piaffement, les rênes qu’on rassemble,
Un bruit doux de galop dans le sable, l’envol
Des chapeaux saluant les Dames tous ensemble.
Ce fut de la musique et des fleurs, ce fut l’amble,
Et ce fut le pas espagnol ;
Un travail en douceur, des bêtes sans révoltes,
Un manège de rêve, un idéal Saumur,
Et tour à tour, au gré des Maîtres désinvoltes,
Les contre-changements de main, les quatre voltes,
La spirale et la croupe au mur.
Cela sans un à-coup, et d’une aisance telle
Que, jamais, épiant l’Écuyer assoupli,
La lorgnette ne put, si sévère fût-elle,
Voir remuer, dans la manchette, une dentelle,
Ni bouger, dans la botte, un pli.
Mais encor qu’elle fût frivole et sans alarmes,
Cette fête, malgré les rubans, le jabot,
La présence des fleurs et l’absence des armes,
Elle fut martiale, et, charmante, eut pour charmes
Tout ce que la guerre a de beau.
Car cette allure en selle et cette nonchalance,
Ce port de tête fier évoquant des plumets,
Cette cambrure, cet esprit, cette fringance,
Non, tout cela n’est pas seulement l’élégance
Anglaise de la chasse, — mais
C’est l’élégance, encor, française, de la guerre ;
C’est bien la Haute-École et le professorat,
Mais c’est la fantaisie, aussi, crâne et légère ;
Et c’est, en même temps que de La Guérinière,
Chamborant, Lasalle et Murat !
Ces chapeaux délurés, ils ont eu pour ancêtres
— Mis sur l’oreille, un peu, par le vent du danger,
Et galonnés d’un or noirci par les salpêtres, —
Ceux-là qu’à Fontenoy, jadis, Messieurs les Maîtres
Assuraient avant de charger !
Tout cela, c’est la guerre en sa coquetterie,
En ce qu’elle a de clair, d’allègre et d’orgueilleux :
Car, d’un nuage blond nous voilant la tuerie,
Toujours le beau galop d’une cavalerie
Nous jette de la poudre aux yeux !
La bataille est au fond de tous ces jeux bravaches ;
La peau peut s’empourprer, de ces gants blancs si purs ;
On sent de la fureur, déjà, dans ces moustaches,
Et déjà, dans le geste arrogant des cravaches,
Le geste des sabres futurs !
Mais tous ces beaux messieurs viennent, bride abattue,
Implorer la pitié de vos cœurs, aujourd’hui.
Et l’idée est vraiment exquise qu’ils ont eue,
De faire intervenir pour la guerre qui tue
La guerre qui piaffe et qui luit !
Nous — tant pis si le cœur timide s’en effare ! —
Nous, nous sommes ici pour dire qu’il y a
— Pardon de ce tocsin parmi cette fanfare ! —
Qu’il y a, lorsque sonne, hélas ! l’heure barbare,
Autre chose que tout cela ;
Autre chose que l’acier clair, la bouche rose ;
Où tinte le mousseux mâchonnement du mors,
Autre chose qu’un air de musique, autre chose
Qu’un sabot de pur-sang écrasant une rose…
Il y a les blessés, les morts.
Il faut se rappeler que ces fêtes splendides,
Que ces gais carrousels ont d’obscurs lendemains,
Qu’il y a tout d’un coup des selles qui sont vides,
Des étriers, soudain, qui ballottent, des brides
Qui brusquement flottent sans mains !
Que, sur les vastes champs nocturnes des Bazeilles,
Les chevaux démontés courent en hennissant,
Se penchent pour flairer des blessures vermeilles,
Repartent au galop, et n’ont pas aux oreilles
Des flots de rubans, mais de sang ;
Que, la Mort chevauchant leurs côtes de squelettes,
Pour la désarçonner ils font de vains écarts,
Et que les éperons qui réglaient leurs courbettes
N’ont plus qu’à déchirer l’herbe, de leurs molettes,
Ou bien la toile des brancards ;
Qu’on meurt dans les fossés, qu’on meurt dans les ravines,
Et qu’on mourrait bien plus, plus seul, ayant plus peur,
Si, frêle ambulancière aux bravoures divines,
La femme, ayant un soir du sang à ses mains fines,
N’avait mis ses mains sur son cœur,
Et, priant dans l’horreur comme un lys dans un bouge,
De ses mains que son âme oublia d’essuyer
N’avait doublé la croix d’argent pâle qui bouge,
Et d’un geste immortel marqué d’une croix rouge
La blancheur de son tablier !
4 juin 1898.
XVIII
AUX ÉLÈVES DU COLLÈGE STANISLAS
Merci. — Je voudrais vous parler. — Mais qu’on me laisse,
Avant de vous parler, vous regarder encor.
Laissez que je regarde un peu cette jeunesse.
Et laissez que je reconnaisse
Ces képis et ces boutons d’or !
Nous vous ressemblions quand nous avions vos âges.
Mais quoi ! ce Stanislas, c’est celui de mon temps !
Tes classes, vieux collège, ont les mêmes visages,
Comme ton parc a des feuillages
Toujours les mêmes au printemps !
Je ne comprends plus bien. Hier, j’étais cet élève !
Je crois me voir, là-bas, moi-même, au dernier rang.
Je ne m’applaudis pas, — mais, pâle, je me lève,
Et tout ceci me semble un rêve,
Et je me regarde en pleurant.
Oui, ce sont là vraiment des minutes uniques.
Il me semble sentir, et c’est attendrissant,
Tant à ce que je fus je vous trouve identiques,
Sous chacune de vos tuniques
Battre mon cœur d’adolescent !
Ah ! Stanislas ! Je revois tout. Je me rappelle.
J’entends la cloche encor nous tirer de nos draps ;
Et par la longue cour où l’on bat la semelle,
Je crois partir pour la chapelle,
Mon petit tapis sous le bras.
Le ronron glorieux du palmarès m’enivre ;
Je fais le geste encor de me serrer au flanc,
Avant d’aller chercher, sur l’estrade, mon livre,
Le ceinturon bouclé de cuivre
Où luit une S en métal blanc.
Stanislas ! maîtres chers ! rires sous les portiques !
Bruit des feuillets tournés à l’étude du soir !
La Fête-Dieu ! le parc envahi de cantiques,
Et les chassepots pacifiques
Qu’on présentait à l’ostensoir !
Tout est resté pareil, me dit-on : les concierges,
Les portes, le parloir au parquet bien frotté.
Dans la chapelle, aux murs, mêmes croix, mêmes Vierges.
Seulement un peu moins de cierges,
Un peu plus d’électricité.
Pour tous ces souvenirs, merci. Que vous dirai-je ?
Vous m’avez rassuré. Sur mon âme, soudain,
Les mots des envieux fondent comme de neige :
Si j’ai des amis au collège,
Je serai donc aimé demain ?…
Je voudrais vous parler. Oui, vos maîtres s’étonnent,
Je n’ai nul titre. Je le sais. Vous m’excusez ?
Je n’ai que l’amitié dont vos cœurs me couronnent,
Et cette gravité que donnent
Quelques rêves réalisés.
Monsieur de Bergerac est mort ; je le regrette.
Ceux qui l’imiteraient seraient originaux.
C’est la grâce, aujourd’hui, qu’à tous je vous souhaite.
Voilà mon conseil de poète :
Soyez des petits Cyranos.
S’il fait nuit, battez-vous à tâtons contre l’ombre,
Criez éperdument, lorsque c’est mal : C’est mal !
Soyez pour la beauté, soyez contre le nombre !
Rappelez vers la plage sombre
Le flot chantant de l’Idéal !
L’Idéal est fidèle autant que l’Atlantique ;
Il fuit pour revenir, — et voici le reflux !
Qu’une grande jeunesse ardente et poétique
Se lève ! On eut l’esprit critique ;
Ayez quelque chose de plus !
Ayez une âme ; ayez de l’âme ; on en réclame !
De mornes jeunes gens aux grimaces de vieux
Se sont, après un temps de veulerie infâme,
Aperçus que, n’avoir pas d’âme,
C’est horriblement ennuyeux.
Balayer cet ennui, ce sera votre tâche.
Empanachez-vous donc ; ne soyez pas émus
Si la blague moderne avec son rire lâche
Vient vous dire que le panache
A cette heure n’existe plus !
Il est vrai qu’il va mal avec notre costume,
Que, devant la laideur des chapeaux londoniens,
Le panache indigné s’est enfui dans la brume,
En laissant sa dernière plume
Au casoar des saint-cyriens.
Il a fui. Mais malgré les rires pleins de baves
Qui de toute beauté furent les assassins,
Le panache est toujours, pour les yeux clairs et graves,
Aussi distinct au front des braves
Que l’auréole au front des saints.
Sa forme a pu céder, mais son âme s’entête !
Le panache ! et pourquoi n’existerait-il plus ?
Le front bas, quelquefois, on doute, on s’inquiète…
Mais on n’a qu’à lever la tête :
On le sent qui pousse dessus !
Une brise d’orgueil le soulève et l’entoure.
Il prolonge en frissons chaque sursaut de cœur.
On l’a dès que d’un but superbe on s’enamoure,
Car il s’ajoute à la bravoure
Comme à la jeunesse sa fleur.
Et c’est pourquoi je vous demande du panache !
Cambrez-vous. Poitrinez. Marchez. Marquez le pas.
Tout ce que vous pensez, soyez fiers qu’on le sache,
Et retroussez votre moustache,
Même si vous n’en avez pas !
Ne connaissez jamais la peur d’être risibles ;
On peut faire sonner le talon des aïeux
Même sur des trottoirs modernes et paisibles,
Et les éperons invisibles
Sont ceux-là qui tintent le mieux !
3 mars 1898.
XIX
LA TRISTESSE DE L’ÉVENTAIL
Écrit sur l’éventail d’autographes de Madame Marcel Ballot.
Je pleure un peu sur la poitrine.
Écoute, ô Charmante qui m’as !
J’habitais dans une vitrine,
Passage des Panoramas.
J’étais blanc. Tous mes autres frères
Dépliaient un décor tremblant
Sur leurs dix-huit lames légères :
Moi, je n’avais rien. J’étais blanc.
Et j’attendais. — « Qui sait, disais-je,
Ce qu’on mettra sur moi demain ?
Une aurore ? un effet de neige ?
Un marquis baisant une main ?
« Va-t-il m’échoir un clair de lune ?
M’honorera-t-on d’un Watteau ?
Aurai-je la personne brune
Qui veut monter dans le bateau ?
« Aurai-je le souffleur de bulles,
Ou bien le batteur d’entrechats ?
La guirlande de libellules,
Ou la ligne de petits chats ?
« Sur mes branches aériennes
Verra-t-on s’effeuiller des fleurs
Madeleine-Lemairiennes,
Ou des Amours viser des cœurs ?
« Serai-je Louis Quinze, ou Seize ?
Aurai-je un duel de Pierrots ?
Déployerai-je un steeple-chase
Ou quelque course de taureaux ?
« Une nostalgique hirondelle
Qui veut voir fleurir le cédrat,
Tout en me traversant, va-t-elle
Affirmer qu’elle reviendra ?
« Bucolique, aurai-je la ferme
Et le mouton ? et verra-t-on,
Lorsque brusquement je me ferme,
La ferme entrer dans le mouton ?
« Ou, quand la campagne plissée
Rapprochera ses arbrisseaux,
Verra-t-on la Cruche Cassée
Réunir ses petits morceaux ?
« Ah ! pour un éventail qui bouge,
Miroiter, c’est l’essentiel !
Mettez-moi du jaune, du rouge :
J’ai la forme d’un arc-en-ciel !
« Afin qu’en scintillant je batte,
Que ne suis-je aussi pailleté
Que le maillot d’un acrobate
Ou qu’un étang de nuit d’été !
« Que ne suis-je !… » Mais on me touche,
On me couvre de fins réseaux…
Quoi ! ce sont des pattes de mouche ?
J’attendais des pattes d’oiseaux !
Toute ma fragile armature
En a craqué de douleur !… Ay !
Faut-il que la littérature
Gâte tout, même l’éventail ?
Sur ma palette qui s’échancre,
Quoi ! pas le moindre vermillon ?
Ah ! ces gens-là mettraient de l’encre
Sur les ailes d’un papillon !
Et moi qui rêvais, aux lumières,
De faire gaîment voltiger
Des carquois, des roses trémières,
Du bleu tendre et de l’or léger,
Tout couvert de noms de « Chers Maîtres »,
Au lieu d’éblouissants émaux,
Triste comme un homme de lettres,
Je n’agiterai que des mots !
Cambo, 24 février 1903.
XX
LES MOTS
A Jules Renard.