I
La vaste pièce était noire.
Des craquements anormaux
Semblaient sortir de l’armoire
Où sont enfermés les Mots.
Sous les quatre longues vitres
Dont les vieux rideaux froncés
Sont verts comme des élytres,
Des soupirs furent poussés.
Et parmi l’ombre où des cuivres
Luisaient encor sur du bois,
Tous les mots, dans tous les livres,
Remuèrent à la fois.
Un bruit de pages griffées
Fut coupé par un sanglot :
Je crus qu’on tuait les Fées
Dans les Contes de Perrault.
On eût dit des plaintes d’elfes
Poursuivis par un Merlin ;
Un tollé de moineaux guelfes
Contre un hibou gibelin.
J’entendis, je crus entendre
Des petits pas de ciseaux
Courir dans de la chair tendre
Et trébucher sur des os.
« On nous fait d’horribles choses ! »
Criaient, sous les rideaux verts,
Les mots qui sont dans les proses,
Les mots qui sont dans les vers.
« Assez ! — Grâce ! — On m’excrucie !
— Non, c’est trop chirurgical !
— Ay ! les dents de votre scie
Ont atteint mon radical ! »
J’entendis des mots étranges
Qui par des mots étaient dits.
Sous les vieux rideaux à franges.
Tout gémissait. J’entendis :
« C’est sur le cœur de Racine,
Hélas ! qu’ils m’ont massacré !
— O Chénier ! on assassine
Au coin de ton Bois Sacré !
— « Bourreaux ! achevez l’oiselle
Qui palpite sur le sol :
Il me fallait mes deux l
Pour pouvoir prendre mon vol ! »
J’entendis : « Je sens leur lame
M’arracher mon c muet :
Cette lettre était mon âme
Puisqu’elle était mon secret !
— « Ah ! faut-il qu’on nous dissèque ?
Et pourquoi des bistouris
Lorsque la bibliothèque
Avait déjà des souris ?… »
Et c’étaient les voix éteintes
D’une clinique où l’on meurt.
Tous les mots poussaient des plaintes,
Chacun selon son humeur.
L’un appelait les Quarante
Comme on appelle le guet ;
L’autre, d’une voix mourante,
Criait : « Au secours, Faguet ! »
On entendait, de souffrance,
Rugir un mot léonin
Dans un livre Jeune-France
Relié par Thouvenin ;
Un adjectif acrobate,
En faisant le grand écart,
Essayait, d’un coup de batte,
De détourner un trocart ;
Un juron fut énergique ;
Un soupir fut élégant ;
Quelquefois un mot tragique
Mourait en monologuant ;
Et les mots qui vont par strophes,
Formant un chœur plein d’effroi,
Commentaient les catastrophes
Comme dans Œdipe roi :