II

« Ah ! disaient ces mots en larmes,

Nous sommes pourtant les mots,

Vos amis, vos fleurs, vos armes,

Vos talismans, vos émaux !

« Nous sommes pourtant les gnomes

Tueurs de géants, les nains

Affranchisseurs de royaumes

Et souleveurs d’Apennins !

« C’est nous les poneys espiègles

Qui dans votre cour piaffons,

Et les attelages d’aigles

Crevant du vol vos plafonds !

« C’est nous le clown et le page

Qui portons masque ou haubert,

Et qui faisons du tapage

Dans le gueuloir de Flaubert ;

« C’est nous l’hermine et la toile,

L’auréole et le bonnet ;

Nous venons avec l’Étoile

Aussitôt qu’un Rêve naît ;

« C’est nous les petits Rois Mages

Apportant dans nos doigts bruns

L’Or et l’Encens des Images,

Et la Myrrhe des Parfums !

« C’est nous… » Mais, comme d’un gouffre,

Des cris montaient derechef ;

On criait : « Grâce ! — Je souffre !

— Nous souffrons, avec deux f !

— « Depuis quand est-il infâme

Qu’un sein rose ait un jumeau ?

En coupant une m à femme

Vous amazonez ce mot ! »

On criait : « Où donc, tonnerre !

M’aller cacher, éclopé.

En me traînant sur une r,

En sautant sur un seul p ?

— « Ils ont fait de nous des crabes !

Vengeance ! — Nous témoignons

Que nous avions des syllabes

En brandissant des moignons !

— « Mais ces monstres qu’on fabrique,

Qu’en veut-on faire ? — Bourreau,

Veux-tu doter d’un lexique

L’Ile du Docteur Moreau ?

— « Toi qui viens, tortionnaire,

De m’arracher mon sternum,

Est-ce qu’un dictionnaire

T’est commandé par Barnum ? »

Tremblant sous l’acier qui grince :

« Ah ! Seigneur Grammairien,

Hurlait un Verbe, ta pince

Ne me laissera donc rien ?

« Épargne-moi, je suis neutre ! »

Mais, calme sous le couteau,

Un vieux mot coiffé d’un feutre

Parla dans un in-quarto :