III

« Je sais, moi, vieux mot farouche,

Qui ne suis pas né d’hier,

Que c’est en vain que l’on touche

Au mot vivant, libre, et fier.

« Parole écoutée ou lue,

Sur la feuille ou dans le vent,

Le mot, qui vit, évolue

Ainsi qu’un être vivant.

« Une âme nous est éclose.

Divin parvenu, le mot

Descend du premier doigt rose

Que tend le premier marmot.

« Mais aujourd’hui, puissants, riches,

Sur les terres tout en fleurs

Du cerveau jadis en friches

Nous vivons en grands seigneurs.

« Chacun de nous a son âge,

Sa famille, son aïeul,

Son cœur, sa voix, son visage,

Et le droit de changer seul.

« Nous avons nos gais sosies

Et nos graves substituts,

Notre humeur, nos fantaisies,

Nos jeux, nos goûts, nos vertus.

« Il nous plaît d’être, à la rime,

Le lys ou le péridot ;

Nous aimons qu’on nous imprime

En caractères Didot ;

« Parfois notre voix trop haute

Refuse de se baisser :

Car nous nous vengeons de l’hôte

Qui ne sait pas nous placer.

« Nous n’acceptons, dans nos fêtes,

Loin des pouvoirs existants,

D’ordres que des grands poètes

Et de leçons que du temps !

« Nous savons, sans que personne

Nous vienne avertir tout bas,

Éliminer la consonne

Qui ne nous réussit pas.

« Sans qu’une loi se paraphe,

Nous adoptons un matin

Une faute d’orthographe

Qui va bien à notre teint !

— « Ce discours a du panache !

Dit un mot jeune et moqueur,

Mais quelqu’un m’a pris mon h !

— Hélas ! sanglota le Chœur,

« L’h est très persécutée !

Et la mienne aura son tour !

Et la tienne, ô Prométhée,

Sera livrée au vautour !… »