SCÈNE PREMIÈRE
PASQUINOT, BLAISE, puis BERGAMIN.
BLAISE, ratissant.
Donc, Monsieur Pasquinot, ce soir vient le notaire?…
Hé! voici bien un mois que ce mur est par terre
Et que vous vivez tous ensemble. Il était temps;
Nos petits amoureux doivent être contents!
PASQUINOT, levant la tête et regardant autour de lui.
Ça fait bien sans ce mur, hein, Blaise?
BLAISE.
C'est superbe!
PASQUINOT.
Oui, mon parc à gagné. Cent pour cent.
Il se penche et tâte une touffe de gazon.
Mais cette herbe
Est mouillée!… On a donc arrosé ce matin?…
Furieux.
Il ne faut arroser que le soir, vieux crétin!
BLAISE, placidement.
C'est Monsieur Bergamin qui m'en a donné l'ordre.
PASQUINOT.
Ah?… Ce bon Bergamin!… Il ne veut pas démordre
De son idée!… Il croit qu'arroser sans repos
Vaut mieux qu'arroser peu, mais bien, mais à propos!
Enfin!…
A Blaise.
Vous sortirez les plantes de la serre.
Blaise aligne au fond des plantes qu'il va chercher dans la serre. Pasquinot lit. Bergamin paraît au fond.
BERGAMIN, arrosant les arbustes avec un énorme arrosoir.
Ouf!… On leur donne d'eau juste le nécessaire!
Ce qui leur fait du bien, c'est ce superflu-là!
A un arbre.
Hein, mon vieux, tu mourais de soif?… Tiens, en voilà,
De l'eau… tiens, en voilà! Moi, j'aime ça, les arbres.
Posant son arrosoir, et regardant autour de lui avec satisfaction.
Oui, mon parc a gagné… Très jolis, ces faux marbres
Très, très…
Apercevant Pasquinot.
Bonjour.
Pas de réponse.
Bonjour!!
Pas de réponse.
Bonjour!!!
Pasquinot lève la tête.
Eh bien, j'attends?
PASQUINOT.
Oh! mon ami, mais nous nous voyons tout le temps!
BERGAMIN.
Ah?—bien!…
Voyant les plantes que range Blaise.
Veux-tu rentrer ces plantes!
Blaise, ahuri, les rentre précipitamment. Pasquinot lève les yeux au ciel, hausse les épaules, et lit. Bergamin va et vient, l'air désœuvré, finit par s'asseoir à côté de Pasquinot. Silence. Puis, tout à coup, avec mélancolie:
A cette heure,
Chaque jour je sortais, furtif, de ma demeure…
PASQUINOT, rêveur, baissant sa gazette.
Je filais de chez moi, subreptice et léger…
C'était très amusant!
BERGAMIN.
Le secret!
PASQUINOT.
Le danger!
BERGAMIN.
Il fallait dépister Percinet ou Sylvette
Chaque fois qu'on venait tailler une bavette!
PASQUINOT.
On risquait, chaque fois qu'on grimpait sur le mur,
La casse d'une côte, ou le bris d'un fémur.
BERGAMIN.
Nos conversations monoquotidiennes
Ne se pouvaient qu'au prix de ruses indiennes!
PASQUINOT.
Il fallait se glisser sous les buissons épais…
C'était très amusant!
BERGAMIN.
Quelquefois, je rampais…
Et, le soir, aux genoux, ma culotte était verte!
PASQUINOT.
L'un de l'autre il fallait, sans fin, jurer la perte…
BERGAMIN.
Et dire un mal affreux…
PASQUINOT.
C'était très amusant!
Bâillant.
Bergamin?
BERGAMIN, de même.
Pasquinot?
PASQUINOT.
Ça nous manque, à présent.
BERGAMIN.
Non, voyons!…
Après réflexion.
Si, pourtant. Oh! c'est très drôle!—Est-ce que
Ce serait la revanche, ici, du Romanesque?…
Silence. Il regarde Pasquinot qui lit.
Son gilet est toujours veuf de quelque bouton!
C'est crispant!…
Il se lève, s'éloigne, va et vient.
PASQUINOT, le regardant, par-dessus sa gazette, à part.
Il a l'air d'un vaste hanneton
Qui virevolte, avec ses basques pour élytres.
Il feint de lire quand Bergamin repasse devant lui.
BERGAMIN, le regardant, à part.
Il louche, quand il lit, ainsi que font les pitres
Après leur papillon.
Il remonte en sifflotant.
PASQUINOT, à part, nerveux.
Il siffle!… c'est un tic!
Haut.
Ne sifflote donc pas toujours, comme un aspic.
BERGAMIN, souriant.
Nous distinguons le brin d'éteule aux yeux des autres
Et nous ne sentons pas la solive en les nôtres!
Vous avez bien vos tics…
PASQUINOT.
Moi?
BERGAMIN.
Vous vous dandinez,
Vous reniflez sans fin, Roi des Enchifrenés,
Le nez toujours noirci d'un vain sternutatoire,
Vous contez six-vingts fois par jour la même histoire.
PASQUINOT, qui, assis, jambes croisées, balance son pied.
Mais…
BERGAMIN.
Vous ne pouvez pas un instant vous asseoir
Sans balancer le pied comme un gros encensoir;
A table, vous roulez votre mie en boulettes…
Maniaque, mon cher, ah! non, ce que vous l'êtes!
PASQUINOT.
Oui, comme maintenant on s'ennuie à moisir,
De m'inventorier vous avez le loisir;
Vous dénombrez mes tics, vous en dressez la liste,
Mais la vie en commun, cette grande oculiste,
Me désaveugle aussi! Je vous vois ladre, faux,
Égoïste, et chacun de vos menus défauts
Grossit,—comme la mouche amusante et gentille
Devient un monstre affreux, Monsieur, sous la lentille.
BERGAMIN.
Ce dont je me doutais, maintenant j'en suis sûr!
PASQUINOT.
Quoi?
BERGAMIN.
Le mur te flattait.
PASQUINOT.
Tu perds beaucoup sans mur.
BERGAMIN.
De te voir tous les jours tu calmas mon envie!
PASQUINOT, éclatant.
Depuis un mois, Monsieur, ce n'est plus une vie!
BERGAMIN, très digne.
C'est bien, Monsieur, c'est bien. Ce que nous avons fait,
Ce n'était pas pour nous, n'est-ce pas?
PASQUINOT.
En effet!
BERGAMIN.
C'était pour nos enfants!…
PASQUINOT, convaincu.
Pour nos enfants, oui, certe!…
Souffrons donc en silence, et supportons la perte
De notre liberté, sans soucis apparents.
BERGAMIN.
Car, se sacrifier, c'est le sort des parents!
Sylvette et Percinet paraissent à gauche, au fond, entre les arbres, et traversent lentement la scène, enlacés, avec des gestes d'exaltés.
PASQUINOT.
Chut! voici les Amants!
BERGAMIN, les regardant.
Voyez-moi cette pose!…
Semblent-ils pas marcher dans une apothéose?
PASQUINOT.
Depuis que l'aventure exauça tous leurs vœux,
Ils sentent des rayons mêlés à leurs cheveux!
BERGAMIN.
C'est l'heure où, copiant les attitudes lentes
Des Pèlerins d'Amour dans les Fêtes Galantes,
Ils viennent chaque jour, avec componction,
Sur le lieu du combat faire une station!
Sylvette et Percinet, qui ont disparu à droite, y reparaissent, à un plan plus rapproché, et descendent en scène.
Voici nos pèlerins.
PASQUINOT.
S'ils brodent sur leur thème
Coutumier, cela vaut d'être écouté!…
(Bergamin et Pasquinot se retirent derrière un massif.)