SCÈNE II

SYLVETTE, PERCINET; BERGAMIN et PASQUINOT, cachés.

PERCINET.

Je t'aime!…

SYLVETTE.

Je vous aime…

Ils s'arrêtent.

A l'endroit illustre nous voici!

PERCINET.

Oui, c'est ici qu'eut lieu la chose. C'est ici

Que tomba lourdement la brute transpercée!

SYLVETTE.

Là, je fus Andromède!

PERCINET.

Et là, je fus Persée!

SYLVETTE.

Combien donc étaient-ils contre toi?

PERCINET.

Dix!

SYLVETTE.

Oh!… vingt!…

Vingt au moins, sans compter ce grand dernier qui vint,

Et dont tu corrigeas l'humeur récalcitrante.

PERCINET.

Oui, vous avez raison, ils étaient au moins trente.

SYLVETTE.

Ah! redis-moi comment, dague au poing, flamme aux yeux.

Tu les frappas dans l'ombre, ô mon Victorieux!

PERCINET.

Je ne sais si ce fut en sixte, ou bien en quarte…

Mais ils tombaient, pareils aux capucins de carte!

SYLVETTE.

Ami, si vos cheveux avaient été moins blonds,

J'aurais cru voir le Cid!

PERCINET.

Oui, nous nous ressemblons.

SYLVETTE.

Il manque à nos amours d'être mis en poème.

PERCINET.

Sylvette, ils le seront!

SYLVETTE.

Je vous aime.

PERCINET.

Je t'aime!

SYLVETTE.

C'est du rêve vécu!… Je m'étais tant juré

D'épouser le héros follement rencontré,

Et pas le bon petit fiancé des familles!…

PERCINET.

Ah?

SYLVETTE.

Non, non, pas celui qu'on offre aux jeunes filles,

Le doux Monsieur que cherche à marier sa sœur,

Ou quelque digne abbé, son vague confesseur.

PERCINET.

Tu n'aurais surtout pas épousé, que j'espère,

L'inévitable fils d'un ami de ton père!

SYLVETTE, riant.

Ah! non!… Remarques-tu que mon père et le tien

Sont depuis quelques jours d'une humeur?…

PERCINET.

Oui, de chien.

BERGAMIN, derrière le massif.

Hum!

PERCINET.

Et je sais pourquoi leur bonne humeur s'altère…

BERGAMIN, derrière le massif.

Ah?

PERCINET.

Mais oui! notre envol vexe leur terre-à-terre.

Je respecte beaucoup mon père,—et ton auteur;

Mais ce sont bons bourgeois pas très à la hauteur.

Notre éclat les relègue un peu dans les ténèbres.

PASQUINOT, derrière le massif.

Hein?

SYLVETTE, de même.

Les voilà passés pères d'amants célèbres!

PERCINET, riant.

Mon panache excessif leur devient importun.

SYLVETTE.

Ton père a devant toi la gêne obscure d'un…

Je ne sais si je peux dire?

PERCINET.

Tu peux, espiègle.

SYLVETTE.

D'un canard ayant fait la couvaison d'un aigle!

BERGAMIN, derrière le massif.

Ho! ho!

SYLVETTE, riant plus fort.

Pauvres parents, notre amour clandestin,

Comme il se joua d'eux!…

PASQUINOT, derrière le massif.

Hé! hé!

PERCINET.

Oui, le Destin

Joint toujours les Amants par d'imprévus méandres,

Et le hasard se fait le Scapin des Léandres!

BERGAMIN, derrière le massif.

Ha! ha!

SYLVETTE.

Et donc, ce soir, le contrat, nous allons

Le signer!

PERCINET, remontant.

Et je vais mander les violons!

SYLVETTE.

Allez vite!

PERCINET.

Je cours!

SYLVETTE, le rappelant.

Tenez, je suis gentille,

Et je vais vous mener, Monsieur, jusqu'à la grille

Ils remontent enlacés, Sylvette minaudant.

Nous égalons, je crois, les plus fameux Amants.

PERCINET.

Oui, nous serons parmi ces Immortels Charmants:

Roméo, Juliette,—Aude et Roland…

SYLVETTE.

Aminte

Et son pâtre!

PERCINET.

Pyrame et Thisbé!

SYLVETTE.

Mainte et mainte

Encore…

Ils sont sortis. On entend leurs voix s'éloigner parmi les arbres.

La voix de PERCINET.

Francesca, tu sais, de Rimini,

Et Paolo…

La voix de SYLVETTE.

Pétrarque et Laure…

BERGAMIN, sortant du massif.

As-tu fini?