SCÈNE PREMIÈRE

SYLVETTE, PERCINET.

SYLVETTE.

Ah! Monsieur Percinet, mais comme c'est donc beau!

PERCINET.

N'est-ce pas?… Écoutez répondre Roméo:

Il lit.

«C'est l'alouette, Amour, je te dis que c'est elle!

«Vois, le bord des vapeurs légères se dentelle,

«Et là-bas, au sommet rose du mont lointain,

«Sur le bout de son pied se dresse le matin!

«Il faut fuir…»

SYLVETTE, vivement, prêtant l'oreille.

Chut!

PERCINET écoute un instant, puis:

Personne! Ainsi, Mademoiselle,

Ne prenez pas ces airs effarouchés d'oiselle

Qui de la branche, au moindre bruit, va s'envoler…

Écoutez les Amants Immortels se parler:

Elle: «Amour, amour cher, non, ce n'est pas l'aurore,

«Mais c'est, pour éclairer ta fuite, un météore!»

Lui: «Puisqu'elle le veut, eh bien, soit! ce n'est point

«L'alouette qui chante et l'aurore qui point:

«Ce reflet, c'est le tien, Cynthia, dans la nue!

«Vienne la Mort, la Mort sera la bienvenue!»

SYLVETTE.

Oh! non, je ne veux pas qu'il parle de cela,

Ou bien je vais pleurer…

PERCINET.

Alors, restons-en là!

Et, jusques à demain refermant notre livre,

Laissons, puisqu'il vous plaît, le doux Roméo vivre.

Il ferme le livre et regarde tout autour de lui.

Quel adorable endroit, fait exprès, semble-t-il,

Pour s'y venir bercer aux beaux vers du grand Will!

SYLVETTE.

Oui, ces vers sont très beaux, et le divin murmure

Les accompagne bien, c'est vrai, de la ramure,

Et le décor leur sied, de ces ombrages verts;

Oui, Monsieur Percinet, ils sont très beaux, ces vers!

Mais ce qui fait pour moi leur beauté plus touchante,

C'est que vous les lisez de votre voix qui chante.

PERCINET.

La vilaine flatteuse!

SYLVETTE, soupirant.

Ah! pauvres amoureux!

Que leur sort est cruel, qu'on fut méchant pour eux!

Avec un soupir.

Ah! je pense…

PERCINET.

A quoi donc?

SYLVETTE, vivement.

A rien!…

PERCINET.

A quelque chose

Qui vous a fait soudain devenir toute rose!

SYLVETTE, de même.

A rien!…

PERCINET, la menaçant du doigt.

Oh! la menteuse… aux yeux trop transparents!

Je le vois, à quoi vous pensez!…

Baissant la voix.

A nos parents!

SYLVETTE.

Peut-être…

PERCINET.

A votre père, au mien, à cette haine

Qui les divise!

SYLVETTE.

Eh! oui, c'est là ce qui me peine

Ce qui me fait pleurer en cachette, souvent.

Lorsque, le mois dernier, je revins du couvent,

Mon père, me montrant le parc de votre père,

Me dit: «Ma chère enfant, tu vois là le repaire

De mon vieil ennemi mortel, de Bergamin.

De ce gueux, de son fils, détourne ton chemin;

Promets-moi bien, sinon, vois-tu, je te renie,

D'être, pour ces gens-là, toujours, une ennemie,

Car, de tous temps, les leurs ont exécré les tiens!»

J'ai promis… Vous voyez, Monsieur, comme je tiens.

PERCINET.

Et n'ai-je pas promis à mon père, de même,

De vous haïr toujours, Sylvette?—et je vous aime!

SYLVETTE.

Sainte Vierge!

PERCINET.

Et je t'aime, enfant!

SYLVETTE.

C'est un péché!

PERCINET.

Un gros… que voulez-vous? Plus on est empêché

D'aimer quelqu'un, et plus il vous en prend l'envie.

Sylvette, embrassez-moi!

SYLVETTE.

Mais jamais de la vie!

Elle saute du banc et s'éloigne.

PERCINET.

Vous m'aimez cependant!

SYLVETTE.

Que dit-il?

PERCINET.

Chère enfant,

Je dis ce dont encor votre cœur se défend,

Mais ce dont plus longtemps douter serait un leurre!

Je dis… ce que vous-même avez dit tout à l'heure,

Oui, vous-même, Sylvette, en comparant ainsi

Les Amants de Vérone aux deux enfants d'ici.

SYLVETTE.

Je n'ai pas comparé!…

PERCINET.

Si!… Mon père et ton père

A ceux de Juliette et de Roméo, chère!

C'est pourquoi Juliette et Roméo c'est nous,

Et c'est pourquoi nous nous aimons comme des fous!

Et je brave à la fois, malgré leur haine aiguë,

Pasquinot-Capulet, Bergamin-Montaiguë!

SYLVETTE, se rapprochant un peu du mur.

Alors, nous nous aimons? Mais, Monsieur Percinet,

Comment ça s'est-il fait si vite?…

PERCINET.

L'amour naît,

On ne sait pas comment, pourquoi, quand il doit naître.

Je vous voyais souvent passer de ma fenêtre…

SYLVETTE.

Moi de même…

PERCINET.

Et nos yeux causaient en tapinois.

SYLVETTE.

Un jour, là, près du mur, je ramassais des noix,

Par hasard…

PERCINET.

Par hasard, là, je lisais Shakespeare;

Et—pour unir deux cœurs vois comme tout conspire…

SYLVETTE.

Le vent fit envoler, psst!… chez vous, mon ruban!

PERCINET.

Pour le rendre, aussitôt, je grimpai sur le banc…

SYLVETTE, grimpant.

Je grimpai sur le banc…

PERCINET.

Et depuis lors, petite,

Chaque jour je t'attends, et chaque jour plus vite

Bat mon cœur lorsqu'enfin monte, signal béni!

Là, derrière le mur, ton doux rire de nid,

Qui ne s'achève pas sans que ta tête émerge

Du fouillis frémissant de folle vigne vierge!

SYLVETTE.

Puisque nous nous aimons, il faut nous fiancer.

PERCINET.

C'est à quoi justement je venais de penser.

SYLVETTE, solennellement.

Dernier des Bergamin, c'est à toi que se lie

La dernière des Pasquinot!

PERCINET.

Noble folie!

SYLVETTE.

On parlera de nous dans les âges futurs!

PERCINET.

Oh! trop tendres enfants de deux pères trop durs!

SYLVETTE.

Mais, qui sait, mon ami, peut-être l'heure tinte

Où Dieu veut que, par nous, leur haine soit éteinte?

PERCINET.

J'en doute.

SYLVETTE.

Moi, j'ai foi dans les événements,

Et j'entrevois déjà cinq ou six dénoûments

Très possibles.

PERCINET.

Vraiment, et lesquels?

SYLVETTE.

Mais suppose

—Dans plus d'un vieux roman j'ai lu pareille chose—

Que le Prince Régnant vienne à passer un jour…

Je cours le supplier, lui conte notre amour,

Que nos pères entre eux ont une vieille haine…

—Un roi maria bien don Rodrigue et Chimène—

Le Prince fait venir mon père et Bergamin,

Et les réconcilie…

PERCINET.

Et me donne ta main!

SYLVETTE.

Ou bien, cela s'arrange ainsi que dans Peau d'Ane.

Tu dépéris, un sot médecin te condamne…

PERCINET.

Mon père me demande, affolé: «Que veux-tu?»

SYLVETTE.

Tu dis: «Je veux Sylvette!»

PERCINET.

Et son orgueil têtu

Est contraint de fléchir!

SYLVETTE.

Ou bien, autre aventure:

Un vieux duc, ayant vu de moi quelque peinture,

M'aime, envoie un superbe écuyer, en son nom,

M'offrir d'être duchesse…

PERCINET.

Alors, tu réponds: «Non!»

SYLVETTE.

Il se fâche: un beau soir, dans quelque sombre allée

Du parc, où pour rêver à toi je suis allée,

On m'enlève!… Je crie!…

PERCINET.

Et je ne tarde point

A surgir près de toi; je mets la dague au poing,

Me bats comme un lion, pourfends…

SYLVETTE.

Trois ou quatre hommes.

Mon père accourt, te prend dans ses bras; tu te nommes;

Alors, il s'attendrit, me donne à mon sauveur,

Et ton père consent, tout fier de ta valeur!

PERCINET.

Et nous vivons longtemps et très heureux ensemble!

SYLVETTE.

Et tout cela n'a rien d'impossible, il me semble?

PERCINET, entendant du bruit.

On vient!

SYLVETTE, perdant la tête.

Embrassons-nous!

PERCINET, l'embrassant.

Et ce soir même, ici,

A l'heure du Salut, tu viendras, dis?

SYLVETTE.

Non.

PERCINET.

Si!

SYLVETTE, disparaissant derrière le mur.

Ton père!

Percinet saute vivement à bas du mur.