SCÈNE II
SYLVETTE, descendue du mur et, par conséquent, invisible à Bergamin, PERCINET, BERGAMIN.
BERGAMIN.
Ah! je vous prends à rêvasser encore,
Seul, en ce coin de parc?
PERCINET.
Mon père, je l'adore,
Ce coin de parc!… J'adore être assis sur ce banc
Que la vigne du mur abrite en retombant!…
Voyez-vous comme elle est gracieuse, la vigne?
Remarquez ces festons d'une arabesque insigne.
On est si bien ici pour respirer l'air pur!
BERGAMIN.
Si bien devant ce mur?
PERCINET.
Je l'adore, ce mur!
BERGAMIN.
Je ne vois pas ce que ce mur a d'adorable.
SYLVETTE, à part.
Il ne peut pas le voir!
PERCINET.
Mais il est admirable,
Ce vieux mur, crêté d'herbe; enguirlandé, couvert
Ici de vigne rouge, ici de lierre vert,
Là de glycine mauve aux longues grappes floches,
Et là de chèvrefeuille, et là d'aristoloches!
Ce vieux mur centenaire et croulant, dont les trous
Laissent pendre au soleil d'étranges cheveux roux,
Qui de petites fleurs charmantes se constelle,
Ce mur sur qui la mousse est d'une épaisseur telle
Qu'il fait à l'humble banc scellé dans sa paroi
Un dossier de velours comme au trône d'un roi!
BERGAMIN.
Ta! ta! ta! Voudrais-tu, blanc-bec, me faire accroire
Que tu viens ici pour les beaux yeux du mur?
PERCINET.
Voire,
Pour les beaux yeux du mur!…
Tourné vers le mur.
qui sont de bien beaux yeux
Frais sourires d'azur, doux étonnements bleus,
Fleurs profondes, clairs yeux, vous êtes nos délices,
Et si jamais des pleurs emperlent vos calices,
D'un seul baiser nous les volatiliserons!…
BERGAMIN.
Mais le mur n'a pas d'yeux!
PERCINET.
Il a les liserons.
Et, gracieux, il en présente un, prestement cueilli, à Bergamin.
SYLVETTE.
Est-il spirituel, doux Jésus!
BERGAMIN.
Est-il bête!
Mais je connais ce qui te fait perdre la tête.
Mouvement d'effroi de Percinet et de Sylvette.
Tu viens lire en cachette!
Il prend le livre qui sort de la poche de Percinet, et regarde le dos.
Et du théâtre!…
Il l'ouvre et le laisse tomber avec horreur.
En vers!
Des vers!… Voilà pourquoi, la cervelle à l'envers,
Vous rêvez, vous errez, évitant les approches,
Pourquoi vous me venez parler d'aristoloches,
Et pourquoi vous voyez des yeux bleus à ce mur!
Un mur n'a pas besoin d'être joli,—mais sûr!
Je vais faire enlever toutes ces choses vertes
Qui pourraient nous cacher quelques brèches ouvertes,
Et, pour mieux nous garder d'un voisin insolent,
Remaçonner ce pan, bâtir un beau mur blanc,
Bien blanc, bien net, bien propre; au lieu… d'aristoloches,
Le garnir, dans le plâtre ayant fait des encoches,
De tessons de bouteille au tranchant acéré
Qu'on verra s'en aller en bataillon serré…
PERCINET.
Oh! grâce!
BERGAMIN.
Pas de grâce!… Ainsi je le décrète!
Tout le long, tout le long, tout le long de la crête!
SYLVETTE et PERCINET, consternés.
Oh!
BERGAMIN, s'asseyant sur le banc.
Çà, causons!
Il se relève et s'éloigne du mur avec un air soupçonneux.
Mais, hum!… les murs, s'ils n'ont pas d'yeux,
Ont des oreilles!
Il fait le mouvement de monter sur le banc. Effroi de Percinet. Au bruit, Sylvette se fait toute petite derrière le mur, mais Bergamin renonce, après une grimace que lui arrache quelque vieille douleur, et fait signe à son fils de monter à sa place, et de regarder.
Vois si quelque curieux…
PERCINET, grimpant lestement sur le banc et se penchant au-dessus du mur bas à Sylvette, qui aussitôt s'est redressée.
A ce soir!
SYLVETTE, lui donnant sa main qu'il baise—tout bas.
Je viendrai devant que l'heure sonne.
PERCINET, de même.
J'y serai!
SYLVETTE, de même.
Je t'adore!
BERGAMIN, à Percinet.
Eh bien?
PERCINET, sautant à terre et à voix haute.
Eh bien,—personne!
BERGAMIN, rassuré, se rassied.
Alors, causons… Mon fils, je veux vous marier.
SYLVETTE.
Ah!
BERGAMIN.
Qu'est-ce?
PERCINET.
Rien.
BERGAMIN.
On vient de faiblement crier.
PERCINET, regardant en l'air.
Quelque oiselet blessé…
SYLVETTE.
Hélas!…
PERCINET.
dans la ramure!…
BERGAMIN.
Or donc, mon fils, après réflexion très mûre,
J'ai fait pour vous un choix.
PERCINET, remonte en sifflant.
Tu! tu!
BERGAMIN, après un instant de suffocation, le suivant.
Je suis têtu,
Et je vous forcerai, Monsieur…
PERCINET, redescendant.
Tu! tu! tu! tu!
BERGAMIN.
Voulez-vous bien finir de siffler, mauvais merle!…
Une femme encor jeune, et très riche,—une perle!
PERCINET.
Et si je n'en veux pas de votre perle!
BERGAMIN.
Attends!
Je m'en vais te montrer, polisson!…
PERCINET, rabaissant la canne levée de son père.
Le Printemps
A rempli les buissons, mon père, de bruits d'ailes,
Et les sources des bois voient s'abattre auprès d'elles
Des couples de petits oiseaux se caressant…
BERGAMIN.
Impudique!
PERCINET, même jeu.
Tout rit et fête Avril récent;
Les papillons…
BERGAMIN.
Pendard!
PERCINET, même jeu.
à travers champs essaiment,
Pour aller épouser toutes les fleurs qu'ils aiment!…
L'Amour…
BERGAMIN.
Bandit!
PERCINET.
met tous les cœurs en floraison…
Et vous me voulez voir marié de raison!
BERGAMIN.
Oui, certes, garnement!
PERCINET, d'une voix vibrante.
Eh bien, non, non, mon père!
Je jure… sur ce mur—qui m'entend, je l'espère!—
Que je me marierai si romanesquement,
Que l'on n'aura jamais vu dans aucun roman
Quelque chose de plus follement romanesque!
Il se sauve en courant.
BERGAMIN, courant après lui.
Oh! je t'attraperai!