IX.

Ici vient se placer la période de la domination musulmane. Les renégats de Stanicha reviennent après la bataille racontée dans la piesma que nous venons de citer, et s'emparent du Monténégro. Un chef militaire, le spahi, et un chef spirituel, le vladika, gouvernaient les Tsernogorstes sous la suzeraineté de la Porte, et après avoir reçu l'investiture du sultan, auquel ils payaient chaque année un tribut destiné à solder la dépense que faisait la sultane en pantoufles.

Cet état de choses dura jusqu'au commencement du XVIIIe siècle. L'année 1700 vit commencer la grandeur de la famille des Petrovitj d'où est sorti le souverain actuel du Monténégro. Sacré métropolitain en Hongrie, la nuit même dé son retour, il persuada à ses compatriotes de massacrer les musulmans de la montagne qui ne voudraient pas se laisser baptiser. Cette Saint-Barthélémy eut lieu. Voici la piesma qui la raconte.

«Les rayas du Zenta ont, à force de présents, obtenu du pacha de la sanglante Skadar la permission de bâtir une église.

La petite église terminée, le pope Tove se présente aux anciens des tribus réunis en sobar, et leur dit:

«Votre église est bâtie, mais ce n'est qu'une profane caverne; tant que l'on ne l'aura point bénie; obtenons-donc par de l'argent un sauf-conduit du pacha pour que l'évêque de Tsernogore vienne la consacrer.»

«Le pacha délivre le sauf-conduit pour le noir caloyer, et les députés du Zenta vont en hâte le porter au vladika de Tsetinié Danilo-Petrovictj.

«En lisant cet écrit, il secoue la tête et dit:

«II n'y a point de promesse sacrée parmi ces Turcs, mais pour l'amour de notre sainte foi, j'irai, dussé-je ne pas revenir.»

«Il fait seller son meilleur cheval, et part.

«Les perfides musulmans le laissèrent bénir l'église, puis ils le saisirent, et le menèrent, les mains liées derrière le dos, à Podgositsa.

«A cette nouvelle, tout le Zenta, plaine et montagne, se leva et vint dans la maudite Skakhar implorer Omer-Pacha, qui fixa la rançon de l'évêque à 3 000 ducats d'or. Pour compléter cette somme, de concert avec les tribus du Zenta, les Tsernogorstes durent vendre tous les vases sacrés de Tsetinié.

«Le vladika est élargi.

«En voyant revenir leur éclatant soleil, les montagnes ne purent retenir un cri éclatant de joie; mais Danilo, qu'affligeaient depuis longtemps les conquêtes spirituelles des Turcs, cantonnés dans le Tsernogore, et qui prévoyait l'apostasie de son peuple, demande en ce moment, aux tribus assemblées, de convenir entre elles du jour où les Turcs seront tous dans le pays attaqués et massacrés.

«A cette proposition, la plupart des glavars se taisent; les cinq frères Martinovitj s'offrent seuls pour exécuter le complot. La nuit de Noël est choisie pour être la nuit du massacre, qui aura lieu en souvenir des victimes de Korsovo.

«L'époque fixée pour la sainte veille arrive, les frères Machinovitj allument leurs cierges sacrés, ils prient avec ferveur le Dieu nouveau-né, boivent chacun une coupe de vin à la gloire du Christ, et, saisissant leurs massues bénies, ils s'élancent à travers les ténèbres.

«Partout où il y a des Turcs, les cinq exécuteurs surgissent.

«Tous ceux qui refusent le baptême sont massacrés sans pitié, ceux qui embrassent la croix sont présentés comme frères au vladika.

«Le peuple, réuni à Tsetinié, salua l'aurore de Noël par des chants d'allégresse. Pour la première fois, depuis le jour de Korsovo, il pouvait s'écrier: «Le Tsernogore est libre.»

Aujourd'hui encore, les descendants des cinq Martinovitj chantent avec orgueil cette piesma dans leurs banquets de fête.