VIII.
Le Monténégro a dans les piesmas une littérature avec laquelle on pourrait facilement reconstruire toute son histoire. Un grand nombre de ces chansons populaires célèbrent les hauts faits de cet Ivo, dit le Noir (Tsernoï), dont nous avons parlé, et qui a donné son nom au pays (Tsernogore).
C'est en dépouillant ces piesmas qu'on est parvenu à retracer les annales du Monténégro. C'est vers 1500 seulement que le pays est habité par une population permanente. Auparavant le Monténégro n'était, comme nous l'avons dit, qu'un immense lieu de refuge, d'abord pour l'haïdouck, c'est-à-dire pour le bandit, ensuite pour l'ouskok; c'est le nom du proscrit, de l'exilé, qui fixe enfin sa résidence quelque part. Au XIVe siècle les ouskoks se trouvèrent assez nombreux pour passer à l'état de peuple et pour fonder une nationalité. Rome n'eut pas d'autre origine.
Ivo le Noir, après avoir battu Mahomet II et rendu les services les plus grands à la république de Venise, finit enfin par éprouver de graves revers. Forcé de fuir devant ses ennemis, il transporta les reliques et les religieux du couvent et de la citadelle de Jabliak, et choisit la position presque imprenable de Tsetinié pour y construire l'église et la forteresse, qui sert encore de résidence au chef du pays. Là il brava longtemps encore la puissance des Turcs et leur fit essuyer de sanglants désastres.
Le souvenir d'Ivo le noir est encore vivant au Monténégro; une foule de sources, de fontaines, de monuments ruinés, de rocs isolés portent le nom du héros tsernogorste. Il maria son fils à la fille du doge de Venise, s'il faut en croire la piesma suivante.
Ivo écrit une longue lettre au doge de la grande Venise:
«Écoute-moi, doge, comme on dit que tu as chez toi la plus belle des roses, de même il y a chez moi le plus beau des œillets. Doge, unissons la rose avec l'œillet.»
Le doge vénitien répond d'un ton flatteur; Ivo se rend à la cour, emportant trois charges d'or pour courtiser au nom de son fils la belle Latine.
Quand il eut prodigué son or, les Latins convinrent avec lui que les noces auraient lieu aux prochaines vendanges.
Ivo, qui était sage, proféra en partant des paroles insensées: «Ami et doge, lui dit-il, tu me reverras bientôt avec six cents convives d'élite, et s'il y en a un seul parmi eux qui soit plus beau que mon fils Stanicha, ne me donne ni dot ni fiancée.» Le doge, réjoui, lui serre la main et lui présente la pomme d'or[[1]]. Ivo retourne dans ses États.
Il approchait de son château de Jabliak quand, du haut de la tour aux élégants balcons, dont le soleil couchant faisait étinceler les vitres, sa fidèle compagne l'aperçoit.
Aussitôt elle s'élance à sa rencontre, couvre de baisers le bas de son manteau, presse sur son cœur ses armes terribles, les porte de ses propres mains dans la tour et fait présenter au héros un fauteuil d'argent.
L'hiver se passa joyeusement, mais le printemps fit éclater, sur Stanicha la petite vérole, qui lui laboura le visage en tous les sens.
Quand aux approches de l'automne le vieillard eut rassemblé ses six cents convives, il fut, hélas! facile de trouver parmi eux un jeune homme plus beau que son fils. Alors son front se couvre de rides, ses noires moustaches qui atteignaient ses épaules s'affaissent.
Sa compagne, instruite du sujet de sa douleur, lui reproche l'orgueil qui l'a poussé de s'allier aux superbes Latins. Ivo, blessé de ces reproches, s'emporte comme un feu vivant. Il ne veut plus entendre parler de fiançailles et congédie les convives.
Plusieurs années s'écoulèrent; tout à coup arrive un navire avec un message du doge. La lettre tomba sur les genoux d'Ivo, elle disait:
«Lorsque tu enclos de haies une prairie, tu la fauches, ou tu l'abandonnes à un autre, afin que les neiges d'hiver n'en gâtent pas l'herbe fleurie. Quand on demande en mariage une belle et qu'on l'obtient, il faut venir la chercher, ou lui écrire qu'elle est libre de prendre un autre engagement.»
Jaloux de tenir sa parole, Ivo se décide enfin à aller à Venise; il réunit tous ses frères d'armes, et toute la jeunesse. Il veille à ce que les jeunes hommes viennent chacun avec le costume particulier de sa tribu, et que tous soient parés le plus somptueusement possible. Il veut, dit-il, que les Latins tombent en extase quand ils verront la magnificence des Serbes. «Ils possèdent bien des choses, ces nobles Latins! ils savent travailler avec art les métaux, tisser des étoffes précieuses; mais ce qu'il y a de plus digne d'envie leur manque, ils n'ont point le front haut, le regard souverain des Tsernogorstes.»
Voyant les six cents convives rassemblés, Ivo leur raconte l'imprudente promesse qu'il avait faite au doge, et la punition céleste qui l'avait frappé dans la personne de son fils, et il ajouta:
«Voulez-vous, frères, que pendant le voyage nous mettions quelqu'un de vous à la place de Stanicha, et que nous lui laissions en retour la moitié des présents qui lui seront offerts comme au vrai fiancé?»
Tous les convives applaudirent à cette ruse, et le jeune vaïvode de Dulcigno, Okenovo Djouro, ayant été reconnu le plus beau de l'assemblée, fut prié d'accepter le travestissement. Djouro s'y refusa longtemps, il fallut pour le faire consentir le combler des plus riches dons.
Alors les convives couronnés de fleurs s'embarquèrent; ils furent à leur départ salués par toute l'artillerie de la montagne Noire, et par les deux énormes canons appelés Kernio et Selenko, qui n'ont point leurs pareils dans les sept royaumes francs ni chez les Turcs.
Le seul bruit de ces pièces fait fléchir le genou aux coursiers, et renverse sur la poussière plus d'un héros.
Arrivés à Venise, les Tsernogorstes descendent au palais ducal. La noce dure toute une semaine, au bout de laquelle Ivo s'écrie: «Ami doge, nos montagnes nous rappellent.»
Le doge se levant alors, demande aux conviés où est le fiancé Stanicha? Tous lui montrent Djouro. Le doge donne donc à Djouro le baiser et la pomme de l'hymen. Les deux fils du doge s'approchent ensuite apportant deux fusils rayés de la valeur de 1000 ducats.
Ils s'enquièrent où est Stanicha, tous lui montrent Djouro.
Les deux Vénitiens l'embrassent comme leur beau-frère et lui remettent leurs présents. Après eux viennent les deux belle-sœurs du doge, apportant deux chemises du plus fin lin toutes tissues d'or; elles demandent où est le fiancé.
Tous montrent du doigt Djouro.
Satisfaits de la ruse, Ivo et les Tsernogorstes reprirent ensuite le chemin du pays.
Il paraît qu'arrivé au Tsernogore, Djouro remit à Stanicha la fille du doge; mais il voulut garder les présents. Une autre piesma raconte la fin de cette histoire, nous la citons car rien ne saurait mieux donner une idée des mœurs actuelles de cet étrange pays qui n'a rien encore perdu de sa couleur primitive.
«La fille du doge pousse son mari à en finir avec Djouro.
«Je ne puis, crie-t-elle à Stanicha en pleurant de dépit, je ne puis céder cette merveilleuse tunique d'or tissue de mes mains, sous laquelle je rêvais de caresser mon époux, et qui m'a presque coûté les deux yeux à force d'y travailler nuit et jour pendant trois années.
«Dussent mille tronçons de lances devenir ton cercueil, mon Stanicha, il faut que tu combattes pour la recouvrer, ou si tu ne l'oses pas, je retourne la bride de mon coursier, et je le pousse jusqu'au rivage de la mer.
«Là je cueillerai une feuille d'aloès avec ses épines, je déchirerai mon visage, et tirant du sang de mes joues, avec ce sang j'écrirai une lettre que mon faucon portera rapidement à la grande Venise, d'où mes fidèles Latins s'élanceront pour me venger.
«A ces mots de la fille de Venise, Slanicha ne se possède plus; de son fouet à triple lanière, il frappe son coursier noir, et ayant atteint Djouro, le Tsernogorste le frappe d'un javelot au milieu du front.
«Le beau vaïvode tombe mort au pied de la montagne.
«Glacés d'horreur, tous les svati (compagnons des chefs) s'entre-regardèrent quelque temps; à la fin leur sang commença à bouillonner, et ils se donnèrent des gages, des gages terribles qui n'étaient plus ceux de l'amitié, mais ceux de la fureur et de la mort.
«Tout le jour, les chefs de tribus combattirent les uns contre les autres, jusqu'à ce que leurs munitions fussent épuisées, et que la nuit fût venue joindre ses ténèbres aux horreurs du champ de bataille.
«Les rares survivants marchent jusqu'au genou dans les flots du sang des morts.
«Voyez avec quelle peine un vieillard s'avance. Ce guerrier méconnaissable, c'est Ivo le Noir; dans sa douleur sans remède, il invoque le Seigneur.
«Envoie-moi un vent de la montagne, et dissipe cet horrible brouillard, pour que je voie qui des miens a survécu.»
«Dieu touché de cette prière, envoya un coup de vent qui balaya l'air, et Ivo put voir au loin toute la plaine couverte de chevaux et de cavaliers hachés en pièces.
«D'un tas de morts à l'autre, le vieillard cherchait son fils.
«Un des neveux d'Ivo qui gisait expirant, Joane, le voit passer, il rassemble ses forces, se soulève sur le coude, et s'écrie:
«Holà, oncle Ivo, tu passes bien fièrement, sans demander à ton neveu, si elles sont profondes les blessures qu'il a reçues pour toi? Qui te rend à ce point dédaigneux? Sont-ce les présents de la belle Latine?»
«Ivo à ces mots se retourne et, fondant en larmes, demande au Tsernogorste Joane, comment son fils Stanicha a péri.
«II vit, répond Joane, il fuit sur son coursier rapide, et la fille de Venise, répudiée, retourne vierge chez son père.»
Stanicha se fit musulman pour échapper à la vengeance des compatriotes du vaïvode. La dynastie d'Ivo le Noir frappée par cette apostasie s'éteignit avec les premiers successeurs de Stanicha.