MYSTIFICATION DE PASSAGERS.
Deux frégates françaises, destinées pour l'Inde, étaient appareillées de Toulon, en pleine paix, avec un assez grand nombre de passagers du gouvernement.
L'une de ces frégates, la Bramine,[D] était montée par le plus ancien des deux commandans: c'était un vieux marin de l'Empire, bon et brave homme, plus soigneux de bien faire son métier que d'arrondir de belles phrases à l'usage des passagers et des passagères qu'il avait à bord. C'était lui qui commandait, comme il le disait, la paire de frégates qui venait de mettre à la voile pour aller jeter à Chandernagor ou à Pondichéri quelques gens inutiles à la France et fort importuns au ministre.
La seconde frégate, l'Albanaise, avait pour commandant un assez jeune capitaine de vaisseau, aux manières franches et courtoises, au maintien élégant, mais décidé; c'était aussi un très-bon officier, aimant beaucoup le plaisir et la gaîté, mais aimant, avant tout, ses devoirs et son métier.
Rien n'était plus piquant que de voir se promener ensemble, sur le gaillard d'arrière, le commandant de la Bramine et son confrère de l'Albanaise: l'un s'emportait à tout propos, en rudoyant parfois, mais sans aucune aigreur, son collègue, qui tournait toujours toute la mauvaise humeur de son chef en plaisanterie. Souvent, après s'être chamaillés pendant une heure, les deux commandans se quittaient les meilleurs amis du monde et en se serrant cordialement la main. Personne n'estimait plus que le commandant de l'Albanaise son supérieur le commandant de la Bramine, et personne n'aimait plus le commandant de l'Albanaise que le vieux capitaine de la Bramine.
Quand à la mer le temps était trop mauvais pour que le jeune capitaine pût se rendre au bord de son vieil ami, on sentait qu'il manquait quelque chose à celui-ci: «Chien de métier! s'écriait-il; naviguer si près l'un de l'autre, et ne pouvoir pas mettre une embarcation à l'eau pour communiquer! Ce diable-là est peut-être malade; mais il ne m'en dit rien de peur de m'alarmer....» Et aussitôt le vieux commandant appelait l'officier chargé des signaux, pour lui dire: «Monsieur, ordonnez à l'Albanaise de passer a poupe; j'ai un ordre à lui donner.»
Le signal était fait. On voyait alors l'Albanaise manoeuvrer pour ranger l'arrière de la Bramine; et, dès qu'elle était à portée de voix, le vieux commandant lui criait dans son gueulard:[E]
«Oh! de l'Albanaise, oh!...
—Holà! commandant, répondait le capitaine de cette dernière frégate.
—Comment vous portez-vous, mon bon ami?
—A merveille, mon commandant; et vous?
—Très-bien, très-bien; mais j'aurais envie de vous voir: j'ai quelque chose à vous dire.
—Cela suffit, commandant; si dans la nuit la mer devient moins grosse, comme il y a toute apparence, j'aurai l'honneur de me rendre à vos ordres.»
Les deux frégates, qui s'étaient mises en panne pendant ce petit entretien, reprenaient leur route, et le vieux capitaine se sentait plus content: il avait parlé à son ami.
Pour peu que le temps le permît, on pense bien que le jeune capitaine ne manquait pas de se rendre aux ordres de son supérieur; et, quand ils se revoyaient, il arrivait qu'aucun d'eux n'avait plus rien à dire à l'autre. Mais ils se promenaient ensemble, ils discutaient, dînaient, fumaient un peu, et le temps passait plus vite.
Un jour cependant il se fit que le commandant de la Bramine eut quelque chose à confier à son collègue.
Il lui dit, avec toute la naïve brusquerie de son caractère et de son langage:
«Vous savez, mon cher ami, que l'on m'a donné les principaux passagers et les plus belles passagères qu'il a plu au ministre de nous faire transporter dans l'Inde. Eh bien! au nombre de ces passagers, il en est un qui me taquine singulièrement par son ton dédaigneux et ses manières fanfaronnes.
—C'est, j'en suis sûr, cet ambassadeur qu'on envoie traiter avec les Malais et les Malabars. On devine ces gens-là en leur regardant seulement la coiffure.
—Précisément, c'est lui. Voyez comme il vous a sauté aux yeux de suite.... Tenez, il se promène avec un bonnet grec sur l'oreille, et son fusil armé pour tuer quelques méchans goëlans, afin, dit-il, de faire la guerre à quelque chose.... C'est un ambassadeur très-extraordinaire, je vous assure, que l'on envoie là aux Indiens.
—Mais que ne le laissez-vous tout entier dans sa fatuité! On boit, on mange avec ces hommes-là, et on ne leur parle pas.
—Tout cela est bien facile à dire; mais quand un fanfaron de cette espèce vient vous répéter à chaque instant: «Je croyais le métier de marin plus difficile et la mer plus terrible! Mais ce n'est rien que tout cela. Quel dommage que je n'aie pas navigué en temps de guerre! je serais devenu amiral.» Que voulez-vous qu'on lui réponde, ou plutôt qu'on ne lui réponde pas?
—On lui tourne le dos, et tout est dit.
—C'est bien aussi ce que je fais; mais j'enrage, corbleu! en revirant de bord. Tenez, le voyez-vous encore se pavaner au milieu de ces passagères, en leur répétant que notre métier est une vétille, et que nous ne sommes que des charlatans qui singeons le courage au milieu de périls imaginaires.... Oh! que ne vient-il donc un bon coup de vent pour faire descendre ce crâne-là à fond de cale.... Pourquoi ne sommes-nous pas en temps de guerre, comme il dit qu'il le souhaite! Je crois, le diable m'emporte, que j'irais attaquer toute une escadre, rien que pour faire peur à ce fat.»
En ce moment même le plénipotentiaire passager aborda nos deux commandans:
«Eh bien! graves et soucieux confidens d'Eole, que dites-vous de ce temps qui, quoique beau, nous contrarie dans notre route? Aurons-nous un coup de vent bientôt, ou voguerons-nous à pleines voiles vers notre destination, conduits et protégés par une brise légère?
—Quel fat! dit à part, à son collègue, le commandant de la Bramine.
—Quel sot plutôt! lui répond le commandant de l'Albanaise.
—En vérité, reprend le plénipotentiaire, je vous admire du plus profond de mon âme, Messieurs les marins. Il faut que vous ayez une grande vertu pour exercer votre profession.
—A la fin, monsieur l'envoyé du gouvernement, vous nous rendez donc justice. Vous convenez qu'il faut être doué de quelques qualités pour faire un bon marin.
—Mais, commandant, ai-je jamais refusé à ceux qui font le premier métier du monde la justice qui leur est due si légitimement? Personne plus que moi ne rend hommage au mérite dont il faut que l'homme de mer soit doué! et, comme je me suis fait l'honneur de vous le dire à l'instant même, j'admire en vous une vertu que l'on chercherait vainement dans ceux qui exercent une autre profession que la vôtre.
—Et quelle est donc cette vertu que vous admirez tant! Le courage?
—Oh! non: tout le monde en a.
—La franchise de notre caractère et de nos manières?
—Pas davantage; car, malgré les éloges que vous méritez sous ce rapport-là, la franchise n'est pas exclusivement le partage des marins.
—Mais quelle peut être enfin cette vertu que vous trouvez en nous seuls?
—La patience! Ne faut-il pas en effet que vous soyez cuirassés d'une angélique longanimité, pour vous résigner à supporter l'ennui d'une longue traversée, les contrariétés que vous font éprouver des mois entiers de calme ou de mauvais temps? Si encore, dans votre ennuyeuse carrière, quelques incidens inattendus, quelques espérances de gloire, venaient varier la monotonie de votre existence! Mais non, rien, rien que des tempêtes en temps de paix, et Dieu sait ce que c'est qu'une tempête! c'est toujours la même chose: de grands coups de roulis et quelques grosses lames qui viennent tomber à bord!
—Et vous appelez cela rien?
—Sans doute. M'avez-vous vu, par exemple, frémir le moins du monde, pendant la première bourrasque que nous avons essuyée en sortant du Détroit? Voyons, rendez-moi justice; ai-je sourcillé en face du coup de vent qui menaçait de nous démâter? Pendant que vous étiez dans l'anxiété en attendant l'événement, je riais avec nos jolies passagères, presqu'aussi résignées que moi. Et cependant, avant de m'embarquer, on m'avait fait redouter la mer et ses fureurs, le naufrage et ses angoisses. Tenez, mon cher commandant, cela soit dit sans vouloir diminuer votre mérite; votre mer ressemble un peu à ces bâtons flottans du Bonhomme:
De loin c'est quelque chose, et de près ce n'est rien.
—Ouf, dit le commandant à ce dernier trait d'ironie, je voudrais, pour deux des doigts de ma main droite, être en temps de guerre, et tenir ce gaillard-là à bord de ma frégate.
—Il n'est pas besoin de cela, reprend le confrère du commandant en attirant à lui le vieux loup de mer irrité: votre passager n'est qu'un mauvais fanfaron un peu soufflé d'orgueil et d'impudence. Rien n'est plus facile à mystifier que les gens de cette espèce.
—Oh! pour celui-là, il est à mystifier ou à claquer; et si je ne puis pas réussir à l'humilier, je sens là, au bout de mes cinq doigts, que j'aurai recours aux moyens violens, car, je vous l'avoue, mon cher ami, malgré la longanimité qu'il vient d'admirer si insolemment en nous, je n'y tiens en vérité plus.
—Voyons, calmons-nous un peu, mon cher commandant. Si vous voulez bien me laisser agir et vous prêter de bonne grâce au petit projet assez plaisant que je viens de concevoir et qu'il nous est très-facile d'exécuter, je vous promets une complète et risible vengeance.
—Disposez de moi, mon ami; tout ce que vous voudrez me faire faire pour tirer raison de l'impudence de cet impertinent passager, sera exécuté à la lettre par votre commandant. Parlez, vous vous entendez en malice beaucoup mieux que moi, et sous ce rapport-là j'amène pavillon devant vous.
—J'ai besoin de faire repeindre ma frégate. Depuis notre départ nos équipages n'ont pas fait l'exercice à feu.... Permettez-moi, une belle nuit et au premier petit coup de vent que nous éprouverons, de me séparer de vous pour cinq à six jours.... Comprenez-vous mon projet?
—Oui, j'entrevois bien quelque chose.... Votre intention serait.... Oh! je devine bien à peu près.... Mais expliquez-moi comment, par exemple, vous....
—On nous écoule. Votre plénipotentiaire paraît même nous observer avec curiosité; allons dans votre chambre concerter notre affaire. Là je vous déroulerai tout mon plan de campagne, et nous conviendrons de tous les faits.»
Les deux amis descendirent. Ils parlèrent bas assez long-temps, et à la suite de leur entretien, qui dura près d'une heure, on les entendit rire aux éclats. En montant sur le pont pour s'embarquer dans le canot qui devait le ramener à bord de sa frégate, le commandant de l'Albanaise serra joyeusement la main de son confrère, qui paraissait ne pas se tenir d'aise, et qui lui répéta plusieurs fois, de manière à être entendu de tout le monde: «Surtout, mon ami, n'oubliez pas que je vous recommande de naviguer le plus près possible de moi.
—Soyez assuré, mon commandant, qu'il ne faudrait rien moins que de bien mauvais temps ou qu'une forte avarie pour me faire abandonner mon chef de file.»
Mais, après avoir prononcé ces paroles le plus haut qu'ils avaient pu, l'un dit tout bas à l'oreille de l'autre: «Dans huit jours, par les 4 degrés sud et les 15 ouest.... C'est entendu.»
A la mer, en effet, deux navires se séparent et conviennent de se retrouver à tel point du globe, à peu près comme deux amis se donnent rendez-vous, à Paris, dans telle ou telle partie du Palais-Royal ou du jardin des Tuileries.
Les deux frégates amies, quelques quarante-huit heures après la dernière entrevue de leurs commandans, éprouvèrent dans la nuit une forte brise qui les força de naviguer sous leurs huniers au bas ris. Les passagers, un peu secoués dans leurs cabanes, crurent qu'il s'agissait d'une tempête; mais, malgré l'émotion qu'il ressentait, le plénipotentiaire pensa qu'il devait faire bonne contenance aux yeux du commandant devant qui il s'était mis dans la presque obligation de montrer du calme et du courage. Il monta sur le pont. L'obscurité était profonde. On distinguait à peine, de temps à autre, le fanal de poupe de l'Albanaise, balloté par les grosses lames et errant sur les flots plaintifs, comme ces feux qui, pendant les orages nocturnes, se balancent au-dessus des abîmes dont les funèbres échos rejettent aux vents le bruit de la foudre qui gronde au loin.
La nuit se passe: le calme renaît avec le jour, et la mer, encore un peu agitée, laisse voir à l'horizon, comme de hautes montagnes qui s'écroulent, les vagues qu'a soulevées pendant quelques heures l'impétuosité de la brise. L'officier de quart recommande aux premiers matelots qui montent en vigie sur les barres, de regarder au large pour tâcher de découvrir l'Albanaise. Les matelots promènent attentivement leurs regards sur la vaste étendue de mer au centre de laquelle ils sont perchés sur les barres de catacois.... Ils n'aperçoivent rien.... L'Albanaise a disparu dans la nuit, mais par quel motif? Le coup de vent n'a pas été assez fort pour lui occasioner des avaries! Elle n'a fait, au moyen de ses fanaux, aucun signal de détresse! S'il lui était arrivé quelque accident qui eût pu exiger le secours de sa conserve, elle n'aurait pas manqué de tirer un coup de canon, dans le cas où l'obscurité n'aurait pas permis d'apercevoir ses feux.... Qu'est-elle donc devenue?
La disparition de la frégate donna lieu, comme on doit bien le penser, à mille conjectures, à mille objections à bord de la Bramine. On attendit l'arrivée du commandant sur le pont, pour tâcher de lire sur sa physionomie l'effet que produirait la nouvelle de l'absence de sa compagne de route.
«Si notre commandant n'est pas surpris quand on lui annoncera cela, disaient les matelots, c'est une preuve qu'il aura permis à l'Albanaise de lui brûler la politesse.
—Mais s'il se montre étonné du coup de temps, répondaient d'autres matelots, quel signe ce sera-t-il?
—Ce sera signe que l'Albanaise aura été obligée de nous quitter par force majeure.»
Le commandant paraît sur le pont à sept heures du matin.
L'officier de quart, après l'avoir salué respectueusement, lui apprit qu'on ne voyait plus la frégate.
«A-t-on bien regardé partout de dessus les barres? reprend le commandant avec vivacité, et en feignant un air d'inquiétude.
—Partout, commandant: moi-même j'y suis monté pour parcourir avec ma longue-vue tous les points de l'horizon. Je n'ai rien aperçu.
—Diable! diable! c'est contrariant.... Que lui sera-t-il donc arrivé?...» Tout l'équipage prit un air inquiet. Les passagers et les passagères arrivèrent bientôt sur le pont, et en voyant toutes les figures se rembrunir, ils se mirent aussi à prendre un air soucieux. On ne parla plus de l'Albanaise qu'à voix basse et toujours en arrière du commandant. Le vieux marin avait au mieux joué son rôle.
Six à sept jours se passent sans qu'on revoie la fidèle compagne de la Bramine; chaque matin les hommes placés en vigie se crèvent les yeux pour découvrir quelque chose à l'horizon, et chaque matin la Bramine fait de la route, et l'on finit par oublier l'Albanaise, sur laquelle on ne compte presque plus. Le plénipotentiaire, ce passager qui va si mal au vieux commandant, s'avise encore de lancer quelques épigrammes sur la séparation forcée des deux frégates, et sur l'insuffisance des moyens qu'a l'homme de mer à sa disposition pour lutter contre la puissance ou le caprice des élémens. Le commandant enrage toujours; mais il sait se contenir pourtant, car il espère bientôt se venger de la crânerie de son insupportable passager. L'heure de la vengeance, en effet, va sonner.
Un beau jour, vers midi, les officiers, armés de leurs cercles de réflexion ou de leurs sextans, observent la hauteur du soleil qui darde perpendiculairement ses rayons sur les tentes qui abritent les gaillards. On est par 4 degrés de latitude sud. Bientôt on fait le point, et l'on trouve que la longitude est de 15 degrés et quelques minutes ouest.
Le commandant, après s'être entretenu un moment avec l'officier de route chargé des montres marines, se promène sur le pont; il laisse échapper des mouvemens d'impatience.
La vigie du grand mât crie: Navire!
Toutes les têtes se dressent.
Le commandant continue de se promener, mais en riant sous cape, et en faisant demander où se trouve le navire aperçu. La vigie répond: Par le bossoir de tribord!
Tous les regards se portent sur les flots dans la direction indiquée.
Le navire approche: il est gros. La Bramine manoeuvre de manière à aller à sa rencontre. On n'est plus, au bout de quelque temps, qu'à une lieue de lui. Alors on l'observe.
«Ne serait-ce pas l'Albanaise? disent d'abord ceux qui croient avoir les meilleurs yeux.
—Mais l'Albanaise a un grand bord blanc et des mâts de catacois garnis, tandis que celui-ci est peint tout en noir et n'a que des mâts de perroquet à flèche.
—Cependant c'est bien une frégate que ce bâtiment!
—Et n'y a-t-il que l'Albanaise qui soit une frégate?»
Les officiers, qui tiennent leurs longues-vues braquées sur le navire qui s'avance toujours, ne prononcent pas une seule parole. Les passagers sont dans l'anxiété en voyant le commandant examiner avec une certaine préoccupation la manoeuvre du bâtiment dont on n'est plus qu'à deux portées de canon.
Le plénipotentiaire s'avance alors: «Commandant, que dites-vous de la rencontre que nous venons de faire? Ne serait-ce pas par hasard notre infidèle qui nous revient? Plusieurs de nos hommes croient reconnaître l'Albanaise dans ce grand navire si noir et d'une allure si lugubre....»
Le commandant ne répond rien à l'importun questionneur. Il ordonne au chef de timonerie de hisser le pavillon français.
Le grand pavillon monte rapidement au bout de la corne de la Bramine.
Le grand bâtiment noir répond à ce signal en hissant un long pavillon rouge dont la queue va se jouer sur sa poupe.
«Que diable cela signifie-t-il?» s'écrie le commandant en regardant son lieutenant.
Le lieutenant hausse les épaules en faisant une grimace qui signifie: «Ma foi, je n'en sais rien.»
«Branle-bas général de combat!» dit le commandant.
Le premier lieutenant ajoute: «Chacun à son poste: les gens de la batterie à la batterie, les gens de la manoeuvre à la manoeuvre.»
Les officiers et les aspirans de la batterie descendent. Les autres courent à leurs pièces sur les gaillards. Il se fait à bord un remue-ménage qui surprend assez désagréablement les passagers. Quelques minutes après l'ordre donné, le lieutenant annonce au commandant que tout est prêt pour le combat.
«Messieurs les passagers, et vous mesdames, dit le lieutenant en s'adressant au groupe des voyageurs plantés mornes et silencieux sur le gaillard d'arrière, voudriez-vous descendre dans la cale ou dans la sainte-barbe, pour ne pas gêner la manoeuvre ou pour vous rendre utiles, si vous le voulez, au pansement des blessés ou à la distribution des poudres?
—Mais monsieur, dit le plénipotentiaire, je demanderai à monsieur le commandant la faveur de rester encore un peu sur le pont, après avoir conduit ces dames en lieu de sûreté?»
Le commandant ne répond rien: il a bien autre chose à faire que de s'occuper de monsieur son passager!
Celui-ci descend dans le faux-pont avec madame son épouse. En passant dans la batterie, il voit une centaine de gaillards rangés le long d'une file de canons bien démarrés et bien chargés. Les mèches sont allumées: les officiers se promènent le sabre en main, sans dire mot. Un parfum de poudre et une odeur de carnage semblent déjà se répandre dans cette batterie si longue et si basse. Le passager se rend dans le faux-pont. Là c'est bien un autre spectacle! Trois chirurgiens, les manches retroussées, préparent, sur une longue table couverte de charpie et de bandelettes, leurs larges couteaux et leurs scies à amputation. Ils se disposent à nager dans le sang qui va couler. L'un d'eux, à l'aspect de notre ambassadeur, lui dit en plaisantant, et en lui montrant un couteau bien affilé: «Eh bien! monsieur l'ambassadeur, est-ce vous qui m'étrennerez?...» Le passager sourit, mais du bout des lèvres, pour accueillir cette saillie le plus gaîment possible. Mais il fait comprendre, par un signe, à l'Esculape goguenard, qu'il ne faut pas effrayer les dames qui viennent chercher un refuge dans la cale. L'Esculape se tait; mais, comme on dit proverbialement, il n'en pense pas moins sur le compte du passager, qui paraît un peu ému.
Après avoir placé ses dames en sûreté, l'ambassadeur remonte sur le pont, en passant toutefois par l'escalier de l'avant, car l'aspect des instrumens de chirurgie étalés sur l'arrière du faux-pont a produit sur lui une impression désagréable. Tous ces cadres tendus pour recevoir blessés, tant d'hommes qui sont encore si bien portans, si pleins d'ardeur, lui font faire des réflexions pénibles. Il aime mieux encore voir l'appareil du combat dans toute sa majesté, que tous ces préparatifs qui n'attestent que trop les tristes réalités qui accompagnent les illusions de la gloire.
En montant sur le pont et en regagnant le gaillard d'arrière, il s'aperçoit que la scène est changée: le navire, qu'il avait quitté à quelques portées de canon, n'est plus qu'à une portée de fusil de la frégate. Les deux bâtimens s'observent en continuant silencieusement leur route parallèle. La mer, qu'ils font clapotter le long de leurs bords, est douce et tranquille; la brise se joue dans le pavillon et les voiles qu'elle enfle gracieusement. Quel repos et quelle harmonie sur les flots, dans les airs et sous le ciel! Et c'est au sein de ce calme si délicieux que deux équipages vont bientôt se massacrer, que le sang humain va rougir la blanche écume des vagues que ces deux navires sillonnent encore en paix.... Cette idée fait frémir notre passager; mais il la repousse comme une faiblesse: il se passe la main sur le front comme pour chasser loin de lui toute pensée indigne du courage dont il veut faire preuve.... Il observe le commandant, dont l'air est calme, dont la contenance est ferme.
«Eh bien! mon brave commandant, que pensez-vous que puisse être ce navire?
—Je ne pense rien, mais je me prépare à tout événement.
—Ce n'est probablement qu'une frégate anglaise?
—Ou quelque pirate qui nous prend pour un bâtiment de la compagnie.
—Mais je ne savais pas que les pirates eussent des frégates!
—Et que croyez-vous donc qu'ils fassent des frégates qu'ils prennent?
—Les pirates ont donc pris quelquefois des frégates?
—Pourquoi pas, quand ils rencontrent des capitaines plus disposés à amener qu'à se faire sauter!»
L'entretien n'alla pas plus loin: le commandant ne paraissait guère disposé d'ailleurs à prolonger la conversation: d'autres soins réclamaient toute sa sollicitude.
Il ordonne à son second de faire envoyer un coup de caronade pour assurer le pavillon français.
Le coup de caronade part avec fracas. Personne ne dit mot à bord: c'est à l'artillerie seule et au commandant de parler.
La frégate au pavillon rouge répond à la Bramine, en lui lançant un coup de canon dont le boulet va ricocher sur l'arrière de celle-ci.
«Ils pointent bien mal, ces gaillards-là! dit le commandant; pointons mieux, mes amis: Feu tribord!»
Une détonation épouvantable jaillit du flanc droit de la Bramine: c'est un volcan qui vient de vomir la flamme de ses entrailles brûlantes, sur les flots que couvre un nuage épais de feu et de fumée.
La frégate ennemie n'attendait que cette volée. Elle riposte sans perdre une seconde. La canonnade est engagée. On n'entend plus que la voix des deux commandans qui mugit, majestueuse et solennelle, dans de longs porte-voix: Feu! feu partout!
Les pièces sont halées dedans une fois qu'elles ont fait feu: on les charge pour les pousser vivement aux sabords et pour faire feu encore. Feu toujours, et toujours feu! A peine songe-t-on à la manoeuvre des voiles. On s'aperçoit seulement que la Bramine a masqué son grand-hunier pour se canonner plus à l'aise avec son ennemie, qui de son côté a aussi mis en panne. Quelle situation!
Notre ambassadeur, qui jusque là avait perdu l'usage de ses sens, retrouve bientôt toute la force de ses jambes, au moins, pour regagner, non pas le fond de la cale, où il a placé les passagères, mais bien la sainte-barbe. La soute aux poudres est un lieu aussi sûr que la cale, et en se transportant là, il pourra au moins éviter la honte de se représenter pendant le combat aux yeux de ses dames; et d'ailleurs, en aidant les cambusiers et les non-combattans à distribuer des gargousses aux mousses, il saura se rendre utile. Il court donc à la sainte-barbe en traversant les nuages de fumée qui remplissent la batterie. Au brusque mouvement qu'il fait pour se jeter en double dans cette espèce de sépulcre qu'éclaire un large fanal cadenassé, un vieux canonnier invalide se retourne et reconnaît notre ambassadeur.
«Mettez-vous à côté de moi, dit l'invalide; ils ont besoin de munitions là-haut, nous leur-z-en donnerons tant qu'ils en voudront.»
Le plénipotentiaire se met à passer des gargousses; mais son voisin remarque que ses blanches mains tremblent un peu. Il cherche à le rassurer en causant avec lui assez familièrement. Rien ne vous nivèle mieux les conditions humaines que l'approche ou l'apparence du danger commun.
«Monsieur l'ambassadeur, il y a un grand bruit là-haut, et on manoeuvre.
—On manoeuvre!
—Oui; c'est sans doute cette chienne de frégate qui veut nous prendre en poupe. Mais notre vieux commandant est manoeuvrier aussi, et il ne se laissera pas juguler comme ça.... Tenez votre gargousse plus haute que ça un peu, et élongez-moi bien vos bras, monsieur l'ambassadeur.... Entendez—vous le boucan sempiternel qu'ils font sur le pont?
—Oui, j'entends des cris!... Qu'est-ce donc?...
—C'est l'abordage peut-être.... Ecoutez, écoutez.... Non.... on crie aux pompes! C'est comme si la frégate avait reçu, vous entendez bien, des boulets au-dessous de la flottaison. C'est bon ça: c'est pour former nos jeunes gens à l'exercice.
—Mais non, il me semble que c'est au feu! qu'on crie....
—Ah! C'est vrai! c'est comme s'il y avait le feu sur l'arrière du navire, voyez-vous....
—L'eau! le feu! le vent! Mais on n'est donc en sûreté nulle part à bord d'un bâtiment qui combat?
—Oui, en sûreté! ah bien oui! J'ai vu un agent comptable tué, sans vous faire tort, où vous êtes dans la sainte-barbe, à bord de la frégate la Clorinde.... Mais qu'ont-ils donc à gueuler de cette manière?... Est-ce qu'on ne commande pas de noyer les poudres!
—Ah! mon Dieu! noyer les poudres! Et nous aussi peut-être!
—Ne craignez rien; si c'était pour de bon, nous aurions sauté dans notre trou à poudre, avant d'être noyés.... V'là que ça se calme, v'là que ça se calme!... Attendez, je vas bientôt savoir ce que c'est (mettant la tête au panneau).... Eh bien! bigres de mousses, pourquoi est-ce que vous ne demandez plus de poudre et que vous restez là, dans la batterie, comme des épiciers retraités avec vos gargoussiers vides?
—Père La Frimousse, c'est qu'on va battre le roulement; le commandant a dit de cesser le feu.
—Déjà!... Ah! c'est que l'autre frégate aura amené pour nous qui sommes la commandante. Tant mieux, autant de tués que de blessés, il n'y a personne de mort.»
Le roulement se fit effectivement entendre. L'officier commandant la batterie ordonne de taper et amarrer les canons. Au son roulant des tambours, le calme le plus parfait succède au fracas qui, pendant près d'une heure d'effroi, a retenti aux oreilles de notre ambassadeur niché encore dans la soute aux poudres. Mais, le combat fini, il se dispose à se présenter aux yeux du commandant ... aux yeux du commandant, si toutefois il vit encore, car dans ce combat acharné bien des braves gens ont dû périr.... N'importe, il faut que notre ambassadeur s'assure par lui-même de ce qui s'est passé au dehors pendant sa longue absence.... Le canon ne ronfle plus: il sort lestement de la sainte-barbe, le nez et les mains barbouillés de poudre, l'habit tout noirci, la cravate toute défaite. Le désordre de sa toilette n'attestera que mieux la part active qu'il a prise a l'affaire.... Il traverse la batterie en détournant les yeux, de peur de frémir à l'aspect du sang répandu, et de voir le désordre que les boulets ennemis ont exercé dans la coque du bâtiment.... Là cependant rien n'est changé. Des matelots ou des chefs de pièces fredonnent gaîment un petit air, en amarrant leurs canons, restés en parfait état. Des novices fauberdent le pont de la batterie, sous la surveillance des quartiers-maîtres, qui leur indiquent l'endroit d'où il faut faire disparaître les taches de poudre.... L'ambassadeur enfin arrive sur le gaillard d'arrière: il cherche avec anxiété son commandant: il le demande aux timoniers placés flegmatiquement à la roue du gouvernail.
Un d'eux lui répond avec indifférence: «Le commandant, monsieur? le voilà qui se promène sur les passavans avec le commandant de l'Albanaise.
—Avec le commandant de l'Albanaise!» s'écrie le plénipotentiaire.
Et en effet, l'Albanaise, la grande frégate noire, la frégate pirate à laquelle on venait de livrer combat, naviguait côte à côte avec sa compagne la Bramine, qu'elle venait de rallier après huit jours de séparation. Le diplomate passager est furieux; il aborde son commandant en prenant une attitude menaçante qui contraste singulièrement avec la contenance calme et gaie du vieux capitaine:
«C'était donc une mystification, monsieur le commandant, que votre combat?
—Non, monsieur l'ambassadeur; c'était un exercice à feu: il y a huit jours que la chose était convenue entre mon collègue de l'Albanaise et moi.»
Puis les deux commandans continuèrent à se promener en reprenant le fil de la conversation que la brusque apparition du diplomate avait un instant interrompue. Leur ton d'indifférence et leur air presque méprisant durent humilier un peu sans doute notre pauvre diplomate, tout barbouillé de poudre, tout froissé encore de l'humble attitude qu'il avait été forcé de prendre dans sa chaude et sinistre sainte-barbe. Mais qu'y faire?
Depuis ce jour il n'adressa la parole à son vieux commandant que pour lui exprimer l'admiration que lui inspirait le dévoûment sans faste des bons et intrépides marins.
BARBE-ROUGE.
Le vaisseau de ligne le Trophée avait déployé dès le matin son grand pavillon national sur l'arrière, et dès le matin aussi un autre pavillon tricolore flottait sur son beaupré. Quoique ce jour fût un jour ordinaire de la semaine pour les autres bâtimens de l'escadre, c'était une fête pour le vaisseau le Trophée: on passait la revue à son bord; trois mois d'arrérage devaient être payés à l'état-major et à l'équipage.
Dès la veille de ce jour solennel, la grande chambre des officiers avait été disposée, dans la batterie de 18, à recevoir le commissaire aux revues et ses commis. La cloison qui sépare cette chambre du reste de la batterie avait été enlevée. Des pavillons de toutes couleurs tapissaient, autour d'une longue table, les parois de l'arrière; et les quatre grosses pièces de canon, circonscrites dans l'enceinte de la chambre, avaient été cachées sous la riche étamine de la première série de signaux, pour ne pas trop effrayer les officiers administratifs, sans doute, par l'aspect d'un appareil guerrier qui s'accorde du reste assez mal avec les fonctions des honnêtes comptables qui viennent compter de l'argent à l'équipage.
Tous les matelots avaient revêtu de très-bonne heure leur habit d'apparat. Ils s'étaient lavé les mains et le visage avec un scrupule tel que plusieurs tonneaux d'eau de mer avaient à peine suffi à ce débarbouillage général. L'onde sur le sein de laquelle vivent les marins est, comme on sait, la seule eau lustrale qu'ils connaissent dans leurs cérémonies, et le plus précieux cosmétique qu'ils emploient dans leur toilette.
A neuf heures, le commandant arrive à bord dans son élégante et rapide yole.[F]
Le maître d'équipage, à l'approche de cette embarcation dont un brillant pavillon couronne l'arrière, donne un long coup de sifflet qu'il fait suivre de ce commandement solennel:
«Elonge une amarre au canot à tribord!»
Le patron du commandant, avant d'accoster le vaisseau, fait faire un grand circuit à la yole qu'il gouverne avec grâce et pourtant avec gravité!
Le maître d'équipage, perché sur la drôme, au pied du grand mât, reprend son sifflet qu'il fait roucouler une seconde fois, et puis il commande:
«Passe deux hommes sur le bord à tribord.»
Le commandant monte lestement le long escalier pavoisé de tapis bleus bordés de rouge. Il salue son capitaine de frégate et l'officier de garde, qui le reçoivent, selon le cérémonial usité en pareil cas; il passe devant la garde alignée sur le gaillard d'arrière, l'arme au pied; le tambour, prêt à battre, ne bat pas: c'est l'étiquette du bord, car là on mesure les honneurs à rendre avec autant d'intégrité que si c'était de l'argent que l'on comptât.
Le commandant passe dans sa chambre: son capitaine de frégate le suit en papillonnant sur ses traces.
Après la yole commandante arrive l'embarcation qui porte à bord le commissaire aux revues et ses gros livres, l'agent comptable du vaisseau et ses états de paiement. On reçoit le commissaire avec moins de gravité que le commandant, mais pourtant avec distinction: c'est l'homme essentiel du jour.
Tous les officiers d'administration déjeûnent chez le commandant: c'est de règle. Ils se frottent les mains en sortant de table, jettent un coup-d'oeil sur le gréement du vaisseau, qu'ils trouvent admirable, quoiqu'ils ne s'y connaissent pas du tout: c'est l'usage.
A dix heures on descend dans la batterie. Le commissaire se place au centre de la table qu'on lui a préparée. A ses côtés s'asseyent le commandant, le capitaine de frégate, l'agent comptable du vaisseau, les commis qui escortent le commissaire, les officiers du bord et tutti quanti enfin.
L'appel va se faire. Toutes les oreilles se dressent. On écoutera les réclamations: chacun se dispose à en faire on à chercher comme il s'y prendra pour présenter la sienne. Les maîtres, contre-maîtres, quartiers-maîtres et les matelots de première classe se pressent sur l'arrière de la batterie au-dessous de la cloison qui indiquait, la veille, la place de la grande chambre. Le commissaire va appeler son monde: attention!
«Jean-Marie-Pierre-Chrétien Lemalennec, premier maître de manoeuvre.
—Présent, mon commissaire!
—A 90 fr. par mois, trois mois: 270 fr.
—C'est ça, mon commissaire.
—Marie-Paul-Christophe Lapierre, dit Recouvrance, maître calfat.
—Présent-z-à l'appel.
—A 80 fr.: 240 fr.
—Pardon, monsieur le commissaire, mais j'ai une réclamation.... J'ai navigué deux mois d'à bord la Circé, un mois et demi d'à bord l'Aculon (l'Aquilon), ceci me fait trois mois et demi, sous votre respect.
—Mais, mon ami, on ne paie actuellement que les trois mois qui vous sont dus à bord du Trophée.
—Ça ne fait pas moins trois mois et demi de dus, sans vous offenser, mon commissaire, car je serais bien fâché de vous dire une parole plus haute l'une que l'autre.»
Le maître d'équipage prend alors la parole à demi-voix, et s'adressant à son confrère:
«Vous ne voyez donc pas, maître Recouvrance, que vous ne savez pas ce que vous dites actuellement: on vous doit bien trois mois et demi, mais....
LE CAPITAINE DE FRÉGATE. Vous lui expliquerez tout cela plus tard, maître Chrétien. A un autre!
LE COMMISSAIRE. Justin-Emile Le Goarant, maître charpentier.
—Présent!»
Il passe, et l'appel se continue ainsi. Aux masses qui ont répondu présent, succèdent d'autres masses de matelots qui viennent faire leur apparition dans le sens de l'échelle descendante des grades du bord.
On est bientôt aux matelots à 24 francs par mois.
La voix un peu fatiguée du commissaire appelle Job, Pierre, Lebras!
A ce nom personne ne répond: Présent.
Le maître d'équipage promène, les bras croisés, ses deux grands yeux noirs sur le groupe de matelots à 24, placé à sa gauche...: «Eh! bien, s'écrie-t-il, répondras-tu aujourd'hui, Barbe Rouge? en s'adressant à un gros matelot tout hébété.
—Plaît-il, maître? répond cette espèce d'homme, en baissant la tête et en s'approchant timidement du maître d'équipage, le chapeau à la main.
—Réponds au commissaire qui t'appelle, animal.»
L'homme ne dit mot.
LE COMMISSAIRE. Voyons, mon ami, comment vous nommez-vous?
L'HOMME. Barbe-Rouge!
LE COMMISSAIRE. Mais quel est votre nom de famille?
L'HOMME. Barbe-Rouge!...
LE MAÎTRE D'ÉQUIPAGE. Monsieur le commissaire, Barbe-Rouge c'est son nom de bord, son sobriquet, quoi! Il y a dix ans que je le connais, et on ne l'a jamais appelé que comme ça. Excusez-le, mais il est un peu petit d'esprit.
UN MATELOT, prenant la parole. Mon commissaire, son nom de famille c'est Job-Pierre Lebras. Je suis de son pays, porte à porte avec lui. Il est imbécile de son naturel.
UN CONTRE-MAÎTRE D'ÉQUIPAGE: A présent que tu sais ton nom, réponds donc à l'appel, et file. Voyons, dis: Présent!
L'HOMME. Présent!
LE COMMANDANT. Ne rudoyez pas ce malheureux. Faites-lui comprendre qu'il n'a plus besoin de rester là, et qu'il peut maintenant s'en aller.
Le pauvre Barbe-Rouge, en s'éloignant, jeta un coup-d'oeil timide et bas sur son commandant, un coup-d'oeil qui semblait dire: Commandant, je vous remercie! Il n'y a que vous ici qui ayez pitié de ma stupidité!
Quel était donc cet infortuné Barbe-Rouge, le patira, le souffre-douleurs de tout l'équipage du Trophée? Un misérable orphelin que, tout enfant encore, on avait jeté à bord du premier navire venu, et qui, presque idiot, avait fini par oublier, avec le temps, sa famille, son pays, et jusqu'à son propre nom. Son poil roide et rubéfié lui avait fait donner le sobriquet de Barbe-Rouge. Les taquineries de ses autres camarades avaient réussi à rendre sa stupidité native, presque complète, et cependant Barbe-Rouge était parvenu à devenir, à l'âge de 27 à 28 ans, matelot à 24 francs par mois! Comment cela s'était-il fait? Par protection?—Est-ce à bord que les imbéciles trouvent des protecteurs!—Par intrigues?—Est-ce encore à bord que les imbéciles peuvent intriguer!—Par l'effet d'un merite caché, d'une utilité spéciale peut-être? Oui certes, car Barbe-Rouge avait un mérite à lui, et avait réussi plusieurs fois à se rendre utile à bord. Le malheureux possédait la vertu caractéristique d'un chien de Terre-Neuve, et cette vertu canine l'avait fait remarquer parmi les hommes de son espèce: tant il est vrai qu'il est des humains qui seraient bien mieux placés qu'ils ne le sont dans la société, s'ils pouvaient posséder les qualités qui distinguent la plupart des animaux.
Barbe-Rouge nageait comme un poisson, et en cherchant bien, peut-être aurait-on découvert, sous les sales vêtemens qui le recouvraient, une peau de marsouin ou des écailles de dorade, et cette disposition phénoménale aurait donné à peu près la mesure de l'intelligence de ce pauvre diable. Il n'articulait qu'avec peine quelques syllabes de bas-breton, et encore fallait-il prononcer plusieurs fois devant lui les mots qu'on s'amusait à lui faire balbutier. Il vivait, à bord, de tout ce qu'on laissait dans les gamelles, et sa voracité égalait au moins sa malpropreté. Un coup de pied d'un côté, une taloche de l'autre, étaient tout ce qu'il recevait en échange des privautés qu'il cherchait à se permettre avec les gens qui s'égayaient de sa crédulité et de son ignorance. La seule passion qu'il parût connaître, c'était l'amour, le goût immodéré des liqueurs spiritueuses; mais quand il avait bu, son ivresse n'avait rien de plaisant: c'était un animal repu, pas autre chose. Pour une bouteille d'eau-de-vie, on le faisait plonger de dessus la grand'vergue, sous la quille du vaisseau, et quelques minutes après on le voyait reparaître de l'autre bord du navire, après avoir parcouru une distance de soixante pieds sous l'eau, et avoir atteint une profondeur de cinq à six brasses.
Un homme, un objet de quelque valeur ne tombait jamais à la mer sans que Barbe-Rouge ne fit son devoir. Il s'élançait à l'eau quelque temps qu'il fit, plongeait, disparaissait un moment, et, le moment d'après, on le voyait revenir, triomphant des vagues et des dangers, tenant dans ses bras l'homme ou l'objet qu'il était parvenu à retirer des flots. C'était alors seulement qu'il était beau à contempler. Il ne devenait véritablement homme que lorsqu'il devenait poisson, dauphin, ou chien de Terre-Neuve; et ce n'était qu'alors aussi qu'il paraissait éprouver un sentiment d'orgueil qui le rapprochât de la dignité de l'espèce humaine. Mais, une fois hors des lames et loin du danger, il redevenait Barbe-Rouge en montant à bord ou en touchant la terre du bout de ses larges et vilains pieds. Sa figure n'était bonne à encadrer qu'au-dessus des flots en courroux.
Plusieurs de ces beaux traits de dévoûment que notre homme-poisson avait accomplis par instinct beaucoup plus que par vertu, lui avaient mérité la paie de matelot à 24 francs. On le gardait à bord comme une bouée de sauvetage, comme un objet utile dont l'entretien coûte quelque chose; mais aucun des hommes de l'équipage ne le regardait bien certainement comme un de ses égaux.
Nous avons déjà parlé du contre-maître qui, le jour de la revue, avait un peu rudoyé Barbe-Rouge au moment où celui-ci ne répondait pas à l'appel du commissaire. Cet officier marinier avait, depuis long-temps, conçu pour notre animal amphibie une antipathie qui se manifestait le plus souvent par de grands coups de poing et quelques bonnes giffles, comme autrefois savaient si bien en administrer les maîtres d'équipage.
Un jour, le commandant, que le hasard avait rendu témoin des mauvais traitemens du contre-maître envers Barbe-Rouge, ordonna sévèrement au supérieur de ne plus frapper son indigne subalterne.
Le pauvre Barbe-Rouge ne sut remercier son commandant qu'en se jetant à genoux et en tournant vers lui des yeux mouillés des larmes les plus étranges qu'on eût encore vues couler. C'était la première preuve de sensibilité qu'eût donnée Barbe-Rouge, et le commandant en fut attendri. Il prit le malheureux sous sa protection.
Mais depuis ce moment-là aussi la haine déjà assez prononcée du contre-maître redoubla de violence.
«Le commandant, lui disait-il chaque jour, m'a défendu de te frapper. C'est bien, et j'obéis; mais je te pousserai si rudement que le coeur t'en fera mal!»
Je vous laisse à penser si Barbe-Rouge était rudement poussé!
Une fois le contre-maître surprend de grand matin celui qu'il appelait sa bête noire récitant, du mieux qu'il le pouvait, une prière à voix haute.
«Qui pries-tu là,-espèce de vilain chrétien?
—Je prie le bon Dieu, répond Barbe-Rouge.
—Et qu'as-tu à lui demander, à ton bon Dieu?
—Que vous tombiez un jour à la mer.
—Ah! oui, pour me mettre le pouce sur la lumière, n'est-ce pas? Attends, chien d'imbécile, que je te pousse encore une bonne fois, pour t'apprendre à avoir actuellement la langue aussi bien démarrée.»
Barbe-Rouge fut poussé ce jour-là comme jamais il ne l'avait encore été par la terrible main de son persécuteur.
Mais les voeux que l'opprimé adressait au ciel, peut-être pour la première fois, ne tardèrent pas à être exaucés.
Peu de temps après cette scène, la chaloupe du Trophée fut envoyée, à quelque distance du bord, lever une des ancres du vaisseau. Le contre-maître commandait la corvée chargée de cette opération. L'ancre levée, se trouvant un peu trop pesante pour la chaloupe, surchargeait tellement l'arrière de cette embarcation, qu'il suffit à la lame qui se formait de faire tanguer l'arrière pour que l'eau entrât à bord, et pour que la chaloupe coulât à une encablure du bâtiment. Les chaloupiers se trouvent livrés aux flots: ceux qui savent nager se dirigent, en jouant des bras et des jambes, vers le vaisseau. On arme tous les canots pour porter secours le plus promptement possible aux trente ou quarante hommes qui flottent çà et là. Barbe-Rouge, depuis long-temps placé sur le beaupré du Trophée, comme pour guetter les mouvemens de la chaloupe, n'avait pas attendu le moment du danger extrême pour prendre son parti. Bien avant que les canots du bord fussent prêts à secourir les chaloupiers en péril, il s'était jeté tout habillé à la mer, du haut du beaupré où il avait établi son observatoire. Il nage en vrai marsouin, au milieu des malheureux qui se débattent contre les lames; il semble choisir les hommes qu'il veut sauver les premiers. Le contre-maître, son ennemi, lutte contre la mer qui va l'engloutir, en s'efforçant de se tenir quelques instans à flot. Il étend ses bras convulsifs vers Barbe-Rouge. Sa voix, presque étouffée par l'eau que sa bouche repousse encore, l'appelle, l'implore; mais Barbe-Rouge passe auprès de lui sans daigner seulement le regarder: il saisit tous ceux qu'il rencontre autour du contre-maître, et les amène aux embarcations du vaisseau qui arrivent, à force de rames, sur le lieu de l'événement. Le contre-maître disparaît à l'instant même où le brigadier d'un des canots allait mettre la main sur lui.
Cinq à six hommes venaient d'être sauvés par Barbe-Rouge.
En revenant à bord du vaisseau, les embarcations déposent sur l'escalier de commandement les chaloupiers qu'elles ont pu recueillir. Le commandant s'informe du sort du contre-maître.
«Il a coulé, répond un des patrons des canots, justement à l'instant où nous allions le haler en dedans.
—Et tu n'as donc pas pu le sauver, toi Barbe-Rouge?» demanda avec vivacité le commandant.
Barbe-Rouge ne répond rien, mais il se jette de nouveau à la mer.... Il plonge; il paraît chercher quelque chose à l'endroit où la chaloupe a disparu. Au bout d'une demi-heure, il revient à bord avec un cadavre qu'il a réussi enfin à retirer du fond des flots.
C'était le cadavre du contre-maître!
Le commandant, à cette vue, ne peut s'empêcher de s'écrier, en s'adressant à Barbe-Rouge, avec plus de douleur encore que de vivacité:
«Pourquoi, malheureux, ne pas avoir fait, il y a une demi-heure, ce que tu viens de faire à présent? il est bien temps!»
Ces paroles, prononcées avec un air de reproche à peine perceptible pour les personnes les plus intelligentes, parurent produire un effet inconcevable sur Barbe-Rouge. Comment cet homme, jusque là si insensible au mépris qu'on avait pour lui et même aux mauvais traitemens dont on l'accablait journellement, sembla-t-il comprendre si bien le sentiment qui animait le commandant quand il lui adressa ces paroles dites pourtant d'un ton qui n'avait rien de rude ni d'accusateur? La bienveillance que seul, entre toutes les personnes du bord, le commandant avait témoignée à Barbe-Rouge, avait-elle eu le privilège de développer dans cette âme, jusqu'alors fermée à toutes les douces émotions, une susceptibilité inconnue? Le coeur du malheureux n'attendait-il qu'un touchant intérêt de la part de celui qu'il avait aimé, pour éprouver le sentiment qui ennoblit le plus la nature humaine? Que de secrets il reste encore à découvrir dans les profondeurs de l'âme! Que d'hommes sont morts stupides, que l'on aurait pu arracher à cette espèce de paralysie morale qui engourdit le coeur, si l'on avait pu connaître les moyens de guérir leur âme, comme de savans médecins savent guérir le corps de ces enfans difformes dont leur art parvient à faire des hommes robustes et sains!
Cette sensibilité, à laquelle paraissait naître le pauvre Barbe-Rouge, fut loin, hélas! d'être un bienfait pour lui: elle ne devint un bonheur que pour tous ces matelots qui se faisaient, depuis si long-temps, un jeu inhumain de le tourmenter comme un de ces animaux que l'homme a soumis à ses cruels caprices.
Le vaisseau le Trophée mit à la mer, emportant avec lui son brave commandant, son ancien équipage, le sournois Barbe-Rouge, et toutes ces vieilles habitudes et ces moeurs qui subsistent à bord d'un navire depuis long-temps armé, comme au sein d'une société anciennement constituée; cité mouvante et guerrière, peuple flottant qu'une vague submerge tout entier, et que la volonté d'un seul homme gouverne despotiquement sur l'immensité des mers indomptées!
Barbe-Rouge, depuis l'accident de la chaloupe, languissait à bord, mais languissait comme l'aurait fait un chat ou un chien. Il ne mangeait plus. C'était à ce signe que l'on reconnaissait surtout qu'il avait du chagrin. Le médecin du vaisseau avait déclaré au commandant que son sauvage protégé n'était pas malade, mais que le moral paraissait être affecté chez lui. Le moral de Barbe-Rouge! qui jamais s'en serait douté! Le commandant, après l'avoir interrogé sur ce qu'il éprouvait et n'avoir pu obtenir de lui d'autre réponse que de grosses larmes, chercha à le consoler par de bons traitemens. Peine inutile! l'infortuné Barbe-Rouge dépérissait à vue d'oeil. L'idée d'avoir mérité, dans une circonstance funeste, le reproche de son commandant, le déchirait comme un remords; car cet idiot, qui jusque là paraissait être resté étranger à presque toutes les douleurs et les jouissances de l'humanité, avait un remords.
Un jour le commandant ordonna, pendant le beau temps que le vaisseau éprouvait depuis une semaine, de calfater les coutures du pont. On appelle coutures les interstices qui existent entre les planches dont le pont est formé, et que l'on remplit avec de l'étoupe enduite de brai.
Pour faire cette opération, c'est-à-dire pour rebattre les coutures, les calfats du bord préparèrent le brai sec dont ils avaient besoin, et au moyen d'un boulet rougi à la cuisine ils faisaient fondre cette espèce de résine dans des marmites en fer. Ce procédé est, à bord des bâtimens, le plus prudent que l'on puisse employer; car avec un boulet rougi il n'est guère possible de mettre le feu au brai, que l'on s'exposerait à enflammer en le faisant chauffer sur des fourneaux.
Un large baril de brai avait donc été posé sur le pont que l'on travaillait.
Par un de ces accidens qui arrivent souvent, malgré la prévoyance que l'on apporte à les prévenir, il se fit qu'en chauffant le brai d'une des marmites, un copeau, un morceau de toile ou de bois rippé, se trouva toucher le boulet rouge. Cet objet prend feu au même instant. La flamme qu'il produit se communique aux coutures fraîchement brayées. Cette flamme voltige sur le pont du vaisseau, où partout elle trouve un aliment. Elle gagne bientôt, au milieu de la confusion générale, le gros baril de brai. On court, on se heurte, on crie: Au feu! on cherche le moyen d'éteindre l'incendie. Il y a de l'eau partout; mais l'eau jetée sur le brai qui flamboie irriterait encore l'ardeur de l'embrasement. On demande du sable pour étouffer la flamme; on en cherche. C'est surtout du baril de brai qu'il faut tâcher de se débarrasser à tout prix; on jette des chaînes sur lui, pour l'entraîner le long des passavans et le faire tomber à la mer. Le commandant sort tout ému de sa chambre, et il voit avec effroi le désordre extrême qui règne sur le pont. Ses yeux inquiets rencontrent, en ce moment d'anxiété, les yeux de Barbe-Rouge. Celui-ci, comme s'il venait de puiser une inspiration dans les regards que le hasard a fait tomber sur lui, court à son commandant: il saisit une de ses mains, qu'il baise convulsivement, puis il se jette dans les flammes qui cachent le baril de brai: il disparaît à tous les yeux, et l'on voit aussitôt la masse des flammes se mouvoir du côté de l'ouverture du gaillard, où est placé l'escalier de tribord. Le baril de brai tombe à la mer éteint, étouffé dans les bras d'un matelot qui l'a saisi comme pour lutter corps à corps avec lui. Ce matelot, c'était Barbe-Rouge!
On amène précipitamment une embarcation à la mer. Le commandant crie: «Sauvez-le! sauvez-le! ne perdez pas un seul instant, mes amis, je vous en supplie ...»
L'incendie, privé sur le pont de son principal aliment, est bientôt étouffé sous les efforts de tout l'équipage.... L'embarcation mise à la mer ramène à bord un corps défiguré et à moitié consumé, le corps de Barbe-Rouge!
La mort de Barbe-Rouge venait de sauver le vaisseau le Trophée et l'équipage dont l'infortuné avait été presque toute sa vie le mépris et la risée!