SUPERCHERIE.
«Oh! de la goëlette, oh!
—Holà!
—D'où venez-vous?
—De Madagascar.
—De quoi êtes-vous chargés?
—Vous le savez bien!
—Répondez de suite, ou je vous coule! De quoi êtes-vous chargés?
—Eh bien, de bois d'ébène.
—Comment se nomme le navire?
—L'Oiseau-Mouche.
—Tenez-vous en panne, et aussitôt que vous aurez pris la remorque que je vais vous faire élonger, vous ferez servir et vous gouvernerez, toutes voiles dehors, dans les eaux de mon brick.»
Cette conversation au porte-voix avait lieu à onze heures du soir, dans les parages de l'Ile-de-France, entre un brick anglais et une petite goëlette française, qui, chassée pendant douze à quinze heures par le brick, avait été forcée d'amener, et de se rendre à l'opiniâtre croiseur sous la volée duquel il n'aurait pas fait bon pour elle.
Le brick le Sparrow, après avoir pris le négrier capturé, à la remorque, fait filer le long de son bord une embarcation montée de dix hommes et d'un midshipman, chargé d'amariner la prise et de surveiller l'équipage prisonnier.
En arrivant à bord de l'Oiseau-Mouche, le midshipman trouva un grand homme brun à l'air mécontent, qui lui dit être le capitaine de la goëlette. Vingt hommes de mauvaise mine l'entouraient. C'était son équipage.
«Où alliez-vous? lui demanda le midshipman.
—A Bourbon. La goëlette est de Saint-Paul.
—Mais comment se fait-il que, parti de Madagascar et voulant vous rendre à Bourbon, vous vous trouviez sur les attérages de l'Ile-de-France?
—Comment se fait-il que l'on se trompe, et que quelquefois un coup de vent vous jette où vous ne vouliez pas aller?
—Un coup de vent! Mais nous sommes à la mer depuis long-temps, et nous n'en avons ressenti aucun.
—Tiens, parbleu! il vente dans des parages et il fait calme dans d'autres! Qui sait d'ailleurs si le bon Dieu n'aura pas fait un ouragan tout exprès pour moi, et du beau temps tout exprès pour vous autres Anglais!
—Combien de Noirs avez-vous dans votre cale?
—Quatre-vingts à quatre-vingt-dix, plus ou moins. Vous les compterez une fois à terre, car c'est à vous maintenant de prendre livraison de la marchandise. Moi, je m'en bats l'oeil.
—Vous êtes bien heureux, capitaine, d'avoir été pris à une certaine distance de terre.
—Oui, le beau f ...tu bonheur! C'est le bonheur des chiens apparemment: des coups de bâton. J'aurais été bien plus heureux si vous m'eussiez laissé débarquer ma petite cargaison tranquillement.
—Oui, et si l'on vous avait saisi débarquant vos Noirs sur une terre anglaise, on vous aurait pendu!
—Et que me fera-t-on actuellement?
—On vous emprisonnera tout au plus, pour la fin de vos jours.
—Croyez-vous donc qu'il ne valait pas mieux risquer la potence! Mais définitivement je ne voulais pas attérir à l'Ile-de-France. C'est une erreur ou le mauvais temps qui m'a jeté ici, et les Anglais ne peuvent pas me punir pour m'être trompé ou pour avoir reçu un coup de vent. Ce ne serait pas faire justice; et si l'on s'avisait de me pendre, mon gouvernement réclamerait là-dessus, soyez-en bien sûrs.... Ce n'est pas l'embarras, mon gouvernement à présent et rien du tout, c'est bien à peu près la même chose.
—Pour justice, soyez tranquille; on vous la rendra. L'Angleterre est toujours juste.
—Nous le verrons bien. Mais en attendant me voilà bloqué, moi et mes gens. Je voudrais bien, je vous en donne ma parole, que, pour quelque chose de bon, le diable vous confondît et qu'il n'en fût plus parlé!»
Là-dessus le capitaine de l'Oiseau-Mouche alla se promener devant avec son équipage, et le midshipman se mit à surveiller celui de ses matelots qu'il avait placé pour plus de sûreté à la barre du gouvernail de la goëlette.
La mer était un peu grosse. Le brick anglais, en tirant un peu fort sur le grelin qui tenait la goëlette à la remorque, faisait de temps à autre plonger ce faible bâtiment dans les lames qui s'élevaient entre les deux navires. Vers une heure du matin, le midshipman cria à l'officier de quart du brick qu'il était nécessaire d'alonger la remorque pour soulager un peu la goëlette qui fatiguait. Cet avertissement fut écouté, et sur le grelin qui liait déjà le bâtiment capteur au bâtiment capturé, on ajusta un autre grelin. Par ce moyen la goëlette remorquée se trouva à une assez grande distance du navire qui la traînait. Deux matelots anglais, armés jusqu'aux dents, veillaient sur l'avant de l'Oiseau-Mouche pour prévenir les tentatives qu'aurait pu faire l'équipage du négrier pour couper la remorque à l'endroit où elle était amarrée.
«Savez-vous bien, disait le capitaine à son second, en faisant les quatre à cinq pas que l'exiguité de l'espace lui permettait de parcourir, savez-vous bien, Pinchaud, que nous courons là une bien vilaine bordée?
—Mais vilaine! Oui, capitaine, pas trop belle! Nous risquons, à ce que je me suis laissé dire, de faire bientôt le saut de carpe au bout d'un morceau de bois.
—C'est fichant!
—Oui, et bigrement fichant! pour moi surtout qui entrais aujourd'hui justement dans ma vingt-septième année.
—C'est qu'il n'y a pas là à tortiller! Pour avoir cherché à introduire des esclaves sur une terre anglaise, la potence: c'est la loi..... Nous aurions joliment fait notre beurre cependant, si nous avions eu le hasard de mettre nos quatre-vingt-dix Malgaches à l'abri de la lame du Ouest.
—Sans doute, mais que voulez-vous! Je n'ai jamais eu de réussite dans ma vie, ni vous non plus, capitaine.
—Ah! coquin de sort, si nous pouvions tailler une petite soupe à ces chiens d'Anglais qui sont à bord!... Voyez-vous comme ce gredin de brick est loin de la goëlette, avec les deux grelins qu'il a amarrés bout à bout pour nous remorquer!... Le diable m'élingue, rien que de les voir, ça vous donne des envies....
—Oui, des envies d'escapade, n'est-ce pas? Pour moi, tenez, depuis que vous venez de me dire ce que vous m'avez dit, je sens la plante des pieds qui me brûle!... Regardez donc nos gens, capitaine, comme ils ont la figure de travers, et la physionomie chavirée.... Les pauvres b ...es! La potence ne leur va pas mieux qu'à nous!
—Eh bien! Pinchaud, il faut leur porter la consolation en douceur dans le tuyau de l'oreille, et leur remonter la mine. Mourir pour mourir, c'est toujours risquer le même paquet, n'est-ce pas?
—Ah! mon Dieu oui; et on peut bien se donner, en fait de ça, l'agrément du choix.
—En ce cas-là, écoutez-moi....»
Le capitaine parla bas alors à l'oreille de son second; et après avoir échangé mystérieusement entre eux quelques mots auxquels ils paraissaient attacher une grande importance, tous les deux allèrent causer avec chacun des hommes de leur équipage.
On vit bientôt les hommes de la goëlette, réunis auparavant en groupes, se disperser et se coucher, l'un sur le gaillard d'arrière, l'autre sur l'avant, l'un au pied du grand mât, l'autre au pied du mât de misaine, et les derniers enfin auprès du grand panneau, ou sur le capot du logement d'équipage.
Ils parurent un instant dormir de lassitude: les Anglais veillaient toujours.
Le capitaine se promenait sur l'arrière, près du midshipman. Un grain tombe à bord. Il faut manoeuvrer un peu: les Anglais s'emploient beaucoup plus activement que les matelots français. Au moment de la plus grande confusion, le capitaine se met à tousser de toutes ses forces.
L'aspirant lui demande s'il est enrhumé.
«Oui, répond-il; mais mon rhume va être bientôt guéri, et le tien va commencer. Tiens, voilà de mon jus de réglisse!»
En prononçant ces derniers mots, il saute sur le midshipman, qui se débat en vain entre les bras poilus de son nerveux assaillant. Chaque matelot négrier s'empare d'un matelot anglais: le nombre triomphe de la résistance; les pistolets dont les Anglais sont armés ratent: la pluie a mouillé les amorces. Les capteurs crient au secours; mais leur voix n'est pas entendue à bord du brick, trop éloigné de la goëlette, dans un moment surtout où le vent souffle dans les cordages et emporte de l'avant à l'arrière le bruit qu'on fait à bord du négrier.
Les dix Anglais et leur midshipman sont tombés à la disposition de l'équipage de l'Oiseau-Mouche. Un matelot français a remplacé à la barre du gouvernail le timonier anglais qu'on y avait aposté. La goëlette navigue toujours traînée par la remorque dans les eaux du brick, qui continue paisiblement sa route comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé derrière lui.
Une fois maître de son navire, le capitaine, rentré par droit de conquête en possession de son droit de commandant, ordonne à ses gens de garrotter les Anglais devenus prisonniers à leur tour. On exécute cet ordre, et puis on tire de la soute aux vivres autant de sacs vides qu'il y a d'Anglais, et on loge chacun de ces derniers dans le fond du sac à biscuit, destiné à lui servir d'emballage et de cachot.
«Que ferons-nous maintenant? demande le second du négrier à son capitaine.
—Mes amis, vous allez me laisser là, jusqu'à nouvel ordre, ces sacs d'Anglais, et nous allons sailler rondement notre chaloupe à la mer. Puis après, quand l'embarcation sera le long du bord, nous placerons à la traine notre drome et tout le fardage qui nous embarrasse. Vous verrez le tour que je vais jouer à ce coquin de brick.»
Les intentions du capitaine sont exécutées. La chaloupe est amenée le long du bord. On y dépose les onze Anglais empaquetés. On hisse la voile sur le mât qu'on a gréé à la hâte, et l'on établit, sur l'arrière de cette embarcation, une espèce d'habitacle au centre de laquelle on place une lampe dont la lueur imitera celle que le brick aperçoit à bord de la goëlette.
Aussitôt que ces dispositions sont prises, le capitaine fait amarrer le bout de la remorque qu'il tient encore à bord de la goëlette, sur l'avant de la chaloupe, et sur l'arrière de cette chaloupe il met à la traine l'espèce de radeau qu'il a formé avec les bouts de mâture et de planches qui composaient sa drome. «Tout cela, dit-il, fera du poids dans l'eau, et le brick, ayant quelque chose de lourd à haler, croira toujours avoir la goëlette à trinquebaler derrière lui.»
Au moment décisif où le négrier quitte la remorque pour ne laisser amarrés à son extrémité que la chaloupe et la drome, le capitaine fait éteindre le feu de l'habitacle de l'Oiseau-Mouche, et fait carguer ou amener d'un seul coup toutes les voiles, pour qu'il ne reste plus de visible, sur les flots, que le feu de la petite habitacle improvisée de la chaloupe, et la voile qu'on a gréée sur son mât.
Que devint le négrier après cette manoeuvre?
Quand il se trouva un peu éloigné du brick, qui le remorquait quelques minutes auparavant, il rehissa et reborda toutes ses voiles; et, favorisé par la brise qui continuait à souffler et par l'obscurité de la nuit qui régnait encore, il réussit à gagner, avec l'aube naissante, une des petites anses de la côte ouest de l'Ile-de-France.
Mais avec le jour quelle ne dut pas être la confusion du capitaine du brick le Sparrow, lorsque, au lieu de la goëlette qu'il avait prise à la remorque pendant la nuit, il ne vit plus qu'une mauvaise chaloupe au bout du grelin à l'extrémité duquel il croyait toujours tenir sa capture! Il fallut se déterminer à voir la vérité dans tous ses détails. Le brick met en panne: on haie le long de son bord, et la remorque et la maudite embarcation sur l'avant de laquelle elle était fixée.... Et que trouve-t-on encore dans cette chaloupe? onze grands sacs à biscuit! Et dans ces sacs à biscuit? les dix matelots et le midshipman qui avaient été envoyés pour amariner l'Oiseau-Mouche!
«Ah! misérable forban! s'écria le commandant anglais, après avoir essuyé une aussi cruelle mortification; si jamais je te rencontre!...»
Il le rencontra, mais sans pouvoir mettre à exécution les projets de vengeance que, dans un moment de colère, il avait conçus contre lui.
Quinze à vingt jours après l'événement, le brick le Sparrow vint mouiller à Bourbon en rade de Saint-Denis. Le commandant descend à terre. Il se promène. Un homme, dont l'extérieur annonce un marin, un capitaine, l'aborde familièrement et d'un air même un peu goguenard:
«Eh bien! mon commandant, qu'avez-vous fait de la petite goëlette négrière que vous avez amarinée dernièrement dans la nuit, sur les attérages de l'Ile-de-France?
—Qui vous a dit que j'eusse amariné une goëlette?
—Qui? mais tout le monde.
—Tout le monde sait donc ce qui m'est arrivé avec ce damné de capitaine négrier?
—Mais on en parle partout, du moins.
—Si jamais je puis le rencontrer, lui ou son diable de navire!
—Son navire! rien de plus facile, mon commandant. Tenez, voyez-vous là-bas, à terre de votre brick, cette petite goëlette, cette espèce de risque-tout, barbouillé de noir?
—Oui!
—Eh bien! c'est le farceur de bateau qui vous a mis si joliment dedans.
—Sans plaisanter!... Et son capitaine?
—Son capitaine? Rien n'est plus aisé non plus que de vous le faire voir. Tenez, voyez-vous devant vous un grand diable de cinq pieds sept pouces qui vous parle sans façon dans le moment actuel, et qui n'a pas trop l'air d'avoir froid aux yeux.
—Parbleu! si je le vois!
—Eh bien, c'est lui!
—Quoi! lui! ce serait donc vous qui seriez?...
—Le capitaine de l'Oiseau-Mouche pour vous servir, pas davantage. Qu'en dites-vous?
—Que vous êtes, ma foi, un bon b...gre ... mais que si quelque jour je vous rattrape, vous ne me sortirez plus de dessous la patte.
—Hélas! il n'y a plus moyen maintenant, mon commandant; vous arrivez trop tard. Grâces à votre complaisance, j'ai gagné, dans mon dernier voyage, de quoi vivre à terre. Vous m'avez donné ma retraite.
—Et vous, vous m'avez fait me donner au diable. Mais, à propos, vous me devez les armes que vous avez prises à mes onze bommes.
—Oui, commandant; et vous, vous me devez une chaloupe, ma drome et mes onze sacs à biscuit.
—Allons, je vois que vous êtes un farceur. Nous dînerons ensemble aujourd'hui, puisque je n'ai pas réussi à vous faire pendre à l'Ile-de-France!
—Une autre fois, peut-être, vous serez plus heureux. En attendant, c'est moi qui dois vous payer à dîner.
—Non pas; c'est moi.
—Vous plaisantez; c'est à moi, pour reconnaître le petit service que vous m'avez rendu!
—C'est plutôt à moi, pour le tour que vous m'avez joué.»
Les deux capitaines dînèrent ensemble.