CARICATURES.
Si quelques-unes des professions qui s'exercent dans nos cités peuvent parfois modifier d'une manière bizarre le caractère ou les moeurs des individus qui s'y livrent, on doit bien penser que le métier de marin et les habitudes qu'il fait contracter ont dû souvent aussi exercer une influence remarquable sur l'esprit de ces hommes dont la mer était devenue la patrie, et le bord le foyer domestique. C'est sur les vieux marins surtout qu'il est facile de reconnaître l'empreinte de cette influence morale, quelquefois si étrange et presque toujours si piquante à observer.
Au sein de cette réclusion maritime que la vocation ou la nécessité impose à ceux qui se destinent à être ballottés toute leur vie à bord des vaisseaux de guerre, il est pourtant de la gaîté, des joies folâtres pour une classe de jeunes gens. Cette classe, qui seule a le privilège d'échapper à la monotonie de l'existence du bord, est celle des aspirans. Elle n'est redevable de ses plaisirs qu'à elle-même, car c'est elle seule qui sait se créer des distractions, des amusemens aux dépens de ceux qui la harcèlent ou qui l'humilient. Les vieux officiers font ordinairement les frais de ce petit impôt prélevé par la jeunesse et l'esprit, sur la routine et l'ignorance.
Oh! qu'aussi les anciens officiers de la première révolution étaient précieux pour les aspirans de l'Empire! C'était un siècle ganachisant, comme on le disait alors, qui prêtait à rire au siècle qui grandissait: on ne pouvait finir plus tristement d'un côté, ni commencer plus joyeusement de l'autre.
L'espèce des vieux parvenus est perdue aujourd'hui, fort heureusement pour la marine, mais bien malheureusement pour la classe des aspirans.
Rappelons-nous cependant une de ces charges de bord qui ont amusé toute une génération d'élèves de marine, et rappelons-nous-la pour donner à nos lecteurs, en leur montrant un des types de l'espèce, l'idée de ce qu'était à peu près, dans le bon temps, une race aujourd'hui perdue.
Un lieutenant de vaisseau, presque sexagénaire, naviguait sur une frégate que tous les officiers de la division venaient visiter par curiosité, pour se donner le plaisir d'entendre parler le lieutenant Lamêcherie; ce brave homme répétait sans cesse «qu'il s'était perdu cinq fois corps et biens;
»Qu'il avait été obligé de rendre sa femme mère, avant de pouvoir triompher de sa vertu farouchassière;
»Que Pékin était la ville la plus populaire de L'Europe civilisée;
»Que Troyes, en Champagne, était la plus forte place de France, puisqu'elle avait résisté dix ans à la flotte combinée des Grecs;
»Que, dans l'expédition d'Egypte dont il faisait partie intègre, Buonaparte avait fait empoisonner, à Jaffa, toutes les sources pour se débarrasser des malades de son armée qui manquait d'eau;
»Que l'Angleterre était un colosse insulaire sans pieds, sans tête, sans bras et sans corps; mais que son ilotisme, au milieu des mers, ne la sauverait pas;
»Que sa mère était une Charette (une des parentes du Vendéen), et son père un Bouillon, et que madame son épouse était une Tour d'Auvergne premier grenadier de France.»
Toutes ces naïvetés faisaient les délices des aspirans.
Le lieutenant Lamêcherie les débitait avec une gravité et un ton de voix qu'il était facile et amusant de contrefaire. Aussi chaque élève ne manquait-il pas de s'exercer tous les matins à rendre la charge Lamêcherique de la veille.
Le bon lieutenant avait à bord un fils qu'il avait fait débuter dans la carrière, en obtenant pour lui le grade de pilotin. Quand le pauvre enfant dormait dans son petit cadre, il était quelquefois réveillé en sursaut par une voix pseudonyme qui lui criait: «César-Auguste, lève-toi, mon enfant, viens tirer les bottes d'un père.»
Le jeune homme, trompé par cet accent de voix imitateur, dans lequel il croyait reconnaître l'organe de son inflexible père, sautait de son cadre avec un dévoûment tout filial, puis il se rendait, encore mal éveillé et mal habillé, dans la chambre de l'auteur de ses jours, qu'il arrachait souvent au sommeil le plus profond pour lui demander:
«Que voulez-vous, papa?
—Moi, ignare, rien! qui t'a permis de venir troubler mon repos patriarcal?
—Mais, papa, ne m'avez-vous pas appelé?
—Moi, produit absurde à qui j'ai eu la maladresse de donner l'être! tu ne sais donc pas reconnaître ma voix de celle des malappris qui osent la contrefaire?... Attends, attends un peu!» Et le papa, armé d'un nerf de boeuf paternel, poursuivait son fils dans toutes les parties de la frégate.
Ces corrections nocturnes, qui se répétaient assez souvent, fatiguaient les hommes paisiblement couchés dans leurs hamacs, et que les cris du lieutenant et les plaintes de César-Auguste venaient éveiller à chaque instant.
Ils résolurent d'y mettre fin.
Une nuit on entendit dire que M. Lamêcherie avait reçu un coup de poing dans le visage en poursuivant, dans le poste des canonniers, sa fugitive progéniture.
Le lendemain, les aspirans ne manquèrent pas de demander à leur lieutenant quelques détails sur le déplorable événement dont toutes les conséquences se lisaient encore sur son visage empaqueté.
M. de Lamêcherie raconta ainsi sa mésaventure à tous les mauvais petits sujets rassemblés autour de lui pour recueillir malignement chacune de ses paroles:
«Il y a, messieurs les aspirans, à bord de la frégate, une habitude pestilentielle; les pilotins, dont mon cher fils fait pour le moment partie, s'avisent de me ventriloquiser. Oui, mes amis, ils imitent mon son de voix, et vous le savez bien, de manière à tromper jusqu'à l'oreille de mon sang, de mon enfant, en un mot.
«Si bien qu'hier au soir j'étais dans le carré à jouer le cent de piquet avec l'officier de quart, lorsque César-Auguste vient, tout écouvillonné, me demander: «Plaît-il, cher père?»
«Vous avez assez d'étude et assez d'habitude du monde pour comprendre que plaît-il, cher père, n'est pas une demande à faire à quelqu'un!
«Que veux-tu? m'écriai-je, en m'adressant à mon enfant.
«—Mais papa, c'est toi qui m'as appelé.
«—M'as appelé! répondis-je: il n'y a pas de m'as appelé, et je voudrais bien savoir quand tu me feras l'amitié de parler ta langue, cuirassier en herbe.
«—Papa, je vous demande pardon; mais vous m'avez appelé, et je suis venu voir....
«—Ah! tu es venu voir, et tu as pris la voix d'un autre pour la mienne. Je suis à toi dans l'instant.... Je passe alors mon caleçon.
«Au même moment, je saisis un nerf de boeuf; et pour apprendre au petit drôle à discerner mieux les accens d'un père, je le poursuis, afin de lui appliquer la tendre correction.
«Le cher enfant s'échappe avec une légèreté qui me rappelle celle de sa pauvre mère....
«Ce n'est pas d'une effusion de coeur qu'il s'agit, me dis-je en moi-même, c'est d'une bonne volée.... Allons, pas de faiblesse, Henri de Lamêcherie: tape en père.
«Je cours sur les pas de mon héritier qui me fuit.
«L'héritier présomptif, malin comme une chouette, se glisse dans le poste des canonniers, et se courbe de manière à passer sous les hamacs de tous ces gaillards qui dormaient réellement comme des bûches.
«J'allais atteindre le drôle, qui n'était plus qu'à une portée ou une portée et demie de nerf de boeuf de moi, lorsqu'en soulageant avec ma tête un des hamacs, il m'arrive sur le visage un coup de poing qui m'étend roide. L'obscurité était complète. Je jette un cri.... A ce cri, que mon sang reconnaît enfin, César-Auguste devine mon accident. Il revient sur ses pas en bon et véritable fils, et il s'écrie: Ah! mon père, vous êtes blessé! Je nageais en effet dans les flots d'un sang nasal.
«Eh bien, messieurs, le croiriez-vous? Je me sentis tellement ému de l'action de mon fils, que je ne lui donnai que dix à douze coups de nerf de boeuf!...»
Tous les aspirans s'extasièrent sur la clémence du père et sur le mouvement filial de César-Auguste. Un instant après, chacun des élèves s'exerçait à raconter, en imitant le vieux Lamêcherie, l'aventure de la veille. Elle fit le tour de la division; et avec la division, une partie du tour du monde.
Dans sa jeunesse, notre lieutenant avait appris quelques règles de grammaire qu'il employait à tort et à travers, d'une manière tout-à-fait barbarismique.
Son professeur lui avait dit que l'apostrophe se plaçait par élision après l'article que l'on employait avant les mots commençant par une voyelle.
Fidèle à cette règle, que le temps avait un peu embrouillée dans sa mémoire, il signait: De Lamêcherie, lieutenant de vaisseau l'gionnaire; mettant ainsi l'apostrophe euphonique à la place de l'e qu'il supprimait dans le mot légionnaire.
En se rappelant aussi que les noms se formaient, dans le féminin, en ajoutant un e muet au masculin, il écrivait à sa fille:
«A Mademoiselle,
«Mademoiselle de Lamêcheriee,»
convaincu qu'il était que l'on devait faire suivre pour sa fille, qui était du genre féminin, l'e qui se trouvait déjà à son nom, d'un e supplétif exigé par la nature du genre.
Le père Lamêcherie, qui, selon l'expression des aspirans, était la personnification ganachisante du coq-à-l'âne, habillé en lieutenant de vaisseau, n'aimait pas qu'on l'interrogeât. Il aimait beaucoup mieux, comme la plupart des esprits de son espèce, interroger les autres, il procédait presque toujours par voie d'enquête dans la conversation, afin de s'éviter le désagrément de quelques questions auxquelles il aurait été souvent très-embarrassé de répondre.
Quand plusieurs aspirans causaient entre eux, il les abordait quelquefois en leur formulant les problèmes les plus bizarres:
«Messieurs, vous qui avez usé plus de culottes qu'il ne me reste de cheveux, sur les bancs des cours de mathématiques, pourriez-vous bien me dire combien il y a d'hémisphères dans le monde?
—Deux, monsieur Lamêcherie, l'hémisphère nord et l'hémisphère sud.
—C'est fort bien, et l'on sait cela aussi bien que vous.
—Pourquoi alors nous le demander?
—Pourquoi? mais pour savoir si vous le savez. Mais je vais vous faire une autre question.... Lorsque vous êtes dans un hémisphère quelconque, par exemple, et que vous passez dans un autre hémisphère, dans quel hémisphère vous trouvez-vous?
—Dans quel hémisphère?
—Oui, dans quel hémisphère vous trouvez-vous? Ah! vous ne vous attendiez pas à cette botte-là, messieurs les savans, qui vous moquez d'un lieutenant de vaisseau, marin, je l'espère, mais lequel lieutenant de vaisseau, selon vous, a passé depuis long-temps du côté des badernes.
—Tiens, pardieu, on se trouve dans l'autre hémisphère.
—Mais dans quel hémisphère, encore une fois?
—Eh bien! si c'est dans l'hémisphère nord ou boréal qu'on se trouve, et que l'on passe dans l'autre hémisphère, on est par conséquent dans l'hémisphère sud ou austral.
—Je ne vous demande pas si c'est l'hémisphère sud ou l'hémisphère austral; je vous demande tout simplement dans quel hémisphère vous vous trouvez?
—Mais puisque sud, méridional ou austral c'est la même chose!
—Allons, voilà maintenant trois mots au lieu d'un! Ah! mon Dieu, que les savans sont bornés aujourd'hui! Vous êtes cinq à six mathématiciens là réunis en conseil, et aucun de vous ne peut me dire dans quel hémisphère il se trouve, en quittant l'hémisphère nord!
—Dans l'hémisphère sud.
—Eh bien, monsieur, vous n'y êtes pas, et c'est moi qui vous le dis.
—Ah, par exemple, la farce est bonne!
—Non, vous n'y êtes pas, messieurs: il n'y a pas de farce là-dedans, et je le soutiendrais contre celui qui a fait le Cours de mathématiques de Bezout.
—Mais où sommes-nous donc, selon vous, monsieur Lamêcherie?
—Je vous dis que vous n'y êtes pas, et cela me suffit. Ah! messieurs les savans, on vous en trouvera encore des questions de cette force! Je voudrais qu'on vous donnât des examinateurs, pour vous faire tourner en bourriques, comme moi!
—Grand merci, monsieur Lamêcherie; rien ne presse.
—Passons maintenant à une autre difficulté, et voyons si vous êtes aussi forts sur la tactique navale que sur votre cours d'astronomie?
—Voyons.
—Je suppose que vous ayez une division de neuf vaisseaux, et que vous vouliez construire le carré naval avec cette division. Vous savez sans doute bien ce qu'on nomme un carré naval? Avec neuf vaisseaux pour établir le carré naval, c'est trois vaisseaux sur chaque côté.
—Oui, attendu que quatre fois trois font neuf!
—Comment, qui est-ce qui vous dit que quatre fois trois font neuf?
—Mais un carré est composé de quatre côtés. Si sur chacun des côtés vous placez trois vaisseaux, il en faudra nécessairement douze pour composer votre carre naval.
—Voilà bien les jeunes gens d'aujourd'hui! ils savent tout en marine, sans n'avoir jamais rien vu! Voulez-vous, oui ou non, vous en rapporter à ma vieille expérience, à mes cheveux blancs enfin?
—Oui sans doute, nous ne demandons pas mieux, mais....
—Mais, mais ... il ne s'agit ici de mai ni d'avril, il est question seulement de carré naval. Je vous disais donc que vous avez neuf vaisseaux, vous en mettez trois sur chacun des côtés....
—C'est-à-dire sur chacun des quatre côtés....
—C'est entendu, il y a une heure que je me tue à vous le répéter.
—Alors cela fera douze vaisseaux, attendu que quatre fois trois ou trois fois quatre font douze.
—Messieurs, je vois bien que vous êtes trop instruits pour que l'on puisse vous apprendre quelque chose. Dès l'instant que vous savez que trois fois quatre ou quatre fois trois font douze, il n'y a plus moyen de vous donner de leçons de tactique navale, et je rengaîne ma démonstration.
—Ah! lieutenant, vous vous fâchez, et vous ne voulez pas raisonner.
—Raisonner avec vous, messieurs, non certainement pas! on y perdrait la tête: vous êtes trop forts en argumens.»
Et là-dessus le lieutenant se promenait furieux sur le pont, ou bien il courait s'armer de son nerf de boeuf paternel, pour se venger, sur le dos de son fils, du peu de succès qu'il avait obtenu dans sa leçon de tactique navale.
La carrière du brave homme se termina, assure la chronique des aspirans, comme elle devait finir, par un solécisme.
Le premier consul ayant eu envie de s'arrêter un instant dans le petit port que ce vieux serviteur avait choisi pour le lieu de sa retraite, parut désirer de faire une course en mer dans une embarcation que l'on arma du mieux possible. En sa qualité d'officier de marine retraité, le bonhomme Lamêcherie fut chargé de servir de patron au canot qui allait porter un instant sur les mers du rivage le héros de la république française. L'ancien lieutenant de vaisseau ne saisit la barre du gouvernail qu'en tremblant. Mais le sentiment du devoir lui fit surmonter toutes les craintes que lui inspiraient de sinistres présages. Un Romain à sa place aurait reculé. Lui avança et fit avancer l'embarcation. Dans le petit trajet, Buonaparte, dont la manie interrogante était assez connue, demanda à son timide patron: «Quel âge avez-vous, monsieur?—Soixante-dix ans sonnés, premier consul?—Sonnés! hum. On vit vieux ici. Vous paraissez vous porter bien encore?—Mais dans ce moment ici je jouis d'une assez mauvaise santé. Vous êtes trop bon, premier consul.—Diable! vous jouissez ... de vous mal porter!... vous êtes bien heureux!» Le ton bref et un peu amèrement railleur du héros en prononçant ces derniers mots fut compris du pauvre Lamêcherie, et l'effet qu'il produisit sur toute son économie fut tel, que le premier consul porta plusieurs fois son mouchoir sous le nez, en paraissant éprouver une sensation désagréable. Il ordonna à son patron de regagner la terre au plus vite. Le trouble du patron était si grand, qu'il entendit à peine la voix du chef de la république qui lui répétait: «Mettez-moi à terre tout de suite, j'en ai besoin et vous aussi!» En revenant au rivage, le malheureux Lamêcherie est serré dans les bras d'un de ses amis qui s'écrie: «Combien tu es heureux! le premier consul vient d'ordonner que ta retraite te soit comptée sur le pied du grade de capitaine de frégate.....
—Fuis-moi, laisse-moi, répond l'infortuné Lamêcherie à son ami: je viens d'empoisonner le plus beau jour de ma vie!»
Il disait vrai. L'accident qu'il venait d'éprouver produisit un désordre si considérable dans toutes ses facultés, qu'il se mit au lit en descendant du canot, et qu'il succomba quelques jours après, en répétant à tous ceux qui déploraient son sort: Ah! mes amis, j'ai empoisonné le plus beau jour de ma vie!
Les aspirons de marine portèrent son deuil.
LE NAUFRAGÉ DE LA BARBOUDE.[G]
Je me trouvais embarqué, en 1817, sur un vaisseau de ligne dont la mission était de croiser dans les Antilles et les débouquemens.
Un jour, vers midi, nous aperçùmes un peu au vent à nous, et sur notre arrière, la petite île de la Barboude, langue de terre basse, alongée, sur laquelle croissent des arbres que l'on voit s'élever au-dessus des flots comme une de ces forêts qui dominent les eaux de la plaine après une inondation. Les bas-fonds qui environnent cette île et qui, à son approche, donnent une teinte verdâtre à la transparence de la mer, avertissent le navigateur des dangers qu'il courrait en ne s'éloignant pas assez de cette terre dont le prolongement s'étend à quelques lieues au large. La brise était ronde et la mer belle. Nous contournâmes, en virant vent-devant, la partie du nord de la Barboude.
Les hommes placés en vigie sur les barres de perroquet annoncèrent qu'ils croyaient distinguer, dans le nord-ouest de l'île, la basse-mâture d'un navire naufragé. Toutes les longues-vues du bord se trouvèrent braquées, en un instant, sur le point que venaient d'indiquer les vigies.
Trois bas-mâts, peints en blanc, sortaient en effet des flots, et paraissaient appartenir à un grand navire entièrement coulé. Le corps du bâtiment naufragé était penché de telle manière, que sa mâture se trouvait inclinée de quarante-cinq degrés par rapport à la surface de la mer. Un petit baril avait été placé sur le tenon de chaque mât, comme pour conserver, le plus long-temps possible, les dernières dépouilles du bâtiment. Admirable prévoyance, quand tout le navire lui-même était abandonné sans doute pour toujours!
Il prit envie à notre commandant de faire visiter les restes de ce bâtiment, et d'obtenir des renseignemens sur le sinistre qui venait de laisser des vestiges si frappans. On mit une embarcation à la mer, et on désigna un aspirant de corvée. Je fus choisi pour commander l'embarcation.
Après avoir écouté, chapeau bas, les instructions que me donnait le commandant, je m'éloignai du vaisseau, qui s'était mis en panne pour m'offrir la facilité de déborder, et je me dirigeai sur le trois-mâts à la côte. En une heure je parcourus, à la rame, la distance d'une lieue et demie qui me séparait de lui; le vaisseau, en m'attendant, se mit à courir quelques petites bordées cà et là, en se tenant toujours au vent de la Barboude.
Ma visite à bord du bâtiment submergé ne m'offrit aucun indice bien précis ni bien intéressant. Le gréement avait été enlevé. La coque était coulée à cinq ou six pieds de la surface de la mer. Ce bâtiment s'était crevé sur le fond que la transparence de l'eau laissait apercevoir dans les plus petits détails. D'énormes et voraces requins rôdaient lentement autour de ce cadavre de navire. Quoique privés de harpons, mes hommes se donnèrent le plaisir de piquer ces terribles ennemis avec le fer de la gaffe de l'embarcation. Le patron du canot me proposa, malgré la présence des requins, de plonger sur le fond, et de s'insinuer dans la chambre du bâtiment pour tâcher d'en arracher quelques objets, s'il en existait encore. Je crus devoir applaudir à son dévoûment, et refuser net sa courageuse proposition.
J'allais m'en retourner fort tristement à bord du vaisseau sans avoir réussi à recueillir le plus petit indice intéressant, lorsqu'un de mes canotiers, dont l'oeil était vif et bon, me fit remarquer sur le rivage un rouffle[H] de navire, peint en vert, et qui, sans doute, avait appartenu au navire naufragé. Je me dirigeai de suite, à la rame, sur la partie de la côte où se trouvait ce rouffle, supposant avec quelque raison qu'en interrogeant les débris du naufrage, je pourrais obtenir quelques renseignemens satisfaisans sur les détails, ou tout au moins sur la date approximative de cet événement.
Cet espoir me parut bientôt d'autant mieux fondé, qu'en gouvernant sur la grève, que battait une houle assez forte, j'aperçus une petite pirogue se jouant entre les grosses lames qui se déroulaient lentement sur le rivage. Mais, à mon approche, la petite pirogue alla se cacher dans une des échancrures de la côte, comme un de ces plongons qui disparaissent sous une vague, au moment où le chasseur les couche en joue.
J'abordai la Barboude non loin de l'endroit où le rouffle avait été halé à sec, ou jeté par la mer entre quelques cocotiers qui ombrageaient cet ancien asile de quelques malheureux marins naufragés sans doute sur cette terre inhospitalière. «Voilà, me disais-je très-philosophiquement, notre destinée à nous, hôtes infortunés de l'Océan! Ce rouffle, après avoir parcouru peut-être, sur le pont d'un navire, toutes les mers du globe, au milieu des tempêtes qui l'ont battu vainement, est venu se briser au sein du calme sur cette île sauvage. Pendant que le navire sur lequel il dominait fièrement les flots se trouve submergé là, ici lui sert de repaire à quelques hideux serpens, à d'immondes manitoux, et le capitaine et les officiers qui l'habitaient sont peut-être morts de faim dans ces lieux de désolation!»
La tête toute remplie de ces tristes réflexions, je mets le pied à terre, porté sur les épaules d'un de mes hommes qui s'était jeté à la mer pour m'épargner le désagrément d'entrer dans l'eau jusqu'aux aisselles. Je me dirige vers le rouffle, dont l'extérieur me paraissait se trouver dans un parfait état de conservation. Dans la crainte de rencontrer sous mes pas quelques dangereux reptiles, j'avais mis le sabre à la main. Armé ainsi, je pénètre, suivi du patron et du brigadier de mon embarcation, dans le rouffle abandonné, en frappant de la lame de mon sabre sur le bord de la porte de cet édifice de bois, pour déterminer les hôtes sauvages qui auraient pu s'emparer du logis, à nous céder la place que nous voulions visiter.... Mais quel ne fut pas mon étonnement, lorsque, du fond de ce silencieux refuge, je vis s'avancer dans l'obscurité un homme à la longue barbe, aux longs cheveux et à la figure cave et pâle!... Je crus d'abord à une vision, ou plutôt je ne crus encore à rien, car, dans ce moment et à cet aspect, je ne sus éprouver autre chose qu'une impression extraordinaire. Malgré l'assurance que devait me donner le sabre que je tenais dans la main, et l'escorte que je voyais à mes côtés, je reculai d'étonnement ou d'effroi.... «Mais, monsieur, me dit mon patron, c'est un homme!
—Un homme! pardi, je le vois bien!
—Mais quand je vous dis que c'est un homme, je veux vous dire, monsieur, que ce n'est qu'un homme, et qu'il n'y a pas tant de quoi avoir peur!
—Que faites-vous ici? demandai-je à l'inconnu, sans trop savoir s'il comprendrait le français, ou sans trop savoir moi-même ce que je lui disais.
—Monsieur l'aspirant, me répondit-il d'une voix creuse et rauque, je vis ... voilà ce que je fais.
—Vous êtes donc Français?
—Oui, j'étais Français du moins, car à présent je ne suis plus d'aucune nation.
—Vous apparteniez sans doute à l'équipage de ce navire naufragé?
—Non pas précisément....
—Vous avez pourtant fait côte sur cette île?
—Oui, j'ai fait côte ici, mais pas à bord de ce navire.... Mon affaire, voyez-vous, monsieur l'aspirant, est une histoire.... C'est moi qui étais tout-à-l'heure dans cette petite pirogue que j'ai moi-même construite et que j'ai clouée et chevillée en bois. J'ai fait cette embarcation tout seul, et elle marche aussi bien que votre canot, sans me vanter.
—Et quel est donc ce navire naufragé que je viens de visiter?
—C'est un anglais, pas autre chose. L'équipage s'est sauvé, et il a été conduit à Antigues par un bâtiment caboteur qui l'a pris ici il y a deux mois, plus ou moins.
—Pourquoi donc n'êtes-vous pas parti aussi avec les Anglais?
—Pourquoi? parce que v'là ce que c'est! Quand je vous dis que mon affaire est une histoire, c'est que c'est une histoire, et il y a plus d'un an, voyez-vous, que je vis ici comme un vrai sauvage de la mer du Sud.
—Racontez-moi donc votre histoire?...
—Oui, je veux bien à vous, mais à vous tout seul, entendez-vous, parce que ... je vous dis cela à l'oreille, car c'est malsain de parler devant tout le monde.... (S'adressant à mon patron et au brigadier:) Dites donc, vous autres, si, pendant que je serai à causer là, sans façon, avec votre aspirant, vous voulez aller abattre quelques cocos pour vous rafraîchir le tempérament, vous en trouverez de bons ici, au moins; je sais, voyez-vous, ce que c'est que des matelots: j'étais passager à bord du navire qui m'a mis ici à la côte....
—Si vous voulez nous le permettre, monsieur, me demanda le patron, nous irons, comme monsieur l'habitant nous le dit, amurer quelques cocos et un ou deux régimes de bananes?
—Oui, oui, allez, reprend l'inconnu. Je suis le propriétaire de tout cela, moi, parce que je suis seul dans le pays.»
Mes gens s'éloignèrent avec une gaffe ou un aviron à la main, pour aller gauler quelques fruits à une petite distance du rivage.
Une fois seul avec mon demi-sauvage, il se rapprocha de moi d'une manière mystérieuse pour me dire à l'oreille, comme s'il se fût agi de la révélation du secret le plus terrible: «Quand je vous ai dit devant vos gens que j'étais un passager naufragé, je vous ai mis dedans, je suis un matelot!
—Et quel intérêt aviez-vous donc à cacher que vous êtes marin?
—Tiens, pardieu, quel intérêt! est-ce que vous ne devinez pas ma raison? Quand le navire la Bonne Sophie, sur lequel j'étais embarqué, s'est perdu ici, les autres gens de l'équipage ont regagné les Iles quelques jours après s'être sauvés à terre. Moi, je me suis caché dans les bois de la Barboude, pour ne pas partir avec eux, parce que j'avais une idée dans la tête.
—Et quelle idée aviez-vous?
—J'avais l'idée de devenir mon maître.... Tenez, monsieur, quand on n'est qu'un pauvre diable et qu'on a bourlingué trente à trente-cinq ans sur la mer en qualité de matelot, on est bien aise d'avoir quelques instans de repos et de liberté.... Lors donc que mes camarades sont partis d'ici, je me suis dit: Dans cette île, il n'y a pas grand'chose à gratter, mais tu y chercheras ta vie à la pêche, à la chasse, si tu peux. A bord, on te rationnait: ici, tu feras ta ration toi-même. A bord, tu travaillais quand on le voulait: ici, tu ne travailleras que quand tu voudras manger. A bord, tout le monde était ton supérieur: ici, tu n'auras d'ordre à recevoir de personne.... La nuit, si tu veux, tu te reposeras de n'avoir rien fait le jour.... Vogue donc la galère, que je me suis dit, et je suis resté ici, comme vous voyez.
—Et avez-vous eu lieu de vous féliciter de cette étrange résolution?
—Je mange tant que je peux du poisson et des fruits; je bois quand j'ai soif, de l'eau, par exemple; je dors quand j'ai sommeil; je chante quand je suis gai, comme s'il y avait quelqu'un là pour m'entendre.... Que voulez-vous de plus?
—Et vous logez?
—Dans ce rouffle-là: c'est ma maison, mon domicile.
—Comment avez-vous fait pour le haler tout seul à vous aussi loin du rivage?
—J'ai fait des inventions. C'est la mer, d'abord, qui avait jeté ce rouffle sur le bord. Mais, comme je ne voulais pas laisser la lame reprendre ce qu'elle m'avait apporté là comme à souhait, je me suis mis à faire un appareil avec quelques bouts de corde et des poulies que j'avais été chercher à la nage à bord du bâtiment qui avait coulé. Avec toute cette mécanique et du temps, j'ai fini, en vrai matelot, par venir à bout de monter ma maison où vous la voyez maintenant. Ça n'a pas été plus malin que cela; et, à présent, je couche et je loge dans la cabane qu'occupait le capitaine de la Bonne-Sophie.
—Quelle jouissance!
—Vous croyez? Certainement que c'est de la jouissance! Tenez, quand le vent souffle dur pendant la nuit et que j'entends la mer déferler sur le plein à cinq ou six brasses de moi, il n'y a pas de plaisir comme celui d'être couché dans ma cabane! Souffle, que je dis au vent; déferle, que je dis à la mer; tombe plus fort, que je dis à la pluie: l'officier de quart ne viendra pas te commander de monter prendre le dernier ris dans le grand hunier. Et sans avoir peur d'être jeté à la mer de dessus une vergue, je suis là dans mon rouffle comme si je naviguais encore. J'ai toujours aimé la navigation, moi, tel que vous me voyez; mais je n'aimais pas, à l'âge de cinquante ans passés, à faire le métier.... J'ai pris ma retraite, et je suis heureux à ma façon.
—Heureux dans cette solitude, sans compagnon!...
—Des compagnons! mais si j'en avais, ils seraient mes maîtres, ou j'aurais toujours dispute avec eux. Et, tout seul, je ne me dispute jamais avec moi-même.
—Sans femme!
—On voit bien que vous êtes un jeune homme! A mon âge, et quand on a eu de la misère toute sa vie, on est mort pour le sexe, et le sexe est mort pour moi.
«Je suis enfin devenu ici un ... un.... A propos, comment appelez-vous un homme qui se moque de tout et qui prend le temps comme il vient?
—Un sage.
—Non; c'est bien cela pourtant; mais c'est encore un autre mot. Le français m'échappe, depuis que je ne parle plus à personne.... Un, comment donc?... un....
—Un philosophe?
—Oui, un philosophe; eh bien, je suis un fameux philosophe, allez!
—Et vous êtes bien déterminé à passer le reste de vos jours dans cet abandon?
—Pourquoi pas, si Dieu le veut!... si Dieu ou le diable le veut, c'est-à-dire; car je ne sais pas trop.... Cependant, tenez, depuis que je suis tout seul ici, je commence à croire, le diable m'emporte, qu'il y a un Dieu au monde.... Eh bien! je vous disais donc que je ne demande rien à personne que de me laisser tranquille dans mon île avec mon rouffle et ma pirogue. Et quand j'avalerai ma cuiller par le mauvais bout, l'hôpital n'aura pas à payer mes frais d'enterrement.
—Mais on m'a dit qu'il existait dans l'île une ou deux familles anglaises qui cultivent une portion de terre dans l'autre partie de la Barboude.
—Ça se peut bien, mais jamais je n'ai vu leur mine; ici chacun vit chez soi, apparemment Je n'aime pas les voisins, et les voisins anglais surtout. Mais à présent que je vous ai conté mon histoire, j'ai un service à vous demander.
—Quel service? parlez.
—V'là ce que c'est.
«Vous voyez bien ce grand cocotier là-bas, que j'ai gréé à mon idée, avec une vergue en travers et des haubans pour le tenir droit, et des enfléchures pour monter dessus?
—Oui. Eh bien?
—C'est mon observatoire, à moi. C'est là que je grimpe tous les matins pour donner mon coup de longue-vue sur l'horizon. Quand je dis mon coup de longue-vue, c'est ma manière de parler; car, ma longue vue, pour moi, c'est mes yeux, puisque malheureusement je n'ai pas de lunette d'approche: c'est la seule chose qui me manque.
—Eh bien, après?
—Après donc, comme je vous le disais, il n'y a encore qu'une minute, je suis monté en vigie au haut de ma mâture, et là tout aussitôt je me suis mis à crier: navire, comme si tout l'équipage avait été sur le pont pour m'entendre. C'était votre grand coquin de vaisseau qui débouquait par la pointe du nord. Quoiqu'on ne navigue plus, le coup d'oeil est toujours là, quand on a été trente ans marin. Aussi en voyant les deux bords blancs de votre grand ship, son gréement et sa manière de naviguer, je me suis dit tout de suite: C'est un vaisseau français, ou que le diable m'élingue! Voyez si je me suis mis dedans?... Après, quand le vaisseau a mis en panne, je me suis encore redit: V'là un coquin qui va larguer une embarcation à la mer pour visiter le navire perdu auprès de l'île; et je ne me suis pas encore trompé.
«Or vous sentez bien actuellement, monsieur l'aspirant, que je ne suis pas trop rassuré.
—Pourquoi cela?
—Pourquoi? pardieu, vous le savez bien
—Pas le moindrement, je vous jure!
—Comment, vous ne sentez pas que si vous aviez envie de dire à votre commandant, en retournant à bord de votre vaisseau: Je viens de voir un matelot français qui vit en vrai sauvage à la Barboude, votre commandant vous dirait: Pourquoi n'avez-vous pas ramené cet homme qui ne peut être autre chose qu'un déserteur? Et alors, ma foi, vous répondrez peut-être à votre commandant: Si vous voulez, mon commandant, je vais chercher à le rattraper. Voilà ce qui me taquine, car si ça se passait comme ça, je serais obligé d'aller faire le nègre-marron dans les bois, et puis vous démoliriez sans doute mon habitation, ne pouvant pas mettre la main sur l'habitant. Il me montrait tristement son rouffle en prononçant ces derniers mots.
—Et si je vous donnais ma parole d'honneur de ne rien dire à mon commandant qui pût vous compromettre?
—Alors je serais tranquille; car je sais bien que les aspirans sont malins, mais que quand ils ont donné leur parole, c'est fini. J'ai connu un aspirant à bord d'une corvette; il m'a donné plus de taloches et de quarts de vin que je n'ai de cheveux sur le baptême. Eh bien! c'était le meilleur enfant du monde, et quand il me disait: Jean Lafumate....
—Ah! vous vous appelez Jean Lafumate?
—Oui; c'était mon nom de baptême et mon nom de guerre à bord....»
En ce moment mes canotiers, à qui j'avais donné la permission d'abattre quelques cocos, s'en revinrent chargés de fruits et de branches d'arbres.
«Voilà vos gens qui rallient à l'appel, me dit mon interlocuteur en les voyant paraître. Je vais leur donner quelques douzaines d'oranges, que j'ai là, ça leur fera du bien à ces pauvres b.... Car moi j'aime les matelots et je les aimerai toujours, monsieur l'aspirant.
—C'est fort bien tout cela, mais comment vous paierai-je les petites provisions dont vous allez vous priver pour nous? De l'argent? vous ne sauriez qu'en faire? Des vivres? je n'en ai pas à vous donner....
—Oui, mais vous avez un couteau, et vos gens en ont aussi, et c'est toujours la crainte de manquer de couteau qui me trouble la tête. Je n'en ai plus que deux, et ce n'est pas assez.»
Je fis consentir six de mes hommes à donner leur couteau à l'ermite, à charge de leur en rendre un à chacun d'eux une fois à bord.
«Vous ne savez pas le service que vous venez de me rendre là, monsieur l'aspirant. Dieu vous bénisse; car, ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, je commence à croire qu'il y a un Dieu.... Excusez-moi; mais, avant de me quitter, voulez-vous me permettre de contenter mon envie?... Je voudrais, si c'est un effet de votre bonté, regarder au large avec la longue-vue que vous portez là en bandoulière.... Il y a si long-temps que je n'ai regardé au large qu'avec mes pauvres yeux!»
Il saisit la longue-vue, que je lui prêtai de suite, avec l'avidité qu'un homme qui aurait eu faim eût mise à se jeter sur un morceau de pain. Puis je le vis monter sur le haut du cocotier qui lui servait d'observatoire, et promener tout autour de l'horizon le bout de la longue-vue qu'il tenait avec une espèce d'ivresse....
«Tenez, s'écria-t-il, voilà votre vaisseau qui vire de bord!... Il cargue sa grand' voile en levant les lofs.... Ah mon Dieu! que c'est heureux d'avoir une longue-vue! Je donnerais tout ce que j'ai ici, mon bateau, mon rouffle, pour en avoir une, parce que je referais une autre cabane, un autre bateau, et que je ne peux pas faire une longue-vue.
—Cet instrument paraît donc vous faire beaucoup d'envie? lui dis-je, en voyant sa joie.
—Ah! monsieur, comment pouvez-vous me demander ça!
—Et si je vous en faisais cadeau?
—Quoi! de cette longue-vue? ah bien oui! Mais n'allez pas vous en aviser au moins! vous me feriez perdre la boule. Tenez, v'là déjà que la tête me tourne de vous avoir seulement entendu me dire cette parole!...
—Eh bien! tâchez de conserver toute votre raison, et de me faire l'amitié de garder ma longue-vue comme un souvenir de ma visite....
—Et vous, comment ferez-vous sans longue-vue?
—N'y en a-t-il pas d'autres à bord?
—C'est vrai, il y a tant de choses à bord d'un vaisseau de ligne! Ce n'est pas comme chez moi! mais c'est égal, je suis maître ici, et ce n'est pas difficile, puisque je suis tout seul.»
L'ermite accepta ma longue-vue avec de grandes manifestations de joie et de reconnaissance; je me disposai à me rembarquer dans mon canot et à m'éloigner de l'île pour regagner le vaisseau. Le naufragé, avant de me faire ses adieux, m'attira à lui à quelques pas du groupe que formaient mes canotiers en regagnant le rivage, et il me dit à l'oreille: «Surtout n'oubliez pas, monsieur l'aspirant, si jamais vous retournez en France, de faire dire à ma famille, à mon frère Thomas Giroux, qui demeure à Saint-Servan, rue des Bas-Sablons, n° 17, que son frère Antoine est devenu le plus grand philosophe de la terre, un vrai philosophe, quoi! Vous entendez bien, et vous ne me refuserez pas cela, n'est-ce pas?
—J'aurai bien garde de l'oublier, et je vous donne ma parole que votre famille aura bientôt des nouvelles de vous; cela vous suffit-il?
—Oh! des nouvelles de moi, ce n'est pas cela que je veux. Je veux, voyez-vous bien, que ma famille sache que je suis devenu un grand philosophe. Mon nom fera du bruit dans le pays; vous comprenez maintenant.
—A merveille!»
Le malheureux venait de laisser échapper là le mot de l'humanité, et ce mot venait de trahir toute cette prétendue philosophie qu'une minute auparavant j'admirais tant encore en lui. Il ne s'était résigné à vivre seul sur un rivage désert, que dans l'espoir peut-être de faire parler de lui un jour, et c'était aussi par amour d'une vaine gloire qu'il s'était séquestré du monde, lui simple matelot, lui que son ignorance et son obscurité condamnaient à vivre et à mourir oublié!... Le bonheur ne lui aurait même pas suffi: il fallait de l'éclat à sa réclusion, de la renommée pour l'exil volontaire qu'il s'était imposé: il fallait aussi, en d'autres termes, une auréole de gloire sur son rouffle, une promesse d'immortalité peut-être sur sa dépouille cadavéreuse qu'il abandonnerait bientôt aux serpens de l'île et aux oiseaux de proie de ce rivage désert!
A peine eûmes-nous quitté notre grand philosophe, que je le vis monter sur le cocotier au sommet duquel il avait établi sa vigie. Il s'empressa de diriger la longue-vue dont je venais de lui faire présent, sur mon embarcation, et je ne le perdis de vue que lorsque la nuit, qui commençait à se faire, eut enveloppé de ses tranquilles voiles et la Barboude et le rouffle de l'ermite, et l'arbre sur lequel il s'était planté pour suivre du regard le canot qui allait mettre tant d'espace entre lui et nous.
Notre vaisseau, enveloppé au large par une nuit obscure, avait hissé deux fanaux au haut du grand mât pour m'indiquer sa position La mer calme et unie que fendait mon embarcation pour regagner le bord retentissait au loin sous les coups d'aviron de mes canotiers. La conversation que je venais d'avoir avec le naufragé de la Barboude m'occupait encore tout entier, et absorbé dans mes réflexions sur l'étrange abandon auquel s'était résigné cet homme extraordinaire, je ne fus réveillé pour ainsi dire de ma préoccupation, que lorsque la voix de la sentinelle du vaisseau se fit entendre pour nous crier: «Oh de la chaloupe! vient-elle à bord?...» En revoyant notre vaisseau, mes amis et les gens de cet équipage si nombreux et si actif, il me sembla avoir fait un rêve.... «Quelle différence, me dis-je, entre l'exil de ce malheureux et le mouvement de ce bord où l'espace suffit à peine à cette multitude de matelots!...» Moi qui auparavant trouvais qu'un vaisseau n'était à peu près qu'une prison, je crus en revenant de la Barboude rentrer dans une ville opulente et populeuse!
J'allai rendre compte de ma corvée au commandant. Je lui rapportai à peu près toutes les circonstances de ma petite expédition. Il s'amusa beaucoup de la philosophie du naufragé. Mais j'eus bien garde de lui dire que notre ermite était un vieux matelot: l'impassible rigueur de l'inscription maritime aurait bientôt mis fin au bonheur qu'il s'était promis dans sa sauvage et rude réclusion.
UN CONTRE-AMIRAL EN BONNE FORTUNE.
Un général de mer se plaisait à tyranniser les officiers de la division qu'il commandait, à peu près comme autrefois certain empereur romain s'amusait, pour passer le temps, à tuer des mouches. En retour de ses mauvais traitemens, tous ses officiers l'envoyaient au diable; mais leurs malédictions ne réussissaient qu'à réjouir le vieil amiral, qui se montrait fier surtout de la haine universelle qu'il inspirait; et les arrêts forcés ne réjouissaient nullement les jeunes officiers.
Lorsque l'amiral riait en montant à bord, on pouvait en conclure qu'il venait de jouer quelque bon tour à l'un des élégans de la division. Rien ne l'égayait autant que de pouvoir dire à son capitaine de pavillon: «Monsieur le commandant, vous ordonnerez les arrêts forcés pour quinze jours à M. un tel, qui s'est permis d'aller faire la belle jambe à terre malgré mes ordres.» Il se serait volontiers pâmé d'aise, lorsqu'après avoir rencontré dans une rue un officier déguisé en matelot, il lâchait aux trousses du pauvre fugitif deux ou trois de ses adjudans. Il appelait cela faire la chasse aux lapereaux. Cet homme aurait fait le meilleur chef de police que l'on pût posséder dans une capitale. Le sort, en se trompant, n'en avait fait qu'un contre-amiral.
Tous les officiers lui rendaient depuis long-temps haine pour vexations, et cette haine était devenue telle, qu'on pouvait dire qu'elle avait fini par dégénérer en esprit de corps. Il était d'usage de détester l'amiral, à peu près comme il est ordinaire, dans le service, de respecter ses chefs. C'était presque un article de l'ordonnance.
Mille fois on se serait vengé de ce damné d'homme, si les règles d'une discipline d'airain avaient pu se prêter aux voeux que les subalternes formaient contre leur injuste et inflexible chef. Mais, comme il le disait lui-même, il était le pot de fer, et il ne redoutait pas les cruches qui auraient osé l'aborder.
Les cruches enrageaient donc de n'avoir pu ébrécher le pot de fer que par quelques piquantes plaisanteries et quelques bonnes épigrammes auxquelles leur puissant adversaire avait toujours riposté par les arrêts forcés ou de mauvaises notes envoyées au ministre.
Un jeune enseigne de vaisseau, malgré les difficultés et les dangers de l'entreprise, résolut cependant de venger tous ses camarades de la longue humiliation sous laquelle la main de l'amiral avait courbé leurs fronts craintifs. «Je veux, leur dit-il, pour peu que le ciel seconde mes projets, couvrir de honte celui qui nous a jusqu'ici accablés de vexations. Faites des voeux pour moi, et laissez-moi faire.»
La division se trouvait mouillée depuis quelques jours dans un port étranger. Le Léonidas qui aspire à arrêter le torrent des mauvais traitemens de l'amiral, ne choisit pas pour compagnons trois cents Spartiates, mais il prend avec lui les deux plus jolis petits aspirans qu'il peut trouver, et il marche aux Thermopyles. Mais quelles sont les Thermopyles de notre officier? une maison de joie qu'il loue pour quelques heures à d'aimables filles dans une des rues les plus fréquentées de la Havane.
Les deux petits aspirans, dont les traits sont doux et malins, et dont la taille est encore petite et svelte, se laissent habiller en jeunes personnes. Leur teint, déjà un peu bruni par l'air brûlant de la mer, reprend toute sa fraîcheur native sous une légère couche de blanc de céruse. Leurs pieds adolescens, long-temps comprimés par des bottes épaisses, recouvrent une élégante flexibilité dans de fins souliers de prunelle. Leurs hanches, comprimées sous la ceinture d'un lourd poignard, se dessinent voluptueusement sous un large ruban rose. Nos deux petits chérubins de bord deviennent enfin, avec un peu d'art et de patience, de jolies petites filles agaçantes, faites pour tromper l'oeil enflammé de plus d'un amateur. Au bout de quelques heures d'exercice à la fenêtre du logis où l'on vient de les installer, elles auraient pu prendre dans leurs filets les passans les moins disposés à se laisser séduire par les agaceries de ce sexe dont l'empire s'étend si facilement de la croisée à la rue.
L'amiral, le soir même du jour où nos masculines Laïs étaient entrées en fonctions, s'était rendu au spectacle accompagné d'un de ses aides-de-camp. A onze heures il s'en revenait à bord, précédé par deux matelots qui, sur ses pas, avaient soin de projeter la vive clarté de deux énormes fanaux. En passant par une des rues qu'il lui fallait parcourir pour se rendre vers le warf où l'attendait son canot, il fait remarquer à l'aide-de-camp marchant respectueusement à ses côtés, deux fenêtres d'où sortent des voix qu'il croit reconnaître pour des voix de femmes, et de femmes françaises même!
«Quelle drôle de chose, à la Havane, à cette heure, monsieur mon aide-de-camp! Qu'en dites-vous?
—Mon général, je dis que ce n'est pas plus drôle que partout ailleurs. Il y a dans tous les lieux du monde connu, des Françaises qui font ce métier-là.»
—Quel métier entendez-vous donc?
—Mais, mon général, le métier que font probablement ces deux dames.
—Vous avez raison, elles sont deux, et elles me paraissent même être assez gentilles. Ecoutez! elles parlent.... Il me semble même qu'elles parlent de nous.»
Une de ces dames, en effet, en voyant passer le petit cortège, s'était écriée avec le doux accent de la curiosité et de l'intérêt:
«Ah! c'est le général français nouvellement arrivé!
—Voyez-vous, monsieur mon aide-de-camp, reprend l'amiral en recueillant ces paroles tendrement provocatrices, voyez-vous que ce sont des Françaises!... Mesdames, j'ai bien l'honneur de vous saluer....»
Les dames répondent gracieusement à ce salut.... La porte de la rue, près de laquelle les deux passans se sont arrêtés, s'entr'ouvre au même instant. Les matelots qui portaient les fanaux destinés à éclairer le général, se sont arrêtés aussi.... Mais le général leur ordonne de continuer leur route sans lui, en leur recommandant d'avertir leur patron qu'il ira bientôt rejoindre son canot.
Resté seul avec son aide-de-camp, et délivré de la présence importune de ses deux matelots, il reprend plus librement la conversation avec son interlocateur.
«Si, pour la singularité du fait, nous montions, monsieur l'aide-de-camp?
—Chez ces dames?
—Mais où voulez-vous que nous montions, si ce n'est chez elles?
—Y pensez-vous sérieusement, mon général?
—A quoi voulez-vous que je pense, si ce n'est à ce que je vous propose?
—Mais que dira-t-on si l'on vient à savoir que....
—On dira que j'ai fait le galant et vous un peu le cafard, peut-être! Quel mal y aura-t-il à cela? Partout on veut me faire passer pour une espèce de Hun farouche, insensible à toutes les douces séductions du sexe.... J'ai envie de perdre ce soir une aussi fâcheuse réputation.... Allons, soyez aimable une fois en votre vie. Vous aussi vous n'avez pas plus que moi de temps à perdre pour réparer vos longues années d'endurcissement et de rébellion contre le pouvoir des belles. Entrons. Je vais vous donner l'exemple en ma qualité de chef.
—Mais une seule observation, mon général, elle ne sera pas longue.
—Cela ne l'empêchera pas d'être peut-être fort déplacée, votre observation, et encore assez ennuyeuse probablement.
—En entrant dans cette maison, vous ne risquez rien, vous....
—Il me semble cependant que je risque tout autant que vous au moins?
—Ce n'est pas cela que je veux dire. Je veux dire que le rôle que je jouerai en vous suivant pourra, en ma qualité de subalterne, paraître un peu trop complaisant, et que si l'on vient à apprendre plus tard....
—Ah! oui, vous craignez en votre qualité de subalterne, n'est-ce pas, que l'on dise que.... Quel enfantillage! Est-ce que dans ces sortes d'aventures tous les rangs ne sont pas égaux! Vous voyez bien même que dans la situation où nous nous trouvons, c'est moi qui fais tous les frais de la négociation; et, le diable m'emporte, je crois que si j'avais une chandelle à la main, je serais obligé de vous la tenir pour vous engager à monter l'escalier, tant ce soir vous paraissez tenir à faire la prude. Allons donc, montons, et que cela finisse!
—Puisqu'il le faut et que vous le voulez décidément, montons, mon général. Mais en grand uniforme....
—Pourquoi pas? personne ne nous voit, et la nuit sauve le scandale.»
Pendant tout ce colloque, nos deux syrènes avaient mis en usage leurs plus agaçantes minauderies pour séduire notre vieux navigateur et son scrupuleux compagnon. Leurs enchantemens n'avaient, hélas! que trop triomphé de la faiblesse de cet autre Ulysse.
En entrant dans l'appartement de nos piquantes Françaises, le général fut agréablement surpris de la richesse qui régnait dans le simple ameublement du lieu.
«Je reconnais bien là, s'écria-t-il pour dire quelque chose, le goût et l'élégance de mes compatriotes.»
Les deux beautés reçurent ce compliment d'introduction en faisant une révérence assez gauche et en baissant modestement la tête pour ne pas éclater de rire.
«Mais par quel hasard, ou plutôt par quel destin favorable pour nous, vous trouvez-vous ici, mes belles dames, au milieu de messieurs les Espagnols?
—Des événemens qu'il serait trop long de vous raconter, nous ont conduits ... c'est-à-dire nous ont conduites dans ce pays, et ensuite des malheurs nous y ont retenues....
—Vous me trouverez peut-être un peu indiscret, mais l'intérêt que je porte à toutes les jolies femmes de ma patrie excusera la singularité de ma question.... Mesdames, êtes-vous demoiselles ou mariées?
—Nous étions mariées, monsieur le général.
—Et messieurs vos maris?
—Ne sont plus.... Des chagrins et l'inclémence du climat....
—Ah! j'entends, j'entends ... la fièvre jaune, n'est-ce pas?... Ah! ce maudit climat.... (Voyez-vous, monsieur l'aide-de-camp, que ce sont des femmes distinguées: l'inclémence du climat....) Mais, mesdames, il paraît que l'air de la Havane, tout redoutable qu'il est, s'il vous a ravi les objets de votre tendresse, a respecté au moins les roses de votre teint; car il serait difficile, avec cette fraîcheur, que l'on ne vous reconnût pas pour françaises.
—Monsieur le général, vous êtes trop bon!
—Non, je ne suis que sincère. Et à cette taille élégante et à cette tournure qu'on n'a qu'en France, on se sent vraiment fier d'être de son pays.... Et qu'en dites-vous, monsieur l'aide-de-camp?
—Je dis, mon général, que vous avez raison, et que les Françaises sont des femmes charmantes.
—Mais il me semble que ces dames, sans doute pour charmer l'ennui du veuvage, ont adopté les moeurs du pays où elles se trouvent exilées; car voilà une guitare, si je ne me trompe.
—C'est une mandoline, général. Oui, quelquefois ma compagne a la bonté de m'accompagner sur cet instrument, confident discret de nos peines!... Ah!
—Ah! vous en pincez, madame: je vous y prends, et je tiens note de l'aveu.
—Mais j'en pince un peu, monsieur le général, je ne m'en défends pas.
LE GÉNÉRAL A SON AIDE-DE-CAMP.—Hum, mon ami, c'est significatif cela, j'espère. Vous ne vous étiez pas trompé. (A ces dames). Vous allez nous chanter une petite chanson, une chanson de France.
UNE DES DAMES.—Je chante si mal!
L'AUTRE DAME.—J'en pince si peu!
—Modestie que tout cela, modestie! Vous allez chanter et en pincer, aimables friponnes. Nous écoutons.
—Mais avant de nous soumettre à l'épreuve que vous voulez nous faire subir ou subir vous-mêmes, messieurs, voudriez-vous vous rafraîchir?... Domingo! Domingo! apportez des confitures et du Sangari à monsieur le général.
—Si Señora,» répond un gros nègre.
Le général dépose sur un canapé son épée et son chapeau. L'aide-de-camp en fait autant. Voilà Mars désarmé par l'Amour.
Une des syrènes chante la plaintive romance. Son amie l'accompagne sur sa mandoline, en faisant rouler sur le général des yeux qu'elle s'efforce de rendre caressans et fripons. Le général est transporté d'aise et d'ivresse.
«Comment trouvez-vous cette voix? demande-t-il à son compagnon.
—Un peu forte, mais assez bien timbrée.
—Et la pinceuse de guitare ou de mandoline?
—Elle me paraît avoir les mains assez fortes et le pied un peu épais.
—Vous ne savez ce que vous dites!
—Je sais bien au moins, mon général, ce que je vois.
—Elles sont charmantes, parfaites en tout; c'est moi qui vous le dis, et je m'y connais.»
Le chant a cessé: les tendres émotions commencent; les félicitations et les complimens vont leur train. Les oeillades se croisent et s'enflamment en se croisant. La pinceuse de mandoline se lève pour suspendre son instrument sonore à l'une des cloisons de l'appartement. En se levant avec grâce, elle sent deux mains un peu roides se presser sur la taille qu'elle s'efforce de dessiner d'une manière avantageuse. Ce sont les mains frémissantes du général qui se sont égarées sur ses hanches. La prude veut se fâcher et repousser avec dignité cet attouchement un peu trop leste. Le général devient plus pressant: il avance toujours: la belle recule jusque vers le canapé, et là, pour faire, en présence d'une attaque trop vive, une retraite digne d'elle, elle s'empare de l'épée et du chapeau du héros, et la coquette disparaît, avec la légèreté d'une sylphide, dans une chambre voisine, en poussant de grands éclats de rire. L'amoureux amiral veut la suivre, sûr qu'il paraît être de son triomphe: mais sa conquête lui échappe encore en grimpant les marches d'un escalier obscur qui paraît conduire au second étage.
Attiré par ce bruit, un gros gaillard à la figure basanée, au menton barbu, et à l'air rébarbatif, entre et arrête ses deux gros yeux noirs et irrités, sur le général.... Cet homme semble être un de ces bravos de la Havane, qui vendent au premier venu, une ou deux gourdes, chaque coup de stylet. Il baragouine quelques mots d'espagnol qui signifient qu'il est le chef de l'établissement. Le général à cette vue veut saisir son épée: elle a disparu! L'aide-de-camp cherche aussi la sienne: elle a disparu de même. La violence triomphera.
«Dans quel guêpier nous sommes-nous jetés là, mon cher ami!
—Ce n'est pas un guêpier, général.... Je vous l'avais bien dit.
—Emparons-nous, si vous m'en croyez, de ces barreaux de chaise, et forçons le passage.
—Forçons le passage, puisque nous ne pouvons faire autrement, et tapons, puisque vous le voulez, mon général. Mais c'est là une bien cruelle extrémité.»
Deux autres bravos espagnols s'avancent: les deux dames se tiennent derrière cette force imposante, arrivant tout exprès pour les protéger: elles rient toujours aux éclats en montrant aux deux officiers désarmés les deux épées et les chapeaux dont elles se sont si perfidement emparées.
«Tas de coquines, me rendrez-vous mon épée! s'écrie en les menaçant le général exaspéré.
—Dinero, dinero! s'écrient les bravos.
—Cela veut dire: Payez, payez, messieurs, et l'on vous rendra vos armes, répètent les dulcinées.
—Nos armes! Tiens, dit le général en jetant aux pieds des malheureuses qui le narguent, une bourse d'or pour rançon; tiens, ramasse cet argent, et rends-nous les armes et les chapeaux que tu nous as volés.»
Les bravos se nantissent d'abord de la bourse. Ils descendent ensuite l'escalier: les deux donzelles les suivent sans rien restituer. Le général et son aide-de-camp veulent aussi gagner la rue. Mais les portes par lesquelles le cortège s'est esquivé se referment sur eux, et pour comble de rage, les victimes entendent dans la rue leurs bourreaux crier: A la guarda! à la guarda! Nul doute, la garde va venir.
Elle arriva en effet. Le sergent de la patrouille, en ouvrant violemment la porte de la maison où le scandale avait lieu, reconnaît dans les deux officiers désarmés et décoiffés, le général de la division française et l'un de ses aides-de-camp. On s'explique du mieux qu'on peut, en espagnol et en français. Le sergent croit apprendre quelque chose de très-nouveau au général, en lui annonçant qu'il se trouve dans une maison suspecte. Le général demande pour toute grâce au chef de la force armée la faveur d'être reconduit à l'embarcation de son vaisseau, qui l'attendait au warf. Mais dans quel état il parut aux yeux de ses canotiers! sans épée et sans chapeau! Les canotiers ne savent que penser de cette circonstance singulière. Ils se contentèrent de nager jusqu'au vaisseau, et là encore, en montant à bord, le général et son piteux camarade en bonnes fortunes, eurent la honte de passer, en faisant de grands saluts, devant l'officier de garde qui les recevait à la lueur des fanaux allumés pour éclairer leur marche. Le lendemain de cette aventure, les flâneurs de la Havane aperçurent, suspendus à un poteau de réverbère, deux chapeaux et deux épées surmontés de cette inscription: «A VENDRE POUR CAUSE DE DÉPART PRÉCIPITÉ.»
Et puis on entendit dire dans toute l'île que le général commandant la division française avait fait hommage de sa bourse, à la caisse des indigens du pays.
Mais ce qu'il y eut de plus étrange dans tout cela, c'est le bruit qui courut avec la rapidité de l'éclair dans toute la division. Les officiers se disaient que les deux coquines qui avaient si adroitement décoiffé et désarmé leur général, n'étaient autre chose que deux petits aspirans travestis, et qu'en cherchant bien parmi les enseignes de vaisseau, on aurait pu reconnaître peut-être les deux ou trois bravos qui avec leur longue barbe factice et leur teint d'emprunt, avaient si galamment assisté les deux belles. Un des légers échos de ce bruit scandaleux alla frapper assez désagréablement l'oreille inquiète du général. Il devina bientôt toute la vérité, et il s'emporta d'abord comme un lion pris dans un piége. Il appela son aide-de-camp. «Vous savez, monsieur, le tour infâme qu'on nous a joué.
—Général, je commence depuis ce matin à m'en douter un peu.
—Je puis ordonner une enquête terrible, et faire fusiller les scélérats qui ont attenté à mon honneur. Commencez-vous à vous douter un peu aussi de toute l'étendue de mon autorité?
—Jamais, mon général, je n'en ai douté. Vous pouvez, il est vrai, ordonner une enquête: une enquête est même une chose excellente; mais n'y a-t-il pas eu, à votre avis, mon général, assez de scandale comme cela?
—Et comment vous, chef d'état-major, vous mon plus fidèle limier en quelque sorte, qui devriez deviner chaque officier de la division rien qu'à l'allure et au pas, n'avez-vous pas reconnu, flairé, dépisté deux polissons d'aspirans dans ces deux coquines de la nuit d'avant-hier?
—Vous les trouviez si aimables et si gentilles, mon général, que le moindre soupçon m'aurait paru inconvenant.
—Moi, je les trouvais gentilles! allons donc! vous ne voyiez pas que je me moquais d'elles? C'est vous peut-être que je devrais faire casser comme du verre, pour ne vous être pas douté de ce que vous deviez savoir mieux que tout autre.
—Moi, mon général, mais il me semble que vous feriez encore mieux d'ordonner une enquête, comme vous en avez eu d'adord l'idée, si décidément vous tenez à faire quelque chose de décisif.
—Ah! je suis bien malheureux! et ne pouvoir pas me venger sans augmenter le scandale! et dévorer ma honte, si je ne me venge pas!... Monsieur l'aide-de-camp!
—Plaît-il, mon général?
—Allez dire à l'officier chargé des signaux, que je lui ordonne d'annoncer à MM. les commandans de la division, que je mets tous les officiers aux arrêts forcés jusqu'à nouvel ordre!...
—De suite, mon général, j'y cours!
—Attendez donc un peu; que diable! aujourd'hui vous êtes bien prompt!
—Qu'y a-t-il encore pour votre service, mon général?
—Il y a pour mon service que, quand vous aurez exécuté l'ordre que je viens de vous donner, vous garderez les arrêts forcés vous-même, pour vous apprendre un autre fois à mieux faire votre devoir.
—Oui ... oui ... mon ... mon général!... J'y vais!