GRANDES ÉMOTIONS.
En se rendant par mer de Bréhat à l'Ile-de-Bas, on rencontre, à moitié route à peu près, un petit archipel qui, par rapport au nombre de rochers qui le composent, a reçu le nom des Sept-Iles. Un seul de ces îlots est habité: les autres servent d'asile aux oiseaux de proie qui, lassés de chercher leur nourriture sur les flots que l'on voit s'agiter entre le continent et le petit archipel, vont le soir se reposer dans les cavités de ces rochers battus presque sans cesse par les vagues, la foudre et la tempête.
Entre toutes ces îles, Tomé, la plus rapprochée de la terre ferme, se trouve posée à l'entrée d'une anse assez belle que l'on nomme la rade de Perros. A droite de Tomé, en faisant face au large, on aperçoit les écueils qui hérissent l'embouchure de la rivière de Tréguier. A gauche s'étend la côte qui joint le bourg de Perros au village de la Clarté. Au bas de cette côte se dessine une batterie de quelques canons, destinés à gronder, à l'occasion, sur le petit détroit d'une lieue de large qui sépare l'île de Tomé du rivage des Côtes-du-Nord.
Pendant la guerre, rien n'était plus commun que de voir les croiseurs anglais louvoyer entre les Sept-Iles et la terre de France. Les petits convois de caboteurs avaient bien soin alors de s'assurer, avant de donner dans la passe, qu'aucun navire ennemi ne viendrait troubler leur timide navigation. Quand la plus grande des Sept-Iles avait annoncé, au moyen du sémaphore qu'on avait établi sur son sommet, qu'il n'y avait aucun bâtiment anglais à vue, vite les commandans des convois faisaient appareiller les navires placés sous leur escorte, et on s'efforçait alors de donner dans le courreau avant que l'ennemi pût contrarier la marche de la petite flotte de lougres, de goëlettes et de sloops marchands.
Les Anglais aimaient d'autant plus à s'approcher de cette partie de la côte de Bretagne, que l'île de Tomé, par un privilège assez singulier, leur offrait souvent l'occasion de faire des vivres frais. Ceci a peut-être besoin d'une courte explication topographique.
Pas un arbre ne croît sur cette île qui, avec une demi-lieue de long, ne présente à l'oeil qu'un lambeau de chaîne de montagnes, recouvert d'un peu de bruyère. Pas une source, pas le plus petit ruisseau ne murmure ou ne serpente sur cette terre inculte. Autrefois un cultivateur voulut y établir une ferme et fatiguer son sol dépouillé, pour en tirer quelque chose; mais les ruines de la ferme attestent aujourd'hui l'inutilité des efforts du pauvre fermier. Une seule espèce d'animaux peut se contenter de ce séjour si peu fait pour les hommes. La tradition rapporte qu'un chasseur y jeta une paire de lapins, et depuis ce temps les lapins ont tellement pullulé à Tomé, qu'on ne peut y faire un pas sans rencontrer un de ces insulaires herbivores. Aussi les matelots, dans leur langage pittoresque, disent-ils que Tomé n'est autre chose qu'une colonie de lapins.
Les Anglais manquaient rarement, pour peu qu'ils restassent quelque temps à croiser dans ces parages, d'envoyer des embarcations à Tomé pour y faire du lapin, comme disaient encore les matelots, ainsi qu'on dit qu'un navire a envoyé ses embarcations à terre, pour y faire de l'eau.
La petite île, quelque pauvre et inutile qu'elle fût, avait pourtant un propriétaire; mais, par une de ces lois qui ne sont tolérables qu'en temps de guerre, il était défendu au possesseur suzerain de ce fief maritime de visiter sa propriété: les bâtimens de la station de Perros et les pataches de la douane avaient seuls le privilège d'aborder dans cette île, que l'imagination des anciens aurait peuplée peut-être de dieux ou tout au moins d'heureux mortels, mais qui en réalité n'était peuplée que d'assez mauvais gibier, à la chair aussi sèche que le terrain qui le nourrit.
Le privilège exclusif accordé aux péniches et aux pataches qui visitaient Tomé, produisit assez souvent d'étranges rencontres. Pendant qu'une embarcation française, par exemple, abordait l'île par un bout, un canot anglais l'accostait quelquefois par l'autre bout, et alors venaient les coups de fusil entre les Anglais, qui d'un côté tiraient des lapins pour leur compte, et les Français, qui trouvaient plus piquant de brûler leur poudre sur des ennemis, que sur le gibier qu'ils étaient venus chasser.
Lorsque des canots anglais envoyés à Tomé se voyaient surpris par le mauvais temps pendant leur petite expédition, ils attendaient, cachés dans les rochers de l'île, que la bourrasque s'apaisât, pour aller rejoindre les navires auxquels ils appartenaient, et qui, pour éviter les dangers que leur aurait fait éprouver le coup de vent, avaient prudemment gagné le large.
Sur des côtes moins mal gardées que ne l'étaient les nôtres, on aurait pu quelquefois faire d'assez bonnes captures sur l'ennemi; mais les Anglais se montraient si peu disposés en général à opérer des descentes, que l'on daignait à peine se prémunir contre leurs rares tentatives de débarquement.
Un jour toutefois ils surent faire tourner à leur avantage une situation difficile dans laquelle le mauvais temps les avait soudainement placés.
Trois de leurs embarcations, assaillies par un coup de vent pendant qu'elles étaient à Tomé, cherchèrent en vain, malgré la grosseur de la mer et la force de la brise, à regagner leurs navires. Réduites, après d'impuissans efforts, à se réfugier dans les criques de l'île dont elles avaient voulu s'éloigner, elles revinrent, poussées par la lame, s'échouer dans une petite anse où bientôt les matelots réussirent à les haler à terre, de manière à les soustraire au choc des vagues qui auraient fini par les briser si on les eût laissées à flot.
Le coup de vent dura quarante-huit heures, et pendant ce temps-là, les matelots anglais n'eurent d'autre asile que leurs embarcations tirées à sec, et d'autre nourriture que les lapins qu'ils purent tuer.
La mer enfin et le vent s'apaisèrent. On songea à remettre les canots à flot et à regagner les navires qui, revenant du large, ralliaient déjà la côte pour se rapprocher des canots qu'ils avaient laissés à terre.
Au moment où les officiers anglais ordonnaient à leurs matelots de s'embarquer pour quitter l'île hospitalière, ils aperçurent dans le courreau des Sept-Iles, et non loin d'eux, une grande péniche qu'ils prirent d'abord pour française. C'était en effet une patache des douanes qui, voyant les croiseurs anglais trop au large pour avoir à les redouter, se rendait avec toute sécurité de Tréguier à Lannion.
Par malheur, à bord de la patache s'étaient embarqués ce jour-là même une douzaine de préposés qui, devant passer l'inspection d'un de leurs chefs supérieurs, avaient cru très-bien faire en prenant la voie de mer pour se rendre à Lannion. La tenue de ces passagers était parfaite. La plaque et les jugulaires de leurs schakos reluisaient au soleil qui venait de se montrer. Leurs buffleteries, soigneusement blanchies, tranchaient admirablement sur le vert foncé de leurs fracs époussetés et brossés jusqu'à la corde. Rien enfin ne manquait à leur tenue militaire.
Quelle proie, je vous demande, pour nos Anglais cachés dans les rochers auprès desquels la patache venait virer nonchalamment de bord! Sortir de leur gîte de la nuit, comme des éperviers acharnés; fendre les flots avec la rapidité d'un poisson volant, et se jeter sur la pauvre patache, qui n'y pensait guère, je vous le jure, ne fut que l'affaire d'un moment, d'une minute pour les embarcations ennemies! Les douaniers, surpris et sans doute effrayés de cette attaque si prompte, essayèrent de résister. Ils sautent sur leurs armes; la patache avait un petit canon et deux espingoles: elle fait feu; mais les Anglais, comme agresseurs, étaient disposés à l'attaque, et les douaniers, assaillis à l'improviste, étaient bien loin d'avoir tout préparé pour la défense. Le grand nombre dut avoir l'avantage, et après une inutile résistance, la patache se rendit aux trois péniches.
La joie des vainqueurs dut être grande, lorsque, pour rejoindre les croiseurs qui les attendaient en louvoyant, ils défilèrent sous la Grande-Ile avec leurs trois embarcations et la patache conquise. Le sémaphore placé sur cette Grande-Ile annonça à son confrère le sémaphore situé sur la côte ferme, le triste événement qui venait de se passer dans le courreau des Sept-Iles et presque sous les yeux de la garnison qui gardait le plus important des rochers de l'archipel.
On vit bientôt la frégate ennemie à laquelle appartenaient les canots sortis de Tomé, aller au-devant de la conquête des péniches victorieuses, et prendre à la remorque la pauvre patache. Ce dut être pour elle une capture assez étrange que cette douzaine de préposés de douanes parés, brossés, fourbis, pour aller passer l'inspection à Lannion et arrivant prisonniers de guerre à bord d'une division anglaise.
On parla beaucoup, à Perros, du malheur arrivé à la patache de Tréguier. Les préposés des brigades établies sur les côtes voisines de l'événement, jurèrent de venger leurs camarades sur les Anglais. Plusieurs jours de suite, ils s'embusquèrent dans les rochers de Tomé, pour chercher à surprendre les embarcations des croiseurs qui s'aviseraient de vouloir débarquer dans l'île. Mais leurs tentatives furent vaines. Personne ne parut.
Pour suivre bien le fil des petits détails que j'ai encore à raconter, il est nécessaire de se rappeler succinctement ceux que l'on a déjà lus, et de ne pas oublier surtout l'île de Tomé où venaient aborder les Anglais et les Français; la frégate anglaise avec les douaniers pris en grande tenue, etc.
Lors du dernier événement arrivé à ces pauvres douaniers, je commandais une péniche appartenant à la station de Perros, station très-imposante, composée d'une canonnière qui commandait les forces navales de l'endroit, et de deux mauvaises embarcations dont la mienne faisait partie! Le commandement que l'on m'avait confié, à moi très-jeune aspirant de première classe et futur amiral de France, avait été dans son temps un grand canot de vaisseau. En rehaussant les pavois de ce canot et en plaçant un petit obusier en fonte sur son arrière, on avait cru en faire une péniche. J'oublie de dire qu'on lui avait même donné un nom assez pompeux, mais assez peu convenable à ses qualités: ma péniche se nommait l'Active. Vingt-sept hommes la montaient. Vingt environ à couple pouvaient être bordés, à l'occasion, de l'avant à l'arrière. Un caisson placé au pied du grand mât contenait quelques fusils, une dizaine de pistolets et autant de sabres: c'était là notre arsenal. Un des bancs de l'arrière me servait de cabane; l'autre banc de babord était réservé au chef de timonerie que j'appelais toujours mon second, pour qu'à son tour il m'appelât toujours mon capitaine. Quand il faisait froid, je tapais des pieds sur le tillac, ne pouvant pas me promener faute d'espace. Quand il pleuvait, je me couvrais d'un manteau. Mes hommes faisaient leur soupe à la mer, en plaçant la chaudière, commune à l'état-major et à l'équipage, sur la moitié d'une barrique remplie de sable et au centre de laquelle on allumait du feu. C'était une vie d'Arabes, au milieu des flots; mais à quinze ou seize ans, avec un poignard au côté, des épaulettes en or mélangé de bleu sur le dos, et deux douzaines d'hommes à commander, on se croit général d'armée. Un capitaine de vaisseau ne se promenait pas plus fièrement sur sa dunette, que moi sur le banc qui me servait à la fois de gaillard d'arrière, de chambre à coucher et de banc de quart dans les circonstances solennelles.
Un jour avant la prise de la patache des douanes, le commandant de la station m'avait donné l'ordre d'escorter jusqu'à l'île de Bréhat trois ou quatre caboteurs chargés d'objets du gouvernement. Dieu sait, à la tête de ce convoi composé de trois ou quatre barques, les signaux que je faisais à mon bord; car j'avais toute une série de pavillons pour transmettre mes ordres aux divers bâtimens placés sous ma protection. Un amiral commandant une escadre aurait envié les évolutions que j'exécutais, et à coup sûr il ne se serait pas donné plus de soins pour conduire une armée alignée sur trois colonnes, que moi pour mener mes trois bateaux à bon port.
Dès que mon importante mission fut remplie et que j'eus vu défiler devant moi les navires de mon convoi pour aller mouiller à leur destination, je tirai un coup d'obusier en hissant et rehissant trois fois mon pavillon à tête de mât, pour faire mes adieux aux capitaines marchands que j'allais quitter. Les capitaines de mon escadre répondirent à ce galant signal en m'exprimant leurs remercimens et leur satisfaction. Ils hissèrent et rehissèrent par trois fois aussi leur pavillon national, et je me séparai d'eux pour retourner à Perros.
J'insiste un peu sur ces détails puérils, parce qu'ils ont encore pour moi tout l'attrait et toute la fraîcheur des souvenirs d'un âge que l'on ne se console d'avoir passé qu'en se le rappelant sans cesse. Tous les marins, j'en suis bien sûr, me sauront gré de raconter longuement ces petites scènes qui sont celles que les hommes de mer se rappellent avec le plus de plaisir et d'attendrissement. Les critiques seuls pourront me reprocher mon verbiage. Je sais bien que dans tout cela il y a peu de mérite sous le rapport de l'art et du goût littéraire; mais chez moi les douces impressions et la vérité passent avant l'art: mes plus chers souvenirs d'abord, et le travail d'artiste après, s'il se peut, telle est ma devise de raconteur.
Le jour tombait déjà quand je me mis en devoir de revenir à la station. Mais ce jour tombait comme tombe un beau jour d'été. La mer était calme, le ciel tranquille, et l'air tiède que l'on respirait semblait s'être imprégné en caressant les flots, de ces parfums de l'Océan, que les marins préfèrent à l'ambre le plus exquis et aux essences les plus précieuses. La lune se dégageait, à l'horizon, du cercle noirâtre que les effets de lumière formaient au loin autour de nous, et sa clarté si vive et à la fois si douce paraissait couvrir d'une nappe d'argent la houle que nous fendions à grands coups de rames. Il nous avait fallu en effet border nos avirons: le vent avait cessé, comme pour ne pas interrompre le calme harmonieux de la nature. A terre, au sein des forêts ombreuses et des plaines désertes, le silence des nuits a sans doute quelque chose de bien religieux; mais à la mer combien le repos de tous les élémens est noble et sublime! L'homme qui ne s'est pas oublié des heures entières au milieu de l'Océan pendant une belle nuit d'été, n'a pas éprouvé ce qu'il y a de mieux fait pour nous élever aux idées les plus nobles et les plus consolantes.
Revenons un peu aux choses terrestres. A droite de ma péniche je voyais l'immense mer se gonfler majestueusement sous les rayons de la lune: à ma gauche et du côté de la terre, défilaient une multitude de rochers auxquels la nuit et la clarté de l'astre qui nous guidait donnaient les formes les plus bizarres et l'apparence la plus fantastique. Le calme de ce beau spectacle n'était interrompu, que par le bruit régulier de nos avirons ou par la voix retentissante de mes matelots, et quelquefois par le mugissement lointain de la houle paresseuse qui allait s'engouffrer dans les cavités des rochers ou les grottes du rivage. Jamais je n'ai passé d'heures plus douces que celles de cette nuit, pendant laquelle, tout jeune que j'étais, mes petites facultés méditatives allaient grand train.
Un canonnier de marine que j'avais à bord ne me permit pas de rester long-temps plongé dans mes délicieuses rêveries. Ce canonnier était un de ces clowns d'équipage, de ces agréables de bord qui ont le privilège de faire rire leurs camarades en toute occasion, et d'égayer pour ainsi dire la pénible vie du matelot. Mon clown à moi se nommait Fournerat: c'était un joyeux et joli garçon, aimé de tout son monde, et qui, chose rare, était aussi bon homme de bord qu'il était bon farceur. Mes gens étaient-ils fatigués, harassés, mouillés jusqu'aux os? Fournerat laissait échapper une saillie, et le plus mécontent riait et se remettait à l'ouvrage; Étions-nous obligés de nager pendant une demi-journée? Quand l'ardeur des rameurs mollissait, Fournerat improvisait une chanson, et le courage revenait au plus maussade. Les quarts-de vin de ses camarades, les doubles rations que je lui donnais en supplément, pleuvaient sur lui; mais jamais il ne se grisait, et je l'aimais comme l'homme le plus utile, le plus rangé et le plus soumis de mon petit équipage.
Mes gens, avaient les avirons sur les bras depuis trois ou quatre heures. L'air chaud de la nuit semblait leur inspirer la mollesse dont ils étaient remplis. Quelques-uns des nageurs se plaignaient déjà de la fatigue, mais se plaignaient comme font souvent les matelots, en exhalant leur mauvaise humeur en bons mots contre les objets, qu'ils pouvaient accuser sans craindre d'être réprimandés. «Savez-vous bien, disait l'un à ses camarades, que la lettre que nous avons à écrire avec ces plumes de dix pieds (les avirons) est bigrement longue!—Oui, répondait un autre, et j'ai envie de mettre de suite ma signature au bas, pour en avoir plus tôt fait.
—Qu'est-ce que ça veut dire? s'écria Fournerat; vous voulez finir déjà votre lettre par paresse d'écrire? Eh bien! moi, je vais en commencer une. Prêtez-moi une de vos plumes de bois, et vous allez voir comment je vas styler la lettre d'un mauvais fils à son cher père.»
Fournerat, en prononçant ces mots avec un ton qui n'était qu'à lui, saisit l'aviron d'un des mécontens. Chacun se dispose à entendre le farceur dicter la lettre qu'il va adresser à son père. Le courage revient à tout le monde, et mon canonnier, tout en hallant un grand coup sur son long aviron, commence ainsi:
«La mer est mon papier, la péniche l'Active mon écritoire, et mon aviron ma plume. La bouteille à l'eau-de-vie, si le capitaine le veut bien, sera ma bouteille à l'encre.
—J'y consens, m'empressai-je de dire, en devinant l'intention du drôle.
—C'est bon, mon capitaine, vous souscrivez, et moi j'écris.
Lettre d'un mauvais fils à monsieur son père.
«Mon cher père, et bigrement trop cher, puisque vous avez donné le jour à un garnement de mon espèce,
«Je profite de l'occasion de la poste aux lettres pour vous adresser celle-ci. Quant à la mienne, elle est fort bonne, et je souhaite que la présente vous trouve de même, et dans la situation où j'ai l'honneur d'être. Il me reste encore, à ce que je crois, deux frères et une soeur que ma chère mère vous a donnés à nourrir et à éduquer; la présente est pour vous dire et vous assurer, en bon fils, que je donnerais bien mes deux frères pour ne plus avoir de soeur, sachant bien que cela ferait plaisir à votre coeur paternel. Je suis bien aise de vous apprendre que j'ai profité des bons principes que vous m'avez fait sucer chez vous quand vous ne me donniez pas de pain à manger. J'irai loin, si je suis votre exemple, et déjà je suis en route pour Toulon, où je serai nourri, habillé et chauffé aux frais du gouvernement.
«Quand vous aurez l'occasion de battre ma chère mère et qu'elle aura le malheur de vous taper conjugalement, tâchez de vous assommer l'un et l'autre, en souvenir de moi, persuadés que je vous le rendrai à tous deux aussitôt que le ciel voudra bien me le permettre.
«Adieu, mes chers parens, je vous embrasse aussi parfaitement que je vous aime, et suis votre infectionné fils,
«LACARCAILLE.
«Posse-cripthomme. J'oubliais de vous dire, si ça peut vous intéresser, que je viens d'être condamné à cinq ans de galères innocemment au bagne de Toulon. C'est une bien jolie ville, où vous pourrez m'envoyer de l'argent si vous avez le hasard d'en voler à quelques amis. Je n'ai pas voulu vous laisser apprendre cette nouvelle par un autre. Mais soyez persuadé qu'au bagne comme ailleurs je n'oublierai pas les principes que j'ai reçus de vous.
«Idem.»
«Bah! se prit à crier un canonnier nommé Baradin, après avoir entendu la lettre de son confrère, ce bavacheur de Fournerat ne nous parle jamais que de ses galères! C'est toujours le bagne de Brest ou de Toulon avec lui. Change ta barre, conteur d'histoires de chaînes et de forçats; le bagne ne rend plus!
—Tiens, comme il est mal bordé cette nuit le prince Baradin premier, l'empereur des mouches tuées au vol, vice-roi des gamelles vides, protecteur de la confédération sale!
—Pourquoi m'appelles-tu prince, espèce de va-de-la-langue? Encore une autre bêtise, n'est-ce pas? et tu restes là la bouche ouverte, comme un sac quand il n'y a rien dedans!
—Ah! tu me demandes pourquoi je t'appelle prince? Je vas te le dire, mais dans une petite chanson, composée par ton serviteur, dans les cinq minutes qui vont venir.
—Silence, les enfans! s'écria un des maîtres à tous ceux qui riaient de la dispute survenue entre les deux canonniers; Fournerat va faire et chanter une chanson sur Baradin: taisons nos langues et ouvrons nos oreilles; c'est l'ordre.
—Mes amis, c'est sur l'air de Oui, noir, mais pas si diable, que je vais vous déchanter la Baradine, romance de circonstance, cadrant avec le sujet, et un bien vilain sujet, voyez plutôt. Mais il ne faut pas que la musique vous empêche de haller dur et long-temps sur vos avirons. Chantons mal, mais nageons bien. Je tousse trois fois, je me mouche deux: c'est vous dire que je vais commencer.
Baradin qui s' mange l'âme,
Un jour de carnaval.
En carrosse voit un' dame
Qui s'en allait au bal. (bis.)
Quèques gaillards, par malice,
Crient: Vive l'Impératrice!
Voyons, que cela finisse,
S' dit mon cadet d' novice,
Et voilà Baradin
din! din!
Qui lui tend, qui lui tend sa sal'main. (bis.)
«M'n ami, dit la Princesse,
Que puis-je pour ton bien?
—Mais m'accorder, l'Altesse,
De toucher votre main. (bis.)
—Si c' n'est que ça, dit-elle,
V'là ma main. Elle est belle.
Attends, c'est d'la dentelle
Que c' linge et c'te ficelle.
Régale toi-z-en. Tiens, tiens!
Hein, hein?»
Baradin, Baradin, prends sa main, (bis.)
«La faveur n'est pas mince,»
Dit-il à ses amis,
«Joséphine m'a fait prince
En m'donnant un rubis,» (bis.)
L'Altesse impériale
L'avait fait prince de Galle,
Et mon gaillard s' régale
En grattant sa main sale.
J' crois bien, c'était du fin,
Hein, hein!
Tes rubis, les rubis sont mal sains. (bis.)
Je rappelle ici cette improvisation, toute grossière qu'elle est, pour faire connaître l'humeur et l'esprit des matelots. Qu'on me pardonne de la reproduire: ce fut, hélas! le chant du cygne, du pauvre Tyrtée de mon équipage!
La marée avait cessé de pousser favorablement la péniche vers sa destination. Mes hommes étaient las de toujours tirer sur leurs avirons. Le vent ne s'élevait pas et le jour allait se faire. Je pris le parti d'aborder l'île de Tomé qui se trouvait sur ma route, et d'attendre là que la marée suivante me permît de regagner Perros sans trop de peine. «Gouvernez sur Tomé, dis-je à mon patron. Nous mouillerons le grappin derrière en abordant.»
En accostant l'île, entre trois grands rochers qui formaient une espèce de petit port, mes hommes levèrent leurs rames. Le silence était parfait autour de nous, et ma voix seule et celle de mes gens allaient, au terme de la plus calme des nuits, réveiller les tranquilles échos du rivage. La mer gémissait à peine sur le bord, humide déjà de la rosée du matin. La clarté de la lune, qui allait bientôt faire place à celle du soleil, argentait encore le sommet de l'île et le côté opposé à celui sur lequel nous nous disposions à débarquer. Mais autour de nous l'obscurité prêtait à tous les objets des formes gigantesques et fantastiques. Un aviron tombant à la mer, le bruit du grappin que l'on mouillait derrière la péniche, la confusion même des voix de mes matelots, donnaient à cette scène si simple un charme inexprimable, du moins pour moi.
Je me plais ici à décrire un peu longuement ces choses, parce que ce sont des souvenirs que ma mémoire me rappelle avec ravissement au bout de vingt ans, et que je pense que l'on doit bien raconter et bien exprimer pour les autres ce que l'on se rappelle soi-même avec charme. L'art d'émouvoir et d'intéresser peut-il être autre chose que celui de peindre naïvement ce que l'on a senti le mieux?
En abordant à Tomé je recommandai à ceux de mes gens qui les premiers étaient sautés à terre, de ne pas trop s'éloigner, et de ne pas perdre de vue la péniche, non loin de laquelle moi-même je jugeai prudent de rester. Un coup de fusil, au reste, devait être le signal de ralliement. La marée devant bientôt nous permettre de continuer avec le jour notre route sur Perros, je ne pensai pas devoir passer plus d'une heure ou une heure et demie dans l'île.
Malgré la sévérité de mes ordres, quelques-uns de mes hommes s'écartèrent un peu plus que je ne leur avais permis. Ils voulaient chasser, disaient-ils, quelques lapins à coups de manche de gaffe. Après l'événement que je vais raconter et que j'étais loin de prévoir, je n'eus pas la force d'en vouloir à ces maraudeurs: ils nous sauvèrent.
Pendant que mes matelots rôdaient ça et là autour de moi, je m'assis sur un rocher près du rivage. J'aurais volontiers cédé dans ce moment d'inaction au sommeil que deux nuits blanches m'avaient rendu nécessaire, sans l'intérêt que m'inspirait une conversation qui s'était établie, à dix ou douze pas de ma place, entre Fournerat, mon brave canonnier, et le matelot Tasset, l'un de ses amis. Il s'agissait d'amour, de mariage et de projet de retraite: je prêtai attentivement l'oreille.
Les deux interlocuteurs s'étaient alongés nonchalamment sur un tertre de bruyère: c'était la pelouse du pays. Fournerat avait la parole.
«Jamais, disait il à son camarade, je ne me suis senti autant envie de retourner à Perros qu'aujourd'hui. Les deux jours que nous venons de passer dehors m'ont paru longs comme un câble sans bout ou vingt-quatre heures sans pain.
—Et pourquoi donc ça? Le temps m'a paru long à moi parce qu'il a fallu manier l'aviron toute la nuit, et que ça vous alonge joliment une soirée qui dure douze heures de temps jusqu'à la pointe du jour.
—Moi je me suis embêté, parce que, vois-tu, je m'impatientais d'attendre, et je m'impatientais parce qu'il y a quelque chose de nouveau qui m'attend à Perros.
—Quel nouveau?
—Mon congé.
—Ton congé! à toi!
—Un peu! Dix ans de service et une blessure à l'omoplate, d'un coup de canon de l'ennemi, qui m'empêche le remuement à volonté du bras avec lequel je me mouche avec ou sans mouchoir; voilà ce qui m'a fait demander mes invalides. Y es-tu?
—Mais que feras-tu avec ton congé, sans avoir un morceau de pain pour te laver la figure en dedans, quand la faim t'arrivera militairement tous les matins?
—Ce que je ferai? je me ferai des enfans tout seul, si je peux; car les enfans, comme on dit, c'est la richesse du pauvre.
—Et avec quoi encore te feras-tu des enfans?
—Avec un joli moule que je me suis choisi pour cela, va. Tu connais bien Marie Angel?
—Cette grande belle fille de la Clarté, l'aînée au père Angel?
—Indubitablement!
—C'est une belle criature!
—Je ne taille jamais que dans le beau.
—Qui vous a un bel estomac, au moins!
—Le plus bel estomac du département des Côtes-du-Nord, à ce que m'ont dit les connaisseurs.
—Et un bon caractère de fille, toujours de belle humeur, été comme hiver.
—Ah! ça doit être encore plus facile à manier, il n'y a pas de doute, qu'une pièce de quatre pour un ancien canonnier comme moi.
—Et tu veux l'épouser?
—Oui, et par le côté le plus pressé encore. Elle n'a pas grand'chose, mais elle a ce qui me plaît, et ça vous donne tant de force pour gagner sa vie, une femme qui vous chausse un peu proprement! Le père Angel, dont je vais devenir le respectable gendre, gagne quarante à cinquante sous par jour à faire des filets de pèche. C'est le plus grand fabricant du pays en filets à la brasse: le brave homme ne peut pas aller loin avec la goutte qu'il a par en bas, et celle qu'il prend à chaque instant par en haut. Une fois mort de rhumatisme et d'eau-de-vie, il me cédera son fonds, c'est-à-dire sa navette; et comme je me suis exercé, en faisant la cour à sa fille Marie, à passer assez gentiment une maille ou deux dans les filets du beau-père futur, je me trouverai établi tout naturellement avec ma petite femme, dans le domicile et l'état du pauvre défunt.
—Allons, je te vois bientôt négociant en filets de pèche, avec une femme sur les bras et un cabillot entre les quatre doigts et le pouce.
—Et le pouce! Oui, je le pousserai mon commerce. Tiens, vois-tu, la navigation me scie depuis long-temps le tempérament. On ne risque qu'à se faire casser les reins dans notre métier, et ce n'est pas un assez grand avantage pour qu'on se donne tant de mal pour l'État. Au lieu qu'avec une belle petite gaillarde qui vous tricotte une paire de bas en vous chantant la petite chanson, et en vous faisant une bonne soupe aux choux, on est plus heureux et plus tranquille qu'un roi. Hein! Qu'en dis-tu, espèce de célibataire?»
A ce moment de l'entretien, j'entendis courir vers moi deux des matelots qui s'étaient éloignés pour parcourir l'île. Ces hommes paraissaient s'être hâtés pour venir m'annoncer qu'ils avaient aperçu sur une hauteur voisine plusieurs douaniers.... Le jour s'était fait, et à la clarté de ses premiers rayons, et avec le secours d'une petite longue-vue que je portais sur moi, je distinguai, en effet, quelques hommes qui s'avançaient vers nous. A la forme de leurs schakos et à la couleur de leurs habits, je reconnus des douaniers. «Nul doute, me dis-je, qu'une des pataches des postes voisins aura abordé l'île comme moi, et dans une autre partie....» Mais pour plus de précaution et avant de pousser une reconnaissance, j'ordonnai à tout mon monde de rembarquer dans la péniche. Le canonnier Fournerat et son camarade, trop occupés encore, peut-être, de la conversation qu'ils avaient entamée, ne se disposaient pas à exécuter mon ordre, soit qu'ils l'eussent mal entendu ou qu'ils ne jugeassent pas nécessaire de se hâter. A peine, cependant, avais-je prononcé quelques mots d'impatience contre leur lenteur, que mes faux douaniers, qui s'avançaient toujours, nous couchèrent en joue et nous envoyèrent une grêle de coups de fusil. Cette décharge si inattendue produisit plus d'effet que mon commandement. Tous mes gens se jettent dans la péniche: on saute sur les armes et les avirons. Je fais pousser l'embarcation au large: nous lâchons précipitamment quelques coups de feu sur les douaniers qui continuent à tirer sur nous. La péniche enfin s'éloigne du rivage avec tout son équipage, à l'exception cependant du pauvre Fournerat. Une balle venait de l'étendre mort auprès de son camarade Tasset, qui, plus heureux que lui, avait réussi, à la première décharge, à regagner le bord.
Ma péniche fuit en désordre. Une fois un peu au large et hors de danger, nous cherchons à nous expliquer cette attaque imprévue. Comment nos assaillans, si réellement ils avaient été des douaniers français, auraient-ils pu nous prendre pour des Anglais, quand le pavillon tricolore flottait dès le matin au haut du mât de tappe-cul de la péniche? «Ce sont des Anglais déguisés en préposés de douane, me répondait mon patron....—Mais pourquoi des Anglais auraient-ils eu recours à ce stratagème, lorsque, sans changer de costume, ils auraient pu nous approcher aussi bien qu'ils l'ont fait au moyen de ce déguisement?—Par farce, peut-être, me répondait encore mon patron, ou sans doute, parce qu'ils croyaient, en s'habillant en préposés, pouvoir nous accoster impunément de plus prés et à bout portant, comme ils l'ont fait.»
J'ordonnai de gouverner de manière à contourner la queue de l'île, et à nous rendre le plus tôt possible à Perros.
Mais à peine avions-nous atteint la pointe sud de Tomé, que nous vîmes déborder par l'autre côté et de la partie du nord trois légers canots qui nageaient sur nous à grands coups d'avirons. C'étaient encore les Anglais qui venaient nous attaquer. Ma péniche ne marchait que très-médiocrement à l'aviron, comme je l'ai déjà dit, et je prévoyais bien que j'allais avoir affaire à force partie, quoique les canots ennemis fussent assez grêles. Il fallut se disposer à résister au nombre. Mes gens, un peu honteux de s'être laissés surprendre par l'attaque vigoureuse à laquelle nous avions été obligés de céder, ne demandaient pas mieux que de prendre leur revanche.
Dès que la plus agile des trois embarcations ennemies fut rendue assez près de moi pour me lancer quelques coups de fusil, je fis tonner sur elle l'obusier de 12, dont l'arrière de ma péniche était armé. Ce coup chargé à mitraille produisit merveille, et les balles que mon unique pièce d'artillerie fit pleuvoir autour de mes plus hardis assaillans, semblèrent les déconcerter un peu. La fusillade s'engagea bientôt entre eux et nous, et sans interrompre le service des avirons, nous tînmes tête à l'ennemi, qui nous gagnait toujours de vitesse. La brise, pendant ce petit combat à la course, vint à s'élever; mais elle nous était contraire, et rendait inutile l'emploi de nos voiles. Les Anglais, malgré la supériorité de leur marche, n'osaient cependant pas nous aborder, car ils paraissaient surtout redouter la brutalité de notre obusier. Dans la confusion de ce petit engagement, j'eus à peine le loisir de remarquer que la canonnière de la station, favorisée par la brise qui nous contrariait, venait d'appareiller du fond de la rade, et se trouvait déjà à portée de canon du champ de bataille.
Il était temps pour nous que son gros calibre ronflât sur les péniches anglaises! Ma pauvre embarcation, ébranlée et fatiguée par la fréquence des chocs que lui faisait éprouver la détonnation de mon obusier, se remplissait d'eau, et si l'engagement s'était prolongé, peut-être aurions-nous fini par couler, non pas sous le feu de l'ennemi, mais par l'effet du propre feu que nous faisions sur lui.
Une gloire aussi négative ne nous était pas réservée.
A l'approche de la canonnière s'avançant couverte de toile et à force de rames, et faisant déjà gronder ses gros canons de devant, les péniches anglaises abandonnèrent la chasse qu'elles m'appuyaient avec acharnement. Elles s'éloignent, s'arrêtent un instant, rentrent leurs avirons, et bientôt nous les voyons livrer au vent, qui favorise leur fuite, les petites voiles blanches qu'elles hissent, avec la rapidité de l'éclair, au haut des mâts qu'elles ont établis dans un clin d'oeil. Des mauves agiles ne glissent pas plus légèrement sur les flots qu'elles effleurent du bout de l'aile, que ces trois embarcations, livrant aussi leurs ailes blanches, au souffle de la risée. D'assailli que j'étais, je veux devenir assaillant, et me voilà, dans ma lourde péniche, poursuivant à mon tour mes ennemis, avec le secours imposant de la canonnière. Mais tous mes efforts furent vains. Les Anglais gagnèrent le large avant que nous pussions les approcher, et nous restâmes maîtres absolus du champ de bataille, sans avoir à nous enorgueillir beaucoup de cet avantage. Quelques trous de balles dans ma mâture et dans les chapeaux de deux ou trois de mes gens, furent les résultats les plus remarquables de ce petit combat.
J'appris en quelques mots au commandant de la canonnière mon aventure à Tomé, et le piège dans lequel, à la faveur de leur travestissement de douaniers, les Anglais avaient voulu m'attirer. «Pardieu-! me dit mon commandant, ces gaillards-là n'ont pas payé cher les frais du nouveau costume sous lequel ils ont cherché à vous abuser. Il y a trois jours qu'une frégate anglaise s'est emparée d'une de nos pataches de douane; et les habits des prisonniers auront servi à métamorphoser en préposés, les gaillards dont vous vous serez laissé approcher sans assez de défiance.»
Le mystère que jusque là nous avait caché le costume de douanier, venait de nous être expliqué. Les Anglais nous avaient joué une petite comédie de travestissement, une espèce de pièce à tiroir.
Pour plus de prudence, la canonnière commandante voulut faire le tour de l'île de Tomé, quoiqu'il n'y eût plus aucun espoir d'y surprendre des Anglais.
Le vent, qui depuis quelque temps s'était élevé de l'ouest, devint plus fort; et comme il était contraire pour rentrer, la canonnière et ma péniche louvoyèrent avec l'avantage de la marée afin de regagner le mouillage en dedans de ce qu'on nomme le lanquin de Perros.
Le soir, ou ne s'entretenait dans tout le pays que de l'événement de Tomé, de la mort du pauvre Fournerat, et du mauvais tour enfin qu'avaient voulu me jouer les Anglais.
Ce ne fut que le surlendemain de mon aventure que le temps devint assez beau pour me permettre de retourner dans la petite île, théâtre de ma récente aventure.
Je me, disposais à faire ce petit voyage en ordonnant à tout mon monde de s'embarquer dans la péniche, lorsqu'une jeune fille s'avança vers moi les yeux en pleurs.
«Monsieur, me dit-elle, j'ai une grâce à vous demander?
—Et quelle grâce, mademoiselle?
—Celle de me permettre d'aller à Tomé avec vous.
—Et quel besoin avez-vous d'aller à Tomé?
—Quel besoin? Ah! monsieur, si vous saviez....» Et la jeune fille à ces mots fondit en larmes.
«Quel est votre nom? êtes-vous de Perros?
—Monsieur, je suis du village de la Clarté, je me nomme Marie Angel.»
A ce nom, dont je fus frappé comme d'un coup de foudre, je me rappelai avec une vive et poignante douleur la conversation de l'avant-veille entre Fournerat et son ami.... Pauvre Fournerat!
«Mais, mademoiselle, je ne sais trop si, pour vous-même, je dois vous permettre de venir à Tomé. Je crois devoir vous épargner le spectacle douloureux que vous venez chercher peut-être à l'insu de votre père, de votre famille.
—Oh! je vous le demande en grâce, monsieur: ne me refusez pas. Je ne pleurerai pas, je vous le jure, et je tiendrai si peu de place dans votre embarcation....
—Allons, venez, puisque vous le voulez. Je crains également de vous recevoir dans ma péniche, et de vous désobliger en vous refusant..... Embarquez-vous.»
La jeune fille s'embarque. Je donne ordre à mes hommes de pousser au large, et nous voilà naviguant vers Tomé.
Tous mes matelots connaissaient la pauvre Marie Angel. Ils la regardaient en silence et d'un air qui voulait lui dire combien ils respectaient sa douleur et les larmes qu'elle s'efforçait de ne pas répandre devant eux et surtout devant moi, à qui elle avait promis de ne pas pleurer.
Placée derrière, près du patron de l'embarcation, elle tenait ses yeux humides fixés sur les flots que nous fendions à force de rames. En approchant de Tomé, je remarquai que son sein battait avec plus de force, et que ses joues pâlissaient. Mais elle m'avait promis de ne pas pleurer, et elle ne pleurait pas, de peur peut-être de m'importuner.... Je commande au patron d'aborder l'île dans un autre endroit que celui où nous aurions retrouvé le corps de notre infortuné canonnier.
A peine sommes-nous rendus à terre, que Marie Angel se dirige vers le lieu que je voulais lui cacher: soit qu'elle connût déjà l'île, ou qu'un instinct trop naturel la guidât, elle gagne avec rapidité et avant nous, la partie du rivage que nous avions abordée l'avant-veille.... Nous ne pouvons que la suivre; et bientôt nous la voyons s'arrêter, se coucher et se jeter sur le corps défiguré de son amant.
La pluie et le vent avaient passé pendant deux jours sur ce corps livide et sur ces tristes restes que les Anglais n'avaient eu le temps ni d'enlever ni d'enterrer.
Tous nos efforts furent vains pour arracher la pauvre Marie à cet affreux spectacle. Nous ne parvînmes à transporter le cadavre vers la péniche, qu'en consentant à laisser Marie soutenir, dans ce pénible trajet, la tête inanimée de son amant, comme si cette tête, à la bouche béante, aux yeux vitrés et fixes, vivait encore!
«C'est au coeur, s'écriait la malheureuse fille, c'est au coeur qu'ils l'ont tué!»
Le cadavre fut reçu, avec précaution et recueillement, par les hommes qui se trouvaient dans la péniche: on le plaça sur le banc de l'arrière, et une voile recouvrit en entier le corps du défunt.
Nous repartîmes aussitôt pour Perros.
Marie, agenouillée aux pieds du cadavre de son amant, laissait tomber sa tête sur sa poitrine affaissée; elle priait à voix basse, pendant que nous nous éloignions de l'île. Personne ne causait à bord: c'est à peine si quelquefois je prenais la parole pour donner à mes hommes les ordres nécessaires à la manoeuvre. Jamais traversée plus courte ne me parut plus pénible. Le bruit des rames, frappant à coups réguliers les flots tranquilles, semblait ajouter quelque chose de sinistre à cette scène lugubre. On aurait dit une marche funèbre, battue par les avirons des nageurs sur la mer immobile. Il y avait du deuil jusque dans les plis de notre petit pavillon que j'avais fait amener à demi-mât, et qui, abandonné par le vent qui s'était tu, tombait le long de sa drisse, comme un long crêpe ou comme un lambeau de linceul.
Nous arrivâmes enfin à Perros.
La multitude nous attendait sur le rivage où nous devions aborder.
Des artilleurs de la station se disputèrent l'honneur de porter le cadavre de leur camarade Fournerat. Quant à Marie, elle ne pleura pas. Elle voulut que le corps fût conduit chez elle, en attendant l'inhumation, et en suivant la marche de ceux qui le portaient, elle priait toujours, mais sans laisser échapper une larme. On aurait dit que, moins malheureuse que quelques heures auparavant, elle venait de retrouver quelque chose de consolant, et que la mort ne lui avait pas encore tout ôté, en lui ravissant celui seul qu'elle aimait. Triste illusion de la douleur, qui fait retrouver une consolation dans la vue des objets qui devraient le plus augmenter notre désespoir!
Le lendemain, on enterra Fournerat dans le modeste cimetière du village de la Clarté. Tous les marins de la station l'accompagnèrent jusqu'au champ de l'éternel repos.... Marie jeta la première poignée de terre sur sa fosse, et puis, quand cette fosse fut comblée, elle sema des fleurs sur la tombe qui venait de recouvrir pour toujours les restes de celui qui aurait été son époux.
Quelques jours après cet enterrement, qui avait produit sur moi la plus pénible impression, je revins visiter, conduit par quelque chose de rêveur et peut-être aussi par un instinct de curiosité, le petit cimetière de la Clarté.
Mes regards cherchèrent d'abord la tombe de Fournerat: c'était la seule chose que je voulusse voir autour de moi. Je remarquai que sur cette tombe, déjà un peu affaissée, une main, que je devinai sans peine, avait déposé des fleurs toutes fraîches. Une croix, sur laquelle se trouvaient tracés le nom, l'âge et la profession du mort, avait été plantée depuis peu: au haut de la fosse et sur la tête de cette croix pendait une petite couronne de marguerites touffues, qu'il avait fallu bien du temps pour composer. «Peut-être, me dis-je, ces fleurs nouvelles sont-elles encore mouillées des larmes de la pauvre Marie!... Quel secret avait donc ce malheureux Fournerat pour se faire aimer ainsi d'une jeune fille de village, ou plutôt, que de sensibilité avait-il rencontrée chez cette jeune fille si naïve et si touchante dans sa douleur!...» Et je pensai long-temps à Marie sur la tombe de son amant!...
Les impressions les plus profondes s'effacent bien vite dans le coeur des marins: ils voient tant de choses en si peu de temps! J'oubliai bientôt et Fournerat et sa maîtresse, et le cimetière de la Clarté et le petit port de Perros, que je quittai pour aller courir les mers pendant plusieurs années sur une demi-douzaine de navires différens.
Les petits événemens que je viens de raconter avaient presque disparu de ma mémoire, lorsqu'un jour en visitant, pendant une de mes relâches au Sénégal, le cimetière de Saint-Louis, il me prit envie de lire les inscriptions que l'on pouvait encore déchiffrer sur quelques croix funéraires, battues depuis long-temps par le vent, ou couchées pour la plupart sur le sable qui recouvrait les ossemens des infortunés moissonnés par les maladies de ce pays terrible. Il m'était souvent arrivé, dans les colonies, de parcourir les lieux où l'on entasse les cadavres des pauvres Européens, pour avoir des nouvelles de ceux de mes amis dont je n'avais entendu parler depuis long-temps; et souvent aussi j'avais appris leur sort, en voyant leur nom écrit sur la fosse qui les avait pour toujours séparés du monde. Une sorte de pressentiment m'avait dit qu'en faisant une visite dans le cimetière de Saint-Louis, je rencontrerais là quelques morts de ma connaissance. Je me laissai aller à cette idée tant soit peu triste, et mon sombre pressentiment ne tarda pas à être justifié.
A peine, en effet, avais-je fait quelques pas sur le sable dans lequel on creuse les tombeaux que la fièvre jaune ou le ténesme se chargent de combler dans ce climat inexorable, que je m'arrêtai, presque involontairement, devant une croix blanche sur laquelle on avait tracé une inscription en lettres noires, encore toutes fraîches peintes. La première chose que je vis dans cette inscription, ce fut l'âge de la personne qu'on venait d'inhumer depuis peu, à en juger par l'état dans lequel se trouvait encore la terre: AGÉE DE VINGT-TROIS ANS! «Vingt-trois ans! me dis-je.... Mourir à cet âge, et encore au Sénégal! Mais quelle peut être la pauvre femme que la mort a si tôt enlevée?» Je lus, ou plutôt, sans avoir le temps de bien lire, je fus frappé comme d'un coup électrique, en croyant avoir vu sur la croix qui était devant moi, ces mots:... «Marie Angel, dite soeur Sainte-Marie....»
Il me fallut m'asseoir sur une tombe voisine, et me remettre un peu du malaise que j'éprouvais, avant de pouvoir arrêter de nouveau mes yeux sur cette fatale inscription.
Au bout de quelques minutes d'efforts faits sur moi-même, je voulus relire les mots qui m'avaient si fort troublé.... Je n'avais déjà que trop bien lu.
«Ci-gît Marie Angel, dite soeur Sainte-Marie, née à Perros, département des Côtes-du-Nord, le 1er mai 1801, morte à l'hospice de Saint-Louis, âgée de vingt-trois ans. Priez Dieu pour le repos de son âme!»
C'est alors que le souvenir de l'infortuné Fournerat et de toutes les circonstances que j'avais depuis long-temps oubliées, vint de nouveau assaillir toute mon âme. Avec quelle vivacité se présentèrent à mon esprit, et le petit cimetière de la Clarté, et les traits de la pauvre Marie me demandant à venir à Tomé dans ma péniche! Que d'événemens, de lieux et d'époques venaient en ce moment se rapprocher, se confondre dans mon imagination, à la vue de cette croix où le sort de la pauvre Marie m'était révélé!... Quelle immense distance entre la tombe de son amant et la sienne! Lui en France, elle au Sénégal!... Ensevelis tous deux pour jamais, et si loin l'un de l'autre!...
Hélas, il n'était que trop vrai! Le soir, en revenant accablé de tristesse vers l'hospice de Saint-Louis, j'appris de la bouche même des compagnes de soeur Sainte-Marie, que la pauvre Marie, attachée depuis cinq ans, par des voeux indissolubles, à l'ordre des Soeurs de la Charité, avait terminé au Sénégal des jours remplis pour elle d'une longue et cruelle amertume!
Cinq ans! c'était juste le temps qui s'était écoulé depuis la mort du malheureux Fournerat!
J'ai cherché bien long-temps depuis dans le monde un pareil exemple de constance et d'amour: je ne l'ai pas encore trouvé. Peut-être est-ce pour cela que je me suis rappelé si bien, comme la chose la plus rare, tant de fidélité et de tendresse. Je chercherai long-temps encore sans doute!
LE NOVICE DES ASPIRANS DE MARINE.
Les anciennes ordonnances de la marine, que l'on a refaites sans réussir à faire quelque chose de bien meilleur qu'elles, permettaient aux aspirans de choisir, parmi les équipages des navires où ils servaient, quelques petits mousses et un novice que l'on chargeait des détails du ménage et de la cuisine du poste[I]; triste cuisine qu'alimentaient les 22 francs de traitement accordés par mois à chaque commensal! Il ne fallait rien moins qu'une continence à la Scipion ou une vertu d'estomac à la Spartiate, pour se contenter de si peu. Mais la gloire se chargeait de payer tout le reste, et de compenser, en espérances brillantes, ce qu'il y avait de désespérant dans le positif d'une telle vie.
Le chef de gamelle sous les ordres duquel se trouvait toute la marmaille du poste, était celui des aspirans que ses collègues avaient chargé de dépenser le traitement de table, le plus convenablement possible. C'était la femme de ménage ou plutôt l'économe de toute la confrérie: le novice et les petits mousses en étaient les frères servans.
A bord de la frégate la Topaze, il existait un jeune marin sale et vif, actif et intelligent: il s'appelait Faraud. Il était novice: les aspirans de la frégate le choisirent pour en faire leur cuisinier.
Faraud débuta dans sa nouvelle charge en faisant un dur apprentissage du métier pour ses maîtres et pour lui. Il manqua d'abord toutes les sauces, et il reçut quelques taloches; il consomma d'abord aussi, beaucoup trop de beurre, et il reçut encore des taloches; mais à force de faire des écoles et de subir des corrections, il se forma et devint moins prodigue. Les vieilles paires de bottes, les habits usés et les doubles rations à la cambuse commencèrent alors à pleuvoir sur lui. Encourager les âmes actives et nobles, c'est semer en bonne terre. Faraud, largement rémunéré par ses jeunes maîtres, devint bientôt la perle des novices des aspirans, et ce n'était pas peu de chose, au moins, dans toute une division navale.
Pendant tout le temps que le traitement de table avait été régulièrement payé aux aspirans, le cuisinier de ces messieurs avait trouvé le moyen de faire faire assez bonne chère à ses Lucullus. Rien n'est plus facile, en effet, que de faire quelque chose avec beaucoup d'argent. Mais par une circonstance trop ordinaire, hélas! sous ce gouvernement impérial que tout le monde regrette tant aujourd'hui qu'il est déjà si loin, il arriva que le traitement cessa d'être payé pendant trois éternels mois. Durant ce temps de famine et de stérilité, il fallut bien vivre d'industrie et de la maigre ration du bord: une livre et demie de pain, quelquefois une demi-livre de mauvaise viande, de lard rance ou six onces de haricots!... Quelle dure extrémité pour de futurs amiraux de France! C'est cependant ainsi que l'on entre dans ce chemin de la gloire, au bout duquel on meurt encore quelquefois de faim et de soif.
La cambuse fournissait de tout cela. Avec un bon signé par le chef de gamelle, sous la responsabilité de tout le poste, le commis aux vivres délivrait autant de rations qu'il en fallait pour assouvir l'appétit de dix ou douze voraces aspirans.
Mais comment, avec du lard et des fayots[J], faire autre chose que des fayots et du lard? Faraud était désespéré en pensant que toute la science qu'il avait apprise ou plutôt qu'il avait devinée, était impuissante à varier, par la forme, des alimens qui, par le fond, restaient toujours les mêmes. Cependant, toujours ingénieux à déguiser l'uniformité de la nourriture quotidienne qu'il offrait au palais rebuté de ses maîtres, on le voyait tantôt leur servir un gros morceau de lard au milieu d'un lac de haricots.
Tantôt un grand plat de haricots accidentés par de petits morceaux de lard, semés çà et là à l'aventure et comme par un coquet caprice.
Mais la base, la maudite base de cette culination restait toujours la même. Un Vatel se serait passé son épée dans le corps dix mille fois pour une. Faraud, qui n'avait point d'épée, s'y prit autrement.
«Messieurs, dit-il un jour à ses dix ou douze aspirans réunis assez mélancoliquement autour du potage limpide qu'il leur avait servi ce jour-là comme d'ordinaire; Messieurs, je suis désespéré, dégoûté de ma cuisine.
—Pas plus que nous, va, mon pauvre Faraud!
—L'humiliation que j'éprouve me tue!
—Oh! c'est trop fort. Désespéré, oui; mais humilié, pourquoi?
—Pourquoi, Messieurs? parce que je vois les autres novices des aspirans de la division aller à terre, et que je n'y vais pas comme eux.
—Aller à terre! et que vont-ils faire à terre, tes novices?
—Ils vont y faire la provision.
—La provision! et avec quoi? Ils ne sont pas, je pense, plus en fonds que toi. Les espèces manquent depuis long-temps dans tous les goussets d'aspirans.
—Quand je dis qu'ils vont à terre faire la provision, je veux dire qu'ils vont à terre faire semblant d'acheter quelque chose pour l'honneur du corps et la dignité de la gamelle.
—Et comment font-ils semblant, ces gens-là, d'acheter quelque chose avec rien?
—Je me charge, si vous le voulez bien, messieurs, de vous apprendre la manière dont mes confrères s'y prennent. Si, en vous cotisant entre vous, on pouvait seulement me composer, chaque jour, un fonds de cinq à six sous, je me ferais bon d'aller tous les matins au marché, dans la poste-aux-choux[ K], et de revenir à bord avec un panier assez gentiment garni de légumes à bon marché; et, au moins, cela aurait l'air de quelque chose, et je n'entendrais plus dire à tous les malins de l'équipage, quand je passe à vide auprès d'eux: «Dis donc, Faraud, les aspirans doubleront-ils bientôt le Cap-Fayot? est-ce que la rafale bat toujours en côte, mon fiston?» Je n'y peux plus tenir. J'aimerais mieux être tué sur le coup que de mourir de honte à petit feu, comme je le fais depuis trois mois.»
Tout ému de la harangue de Faraud, le chef de gamelle, qui, plus que tous ses autres camarades, sent la peine secrète de son cuisinier, s'écrie: «Il a raison!
—Mes amis, reprend avec vivacité l'un des aspirans, il est nécessaire, urgent, pour la réputation dont jouissait notre table, de soutenir l'opinion qu'on a encore de l'ordre et des convenances qui régnaient dans notre gamelle. Nous sommes rafalés, il est vrai; mais un temps meilleur viendra, et si jusque là nous pouvons cacher, sous des apparences d'aisance, le dénuement dont nous souffrons, croyez bien que ce ne sera pas en vain que nous aurons fait un sacrifice au décorum du grade et à la dignité de notre corps. Moi, je donne cinq centimes de ma poche chaque jour, pour que Faraud puisse faire semblant d'aller à la provision.»
Cet exemple entraîna la majorité, et tous les assistans s'écrièrent: «Donnons chacun un sou de notre poche pour que Faraud se rende chaque matin au marché.»
Le lendemain de l'adoption de cette mesure, Faraud se leva avec l'aube naissante, de crainte de manquer la poste-aux-choux qui ne partait pourtant qu'à cinq heures. Il ne se sentait pas d'aise en se rendant à terre le panier sous le bras et dix sous dans la poche. Il allait donc, après trois mois d'exil, reparaître au milieu de ce marché où tant de fois il s'était vu sollicité par toutes les marchandes de légumes et les crieurs de poisson! La sensation produite par sa réapparition fut générale; mais, hélas! le pauvre novice eut bientôt dépensé ses cinquante centimes.
Pendant plusieurs jours néanmoins on le vit revenir à bord non-seulement avec quelques carottes, un chou et un paquet de radis, mais encore avec un poulet, une tranche de saumon ou une côtelette. Puis, après avoir soumis ses provisions au rapide examen du chef de gamelle, Faraud allait dans la cuisine préparer son dîner pour l'offrir le plus tôt possible à l'avide appétit de ses maîtres.
Etonnés, à la fin, de voir figurer sur leur table des morceaux que le peu d'argent qu'ils donnaient à leur novice ne lui permettait pas d'acheter, ceux-ci voulurent avoir une explication catégorique sur la singularité d'un fait qu'ils ne pouvaient concevoir.
«Comment fais-tu, demanda le chef de gamelle à son novice, pour nous rapporter chaque jour un tas de choses que tu ne peux pas bien évidemment payer avec les dix ou douze sous que nous te donnons?
—Allez toujours, messieurs; mangez cela en attendant mieux. Le reste est mon secret.
—C'est justement ton secret que nous voulons connaître. Il doit être beau! Voilà, par exemple, ce petit poulet que tu nous as servi aujourd'hui....
—Eh bien! ce petit poulet n'était-il pas bon? Il n'en est pas seulement resté un os!
—Je le crois bien, à douze! Tu nous donnes, pour toute la table, des choses qui seraient tout au plus suffisantes pour deux ou trois personnes.
—Que voulez-vous? quand on ne peut pas faire mieux!
—Mais encore, comment fais-tu pour te procurer ces objets que l'on croirait le fruit d'une maraude plutôt que....
—Allons, je vois bien qu'il faut que je vous dise comment je m'y prends.
—Voyons, parle.
—Rien n'est plus facile à vous expliquer. Quand les femmes du marché, à qui j'avais l'habitude d'acheter mes provisions dans le bon temps, me voient passer sur lest devant elles, le panier sous le bras, elles me crient toutes:
«Eh bien! mon pauvre Faraud, vous ne nous prenez donc rien aujourd'hui?» Moi je leur réponds du mieux que je peux: «Non, pas aujourd'hui, la mère Pignon ou la mère Mariette,» c'est selon. Mais ces braves femmes, qui devinent mon embarras et qui ne veulent pas me faire honte, me disent alors: «Allons, tenez, prenez ce petit poulet, prenez ces deux artichauts, ce morceau de saumon; vous nous paierez plus tard, et quand vous pourrez.» C'est du crédit qu'elles font à une ancienne pratique. Voilà tout mon secret, messieurs, et je vous l'aurais dit plus tôt si je n'avais pas craint de recevoir un poil de votre part.»
Cette explication parut suffire; mais il fut ordonné expressément à Faraud de ne pas se laisser aller dorénavant aux offres trop généreuses de ses anciennes marchandes. Faraud n'en continua pas moins, malgré les remontrances de ses maîtres, à rapporter chaque jour à bord du butin dépareillé, comme il disait. Il aurait mieux aimé recevoir quotidiennement vingt à trente taloches, que de renoncer à faire aller sa cuisine.
On avait depuis long-temps cessé de le tracasser sur son étrange monomanie de fricoter, lorsqu'un beau matin un des aspirans de corvée de la Topaze, en montant paisiblement la grande rue de Brest, entendit crier au voleur! au voleur! Des marchands de légumes et de volailles, des archers de ville, poursuivaient à outrance un petit marin qui leur échappait à toutes jambes, un canard d'une main et un chou-fleur de l'autre. L'aspirant se met en devoir de barrer le chemin au fugitif qui court vers lui. Mais quelle est sa surprise, lorsque, dans l'individu qu'il va pour saisir au collet, il reconnaît Faraud! Un ventru aurait reculé; un Brutus aurait même peut-être balancé. Mais un aspirant de marine! L'aspirant, d'une main vigoureuse, arrête son novice. Les hommes qui poursuivent celui-ci, accourent tout essoufflés pour l'accuser d'avoir volé un canard et un chou-fleur. La foule arrive aussi, et le scandale va grossir avec elle. L'aspirant, après avoir entendu toutes les plaintes, ne trouve d'autre moyen d'apaiser les marchands et de renvoyer les archers de ville, qu'en fouillant dans sa poche et en jetant à l'avidité des plaignans une pièce de cinq francs, qu'il avait été assez heureux pour rencontrer ce jour-là dans son gousset.
Et voilà Faraud tout confus resté libre, son canard et son chou-fleur à la main, en face de son maître justement irrité!...
«C'est donc ainsi, misérable, que tu te procurais les provisions que tu nous faisais manger!
—Monsieur, je vous demande mille fois pardon de vous avoir trompés comme je l'ai fait jusqu'ici. Mais je puis vous assurer que jamais l'envie de voler quelque chose pour moi, ne me serait venue toute seule. C'est l'ambition de notre gamelle qui m'a perdu.
—Allons, marche devant moi! Je vais te conduire à bord, et une fois arrivé, tu verras comment on punit les voleurs.
—Ah! oui, monsieur, vous avez bien raison, je suis un gueux, un scélérat. J'ai escroqué, je ne m'en cache pas, bien des petites choses au marché. Mais au moins aujourd'hui le canard et le chou-fleur, que vous avez payés de votre poche, sont bien à moi, et vous me permettrez bien de les servir à table, avant de me faire corriger comme je le mérite.
—Marche devant moi, te dis-je, et plus vite que cela!»
Le pauvre Faraud, les yeux en pleurs et les provisions sous le bras, chemine piteusement escorté par son aspirant.
On arrive à la poste-aux-choux. On s'embarque pour retourner à bord du vaisseau; et à chaque coup d'aviron que donnent les canotiers, le malheureux novice des aspirans sent qu'il se rapproche du moment inévitable où la voix redoutée de ses maîtres l'accusera avec trop de justice d'avoir compromis l'honneur de la gamelle du poste. La contenance du coupable, dans l'embarcation, est loin d'être arrogante ou d'indiquer la résignation de son âme. Son air, au contraire, est pénétré, rêveur et presque suppliant. Le patron et les canotiers, qui ignorent encore l'aventure arrivée à Faraud, se demandent, de l'oeil, en le voyant ainsi affligé, ce qui peut lui être advenu de fâcheux. L'infortuné ne dit mot, et sa bouche ne s'entr'ouvre que pour laisser de temps à autre passer quelques soupirs, longs et sourds, qui le suffoqueraient s'il ne les exhalait pas à la dérobée. Il tient ses yeux confus attachés obstinément sur la surface de la mer qui coule, hélas! si rapidement le long du canot qui porte à bord de la Topaze le témoin impassible de sa faute, les remords de son coeur, et la crainte du châtiment que lui réserve le sort!...
Bientôt la lourde poste-aux-choux, qui, ce jour-là, semble avoir marché si vite, accoste le flanc de babord de la frégate. L'aspirant monte à bord: il faut bien que Faraud le suive, et il grimpe aussi, tenant toujours dans sa main tremblante le panier dans lequel barbote encore le canard fatal, et s'élève la tête panachée du chou-fleur accusateur.
On descend au poste des aspirans, dans ce faux-pont obscur où se trouve une longue table autour de laquelle l'aspirant arrivant de terre a bientôt rassemblé tous ses camarades, pour leur faire entendre une communication importante.
Les douze camarades, qui ne se sont pas fait prier pour se rassembler, examinent d'abord avec curiosité les provisions que contient le panier. L'un se confond en éloges sur la sagacité de Faraud, en tâtant avec une sorte de volupté gastronomique, les flancs dodus du canard qui crie entre ses doigts frémissans; l'autre agite, avec orgueil, le chou-fleur parfumé qu'il se propose déjà de manger à la sauce blanche, ou à l'huile et au vinaigre, si le beurre manque. Un mot du chef de gamelle vient mettre fin à cette scène, moitié plaisante et moitié sérieuse.
«Messieurs, dit-il en s'adressant à ses camarades avec un ton qui sent un peu la gravité d'une justice solennelle, ce n'est pas de cela qu'il s'agit, une action infâme vient de m'être révélée. Les provisions que vous venez d'étaler sur notre table avec tant de complaisance attestent un fait qui portera l'affliction et l'indignation dans tous vos coeurs: elles ont été volées!
—Volées! s'écrièrent ensemble, comme avec une seule voix, tous les aspirans.
—Oui, volées, messieurs!
—Et par qui?
—Par le drôle que vous voyez là, et dont la contenance coupable attesterait seule le crime, si un témoin irrécusable ne l'avait pas déjà dénoncé à notre sévérité.»
Faraud, en effet, la casquette à la main et la tête baissée, se tenait morne et muet au bout de cette longue table qu'il avait si souvent et si ingénieusement recouverte de mets si vite avalés, de cette table théâtre passager de sa gloire fugitive, et qui, pour lui, va être transformée, dans une minute, en table de justice.
Le chef de gamelle raconte en peu de mots l'événement du matin. C'est un acte d'accusation qu'il dresse en parlant. Tous ceux qui l'écoutent, pénétrés de l'importance du délit, nomment par acclamation le chef de gamelle président de la commission qui doit prononcer sur le sort du prévenu. Il a déjà un accusateur, on lui donne des juges. Le plus gourmand des aspirans se constitue son défenseur officieux. On prend des plumes, de l'encre; on se procure un Code pénal, et tout ce qu'il faut, enfin, pour faire fusiller un homme, ou pour l'envoyer tout au moins aux galères.
Faraud est consterné.
Le rapporteur prend la parole. Il tonne, il éclate, il foudroie l'accusé, et l'accusé sanglote. Le défenseur, qui a eu le temps de préparer sa plaidoirie en rongeant une galette de biscuit, se lance et s'épanouit dans un brillant exorde: il repousse l'accusation avec l'éloquence du coeur, et un peu aussi avec l'éloquence de l'estomac. Le ministère public réplique au défenseur: le défenseur répond au ministère public. Les petits mousses qui composent l'assistance de la salle d'audience se réjouissent en qualité d'ennemis naturels de Faraud, leur supérieur, en prévoyant la condamnation de celui qui si souvent s'est permis de stimuler vigoureusement leur paresse, ou de punir, à coups de martinet, leurs trop fréquentes étourderies.
L'affaire est entendue. Le conseil, après avoir essuyé un déluge de paroles, se trouve suffisamment éclairé pour rendre un jugement impartial. Les juges se retirent dans un coin du faux-pont, qui leur servira de chambre de délibération. A peine nos Minos se sont-ils dit trois ou quatre mots à l'oreille, qu'on les voit revenir à leur place. Le président se lève, et d'une voix ferme et solennelle, il prononce l'arrêt suivant au milieu du plus profond silence:
«La commission militaire instituée à bord de la frégate de S. M. la Topaze, en vertu du droit qu'elle tient de la justice, après avoir ouï l'accusé Faraud dans sa défense et le rapporteur du conseil de guerre dans son accusation, a reconnu que le prévenu Faraud a bien évidemment commis un vol que rien ne saurait justifier, et dont la nature est telle, qu'il pouvait compromettre, sans une circonstance indépendante de la volonté de l'accusé, l'honneur de la gamelle des aspirans de cette frégate;
«En conséquence, ladite commission condamne Jean-Julien Faraud à sept jours de fer et à ne plus aller à la provision à terre.»
Ici, redoublement de sanglots du condamné, et redoublement de joie chez les petits mousses qui viennent d'entendre prononcer l'arrêt.
Le président impose silence à l'auditoire, et il reprend: «Mais attendu que le dit Faraud ne s'est livré que par un zèle excessif pour le bien de ses maîtres, une action coupable dont la gamelle des aspirans a été appelée involontairement à recueillir les fruits, les membres de la commission ont été d'avis de concilier à la fois ce qu'ils doivent à l'équité, et ce qu'ils doivent à l'indulgence que leur inspirent l'âge et les antécédens honorables du prévenu....»
L'auditoire prête en ce moment la plus vive attention aux paroles que va prononcer encore le président.
«En conséquence, la susdite gamelle sera tenue, dès les premiers fonds reçus pour traitement de table, d'acheter un habillement complet, en drap bleu ou noir, au novice Faraud, pour le récompenser du dévoûment absolu qui l'a conduit à immoler, en faveur de ses aspirans, jusqu'aux bons principes que ceux-ci s'étaient plu à lui inculquer;
«Condamne en outre la susdite gamelle aux frais du procès, et le canard ainsi que le chou-fleur, déposés sur le tribunal comme pièces de conviction, à être mangés dans les vingt-quatre heures, attendu que ces deux objets ont été dûment acquis par un des aspirans, au profit de la table, qui lui restituera ses avances en temps opportun.»
Il serait difficile de dire l'impression favorable avec laquelle fut accueilli ce jugement. Faraud surtout, l'heureux Faraud semble avoir perdu la raison par excès de satisfaction et de reconnaissance. Il se jette en pleurant sur les mains de son défenseur généreux, sur celles de l'impartial président, et même sur celles du rapporteur, qui a porté à regret, contre lui, une accusation que lui dictait bien plutôt l'équité que son coeur. Puis, après avoir bien pleuré d'attendrissement, le novice se rappelle ce qu'il doit à la justice: il s'élance dans la batterie; il va d'un pas ferme et résolu trouver le capitaine d'armes, pour le prier de le mettre aux fers: c'est Régulus venant reprendre ses chaînes dans les cachots de Carthage.
Il resta sept jours bien comptés aux fers, notre bon novice; mais à l'expiration de sa peine, le ciel permit ou voulut que trois mois de traitement fussent payés à la gamelle, et, quarante-huit heures après le traitement reçu, un habillement complet de drap bleu se dessinait sur la taille altière et droite du chef de cuisine des aspirans de la Topaze.
Un mois de bombance s'était à peine écoulé, qu'il ne restait déjà plus un sou au chef de gamelle. La frégate la Topaze partit heureusement pour aller croiser dans l'Océan. Il était plus que temps; car, malgré la leçon qu'il avait reçue, on ne sait pas ce qu'aurait pu faire encore le novice Faraud, dans un nouveau moment de rafale.
Mais dans ce vaste Océan qu'allait sillonner la Topaze, on rencontrait alors force bâtimens anglais de toutes les espèces et de toutes les dimensions, depuis le faible cutter, jusqu'au terrible vaisseau à trois ponts de 140 bouches à feu. La frégate fit d'abord plusieurs captures parmi les navires qui ne pouvaient lui résister. Mais, à force de chercher, elle finit par rencontrer un bâtiment en état de lui tenir tête.
Ce fut un beau matin à la pointe du jour qu'elle fit cette belle rencontre. Le soleil allait s'élever radieux sur les petites lames qui clapotaient paisiblement à l'horizon, lorsque la vigie du grand mât de perroquet cria: Navire!
«Où? demanda l'officier de quart.
—Sous le vent à nous, pas bien loin.»
Tout le monde le vit bientôt ce navire, de dessus le pont: il paraissait assez gros. La mer était superbe et la brise jolie: la journée, qui avait commencé par un beau soleil, devait se terminer par un combat, et le combat par....
On chassa le bâtiment aperçu en laissant arriver sur lui bonnettes hautes et basses.
Le bâtiment à vue, au lieu de prendre chasse, se mit tout bonnement en panne pour attendre l'événement.
En s'approchant l'un de l'autre, chacun des navires reconnut dans celui qui lui était opposé ni plus ni moins qu'une frégate.
La Topaze, ayant fait son branle-bas général de combat, hissa son large pavillon tricolore aux sons guerriers des tambours qui battaient déjà la charge dans sa batterie et sur ses gaillards.
L'autre frégate répondit à cette espèce de défi en hissant aussi son pavillon. Mais ce pavillon était un long yatch anglais!
Après s'être aussi bien entendu, il n'y avait plus moyen d'entrer en pourparlers: il fallait en venir aux beaux et bons coups de canon. A terre, deux adversaires, flanqués de leurs témoins, peuvent bien s'arranger sur le champ de bataille et aller déjeûner à la suite des explications. Mais en mer, les duels entre deux navires n'admettent pas la ressource des protocoles: on se tape d'abord, et l'on s'arrange après, si l'on peut.
Par bonheur pour la frégate française, elle avait du 18 en batterie, et 350 hommes d'équipage.
Par malheur pour la frégate anglaise, elle n'avait que des canons de 12, et 200 et quelques hommes, tout compris.
Cette infériorité de force et d'équipage ne l'empêcha pas d'accepter le combat que la Topaze lui présentait avec obstination, et qu'il était devenu d'ailleurs trop tard pour elle de refuser.
On entra en matière des deux côtés, en lâchant, à demi-portée de canon, des volées entières qu'enveloppa bientôt la fumée qui s'étendit sur le champ de bataille des deux combattans. Tristes combats que ceux que se livrent dans la plus affreuse solitude deux équipages au sein de l'immensité des mers! Là, pas de spectateurs pour redoubler l'émulation des braves, pas d'ambulances pour recevoir les blessés, pas un écho qui répète, pour la patrie que l'on défend, le fracas de l'artillerie, les cris de victoire, les derniers soupirs des mourans!... C'est partout du péril sans illusion, de la gloire presque sans espoir et sans couronne.... Oh! qu'il faut de courage pour se battre jusqu'au dernier souffle sans être vu, et quelquefois sans perspective de se sauver!
La Topaze, en tirant, en manoeuvrant, en revirant de bord pendant une heure ou deux pour battre avec avantage l'ennemi qui tirait, qui manoeuvrait, qui revirait de bord aussi vite qu'elle, s'aperçut que, malgré la supériorité de son calibre, elle pourrait encore combattre fort long-temps avant de parvenir à réduire son adversaire.
Les équipages français aiment, une fois lancés dans le danger, les choses qui finissent vite d'une manière ou d'autre. Les longues canonnades, qui vont assez bien au flegmatique courage des Anglais, conviennent assez peu à la bouillante vivacité de nos matelots, une fois que le salpêtre de la poudre a communiqué son ardeur au salpêtre de leur caractère. Le commandant français connaissait le faible de sa nation et de son équipage. Après avoir donné à ses gens le temps de s'ennuyer à faire le coup de canon, il saisit le moment opportun de leur accorder l'abordage, comme quelque chose de propre à les affriander vers la fin du lourd repas qui les avait un peu fatigués. Ce mot magique, à l'abordage, ranima, enleva tous les courages affaissés. Un coup de gouvernail donné à propos, et une manoeuvre décisive exécutée avec la promptitude de l'éclair, logent le boute-hors de beaupré de la Topaze dans la hanche de la Blanche. Car la frégate anglaise s'appelait la Blanche: on ne connut son nom qu'en l'abordant par l'arrière, pour y voir de plus près.
Je ne décrirai pas ici toute l'horreur du choc des deux navires ennemis et des équipages. Tout le monde en littérature a déjà raconté ce qu'était un abordage en mer. L'abordage même est devenu le pont-aux-ânes des romanciers maritimes, comme autrefois, depuis la tempête si classiquement essuyée par Énée, la tempête devint le pont-aux-ânes de tous les poètes. Je ne m'en mêlerai plus.
Mais avant l'accouplement terrible des deux frégates, un novice, à la mine encore toute barbouillée de suie et de fumée, s'était placé à l'une des pièces de l'avant de la batterie, près de la cuisine des aspirans. Ce novice-là c'était Faraud, le novice Faraud que nous avons un peu oublié. Dans les jours de combat, Faraud se trouvait être servant du dernier canon de 18 de la batterie. Quelle métamorphose pour un cuisinier! quitter la batterie de cuisine pour servir une pièce dans la batterie d'une frégate!
Deux ou trois minutes avant l'abordage, Faraud avait quitté sa pièce pour sauter sur le pont. Un sabre tout rouillé était tombé sous sa main calleuse. Le passage pour se jeter à bord de l'ennemi est étroit et périlleux; mais Faraud est leste et téméraire. Un de ses aspirans, n'écoutant que son courage; s'élance un des premiers: c'est son chef de gamelle; Faraud le suit par habitude, par zèle, comme s'il allait à la provision. Le voilà donc à bord de l'anglais. On se hache là comme chair à pâté. Tant mieux, c'est son métier; il s'y connaît, il hache aussi. Au bout d'un quart-d'heure de carnage, le nombre l'emporte, et quoique les Anglais se battent bien, ils sont écrasés par ceux qui se battent aussi bien qu'eux et qui sont plus forts. La victoire reste à l'équipage de la Topaze. On bat le roulement: le feu cesse; le massacre est suspendu, et Faraud revient à bord de sa frégate avec un coup de sabre sur la figure et un rayon de gloire sur le front.
Le commandant, qui a tout vu au sein de la confusion générale, le commandant, qui a tout fait faire et à qui aucun détail n'est échappé, ordonne au maître d'équipage de donner un coup de sifflet de silence....
Tout le monde se tait, même les blessés qui crient de douleur.
Le commandant prend la parole pour féliciter en quelques mots rapides et énergiques l'équipage qui s'est si bien conduit. Puis il proclame que le novice Faraud s'est montré dans la mêlée un des plus intrépides parmi 350 braves.
Le héros reçoit avec autant de surprise que de modestie le compliment solennel dont il est encore plus étourdi que de son coup de sabre sur la joue, puis il se rend au poste du chirurgien pour se faire appliquer un emplâtre sur le visage, à seule fin, dit-il, d'aller faire bien vite le dîner de ses pauvres maîtres, qui doivent avoir bien bon appétit après s'être si bien peignés.
Pendant le temps que Faraud emploie à faire cuire dix ou douze rations de boeuf salé, on coule la frégate anglaise, trop endommagée dans le combat et par le choc de l'abordage, pour pouvoir tenir long-temps à flot. C'est ainsi qu'en temps de guerre, des hommes qui quelquefois n'ont pas le sou en poche, envoient, pour le bien du service, des millions au fond de l'eau.
Les aspirans, après avoir satisfait noblement à tous les devoirs du service pendant l'action, viennent, midi sonnant, se réunir joyeusement autour de la table sur laquelle le chef de gamelle a fait servir un déjeuner improvisé. Tous les jeunes convives, en se revoyant remplis de gaîté et d'appétit, se félicitent de se retrouver aussi bien portans, aussi dispos, à la suite d'une affaire dans laquelle chacun d'eux ne s'est pas épargné. Ils s'embrassent, ils se complimentent, ils se racontent les détails particuliers qu'ils ont pu recueillir sur les incidens qu'ils ont été à portée d'observer dans la partie du navire où ils étaient placés. Tout s'est passé à merveille dans le combat. On nomme les morts; on s'apitoie sur le sort des blessés. On accorde un regret à l'un, une louange à l'autre. La conversation va grand train; les langues s'animent, les têtes s'exaltent. Une voix nasale au milieu de tout ce tumulte, se fait entendre et domine le bruit de tous les entretiens: c'est la voix de Faraud qui, en arrivant avec un grand plat sur lequel fume un gros morceau de salaison, annonce à ces messieurs que le déjeûner est servi.
Cet avertissement, attendu avec une certaine impatience, rétablit pour un instant le silence dans le poste des aspirans. On se met à table, comme s'il s'agissait de faire un bon repas.
Le chef de gamelle, après s'être placé à l'une des extrémités du cordon formé par ses camarades assis par ordre d'ancienneté, se met en devoir de découper la pièce de boeuf, qui résiste long-temps sous le tranchant du large couteau dont il est armé; et tout en divisant les rations, il adresse à Faraud quelques mots que celui-ci écoute avec respect, sa main appliquée sur celle de ses joues qui a reçu provisoirement l'emplâtre destiné à couvrir sa blessure.
«Eh bien! Faraud, on dit, mon ami, que tu t'es vaillamment comporté dans le combat.
—Mais on dit qu'oui, monsieur. Quant à moi, ce que je sais, c'est que j'ai fait mon possible. J'ai marché devant moi, en tapant le mieux que j'ai pu.... Que voulez-vous! on ne peut pas toujours se sauver et prendre chasse, comme je l'ai fait, vous savez bien, dans la grande rue de Brest.
—Qui te parle de ta grande rue de Brest? je te parle du combat, aujourd'hui.
—Vous, je sais bien, messieurs. Mais tout l'équipage n'était pas comme vous: à chaque instant j'entendais dire, tribord et babord, de moi, des choses qui ne m'allaient pas trop. J'ai voulu faire voir à quelques-uns du bord que je savais aussi bien aller de l'avant que battre en retraite. Et avec ça, un sabre d'abordage, c'est plus facile à manier dans la main, qu'un canard escroqué.
—C'est bien cela, mon ami; tu auras de l'avancement, va; et nous saurons reconnaître ton zèle pour nous et le courage que tu as montré dans le service.... Et ton coup de sabre, qu'en dis-tu? te fait-il beaucoup souffrir?
—Mais, monsieur, je dis que pour celui-là, je ne l'ai pas volé, comme le canard et le chou-fleur.
—Ah ça! en finiras-tu avec ton maudit canard, qui commence à m'ennuyer à la fin? Qui te parle de voler et de battre en retraite? Ta conduite a tout expié depuis long-temps, et ta blessure suffit pour effacer le souvenir d'une bagatelle que personne, du reste, n'est en droit de te reprocher, maintenant surtout.... Messieurs, j'ai conçu un projet pour lequel je demanderai votre approbation et même votre coopération. Le commandant a fait solennellement l'éloge de la conduite de notre novice. Il paraît être des mieux disposés en sa faveur; croyez-vous que si nous saisissions ce moment opportun pour demander de l'avancement pour Faraud, nous ferions mal?
—Non, au contraire, nous ferions très-bien. Allons en corps demander de l'avancement pour Faraud.
—Oui, mes amis, mais après que nous aurons fini de déjeûner. Je n'ai pas encore mangé mon morceau de fromage, dit un des aspirans.
—A propos de fromage: dis donc, chef de gamelle, s'il était possible d'avoir, avec un bon à la cambuse, une demi-livre de tête de maure de plus? Ce n'est pas tous les jours fête, et après cinq heures de combat, c'est bien la moindre chose qu'on obtienne un petit supplément.
—Vous avez raison, mes amis; le commis aux vivres est bon enfant: je vais lui faire un bon pour une livre, afin d'obtenir, au moins, la demi-livre de tête-de-maure.... (Le chef de gamelle écrit....)
«Tiens, Faraud, va-t'en à la cambuse porter ce bon, et tâche de nous ramener quelque chose, car ils crèvent encore tous de faim....
—Oui, monsieur. Attendez un instant, je reviens à la minute. L'équipage se priverait plutôt de sa ration que de vous laisser manquer de quelque chose, car c'est vous autres, mes aspirans, qui nous avez montré, à tous, le chemin pour aller à bord de la frégate anglaise.... Excusez, messieurs; mais voyez-vous, c'est que je suis si content aujourd'hui....
—C'est bon; cours en double, et reviens avec ton fromage. La sensibilité aura son tour une autre fois que nous serons moins pressés.»
Quand le demi-pain de fromage eut été dévoré, et cela fut fait vite, les aspirans, fidèles à leur promesse, se rendirent collectivement auprès de leur commandant, pour demander de l'avancement en faveur de leur novice. La chose était déjà faite, et Faraud, le soir de ce beau jour, prépara le maigre souper de ses maîtres, en qualité de matelot à vingt et un francs par mois. C'était le nouveau grade auquel il venait d'être promu pour sa belle action et son coup de sabre.
Une distinction aussi flatteuse, un avancement aussi subit étaient bien faits pour exciter un zèle nouveau chez celui qui venait d'être l'objet de tant de marques de bienveillance. Pendant tout le reste de la croisière, Faraud continua à mériter de plus en plus l'attachement que déjà lui avaient voué ses jeunes maîtres. Ceux-ci, croyant même avoir fait trop peu pour récompenser un dévoûment aussi long et aussi inaltérable, résolurent de prélever, une fois arrivés à terre, une certaine somme sur les fonds à venir de la gamelle, pour procurer à leur novice les moyens nécessaires d'acquérir la petite instruction qui pourrait le mettre à même de s'élever un jour au-dessus de la classe des simples matelots.
L'heureux Faraud ne savait que se trouver confondu de tant de témoignages d'intérêt et de sollicitude.
La Topaze revint enfin à Brest, après plusieurs mois de victorieuse et de productive campagne. En arrivant en quarantaine, car c'est toujours par des quarantaines ou l'hôpital que se terminent, pour les marins, les plus glorieuses croisières, le commandant s'empressa de signaler, en style énergique et pressant, au ministre de la marine, les officiers et les matelots qui s'étaient le plus distingués pendant le voyage.
Les récompenses avaient du prix alors, parce qu'elles avaient un motif, et qu'un mérite reconnu les justifiait presque toujours; et quoique l'on touchât d'assez près à la fin du règne de Napoléon, les croix d'honneur ne pleuvaient pas aussi fort qu'aujourd'hui. Cependant alors nous étions en guerre, et aujourd'hui nous sommes en paix. Mais revenons à notre affaire et au seul fait dont nous ayons encore à nous occuper.
Quinze étoiles de la Légion-d'Honneur arrivèrent, courrier pour courrier, pour être réparties entre les plus braves des braves de la frégate la Topaze. La plus stricte impartialité devait présider à la distribution de ces nobles récompenses.... L'opinion publique, qui existe à bord d'un vaisseau aussi bien que dans le plus grand des royaumes de la terre, avait déjà prononcé ... le matelot Faraud fut nommé membre de la Légion-d'Honneur, et voilà le cuisinier des aspirans devenu chevalier!
Dites à présent, contempteurs d'un temps que vous n'avez pas connu ou que vous n'avez pas bien vu, dites-nous qu'alors tout se donnait aussi à l'intrigue et à la servilité!
Les aspirans de la frégate, en apprenant l'illustration subite de leur novice, comprirent assez tous les devoirs que leur imposaient les convenances, pour prendre une résolution qui pût s'accorder avec le rang auquel venait d'être élevé Faraud. Ils ne voulurent plus souffrir que celui-ci continuât à fricoter pour eux. Mais Faraud, plus attaché à son ancien métier que séduit par la grandeur de son nouvel état, s'obstina à vouloir encore cuisiner pour le compte de ses chers aspirans. Un grand débat s'émut à ce sujet. A la délicatesse des scrupules de ses maîtres, à la sagesse de leurs remontrances, le serviteur zélé opposait l'irrésistibilité de ses goûts, la considération qu'on devait à l'ancienneté de ses services. Le combat fut long et opiniâtre; la voix impérieuse du devoir militaire fut obligée de se faire entendre pour mettre fin à cette querelle de procédés et de sacrifices. Le commandant ordonna à Faraud de quitter le poste des aspirans, pour prendre rang à un plat de matelots à vingt et un.
Fatale élévation, décevant honneur, qui venaient de condamner Faraud à abandonner une profession, au prix de laquelle tous les honneurs du monde et leur vain éclat n'étaient rien pour lui! Pourquoi, se disait-il souvent, ai-je été chercher, le sabre à la main, à bord de la frégate anglaise, cette diable de croix qui me force de renoncer au métier que je faisais depuis si long-temps? La belle avance à présent! N'aurais-je pas cent fois mieux fait de rester tranquillement dans ma cuisine? c'était là le vrai poste où je devais mourir. L'ambition, que je n'aurais jamais dû avoir, m'a perdu. Oh! que si je pouvais remettre cette croix d'honneur à qui me l'a donnée, je quitterais bientôt tout ce bataclan, pour le plaisir seulement de faire cuire encore une bonne grillade pour ces messieurs!... Mais il n'y a plus moyen: un autre m'a remplacé dans mes fonctions, et me voilà condamné au matelotage pour le restant de mes jours!
Que de fois, cédant à la tentation qui le tourmentait jour et nuit, on vit l'infortuné se glisser à l'improviste dans la bien-aimée cuisine qui lui était interdite! Avec quelle volupté il s'empressait alors de jeter une poignée de sel dans la chaudière de ses aspirans, de fourrer un morceau de bois dans le feu qu'il accusait son successeur de ne pas faire assez pétiller! Puis, après avoir ainsi contribué clandestinement à faire bouillir sa chère marmite, il se sentait plus content de lui-même et moins fatigué du poids de son insupportable dignité.
Une chose bien douce venait encore le consoler un peu du triste veuvage auquel la fortune l'avait condamné. Ses jeunes maîtres, en le perdant, lui avaient conservé toute leur ancienne bienveillance. Jamais un grand dîner ne se donnait au poste des aspirans, sans que Faraud ne fût invité à jeter un coup d'oeil sur les préparatifs du festin. Avec ses conseils tout allait bien. Sans son approbation tout aurait paru aller mal. C'était un vieil ami de la maison, sans lequel rien n'aurait été bon, avant qu'il y eût mis le doigt. Faraud, malgré sa réclusion forcée dans son nouveau grade, n'avait jamais cessé, au reste, d'être commensal du poste. Il partageait, avec le personnel des serviteurs des aspirans, tous les rares débris des repas ordinaires ou extraordinaires. Outre ces petites douceurs, il recevait encore, pour les bons offices qu'il rendait à ses ex-patrons, les vieilles paires de bottes, les vieux habits que ceux-ci ne pouvaient plus porter. Des cadeaux fastueux, faits à Faraud par d'autres mains que celles des aspirans, auraient révolté sa dignité; mais venant d'eux, tout lui semblait acceptable et presque sacré.
Tant de dévoûment devait un jour recevoir son prix, obtenir sa couronne, et cette couronne fut celle du martyre.
Dans une rixe sanglante, au milieu de laquelle un de ses maîtres d'autrefois s'était vu forcé de mettre le sabre à la main pour résister à l'attaque de plusieurs matelots furieux, Faraud, n'écoutant que l'instinct de toute sa vie, se précipita au-devant du coup qui menaçait un de ses aspirans. Le coup destiné au jeune officier alla frapper la victime qui s'immolait pour lui. Le malheureux succomba quelques heures après que son généreux sang eut éteint l'ardeur des révoltés, et en expirant sur un lit d'hôpital, il fit entendre, avec l'accent d'une âme satisfaite, ces mots touchans, que le corps des aspirans n'oubliera jamais: Je meurs content: j'ai sauvé l'un d'eux!
LE FORBAN MON AMI.
Dans l'étroit logement que l'on nous avait affecté à bord d'un petit bâtiment convoyeur, et que l'on nommait pompeusement à bord le Poste des aspirans, le hasard ou plutôt la destinée m'avait donné pour camarade de hamac un bon et excellent petit aspirant de seconde classe, dont le caractère arrangeant convenait au mieux à mon humeur un peu exigeante.
N'ayant qu'un hamac pour deux, il fallait que l'un de nous se trouvât toujours sur le pont quand l'autre était couché, et mon ami Mainfroy, sans cesse disposé à s'accommoder de tout ce qui pouvait me faire plaisir, se promenait plus souvent qu'à son tour sur le pont, pendant que je dormais pour lui. Il ne reculait jamais, au reste, devant quelques heures de quart, qu'il fit beau ou mauvais temps; et, par un goût tout particulier à sa nature de marin, il arrivait toujours que c'était lorsqu'il ventait le plus fort ou que la pluie tombait avec le plus de violence, que mon camarade se plaisait à affronter en face la tempête ou l'orage. Rien ne lui allait aussi bien que le gros temps et les choses périlleuses.
Le partage de hamac que je faisais avec lui, d'une manière au reste assez inégale, nous avait conduits à mettre aussi en commun, comme dans une tirelire, notre peu d'argent, nos peines et nos plaisirs, et jusqu'à nos vêtemens.
Voici comment s'exécutaient, par exemple, les articles de notre communauté d'habits.
Les aspirans ne pouvaient aller en corvée, ni s'absenter du bord, sans être décorés des trèfles en or qu'ils portaient sur leur petit frac bleu, en guise d'épaulettes, comme marque distinctive de leur grade.
Comme nous n'avions à nous deux qu'une paire de trèfles par économie, et que nous n'étions jamais de service ensemble, lorsque je quittais le quart, je remettais mes insignes à Mainfroy, et avec ces insignes quelquefois aussi le frac râpé auquel ils tenaient.
Tout s'arrangeait ainsi au mieux entre lui et moi, et le plus simplement du monde, à la satisfaction des deux parties contractantes.
L'ami Mainfroy avait embrassé le métier de marin par goût, et l'on pouvait même dire par passion; l'idée de devenir un jour amiral de France lui était venue à Paris en lisant Robinson Crusoé ou les Mémoires de Duguay-Trouin.
Ses parens, qui étaient des gens fort paisibles et peu fortunés, n'avaient d'abord voulu faire de lui qu'un avocat ou tout au plus un médecin. La vocation du jeune homme l'emporta sur les arrangemens de famille. Un beau jour il quitta les brillantes études qu'il avait à moitié terminées, et sans autre recommandation que sa charmante figure, et sans autre fortune qu'une pièce de cinq francs, il arriva de Paris à Brest vêtu de la seule petite veste qu'il eût emportée du collège.
Le père Mainfroy ne tarda pas à découvrir les traces du fugitif. Mais, en homme sage, il se résigna à laisser son fils parcourir la carrière qu'il s'était ouverte si résolument. En peu de temps, et après une campagne fort dure, le drôle apprit tout ce qu'il fallait pour être reçu dans la marine en qualité d'aspirant de deuxième classe, à 50 francs par mois.
Sa gaîté insouciante nous réjouissait fort. A toutes les allusions qu'il puisait avec originalité dans les habitudes du métier, il manquait rarement d'ajouter une foule de citations poétiques, un déluge de distiques latins qu'il exhumait en lambeaux de tous les vieux auteurs que sa mémoire lui rappelait encore. Il excellait à habiller sa vive conversation, des guenilles des études qu'il avait abandonnées pour courir les mers. Ses entretiens étaient de vrais habits d'arlequin, et nous nous amusions beaucoup de son érudition de carnaval, comme nous disions, sans qu'il se fâchât jamais.
Personne au reste n'aurait deviné, sous la douce enveloppe de mon ami Mainfroy, l'âme que ce petit diable tenait comme en réserve pour les circonstances décisives ou les événemens périlleux. En le voyant pour la première fois, on aurait dit d'une belle petite fille travestie en aspirant de marine. Mais, pour peu qu'on le poussât trop à bout, on rencontrait, sous cet extérieur naïf et séduisant, tout l'entêtement d'un vieux soldat et l'audace d'un damné de corsaire. Au surplus, avec nous il était le meilleur enfant de toute l'armée navale: il ne se donnait de coups d'épée qu'avec les étrangers, et toujours pour des bagatelles dont il riait lui-même jusque sur le terrain, où bien rarement d'ailleurs il se rendait pour son propre compte.
La vie un peu trop uniforme que menaient les aspirans à bord des bâtimens de l'Etat finit par l'ennuyer. Dans les relâches que faisait notre petit navire sur les côtes de Bretagne, nous avions quelquefois l'occasion de fraterniser avec des officiers de corsaire. L'existence de ces messieurs parut convenir à notre ami, et un beau jour, sans en avoir parlé à qui que ce fût, il vint nous annoncer qu'ayant obtenu du ministre de la marine la permission d'embarquer en course, il venait nous faire ses adieux pour aller courir les grandes aventures.
«Mais à bord de quel corsaire t'es-tu embarqué?
—A bord d'un beau lougre de Saint-Malo, mes amis: tenez, d'ici vous pouvez voir si j'ai eu bon goût: voilà désormais mon navire.
—Et quand appareilles-tu?
—Demain, et je compte sur vous pour me faire la conduite, et sur toi particulièrement, mon vieux, me dit-il en me frappant affectueusement sur l'épaule:
Car lorsque je retrouve un ami si fidèle, Ma fortune doit prendre une face nouvelle.
Il est entendu que nous boirons un bol de punch avant de nous quitter. A demain donc, vous autres.»
Le lendemain nous nous trouvâmes sur le rivage à l'heure du rendez-vous.
Le bol de punch fut exactement bu: Mainfroy, à l'instant dit, s'embarqua en nous criant à tous: «Adieu, les enfans: Audaces fortuna juvat. Portez-vous bien, et moi aussi.» C'était sa formule ordinaire d'adieu. Il s'éloigna de nous dans la petite embarcation qui le conduisait à bord, en prenant lui-même la barre du gouvernail, et en ordonnant à un de ses canotiers de border un peu l'écoute de misaine.
On ne pouvait quitter plus gaîment ses amis. Il partit.
Quinze à vingt jours après l'appareillage du corsaire qui avait emporté sur les mers notre camarade et sa fortune, ou plutôt ses espérances de fortune, nous apprîmes que le malheureux lougre avait été capturé par un croiseur anglais. Voilà donc le pauvre Mainfroy prisonnier en Angleterre, au bout de deux ou trois semaines de course. Ce n'était pas, hélas! ce qu'il s'était promis, ni ce que nous avions souhaité pour lui.
Nous le supposions le plus sincèrement du monde, rongeant tristement son frein sur quelque ponton de la Tamise ou de Chatam, et nous avions déjà même fait le deuil de notre infortuné collègue, lorsqu'un jour, mouillés sur notre navire dans une petite rade fort ignorée de la côte du Finistère, nous vîmes arriver du large, et toutes voiles dehors, une espèce de barque toute noire, toute charbonnée, portant fièrement, au bout du pic de sa brigantine enfumée, un pavillon anglais renversé. Rien de plus grotesque ne s'était encore offert sur mer à nos yeux. Nous nous primes d'abord à rire beaucoup de la prise qui nous arrivait. Quel corsaire maudit du sort, nous disions-nous, a pu mettre la patte sur une telle barquasse! Il faut apparemment qu'il n'ait eu rien de mieux à faire. La belle capture, et que le capteur est à plaindre! C'est probablement quelque brick charbonnier de Dublin ou de Corck. Il n'a pas pour plus de cinquante francs de voilure au vent, et il veut faire encore la frégate!
La prise avançait toujours vers nous, et, quelque piètre que fût sa mine, nous allâmes au-devant d'elle dans nos embarcations pour lui offrir notre assistance, s'il était besoin, soit pour la piloter dans le port ou la traîner à terre à coups d'aviron.
En approchant du navire, nous vîmes derrière, un grand jeune homme effilé qui se promenait sur le gaillard en se donnant des airs de commandement sous un gros bonnet rouge qui lui couvrait la moitié du visage. Avant de répondre aux questions que nous lui adressions comme au capitaine de la prise, il s'appuya les deux coudes sur le bastingage, et après nous avoir assez long-temps examinés, il s'écria d'une voix que nous crûmes tous reconnaître:
Beatus ille qui, etc.
» Le diable m'emporte, je crois que c'est vous autres!»
Nous ne fîmes tous qu'un seul cri en reconnaisant dans le capitaine de prise du charbonnier, notre bon ami Mainfroy!
«Et d'où viens-tu ainsi, notre brave camarade?
—Tiens, parbleu, je viens de la mer! Et mon corsaire, en avez-vous eu des nouvelles?
—Les journaux ont annoncé dernièrement qu'il venait d'être pris.
—Pris! Et le gaillard! tant mieux. Mon gueux de capitaine, pour se débarrasser de moi au bout de huit jours de mer, m'a donné le commandement de ce mauvais bateau avec cet équipage de canailles que vous voyez là. Et il se trouve que je suis attéri, et que c'est lui qui a été mis dans le sac! C'est charmant.
(S'adressant à son équipage.) «Voyons, tas de carognes, brasse un peu babord devant, et borde deux pouces de l'écoute de guy.... Croiriez-vous, mes amis, que voilà sept nuits que je passe sans fermer l'oeil?
—Tu as donc éprouvé bien du mauvais temps à la mer?
—Non pas précisément; mais j'ai été obligé de veiller pour faire aller mon monde à coups de trique. Quel chien de métier! si vous saviez? Mais enfin, me voilà rendu au port, Dieu merci, et comme dit Horace:
Non semper imbres nubibus hispidos Manant in agros, etc.»
Nous nous mîmes en devoir, au moyen de nos embarcations, d'aider le navire assez lourd de notre ami, à arriver à terre. Le calme était survenu, et notre secours ne fut pas inutile au capitaine Mainfroy. «Mais, à propos, nous cria-t-il pendant que nous traînions son gros bâtiment à force de rames, ayez soin, mes camarades, de conduire ma barque dans l'anse la plus déserte de la côte; et dans l'endroit surtout où il y aura le moins de douaniers!
—Pourquoi cela?
—La bonne question, pourquoi cela! C'est afin d'avoir le moins possible de surveillans incommodes. Quoique mon brick ne soit chargé à peu près que de charbon de terre, j'ai ici quelque petite chose que je serais bien aise de pouvoir débarquer sans visa et sans contrôle importun. Et vous le savez bien:
Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude.
Vous m'entendez, n'est-ce pas? C'est pourquoi je ne vous en dirai pas davantage pour le moment.»
Les intentions de l'intègre capitaine furent comprises à merveille et exécutées avec ponctualité. Nous le nichâmes entre deux rochers, à l'abri de tous vents et près d'une partie du rivage où l'on ne pouvait se rendre que par des chemins à peu près impraticables. Le douanier même qui montait la garde en face de ce mouillage, avait de la peine à se promener pour se chauffer les pieds dans un aussi mauvais endroit. Le capitaine Mainfroy déclara que nous l'avions piloté avec une intelligence digne d'éloges. Il nous poussa sur cette circonstance, une citation latine ou peut-être bien même grecque, qu'il me serait difficile de me rappeler aujourd'hui. Il fit encore mieux: il ne consentit à nous laisser partir de son bord avec nos embarcations, qu'après nous avoir fourré en contrebande, dans le fond de nos canots, quelques pièces de cordage qu'il nous engagea à mettre à terre le plus vite et le plus adroitement que nous pourrions. »Demain, dit-il, nous nous reverrons. J'espère bien qu'alors je serai débarrassé de toutes les tracasseries de l'arrivée, et que j'aurai mis en lieu de sûreté tout ce qu'il y a de portatif à bord.»
Le lendemain, quand nous revîmes notre ami, il avait réussi à dévaliser, à très-peu de choses près, toute sa prise. Il ne restait plus à bord que le charbon qu'il n'avait pas pu enlever. Mais les câbles, les embarcations et la plupart des voiles, avaient passé sous le nez de la douane et du syndic de la marine, pour être vendus à des receleurs du pays.
«A présent, nous dit Mainfroy, je puis attendre paisiblement la part qui me reviendra légitimement sur cette prise. J'ai commencé par faire comme le roi des animaux, et en vertu d'un droit qui se résume en un hémistiche.... Sic nominor leo. Et si nous bambochions un peu maintenant, mes amis! Car nous pouvons dire enfin avec Horace:
Nunc est bibendum.
—Bambocher, bambocher! cela est bien facile à dire. Mais quelles bamboches veux-tu faire dans un pays à peu près sauvage?
—Un pays sauvage où j'ai trouvé à vendre toute ma contrebande en quelques heures! Vous allez voir comme on improvise des fredaines avec de l'argent. N'y a-t-il pas des filles ici?
—Oui, des filles sales à faire mal au coeur!
—On fait laver et brosser ces filles-là.
—Dans un trou où l'on ne trouverait seulement pas une baignoire au poids de l'or?
—On envoie ces filles-là se baigner à la mer.
—Dans le mois de janvier?
—Les bains froids à la lame sont toniques. Mais, au surplus, à défaut de filles, on fait du punch avec du rhum et du sucre, et j'ai encore de tout cela à bord de ma prise.»
Nous bambochâmes donc avec du punch, et du sein d'une orgie qui dura quarante-huit heures, notre ami partit à cheval pour Paris, afin, disait-il, de dépenser son argent sur un théâtre plus vaste. Il voulait aussi revoir sa famille.
Nous n'entendîmes plus parler de lui.
Deux mois s'étaient écoulés depuis notre séparation, lorsque nous le vîmes revenir à Brest dans un costume tout différent de celui sous lequel il était parti après notre bamboche sur la côte de Bretagne.
Notre ami Mainfroy nous apparut en habit marron, suivi par un faiseur de commissions qui marchait à cinq pas de lui, portant sans beaucoup d'efforts une valise. Cette valise était vide. Notre camarade, au-devant duquel je me précipitai tendrement du plus loin que je le vis, me demanda une dizaine de sous pour payer le jeune homme qui portait ses effets.
—Je n'ai plus le sou, me dit-il, et ma valise vaut à peine les cinquante centimes que tu vas donner pour elle. Je ne l'ai fait venir derrière moi que pour le décorum.
—Comment, tu portes des éperons d'or, et tu as le gousset à sec!
—Dis donc des éperons de cuivre doré, malheureux! Toujours pour le décorum. Il vaut mieux faire envie que pitié. Va, je me suis joliment amusé à Paris. C'est ça une ville civilisée! A propos, as-tu toujours l'habitude de déjeûner?
—Cette question!
—Non, je te demande cela parce que depuis cinq jours que je voyage, j'ai perdu cette bonne habitude par nécessité.... Déjeûnons pour me refaire un peu l'estomac à la vie de province.»
Nous déjeûnâmes.
Pendant plusieurs jours Mainfroy dîna, coucha ad turnum sur chacun des navires de guerre mouillés en rade. Il avait à bord de ces bâtimens assez d'amis pour vivre une ou deux semaines très-agréablement sans être obligé de porter deux fois un appétit à bord du même navire. Quant au blanchissage de son linge, il employait un procédé qui depuis a été renouvelé avec succès, mais dont, à coup sur, il peut passer pour l'inventeur. Un cahier de papier à lettres lui suffisait pour changer chaque jour, pendant une quinzaine, le col de l'unique chemise qu'il possédât; et quand il se promenait d'un air grave, l'habit boutonné jusqu'au menton, on aurait juré, à quatre pas de lui, que le liseré blanc qui relevait l'éclat de sa haute cravate noire, n'était rien moins que de la batiste nouvellement repassée. Ce n'était pourtant autre chose qu'une rognure de papier vélin. La nécessité, comme il disait, est bien la plus ingénieuse de toutes les couturières.
Mainfroy se promenait du reste assez peu depuis qu'il n'avait plus qu'une paire de bottes. Il attendait des jours meilleurs pour reprendre son essor et se dégourdir les jarrets au gré de sa vive et pétulante imagination.
Ces jours meilleurs qu'il attendait dans le statu quo avec la résignation d'un vrai sage qui n'a plus de chaussure, arrivèrent enfin.
Il trouva à s'embarquer comme sous-lieutenant à bord d'un corsaire de Brest.
Sous-lieu tenant! c'était justement le grade qu'il avait déjà occupé dès son début dans la carrière. Il accepta ce poste avec une tranquillité apparente qui ne nous présagea rien de bon, à nous qui connaissions l'homme.
Il partit une seconde fois pour recommencer sa fortune sur mer, après avoir mangé avec nous les avances qu'il avait reçues en s'enrôlant à bord du corsaire brestois.
La première des prises que fit ce corsaire fut confiée à Mainfroy, qui déjà avait fait preuve d'habileté en ramenant au port un mauvais bateau monté par un mauvais équipage. Le corsaire revint de sa croisière; mais Mainfroy ne revint pas avec sa prise. Cette fois-là nous n'eûmes pas même la consolation de penser qu'il avait eu le malheur d'être fait prisonnier de guerre par les Anglais. Nous le crûmes, au bout de quelques mois, englouti pour jamais au fond de ces flots sur lesquels il avait voulu tenter audacieusement la fortune.
Bien des événemens autrement importans que la perte de notre ami Mainfroy s'étaient passés en France depuis notre séparation. Mais le souvenir de ce cher collègue, si vif, si original, était resté si profondément gravé dans nos coeurs et notre mémoire, que jamais mes camarades et moi nous ne nous rencontrions sans parler de sa jolie figure, de ses cols de chemise en papier, et du goût qu'il avait toujours eu pour la bamboche et les grands hasards.
Le sort ayant voulu que je commandasse des bâtimens marchands après mon exclusion de la marine royale et royaliste en 1815, je courus sur ces divers navires, pendant plusieurs années, une bonne partie du globe; et jamais je ne séjournai dans un pays étranger sans parler de mon ancien camarade corsaire, comme si tous les rivages que j'abordais dussent m'entretenir de lui. Mais j'avais un secret pressentiment qu'un jour je finirais par apprendre de ses nouvelles sur des plages lointaines. Il y a des sortes d'amitié qui sont un peu comme l'amour, et qui ne perdent jamais totalement les illusions qui les consolent d'un chagrin pourtant sans espoir.
On m'avait donné pour consignataire d'un beau navire que je conduisis à Bahia en 1820, un excellent homme chez lequel on dînait fort bien alors. Un dimanche, étant à table avec plusieurs personnes que je ne connaissais pas, la conversation vint à rouler sur les jeunes Français qui avaient rempli les mers de l'Amérique du Sud du bruit de leurs exploits flibustiers. Je ne sais comment je trouvai le moyen de placer le nom de mon ami Mainfroy, au milieu de tous les contes que l'on débitait au dessert; mais ce que je sais fort bien, c'est qu'il m'arriva de parler en termes assez gais du caractère et des fredaines de mon ancien camarade. Un officier français, devenu général buénos-ayrien, qui se trouvait au nombre des convives, m'arrêta tout court à moitié de ma narration pour m'adresser ces sévères paroles:
«Monsieur le capitaine, je connais particulièrement la personne sur le compte de laquelle vous vous égayez avec un peu trop de légèreté peut-être. Son nom n'est pas Mainfroy, comme vous le dites, mais bien Manfredo. C'est un des hommes à qui la république que j'ai l'honneur de servir doit le plus: et si, comme vous nous l'avez donné à entendre, le capitaine Manfredo vous fait l'honneur d'être un de vos amis, je ne puis que vous en faire mon très-sincère compliment. Je bois à sa glorieuse santé.»
Le ton de cette solennelle remontrance me coupa net le fil de l'histoire que j'avais commencée. Dès que je me trouvai un peu remis de mon embarras, je m'empressai, du mieux qu'il me fut possible, de recueillir, de la bouche du général indépendant, des informations sur le compte de mon ex-collègue. Mais le général se montra si réservé dans toutes les réponses qu'il daigna faire à mes pressantes questions, que je n'appris rien de plus que ce qu'il m'avait déjà dit sur son compte. Enfin, je venais de savoir que Mainfroy existait encore, qu'il s'était distingué au service de la république, et qu'un jour je pourrais peut-être le revoir couvert de gloire et chargé des riches dépouilles des ennemis qu'il avait vaincus.
Peu de jours après mon singulier entretien avec le général de Buénos-Ayres, mon consignataire me convia à dîner chez lui, avec un air de finesse et d'espièglerie qu'il ne mettait pas ordinairement dans les formes de ses invitations ordinaires. «Vous rencontrerez à ma table, me dit-il, une personne que vous ne serez pas mécontent d'y voir!
—Une jolie personne, quelque dame de votre connaissance, peut-être?
—Oui, une fort jolie personne même, et que je connais depuis peu. Oh! vous la connaissez aussi, mon gaillard.... Mais je ne puis vous en dire davantage aujourd'hui: c'est une surprise agréable que je vous ai ménagée. A demain donc!
—A demain!»
Je crus être tombé en une bonne fortune, et quoiqu'à Bahia la chose soit assez rare, je n'attachai pas une grande importance à l'espoir flatteur que j'aurais pu concevoir sur l'aventure du lendemain.
Je me rendis un peu tard à l'invitation du brave M. R.... Tout le monde était déjà à table, et l'on mangeait silencieusement les premiers plats qui venaient d'être servis. Une place était vide: c'était la mienne, et je m'en emparai sans que les convives levassent la tête de dessus leur assiette, pour remarquer mon arrivée. Je me trouvai placé entre le général que j'avais déjà vu, et un invité que je ne connaissais pas.
Je me disposais à manger le potage que le maître de la maison venait de me faire passer, lorsque mon voisin l'inconnu, en me regardant le visage et en me donnant une grande tape sur l'épaule, s'écria avec l'accent de la surprise et de la joie:
«Et comment va mon brave et digne camarade?»
Je lève les yeux sur l'individu qui m'adresse ainsi la parole: c'était mon ami Mainfroy.
Les témoins de cette rencontre si imprévue semblèrent prendre plaisir à nous voir nous embrasser et nous serrer l'un contre l'autre avec toutes les marques d'une vieille et sincère amitié. Mon ami s'était essuyé la bouche du coin de sa serviette, pour mieux me coller sur le visage ses lèvres encore barbouillées de sauce. Je ne restai pas, comme on peut bien le croire, en reste de démonstrations de tendresse avec lui. Notre reconnaissance fut parfaite.
«Et par quel hasard, lui demandai-je après le premier coup de feu, ai-je le bonheur de te retrouver ici, toi que pendant six à sept ans j'ai cru mort?
—Mais, mon bon ami, par un hasard que, toujours supérieur à la destinée, je me suis fait moi-même. Va, il s'est passé bien des événemens dans ma vie depuis ma paire de bottes à éperons dorés et mes cols de chemise en papier. Heim, te souviens-tu de ma manière de me faire du linge blanc?
—Est-ce qu'on peut oublier jamais les souvenirs d'un si bel âge? Mais qu'as-tu donc fait, mon pauvre camarade, depuis notre séparation?
—Eh! des choses assez drôlettes. J'ai fait presque toujours la course; car ici le pays est on ne peut plus favorable au développement du mérite des jeunes marins qui veulent devenir quelque chose. Ils sont toujours en guerre civile dans les États de la Nouvelle-Union; et les Européens qui se vouent à la profession de corsaire et qui savent l'exercer, jouissent ici de la plus grande considération. J'ai servi la république de Buénos-Ayres.
—Même avec distinction, d'après ce que m'a dit M. le général.
—J'ai servi aussi le gouvernement brésilien.
—Mais ces deux États ont été cependant en guerre l'un contre l'autre.
—C'est justement pour cela que je les ai servis tous les deux. Mais je te conterai tout ça quand nous aurons fini de dîner, car nous avons bien des choses à nous dire depuis le temps que nous ne nous sommes vus.... Ce pauvre ami, qui m'eût dit que je l'eusse retrouvé aujourd'hui!... Messieurs, je vous demande bien des pardons; mais quand après une si longue absence on se revoit, on semble n'exister que pour l'ami que l'on retrouve.
—Faites, faites, Messieurs: rien de plus naturel, reprirent les convives.
—Mais, en vérité, je ne te trouve nullement changé, continua Mainfroy. C'est ton ancien visage, un peu sombre, et un peu passé au soleil.
—C'est comme toi! tu as toujours ton air de jeune fille, de timidité même, et sans les roses de ton teint qui out un peu bruni aussi.....
—Finissez donc, vil flatteur!
.....Présent le plus funeste Qu'au pu faire aux amis la colère céleste.
—Mais, à propos, Mainfroy, parles-tu encore latin et grec? Les citations ont-elles été toujours leur train?
—Moi! Ah! tu te souviens encore de mes distiques et de mes sentences! Non, mon ami, j'ai renoncé à toutes ces pompes de la pédanterie. Naviguant sans cesse au milieu de matelots et de marins assez peu lettrés, j'ai totalement négligé le culte des antiques Muses. Ces gaillards-là m'ont gâté même toute mon érudition. J'ai appris seulement quelques petites chansons maritimes et anacréontiques que je braille passablement au besoin en société joyeuse. Là se borne maintenant toute ma littérature.
—Ah! vous chantez, capitaine? se prit à dire notre Amphitryon. Je vous saisis au mot, et vous allez nous faire entendre quelque chose de votre crû.
—Très-volontiers, Messieurs. Je me sens d'autant moins disposé à faire des façons aujourd'hui, que j'ai besoin de répandre ma joie de quelque manière que ce soit. Je vais donc vous chanter de petits couplets composés il y a quelques dix années par deux aspirans de nos amis. Il n'y a pas de dame ici, et l'on peut se permettre, je crois, la chanson de bord. D'ailleurs, Messieurs, les couplets que je me propose de vous faire entendre pourraient se chanter dans une maison d'éducation de jeunes demoiselles, sans que la plus prude d'entre elles se crût en droit de faire la moindre petite grimace.»
Je me disposai, comme tous les autres convives, à écouter la chanson de notre troubadour.
«C'est, me dit-il avant de commencer, le Départ de Lorient. Tu connais cela comme ta poche; nous chantions ces couplets dans toutes nos bamboches.... Messieurs, on répétera en choeur, si vous le voulez bien, le refrain de chaque couplet. Cela dit, je commence, et attention à aller de l'avant à mon commandement. Ne vous scandalisez pas.
» A propos, c'est sur l'air de Tirlemont, ville du Diable. Ne vous scandalisez pas
» M'y voici:
»Adieu Lorient, séjour de guigne, Nous partirons demain matin, Le verre en main. Cent bouteilles de jus de vigne, Du départ marqueront l'instant. Adieu Lorient, Adieu Lorient, A. A. Adieu Lorient!
«Répétez donc, Messieurs, et soutenez la voix mieux que ça!»
Tout le monde répéta tant bien que mal.
«Le moment des combats s'avance: Des combats oubliées l'horreur Pour voir l'honneur. Amis, songeons qu'à la vaillance Toujours on donne, après l'action. Double ration. (ter.)
»Allons donc, ensemble: Double ration!!! C'est mieux, cela!
»Je connais un cas dans la vie Où Soifier[L], par un sort nouveau, Boira de l'eau. C'est lorsqu'une vague ennemie Sera sa dernière boisson Et son poison. (ter.)
»Des couplets qu'ici je vous chante, Les auteurs sont deux bons enfans,
Deux aspirans[M]. Sur l'Eylau, sur la Diligente, Ces deux vrais amateurs de rack Ont mis leur sac!» (ter.)
Après avoir beaucoup bu et beaucoup chanté encore, les convives, que la gaîté de mon ami avait mis en verve, commencèrent à causer entre eux au sein du nuage que formait, sur la table et dans l'appartement, la fumée de dix à douze cigarres allumés depuis une demi-heure. Mainfroy, qui ne trouvait plus à s'occuper au milieu de tout ce monde, me prit par-dessous le bras, et, m'entraînant dans le jardin, il me dit: «Viens-t'en faire un tour. Nous avons à nous dire des choses beaucoup plus intéressantes que celles que nous entendons ici. Prends ton chapeau: j'ai des cigarres en poche, et le temps est magnifique.»
Une fois au grand air, et seuls tous deux, la conversation alla vite, comme on peut bien le penser.
«Tu sauras d'abord, me dit-il, que je ne me nomme plus Mainfroy. J'ai changé ce nom-là contre celui de Manfredo. Si bien que depuis très-long-temps on ne m'appelle plus dans toute l'Amérique méridionale que le capitaine Manfredo! Je t'aurais bien appris cette petite substitution euphonique à table, mais j'ai jugé que cela aurait pu paraître singulier à tous ces gens-là.
—Et qu'as-tu donc fait depuis ton départ de Brest et pendant les six années que tu as passées loin de nous?
—J'ai commencé d'abord par enlever la prise que l'on m'avait confiée à bord du corsaire où l'on m'avait accordé la place de sous-lieutenant. Puis après, avec ma prise, je suis venu à Carthagène, où j'ai tout vendu pour mon compte. On parle dans l'histoire, d'un général qui brûla ses vaisseaux pour se fermer le chemin de sa patrie. Moi, j'ai fait mieux: j'ai vendu mon navire pour m'ôter la possibilité de rentrer en France. Je voulais faire forcément de grandes choses dans ces mers-ci.
—Et as-tu réussi à satisfaire ton ambition?
—J'ai réussi au-delà de mes espérances. Pendant la guerre entre le Mexique et l'Espagne, j'ai été tour à tour Mexicain pour prendre les navires espagnols, et Espagnol pour courir sur les bâtimens mexicains. Lorsque les hostilités ont ensuite éclaté entre le Brésil et Buénos-Ayres, je suis devenu Brésilien contre les Buénos-Ayriens, et peu de temps après Buénos-Ayrien contre les Brésiliens, mes anciens compagnons d'armes. Et dans ce changement de nations et de patrie, il m'est arrivé souvent, à bord des corsaires que je commandais, de reprendre, sous un pavillon, les navires marchands que j'avais déjà pris pour le compte du gouvernement que je ne servais plus. J'ai enfin, tel que tu me vois, défendu ou combattu sept à huit causes différentes, mais toujours avec loyauté. J'ai été naturalisé Mexicain, Colombien, Brésilien, Buénos-Ayrien, Chilien et Péruvien, sans jamais avoir abjuré intérieurement ma qualité de Français. Si tous les pays ont voulu de moi, ce n'est pas de ma faute. Je n'ai voulu sincèrement adopter aucun d'eux pour ma patrie. Je n'ai cherché à m'approprier que leur argent, et à le dépenser le plus joyeusement possible sur la terre même que mes profusions avaient pour but de féconder.
—Et la fortune que tu as cherchée par tant de moyens et en, bravant tant de périls, a secondé tes voeux, il n'y a pas de doute?
—Oui, je suis très-riche, mais je n'ai fait aucune épargne. Je m'enrichis à tout moment, à la minute, parce que j'ai toujours de l'argent sous la main; mais je n'en prends que lorsque j'en ai besoin.
—Et de la considération, tu en as acquis beaucoup à Buénos-Ayres, à ce que l'on m'a assuré, du moins?
—Oui, mais de la considération de Buénos-Ayres. Là on m'estime assez, parce que je puis valoir, au bout du compte, un peu mieux que ceux qui m'ont fait une réputation. Mais ailleurs on m'a souvent regardé comme un écumeur de mer. Ce n'est pas l'embarras, j'ai assez passablement écume les mers que j'ai parcourues depuis quelques années.»
Je parlai à mon ami de femmes, de conquêtes et de plaisirs, et de toutes ces choses enfin qu'on n'oublie jamais à notre âge dans les entretiens intimes.
«Les femmes, me répondit-il, n'ont jamais occupé une grande place dans mes idées ni dans l'ordre des choses de ma vie presque épopétique. Je les ai toujours regardées comme des trouvailles agréables que l'on pouvait faire en route, mais jamais comme un but ou même comme un moyen d'arriver à ce but. J'en ai eu de toutes les espèces, et je pourrais dire de toutes les couleurs; mais aucune d'elles, quelque séduisante qu'elle pût être, ne m'aurait pas fait oublier dix minutes l'heure d'aller à ce que j'appelais mon devoir. On peut cueillir çà et là une jolie fleur que l'on trouve sous ses pas; mais je donne comme le plus grand fou d'entre tous les fous du globe, le monomane qui emploie toute sa vie à cultiver une tulipe sur laquelle d'autres monomanes mettront une somme de vingt à trente mille francs. Parlons maintenant d'autre chose. Tu sais à présent toute ma vie; tu connais ma position. Que puis-je faire pour toi?
—Mais rien, mon bon ami, je pense.
—Je reconnais bien là ta vieille et sincère amitié. Rien! Cependant s'il t'arrivait à la mer d'être rencontré par quelque pirate, ne serais-tu pas bien aise à avoir un laissez-passer de la main du capitaine Manfredo? Heim! dis donc, si nous venions à nous rencontrer à la mer tous deux, quelle bonne peur je ferais à ton équipage, et quel plaisir j'aurais à te protéger au lieu de te piller, comme souvent j'ai été réduit à le faire pour de pauvres diables de navires!
—Oui, ce serait assez drôle. Mais, à mon tour, ne puis-je pas l'offrir aussi quelques petits services?
—Si, ma foi. Tu peux même me servir plus que tu ne le penses peut-être.
—Et comment cela?
—Voici l'affaire:
»L'estimable Amphytryon dont nous venons de manger le dîner, qui n'était pas déjà trop bon comme cela, M. R.... enfin, ton cosignataire à Bahia, m'a appris que tes armateurs, en t'envoyant ici, t'avaient donné l'autorisation de traiter pour le joli brick que tu commandes, dans le cas où tu trouverais à faire un marché avantageux.
—C'est vrai; mais j'ai reçu aussi l'ordre de ne donner le navire qu'au prix de seize mille piastres. C'est, du reste, un excellent bâtiment, sortant des chantiers, construit pour une grande marche, et qui navigue aussi bien qu'on peut le désirer.
—J'ai envie d'acheter ton brick; car je te dirai avec franchise, et entre nous seulement, que j'ai un plan en tête. Je veux enfin faire encore quelques petites affaires sur mer pour mon compte, et c'est un fin voilier que je cherche. Le prix ne me fera rien, si je puis me procurer ce que je désire.
—En ce cas-là, mon cher, je pourrai faire ton affaire et la mienne.
—C'est cela, et voilà entre nous deux un marché presque terminé. Mais cependant, malgré toute la confiance que j'ai en toi, je sais qu'il n'est pas de capitaine qui n'ait un faible pour le navire qu'il commande, et, involontairement, tu pourrais bien m'avoir exagéré l'excellente marche et les qualités de ton brick, par cela seul qu'il est ton brick.
—Mais il ne tient qu'à toi, si tu le veux, de te convaincre, autant que possible, de la réalité d'une partie des qualités que je lui ai trouvées.
—En l'essayant un peu dans la baie, n'est-ce pas?
—Sans doute.
—C'est justement là ce que je voulais te proposer. Je sais fort bien que ce n'est pas en courant ça et là quelques petits bords sous terre, que l'on peut éprouver complètement un navire et juger exactement de ce qu'il doit être à la mer; mais, néanmoins, un marin devine bien à peu près, en bordaillant pendant quelques heures, si un bâtiment vire bien ou mal de bord, s'il est facile ou difficile à gouverner, et s'il porte ou ne porte pas la voile. Quel jour veux-tu que nous essayions ton bateau ou plutôt notre bateau, puisque déjà nous sommes en marché?
—Demain, si tu le veux, si la brise est bonne.
—C'est cela, demain. Le plus tôt possible est toujours le mieux avec moi. Ainsi, c'est entendu. Demain matin, dès que l'amante de Céphale ouvrira en souriant les portes de l'Orient, comme disent les poètes, j'arrive à ton bord: nous appareillons deux minutes après, et nous faisons torcher à ton ship autant de toile qu'il pourra en porter.
—C'est une affaire convenue. Tout sera prêt pour te recevoir.»
Le reste de la soirée se passa entre nous deux en entretiens intimes, et je vis avec un plaisir extrême que Mainfroy n'avait rien perdu de son ancienne gaîté. En nous séparant, moi pour retourner à mon bord, et lui pour aller coucher je ne sais où, nous nous embrassâmes comme déjà nous l'avions fait, en nous retrouvant, quelques heures auparavant.
Le lendemain matin, exact au rendez-vous qu'il m'avait donné, j'étais à peine levé, que je le vis arriver à mon bord dans une grande embarcation chargée de provisions et montée de douze à quinze robustes lurons qui m'avaient l'air d'être des matelots.
—Que veux-tu faire de tout ce monde-là? lui demandai-je dès qu'il fut rendu assez près de mon brick pour pouvoir m'entendre.
—Ce que je veux faire de tout ce monde-là, dis-tu? Mais de quel monde veux-tu parler?
—Pardieu! de cet équipage complet que tu m'amènes-là!
—Comment! tu ne devines pas ce que je veux en faire? Je reconnais bien à cette question ton peu de prévoyance ordinaire. Crois-tu qu'avec le peu d'hommes que vous avez presque toujours à bord de vos barques marchandes l'on puisse manoeuvrer un navire ou louvoyer de manière à l'essayer? J'ai trouvé sur ce port ces quelques hommes de bonne volonté, et je leur ai payé une journée de travail pour qu'ils vinssent nous aider afin de ne pas harasser trop tes gens.
—Ce secours-là, je t'assure, nous serait complètement inutile. J'ai un équipage assez exercé et très-nombreux qui nous suffira. Ainsi, fais-moi le plaisir de renvoyer ces gaillards-là à terre. Nous ferons notre affaire tout seuls.
—Oui, mais c'est que je leur ai payé une journée à ces braves gens! Il faut au moins leur faire gagner leur argent: c'est bien la moindre des choses.
—Je leur paierai plutôt le double de ce que tu leur as donné, pour ne pas les prendre à bord.
—Et pourquoi cela?
—Parce que je ne m'en soucie pas. Ils m'ont des mines....
—Des mines! Parbleu! pourvu qu'ils aient des mains, c'est tout ce qu'on leur demande. Mais tu en prendras toujours bien la moitié?
—Pas un seul, puisque je te dis que nous avons à bord plus de monde qu'il ne nous en faut.
—Tu en prendras bien au moins trois ou quatre, ne fût-ce que pour m'obliger?
—Allons, puisque tu y tiens tant, fais-en embarquer trois, et qu'il n'en soit plus question.»
Il en fit sauter quatre à bord. Le reste fut envoyé à terre avec l'embarcation qui les avait apportés.
Plus j'examinai ces quatre drôles, plus je trouvai qu'il y avait dans leurs figures sombres et jaunes quelque chose qui me disait que j'avais bien fait de ne pas laisser venir à bord leurs autres compagnons.
J'appareillai mon brick en quelques minutes. Le capitaine Manfredo se plaça à la barre, donnant de temps à autre et avec moi quelques ordres, comme un homme habitué au commandement. Mais je remarquai sur sa physionomie un air de mécontentement qu'il n'avait pas quelque temps auparavant en arrivant à bord.
Nous nous trouvâmes bientôt sous voile avec une brise aussi belle qu'on pouvait le désirer pour louvoyer et pour courir sous toutes les allures.
Nous prolongeâmes notre première bordée au plus près du vent, jusqu'à deux ou trois lieues au large. Le navire paraissait glisser sur l'eau à peu près de la même manière qu'un aigle nage dans l'air: il faisait à peine clapoter la mer qui venait couler comme de l'huile sur ses flancs élongés. On jeta le lock: huit noeuds et demi à la main! Manfredo, pour mieux vérifier l'exactitude de ce sillage dont la vitesse l'étonne, veut filer lui-même la ligne: neuf noeuds pleins, au plus près du vent, gouvernant à six quarts!...
Nous courons largue: le bâtiment sous cette allure est enlevé par la brise: il ne marche plus, il vole. Nous virons de bord sous toutes les voilures: non-seulement il vire, mais il tourne comme une toupie. Il n'y a pas à le nier: jamais corsaire ne s'est mieux patiné que cela, et Manfredo en convient en s'écriant à chaque évolution: «Le joli bateau! le beau morceau de bois! Il ferait, le diable m'emporte, piler du poivre à une frégate.»
Nous barbotions depuis long-temps dans l'immense baie de Bahia. Le capitaine Manfredo, malgré l'admiration qu'il exprimait sur la marche et les qualités de mon brick, ne paraissait pas encore disposé à me faire une proposition et à entrer en arrangement pour l'achat du navire. Je voulais le laisser venir, et il ne venait pas.
Cependant, après être resté quelques minutes seul sur l'arrière du bâtiment, dans une attitude qui sentait un peu la méditation, il s'approcha de moi, comme tout préoccupé encore de quelque bonne idée dont il aurait eu à me faire part.
«Quel dommage, me dit-il, que tu n'aies pas voulu ce matin me laisser embarquer les hommes que je t'avais amenés! Ton équipage manoeuvre le brick aussi bien qu'il est possible de le faire; mais comme nous t'aurions patiné la barque avec ma douzaine de gaillards!
—Vous ne me l'auriez que trop bien patinée, peut-être! J'ai mieux aimé n'avoir affaire qu'à mes gens. Quelles faces avaient ces drôles!
—Tu trouves qu'ils avaient des faces!... Et quelle espèce de faces donc, subtil physionomiste?
—Ma foi! des faces de forbans.
—Quelle idée! Des hommes à la journée, pris au hasard sur le port, et par moi! A ton avis, j'aurais donc la main bien malheureuse.... Ah! je vois, mon vieil ami, que le temps ou la fréquentation des hommes t'ont rendu défiant. Tant pis pour toi; car avec ce sentiment-là on ne fait jamais de grandes choses.
—Que veux-tu? Je suis peut-être né pour ne remplir qu'une obscure vocation. Chacun son lot dans ce monde.
—Ah ça, dis-moi, mais ne va pas t'effrayer au moins de ma question, et interpréter avec effroi une simple plaisanterie, dis-moi, mon ami, si je venais à enlever ton navire, une supposition, par un moyen quelconque, mais à te l'enlever là d'amitié, tout en louvoyant comme nous faisons pour l'essayer, que dirais-tu?
—Je dirais que j'ai été un imbécile.
—Je ne dirais pas le contraire non plus. Mais que penserais-tu de moi après cela?
—Je penserais.... Pardieu! que veux-tu que l'on pense d'un camarade qui surprend votre confiance pour vous piller en vous mettant le couteau sur la gorge?
—J'entends: tu penserais que je suis un forban, un pirate, un brigand. Parle, va, ne te gêne pas. J'y suis fait depuis long-temps.
»Mais si, en te soutirant ton bâtiment avec adresse et élégance, je te proposais de prendre tout le crime sur mon compte, en te réservant en sous-main, bien entendu, la moitié des bénéfices de l'opération, et cela sans altérer le moindrement ta réputation d'honnête capitaine, et en allant même jusqu'à t'offrir la facilité d'alléguer la violence pour te justifier, que dirais-tu, voyons?
—Je ne dirais rien, attendu que jamais je ne me trouverai dans une position semblable, et qu'il faudrait m'arracher la vie avant de s'emparer ainsi de mon navire.
—Allons donc! réponds-moi mieux que cela; voyons, ne fais pas ainsi la cruelle. Et tiens, malgré ton air chaste et un peu irrité, je devine, tant je te connais, que tu ne serais pas fâché de te laisser faire une douce violence, n'est-ce pas?
—Capitaine Manfredo, lui répondis-je pour mettre fin à cet entretien, voulez-vous bien me faire un plaisir?
—Et lequel, mon cher collègue?
—Celui de vous rappeler que vous n'avez que quatre hommes à votre disposition, et qu'en commençant à louvoyer ce matin, j'ai donné l'ordre à mon second de distribuer à chacun de mes vingt hommes un poignard bien affilé et un pistolet chargé de deux bonnes balles.
—Tu plaisantes!
—Je dis vrai, et je parle très-sincèrement; et pour mieux vous en convaincre, voici dans la poche de ma veste un pistolet à deux coups qui ne m'a pas quitté. Ainsi donc, à moi encore le droit de commander ici.
—C'est juste. En ce cas ordonne donc, si bon te semble, à ton second, de regagner le mouillage, car il me semble qu'à présent il ne me reste plus rien à faire à ton bord.»
Je revins jeter l'ancre au poste que j'avais quitté le matin pour essayer mon pauvre brick, qui risquait fort de ne pas être vendu. Le capitaine Manfredo ne m'adressa plus la parole que pour me dire des choses très-insignifiantes et tout-à-fait étrangères au marché dont il m'avait parlé la veille. Pour lui c'était un coup manqué, et pour moi un danger évité.
A peine étions-nous revenus dans la rade de Bahia, qu'il se fit mettre à terre avec les quatre hommes que le matin j'avais laissé embarquer à bord à sa sollicitation. Il me quitta, le drôle, eu me donnant un coup sur l'épaule, et en me disant, comme à son ordinaire: «Adieu l'ami; porte-toi bien, et moi aussi.»
Je remarquai que pendant qu'il se rendait de mon bord sur le quai, il se tenait sur l'arrière de l'embarcation qui le portait, et qu'il semblait jeter encore sur mon navire des regards de regret et de convoitise. Ce fut pour moi un avertissement de me tenir en garde contre les tentatives que pourrait encore imaginer le pirate pour rattraper la proie qui venait de lui échapper.
La nuit qui suivit notre promenade sur l'eau, je fis tenir sur mon pont la moitié de mes hommes armés jusqu'aux dents. J'avais jugé prudent de faire faire le grand quart comme en temps de guerre. L'événement me prouva que j'avais bien jugé.
Vers une heure du matin, étendu sur la natte dont je m'étais fait un lit sur mon banc de quart, je fus réveillé par un de mes officiers, qui attira mon attention sur ce qui paraissait se passer à bord d'une goélette brésilienne, l'Isabella, mouillée à quelque distance de nous.
Je prêtai attentivement l'oreille dans l'obscurité de la nuit, que troublaient par instans des cris, des gémissemens, partis du pont de cette goélette. Je crus d'abord que c'étaient des matelots ivres qui se battaient entre eux, et je n'y pris plus garde. Le bruit qui m'avait un peu inquiété s'étant même tout-à-fait apaisé, je descendis dans ma chambre, croyant n'avoir plus rien à redouter, du moins pour le reste de la nuit. A peine cependant étais-je rendu dans ma cabine, que j'entendis mes hommes me rappeler sur le pont pour parler, me disaient-ils, au capitaine de la goélette qui venait d'appareiller. Je n'eus que le temps de m'élancer sur le gaillard. L'Isabella passait sous toutes voiles à nous ranger. Un homme, monté sur le bastingage de l'arrière de ce navire, me hurla ces mots au porte-voix:
«Adieu, mon ami: je viens de faire mon affaire. La goélette que je tiens sous mes pieds m'a coûté moins cher que tu ne voulais me vendre ton brick. Je vais courir quelques bordées au large. Au revoir, porte-toi bien, et moi aussi!»
C'était la voix du capitaine Manfredo.
Toute la journée qui suivit ce coup de piraterie, on ne parla à Bahia que du bonheur que j'avais eu d'échapper à l'envie du forban pour mon joli navire. Une fois délivré de la présence de mon ancien confrère, je respirai plus librement que je n'avais encore fait depuis notre entrevue.
Dès que toute ma cargaison se trouva embarquée, je fis mes dispositions pour partir, et j'appareillai enfin avec une bonne brise de terre. La nuit qui suivit mon départ ne fut marquée par aucun incident extraordinaire; mais le lendemain, vers deux ou trois heures de l'après-midi, j'aperçus à une assez grande distance, et un peu sous le vent de moi, un bâtiment qui paraissait courir la même bordée que la mienne ou vouloir me rallier. Le peu de vent qui se jouait en ce moment sur la mer, pour ainsi dire endormie, ne permettait pas au navire en vue de m'approcher promptement, et cependant, au bout de quelque temps, je crus remarquer qu'il m'avait assez sensiblement gagné. Je braquai ma longue-vue sur lui avec quelque inquiétude, et à force de chercher à découvrir tous ses mouvemens, je m'aperçus qu'il avait bordé une assez grande quantité d'avirons, et je demeurai convaincu qu'au bout de peu d'instans, il pourrait bien m'avoir accosté.
Privé, au sein du calme plat qui se fit bientôt, de m'éloigner de ce diable de navire qu'un pressentiment secret me faisait déjà regarder comme suspect, j'attendais avec anxiété le moment où la brise du soir s'élèverait. Cette brise maudite n'arrivait pas, et chaque minute d'attente me paraissait longue comme une heure de torture. La goélette s'approchait toujours; et, quand il me fut permis de l'observer de plus près que je ne l'avais encore fait, je reconnus, ou je crus reconnaître l'Isabella.... Un quart d'heure après cette triste découverte, il ne me resta plus de doute sur l'espèce de rencontre que je venais de faire. La goélette hissa, une fois à deux portées de canon de moi, un grand pavillon rouge à croix blanche au haut de son mât de misaine. Malgré le trouble de mes idées, je me rappelai que c'était le signal particulier auquel le capitaine Manfredo m'avait dit que je le reconnaîtrais si nous avions quelque jour le bonheur de nous rencontrer à la mer..... Quel bonheur!... J'étais consterné: il n'y avait plus moyen de lui échapper, car il venait trop bon train.... Mais au moment où je réunissais toutes mes forces pour me résigner au sort que je ne prévoyais que trop, la brise, cette brise que j'avais attendue si vainement jusque là, s'éleva tout-à-coup du côté de terre, et je la vis avec un ravissement indicible enfler mes voiles abattues et faire plier mollement mon navire sur le côté de tribord. C'était la vie et l'espoir qui me revenaient avec la fraîcheur du vent. Plus de crainte du pirate! Mes voiles, arrondies par les risées dont je profite, m'enlèvent comme des ailes rapides, à l'avidité de mon infatigable vautour. Il a beau rentrer ses avirons en double, et larguer toutes ses petites voiles pour me poursuivre sans relâche; au bout d'une heure de chasse il n'a rien gagné sur moi; au contraire, il parait avoir perdu du terrain, et il se voit bientôt contraint d'abandonner la partie, avant la nuit qui s'avance, apportant dans ses flancs une brise forte et ronde, qu'elle étend, avec ses ombres immenses, sur la mer doucement agitée.
Mais mon ami le pirate ne voulut pas me quitter sans me faire solennellement ses adieux. Au moment où il virait de bord pour s'éloigner de moi, il m'envoya quatre coups de canon dont les boulets allèrent se perdre à quelque cents brasses de mon navire.
Ce furent là ses derniers adieux! Ah! si jamais je confie encore mou existence aux flots, puisse le ciel ne plus me faire rencontrer d'anciens amis à qui il aurait pris fantaisie de faire, pour leur compte, de petites affaires sur mer!