Avale ça, Las-Cazas.

Un magnifique corsaire, armé à Bordeaux, je crois, reçut en s'élançant sur les mers qu'il devait ravager, le nom de Las-Cazas.

L'équipage du Las-Cazas se montrait aussi fringant, que le patron du navire avait été pacifique durant ses courses apostoliques dans le Nouveau-Monde.

Le flamboyant trois-mâts fut pris par les Anglais, quelques heures après son appareillage du bas de la Gironde.

La renommée un peu bambocheuse de l'équipage intraitable du Las-Cazas, avait franchi les murs des prisons d'Angleterre, long-temps même avant la mise en mer du coursier, sur les exploits duquel les captifs français avaient fondé les plus hautes espérances. Le Las-Cazas, armé comme il l'était, devait venger les prisonniers de tous les mauvais traitements dont leurs vainqueurs les accablaient. La gloire du triomphateur du Trocadéro consola, disent les bons royalistes, la captivité de Napoléon, à peu prés comme les victoires des Athéniens faisaient palpiter de joie Thémistocle, exilé d'Athènes. Il n'y a que manière de s'entendre pour bien prendre les choses.

Mais quand, au lieu d'apprendre les succès du Las-Cazas, les prisonniers de guerre de Plymouth virent arriver, pour partager leur réclusion, les pauvres diables capturés sur le corsaire vengeur, un des loustics, des mauvais plaisants de la prison, se mit à hurler: Avale ça, Las-Cazas! Il n'en fallut pas davantage; l'exclamation épigrammatique vola de bouche en bouche, et à chaque désappointement, à chaque mystification, les désappointeurs ne manquaient pas de répéter à chaque mystifié, l'éternel, le populaire Avale ça, Las-Cazas! Le mot enfin devint proverbe de prison. C'était déjà beaucoup. Il ne resta pas captif dans l'enceinte des cachots où il était né.

De la prison, dont il avait fait long-temps les délices sarcastiques, notre Avale ça, Las-Cazas! passa d'abord dans la marine, et il voyagea pendant longues années, sur toutes les mers du globe, à bord des vaisseaux, frégates, corvettes et avisos de notre armée navale; si bien qu'aux rives mêmes où la gloire apostolique du vertueux Las-Cazas n'est pas encore oubliée, des matelots, fort peu versés dans l'histoire des conquêtes des Espagnols, répétaient toujours à leurs camarades, pour la plupart grands avaleurs de pilules amères: Avale ça, Las-Cazas!

Certaine année de l'empire, je ne me rappelle pas bien laquelle, M. le comte de Las-Cazas, connu pour un mérite peu ordinaire, et pour sa fidélité au malheur, la plus rare de toutes les vertus humaines, arrive incognito à Lorient. Il avait servi quelque peu dans la marine. Il se montra désireux de visiter, en vieil amateur, les vaisseaux de la rade. Il se présente à bord du Diadême.

L'enseigne chargé ce jour-là du service du lieutenant de garde, passait à bord pour ce qu'on nomme un bon vivant, un peu goguenard et très-gros farceur. Il reçoit avec politesse le curieux étranger, qui ne lui fait pas, à la première vue, l'effet d'un connaisseur; l'officier de service, cicérone obligé de tout visiteur un peu proprement tourné, fait parcourir les batteries du vaisseau au nouveau-venu, qu'il accompagne, suivi de quelques autres officiers du bord, et tous gens d'une belle humeur, disposés à s'égayer à la première occasion. A chaque station, le visiteur questionne, et le cicérone répond.

—Voilà de bien gros canons, monsieur l'officier: ils doivent porter bien loin?

—Mais, à quatre ou cinq lieues, plus ou moins. On nous donne de si mauvaise poudre.

—Ah! diable, je ne croyais pas que ces gros calibres eussent une aussi étonnante portée!... Mais, ces énormes canons doivent être difficilement maintenus à leur place, quand la mer est grosse. Qu'en faites-vous alors?

—Nous les descendons dans la cale, et chaque officier se fait un plaisir d'en loger un dans sa chambre, pour éviter les accidents que pourraient occasioner les coups de roulis.

Les officiers qui accompagnent le visiteur et le démonstrateur, pouffent de rire; mais décemment, et en étouffant dans leurs mains, leurs bouffées d'hilarité. On continue la promenade.

—A quel usage emploie-t-on ces barres de fer que je vois suspendues auprès de chaque pièce d'artillerie?

—A casser le biscuit des gens de l'équipage, quand il est trop vieux et trop dur pour être mangé couramment. Puis, se retournant vers ses camarades: Avale ça, Las-Cazas! répétait notre goguenard, à chaque réponse saugrenue qu'il faisait aux questions de l'étranger.

On arrive, à travers toutes ces plaisanteries répétées presque à chaque pas, à l'étambroir des pompes. C'était là une bonne grosse pièce à faire avaler à notre Las-Cazas; aussi l'officier s'en promettait-il une belle, car le questionneur jusque-là ne s'était pas montré fort difficile sur les morceaux qu'on lui avait donnés à digérer.

—Comment nommez-vous ce genre de pompes, monsieur l'officier?

—On appelle cela des pompes à chapelet. Ce nom leur a été donné par allusion à un usage établi à bord, lorsqu'on est réduit, dans un cas périlleux, à employer cet immense appareil, les matelots disent alors leurs prières en prenant en main leur chapelet, et c'est de là, vous comprenez bien que... (Avale ça, Las-Cazas.)

—Le singulier usage et l'étrange dénomination! Mais pourriez-vous me dire si les heuses et les chopines de ce genre de pompes, employé d'abord par les Anglais, sont construites comme celles des pompes aspirantes et à simple brimballe?

—Mais monsieur... cela dépend... (Ici plus d'Avale ça, Las-Cazas). L'officier reste interdit à ces mots, qui commencent à sentir le métier. L'étranger reprend:

—Combien pensez-vous qu'avec un semblable appareil, on puisse franchir de pouces à l'heure, à bord d'un vaisseau comme celui-ci, qui ne doit, eu égard à ses façons, franchir qu'à huit ou neuf pouces?

—Mais, monsieur, cela dépend encore... cela dépend du nombre d'hommes... employé à.... Vous comprenez bien?

A l'embarras qu'éprouve l'interrogé, ses camarades, qui, jusque-là avaient beaucoup ri du questionneur, passent du côté de celui-ci, et à leur tour ils soufflent dans l'oreille de leur collègue décontenancé, ces mots terribles, ces mots de la plus poignante dérision: Avale ça, Las-Cazas! Le mystificateur mystifié ne sait plus que dire, que répondre aux observations de l'étranger, qui continue à causer hydraulique, statique, bras de levier, croc à mordre dans les fusées, point d'appui, coups de roulis et de tangage, manche en cuir et manche en toile, dalots, brimballe double et martinet simple, etc., etc. Après avoir long-temps parlé seul et parlé fort bien, l'inconnu, jugeant que le supplice de son savant de bord, avait été assez long, lui présente, avec une politesse exquise et déchirante, ses plus humbles remercîments, et lui fait promettre, si jamais il vient à Paris, de lui offrir l'occasion de s'acquitter envers lui de la dette que son obligeance lui a fait contracter; puis l'étranger ajoute:—Vous avez bien voulu, sans me connaître, me faire les honneurs de chez vous. Mais comme il est juste que vous sachiez au moins quelle est la personne que vous avez bien voulu obliger avec tant de délicatesse, vous me permettrez de vous dire que je suis le comte de Las-Cazas; mais que je n'ai pas tout avalé.

Les camarades de l'officier désappointé étaient encore là. Je vous laisse à penser s'ils oublièrent de lui insinuer dans l'oreille, un bon et dernier Avale ça, Las-Cazas!

Pendant plus d'un mois, le pauvre enseigne de vaisseau ne put ouvrir la bouche pour prononcer un seul mot, sans que ses collègues ne lui répétassent l'inexorable exclamation. Mais, pour lui, il fut radicalement guéri de la manie de faire avaler ça à tout le monde.


VIII.