Combats en Mer.
I.
Combat du côtre le Printemps
ET DE DOUZE PÉNICHES ANGLAISES.
J'étais sur un côtre de l'État, de 14 petits canons. C'était en temps de guerre. Nous escortions vers Brest, avec deux canonnières, un convoi de caboteurs disséminés çà et là, et se cachant dans les cailloux et presque sous les roches, de peur des croiseurs anglais, vautours insatiables, fondant impitoyablement sur tout ce qu'ils apercevaient au milieu de ces mers, devenues leur domaine.
Le soir, un soir d'hiver, se faisait avec ce calme houleux qui a presque l'air d'une tempête. Nous avions rallié, avant la nuit, tout notre petit convoi, pour l'envoyer mouiller ou plutôt coucher au Conquet, sous les batteries de la côte. On aurait dit, en voyant notre côtre le Printemps rassembler les navires confiés à sa garde, d'une poule qui cherche à réunir sous son aile maternelle tous ses poussins épars.
A six heures du soir notre convoi était ancré paisiblement à terre de nous, les deux canonnières embossées entre le côtre et nos caboteurs. Comme chef de ce troupeau de navires, nous avions pris la tête de la ligne: le commandant des convoyeurs du Nord avait placé son pavillon à notre bord.
Après le souper de l'équipage, le maître descendit dans la chambre, le chapeau bas et le sifflet au côté:
—Capitaine, dit-il, fera-t-on les filets d'abordage, ce soir?
—Oui, répond le capitaine. Quoique la division anglaise soit loin, il est bon de prendre nos précautions....
—Pourquoi faire vos filets, capitaine? ajoute le commandant du convoi. Cette nuit, nous appareillerons à la marée, et ce serait donner à l'équipage la peine de les amener.
—Cela ne fait rien, commandant; ce sera un petit travail de plus, mais nous dormirons plus tranquilles.... Oui, maître, faites faire les filets.
Cet ordre prudent nous sauva.
Une fois les filets d'abordage dressés au-dessus des bastingages, la bordée de quart se mit à se promener sur le pont du côtre, comme des oiseaux dans une volière; car c'était bien une véritable volière que ce petit bâtiment entouré de ces hauts filets, qui ne ressemblaient pas mal à un grillage de fil de laiton. Il faisait froid, nous étions au mois de décembre, et les pieds des gens de quart frappaient régulièrement de leurs pas sonores le pont qui recouvrait les hamacs des hommes endormis jusqu'à minuit. La mer était calme et l'air si tranquille, qu'on entendait du bord la voix solitaire des factionnaires de la batterie du Conquet, crier à chaque heure: Sentinelles, prenez garde à vous! Mais l'obscurité était telle, que nos hommes avaient peine à se reconnaître à la figure, à deux pas de distance les uns des autres.
Minuit approchait: minuit! heure si désirée par ceux qui doivent réveiller la bordée de quart!... C'est, dit-on, à terre, l'heure des amants: à bord, c'est aussi celle du bonheur pour ceux qui ont pris le quart avec une nuit qui semble ne vouloir jamais finir.
Un commis aux vivres, un de ces hommes qui à bord font le quart de M. l'abbé, comme disent les matelots, s'avise de quitter sa fumeuse cambuse pour monter sur le pont, en amateur. C'était la Providence qui, sans qu'il s'en doutât, le pauvre homme, le conduisait là, pour nous, pour l'honneur du pavillon et le salut du convoi.
Le cambusier, en humant l'air libre et frais qu'il est venu chercher, s'amuse à porter les yeux, qu'il se frotte encore du dos de la main, autour de lui: il ne voit d'abord rien, mais il lui semble entendre au large un léger bruit de rames, qui fendent la mer avec précaution, avec mystère, avec une sournoise intention; il court devant. Il demande aux hommes de bossoir s'ils n'entendent rien, s'ils ne croient pas apercevoir quelque chose... là... plus loin encore... là enfin?... Les hommes de bossoir se courbent, abaissent le sourcil, étendent leurs regards rôdeurs sur la mer unie, qui se confond avec les ténèbres.... Ils ne voient rien.... Silence! crient-ils aux gens qui se promènent.... Les gens s'arrêtent; ils se taisent, retiennent leur haleine.... Tout le monde écoute, prête l'oreille, ouvre bien encore les yeux.... On n'entend rien!... Le pilotin passe devant en bâillant, et va frapper huit coups à la cloche: c'est la fin de la longue veillée, c'est minuit! Réveille au quart! commande l'officier; réveille au quart! répète le maître. En haut, les babordais! disent les tribordais.... Non! non! s'écrie comme un inspiré notre cambusier, que nous avons oublié, et qui s'est tenu collé au bossoir. Non! non! tout le monde sur le pont! aux armes! aux armes! voilà les péniches!
On n'a pas le temps de s'armer: les péniches anglaises, arrêtées à une petite distance du bord, pour profiter du moment de confusion du changement de quart donnent un dernier coup d'aviron; un effroyable hourra est poussé: les péniches volent; elles sont le long du bord. On saute aux pièces, on demande des fusils, des haches, des mèches allumées. Les hommes couchés s'élancent sur le pont. On se heurte, on crie, on met enfin le feu aux pièces: les premiers armés font feu par les sabords. Les Anglais grimpent dans les filets, le pistolet au poing; ils tirent: on leur lance des coups de pique, ils tombent; quelques-uns se jettent à bord par un trou qu'ils ont fait en coupant les filets du travers. Les coups de sabre voltigent; on se hache sur le pont, sans savoir sur qui l'on frappe. Une des canonnières mouillées à terre du côtre se halle à pic sur son câble, et son capitaine hèle au porte-voix: Oh! du Printemps, ne tirez plus du côté de babord, vous allez nous couler! et puis cette canonnière, dépassant le côtre de toute sa longueur, envoie une bordée terrible aux péniches, qui se hallent en désordre sous notre beau pré. A la lueur du feu de la canonnière, nous avons vu les Anglais perchés sur leurs bancs!... On se bat encore sur le pont du côtre; mais dans l'intervalle des coups de feu, on entend le bruit des avirons qui tombent régulièrement sur l'eau, qu'ils fendent à coups pressés: ce sont les Anglais qui s'en vont. Le capitaine crie tant qu'il peut: «Ne frappez plus! ne frappez plus! allumez les fanaux!» Il était temps. Les hommes du côtre se massacraient entre eux, croyant abattre des ennemis. En allant chercher du feu à la cuisine et à l'habitacle pour les fanaux, nous autres petits pilotins, nous tombons sur des cadavres qui nous barrent le chemin. On se relève, les mains gluantes de sang; enfin, les fanaux viennent. On relève dix à douze blessés, cinq à six morts. Trois Anglais hachés sont reconnus: ils portent au bras une bande de drap blanc, qui devait leur servir de reconnaissance pendant la mêlée. On les panse, on les interroge. L'un d'eux, qui, malgré ses onze blessures, peut encore parler, nous apprend que douze péniches nous ont abordés, et que sans nos filets nous eussions été enlevés en quelques minutes! Notre capitaine, pris corps à corps par ce dernier assaillant, lui avait traversé la poitrine d'un coup de pistolet à bout portant, cependant parlait encore.
La plus complète tranquillité succéda à cette attaque de nuit. Les commandants des forts et des canonnières se rendent à notre bord: on se félicite, on s'embrasse sur ce pont encore tout ensanglanté. Le lendemain au matin, l'ordre d'appareiller est donné, et le jour enfin se fait.
Nous l'attendions bien impatiemment ce jour, pour contempler avec curiosité le théâtre de notre combat nocturne. Le côtre se trouva noblement environné, au lever de l'aurore, de débris d'embarcations, de chapeaux de marins, percés de biscaïens, d'avirons brisés, éparpillés çà et là sur les flots, où l'on croyait apercevoir de larges taches rouges.... Nous appareillâmes avec notre convoi, que nous conduisions tout glorieux, un large pavillon tricolore à notre pie. En doublant la pointe Saint-Mathieu, une longue et noire frégate anglaise, détachée de la division qui croisait au large, parvint, en louvoyant à toc de voiles, à s'approcher de nous. Notre petit branle-bas de combat était fait à bord, protégés que nous étions sous les hautes batteries de terre. La frégate nous rallia à demi-portée de canon, mais sans nous envoyer un seul boulet. Elle semblait, avec inquiétude, chercher à voir si nous avions pris quelques-unes des péniches: plusieurs d'entre elles avaient sans doute manqué au rendez-vous. La frégate parut ne pas vouloir se venger de notre succès, car elle était bien près, bien terrible, et elle ne répondit pourtant pas aux batteries de la pointe Saint-Mathieu, qui déjà faisaient gronder leurs lourdes pièces de 36. En virant de bord, pour s'éloigner, elle nous laissa lire distinctement à la longue vue, sur son vaste arrière, ce nom écrit en lettres blanches: Cornélie.
Le soir, nous avions déjà débarqué tous nos blessés à l'hôpital de la marine de Brest. Le lendemain, nos morts furent ensevelis dans notre grand pavillon, et enterrés avec pompe dans le cimetière de la ville. Les blessés qui purent se traîner à terre, suivirent le convoi.
J'avais neuf à dix ans. A cet âge, on a tout ce qu'il faut pour recevoir les vives impressions, qui se gravent pour jamais dans une mémoire fraîche et une imagination facile à impressionner: jamais aussi je n'oublierai ces grands Anglais que je vis grimpés, comme des fantômes de nuit, dans les filets d'abordage du côtre le Printemps.