La Chasse.

Le jour va poindre: ses premiers rayons déjà projetés vers le zénith ont averti l'officier de quart que le moment de faire faire la visite du gréement, par les gabiers, est arrivé. Le maître d'équipage a soin d'ordonner aux hommes qui montent dans la mâture, de porter attentivement leurs regards sur tous les points de l'horizon. A peine le premier gabier est-il parvenu sur les barres de perroquet, qu'il s'écrie, Navire! Ce mot a fait tressaillir de joie tout l'équipage. Dans quelle partie le vois-tu? demande l'officier au gabier: Par le bossoir de dessous le vent, là, à une lieue à peu près de distance.» Un coup de sifflet de silence se fait alors entendre: un pilotin va prévenir le commandant; la moitié de l'équipage qui n'était pas de quart, est aussitôt réveillée, et monte sur le pont en fixant les yeux sur le bâtiment découvert. L'officier ordonne de larguer toutes les voiles qui, pendant la nuit, avaient été serrées. Dans un instant la frégate est couverte de toile; et tous les gabiers des hunes et les matelots, rangés sur les manoeuvres, attendent avec leur vigilance ordinaire, excitée encore par l'espoir de quelque événement, le commandement que l'officier de quart fait entendre dans le sonore porte-voix. Le cap a été mis sur le navire à vue, qui, s'apercevant de son côté qu'un grand bâtiment se dirige sur lui, en faisant blanchir la mer sur son avant, a mis dehors toutes ses voiles pour fuir selon l'allure la plus favorable à sa marche. Pendant la première heure de chasse, le jour s'est fait: des aspirants, avec une longue vue en bandoulière, se sont perchés sur la partie la plus élevée de la mâture, et de temps en temps ils en descendent pour informer le commandant de la manoeuvre du bâtiment chassé. Les yeux tantôt fixés sur la boussole, au moyen de laquelle on relève les positions respectives des deux navires, et tantôt placés sur le tube de sa longue-vue, le commandant s'aperçoit qu'il ne tardera pas à être à portée de canon du navire chassé, qui, malgré la force de la brise, continue à tenir hautes toutes les voiles qu'il a pu livrer au vent. Le branle-bas de combat est ordonné à bord de la frégate: chacun se rend à son poste. On allume les mèches, le tambour résonne; le sifflet perçant du maître d'équipage se mêle au bruit du tambour et du porte-voix de l'officier de manoeuvre. Les chirurgiens ont disposé le triste appareil de leurs instruments, et les cadres pour recevoir les blessés sont déjà tendus dans le faux-pont. Le bâtiment chassé, qui voit les préparatifs que fait la frégate, emploie enfin les derniers moyens qui lui restent pour échapper à cette redoutable poursuite. Il jette à l'eau ses embarcations, sa drôme, une partie de ses canons, et tous les fardeaux qu'il peut tirer le plus promptement de sa cargaison. A chacun des objets qui viennent passer en flottant le long de la frégate, l'équipage de celle-ci jette un cri de joie. Il est à nous, s'écrie-t-on: C'est un vaisseau de Compagnie! à l'abordage! à l'abordage! Deux canons placés sur l'avant vont partir: ils tonnent. Le pavillon est hissé en même temps, et les boulets dépassent le bâtiment ennemi. Les houras partent alors de tous les points du navire. Déjà les canonniers de la batterie de dessous le vent, l'oeil sur la culasse de leurs pièces, suivent, en pointant, le mouvement de la lame et du bâtiment qu'ils visent. Attention au commandement! fait entendre le capitaine dans le vaste porte-voix qui communique à la batterie: Feu babord! A ce mot la volée entière part avec fracas, et la mitraille crible de toutes parts les voiles, la mâture et le corps du vaisseau ennemi. A l'abordage! à l'abordage! répète l'équipage: les sabres se distribuent aussitôt; les haches, les pistolets et les piques passent dans les mains des premières escouades, palpitantes d'impatience. Les grappins avec leurs chaînes se balancent au bout des vergues, et menacent de tomber dans le gréement de l'ennemi. Mais celui-ci, voyant la frégate à bout portant, et son équipage groupé sur l'avant pour sauter à son bord, envoie une bordée à mitraille qui crible le pont de son adversaire, et abat des files entières de matelots. Après ce succès inutile, contraint de se rendre à une force contre laquelle il lutterait en vain, il amène son pavillon, et évite ainsi le carnage que lui ferait redouter le terrible abordage d'une frégate française.


IV.