Le Noyé-Vivant.
Le quart de minuit à quatre heures commençait à bord; le temps était superbe, et la brise douce et tiède des tropiques, poussait en poupe notre navire, majestueusement chargé de ses bonnettes hautes et basses. Le timonnier venait de relever à la barre son matelot, qui lui avait dit en lui remettant la route:—Tu n'oublieras pas de donner des calottes au mousse, qui n'a pas écuré c'te lampe, entends-tu?
—Oui; donne-moi un bout de tabac, et veille à ma chemise, que j'ai amarrée au sec sur le bredindin.
Le maître d'équipage s'était placé devant, de manière à enfourcher le pied du bossoir de tribord, le menton appuyé sur ses deux bras croisés, comme pour guetter quelque chose à l'horizon. Après avoir bâillé trois ou quatre fois, il se retourne nonchalamment vers ses matelots, encore à moitié endormis:
—Voyons, qui est-ce qui nous conte un conte cette nuit?
—Quel conte voulez-vous, maître Bihan?
—Mais un conte qui soit vrai; car il n'y a que la vérité qui m'amuse, moi; les colles m'embêtent.
—En ce cas, je vais vous conter le Noyé-Vivant; c'est comme qui dirait un matelot ressuscité après avoir bu un coup de trop à la grande tasse.
—Cric! braille un auditeur.
—Crac! répondent en choeur tous les autres hommes de quart.
—Ah! mais non, répond avec gravité le narrateur. Il n'y a ni cric ni crac là dedans. C'est que cette histoire-là est du véritable, ou bien le bon Dieu n'est pas mon patron de chaloupe. D'abord, un; je vous préviens que si vous avez l'air de dire encore cric crac, je rengaîne mon compliment jusqu'à la garde, et empoigne le dé qui voudra!
—Allons, conte tes affaires au cook, espèce de mal bordé! et laisse-les rognonner. Que celui-là qui ne veut pas écouter fasse semblant de dormir; chacun est libre; moi, j'aime les histoires. Va de l'avant, et silence partout.
Cette invitation de maître Bihan obtient le silence que réclame le conteur, et il commence à peu près ainsi sa narration, dont je me garderai bien de reproduire, malgré mon respect pour le texte, les expressions littérales, expressions que d'ailleurs le lecteur ne comprendrait pas toutes.
«Je me suis laissé dire par un vieux matelot, cet ancien que vous savez, qui m'a cassé un bras, dans une dispute à terre, qu'un navire de Bordeaux, où il était embarqué, doublait un jour le cap de Bonne-Espérance. Vers le coup de quatre à cinq heures du soir, plus ou moins, la brise commença à souffler du bon coin, et le navire charroyait pas mal de la toile; les vents étaient de l'arrière et la mer moutonnait déjà. Voyons, dit le capitaine, monte-moi deux hommes devant et derrière, me serrer les perroquets.
»Ce qui fut dit fut fait.
»Amène, déborde, cargue et serre les perroquets, dit le second.
»Un matelot, qui avait nom Petit-Louis, se déhalle à l'emporture du grand perroquet. Les bras étaient bien tenus et la drisse passée en palan de roulis; il n'y avait pas de soin de ce côté-là; mais le marche-pied n'était pas plus solide que l'ordonnance ne le portait: ne voilà-t-il pas qu'au roulis du navire, qui en prenait tribord et babord, que ce nom-de-D... de marche-pied vient à partir! Vous savez tous, aussi bien comme moi, ce que c'est qu'un marche-pied qui part. Petit-Louis cabane et tombe à l'eau en grand. On crie de dessus le pont: Un homme à la mer! un homme à la mer! Le capitaine, à cette parole, fait mettre la barre à babord et masquer le grand-hunier; la bouée de sauvetage est larguée et filée. Amène les palans du canot du porte-manteau; jette les cages à poules et les quartiers de panneau, le long du bord! On cherche l'homme à la mer, mais pas plus de Petit-Louis que dessus ma main. Au bout d'un quart-d'heure, rehisse le canot, évente le grand hunier et va de l'avant. C'est un homme de perdu, quoi! le rôle d'équipage est là; on l'apostille mort, c'est un individu de moins à l'appel, une ration de plus à bord.
»Depuis vingt-quatre heures il y avait dans les eaux du trois-mâts, un bâtiment qui torchait de la toile aussi; pendant que le trois-mâts de Bordeaux avait mis en panne pour tâcher de sauver Petit-Louis, le bâtiment en vue avait gagné le français. Mais le capitaine bordelais, qui ne voulait pas se laisser doubler, en torcha toute la nuit, et le lendemain on ne voyait plus le navire qui avait été aperçu la veille, avec un pavillon anglais.
»Quarante jours se passent, et au bout de ce temps-là le bâtiment bordelais arrive à l'Ile-de-France. Quarante-huit heures après lui, entre un trois-mâts anglais. C'était celui qui avait doublé le cap en même temps que le Bordelais.»
A cet endroit de la narration, un des auditeurs se met à brailler: cric! crac! et pour prouver qu'ils sont encore bien éveillés, les autres assistants répètent: cric! crac! Le conteur, satisfait de n'avoir pas endormi son monde, continue, mais en faisant encore observer, toutefois, qu'il s'est conformé jusque-là à la plus exacte vérité.
«—Je vous disais donc, que le trois-mâts anglais était arrivé quarante heures après le bordelais.
»Voilà qu'une nuit, que le matelot de quart à bord du français, se fermait les yeux pour se les tenir chauds, il se réveille en entendant, le long du bord, le bruit des pagaies d'un rafiau qui accostait le navire. Qui est-ce donc, qu'il se dit, qui peut venir à bord à cette heure? mon homme va à l'échelle de tribord pour voir ce que veut le particulier, qui monte du rafiau sur le pont.
»—Qui êtes-vous? demande-t-il au particulier.
»—Comment! est-ce que tu ne me reconnais pas, Jean-Marie? que lui répond celui-ci.
»—Ma foi non, attendu qu'il fait nuit comme dans la peau du diable.
»—Quoi! tu ne reconnais pas, à la voix tant seulement, Petit-Louis, le noyé en doublant le cap?
»—Ah! mon Dieu! s'écrie le matelot de quart; et d'où viens-tu donc, comme ça, nous qui t'avions cru stourbe?
»—Et qui est-ce qui t'a dit que je suis vivant à l'heure qu'il est?
»—Mais, puisque te voilà?
»—Me voilà, oui; mais ce n'est pas une raison. Tu ne crois donc pas aux revenants qui reviennent? Donne-moi une poignée de main, si tu n'as pas peur d'un mort....
»L'homme de quart en question veut lui donner la main, mais ça fait brosse. C'était une ombre de main, la vapeur des quatre doigts et le pouce du noyé, enfin.
»—Ce n'est pas le tout, que reprend Petit-Louis, où a-t-on mis le sac qui était à moi, de mon vivant s'entend?
»—Ton sac? il est dans la chambre du second.
»A cette parole, Petit-Louis, le revenant, descend dans la chambre du second du navire, qui dormait comme une paille de bitte; il reprend son sac, monte sur le pont, dit adieu à l'homme de quart, qui le regarde passer sans oser ouvrir la bouche, ni lever les yeux. Il descend dans son rafiau, et le voilà qui file en pagayant, comme de la fumée, sur la lame, quand la brise la chasse sous le vent.
»Le lendemain, vous m'entendez-bien, le lofia, qui avait fait le quart, raconte son aventure au second. Le second ne trouve plus dans sa chambre le sac de Petit-Louis. Bah! qu'il dit, c'est une carotte de longueur que tu as voulu me tirer. C'est toi qui as volé le butin du mort, et qui, à présent, veux faire un conte pour couvrir ton coup de flibuste d'un peu de rafistolage. Mais la couleur, qui est de mauvais teint, ne prendra pas sur l'étamine de mon pavillon.
»On fait un rapport contre l'homme de quart, qui est mis quinze jours en prison, comme le voleur des effets du trépassé.
»Pendant tout ce tintamarre, le navire anglais, arrivé quarante-huit heures après le bordelais, appareille, et il n'est pas plutôt hors de la passe du grand port de l'Ile-de-France, qu'il vient une pirogue à bord, porter une lettre à l'adresse du capitaine de Bordeaux.
»—Tiens, dit le capitaine en regardant l'adresse, c'est de l'écriture de ce pauvre Petit-Louis, qui a été noyé en doublant le cap. Il lit:
«Mon capitaine,
»Je mets la main à la plume pour vous écrire ces trois lignes, à seule fin de vous dire que quand je suis tombé à l'eau, en serrant le grand perroquet, j'ai eu la chose de ne pas me noyer; par le plus grand hasard, j'ai croché une cage à poule, que vous aviez eu l'attention de m'envoyer par-dessus le bord, et le navire anglais qui naviguait dans nos eaux, m'a sauvé, Dieu merci.
»Comme une fois à bord de ce navire, il m'a pris envie de déserter, je me suis mis dans la tête d'aller prendre mon sac à votre bord, en me disant revenant, pendant la nuit. J'ai fait une fameuse peur à ce gaudichon de Jean-Marie, à qui, sans vous commander, je vous prie de présenter mes amitiés, attendu qu'il a passé quinze jours en prison pour moi, que je n'oublierai jamais.
»J'ai celui d'être le vôtre, mon capitaine, avec subordination,
»Salut et respect, Petit-Louis.»
«P.S. Je vous dirai aussi, si c'est un effet de votre part, qu'il n'y a pas besoin de lever mon extrait mortuaire, attendu que je ne suis pas mort, et que ça coûterait de l'argent.
»Signé, idem.»
Maître Bihan, qui jusque-là avait écouté avec résignation le récit du conteur, ne put retenir plus long-temps cette exclamation, qui lui pesait sur les lèvres:
—En voilà-t-il une bonne! Il faut la coller au pied du mât de misaine.
Et en disant ces mots, la large main du maître, sur la paume de laquelle il a eu la précaution de passer la langue, s'appliqua en grand sur le pied du mât.
—Bien, à présent la voilà collée, et elle est solide.
—Mais quand je vous dis, maître Bihan, que c'est vrai.
—Allons, laisse-nous tranquille, avec ta vérité! Un homme de quart qui est assez gaudichon pour croire que les noyés reviennent pour demander leur sac!
—Mais quand je vous dis....
En ce moment même la brise fraîchit, le vent halle l'avant; on amène les bonnettes; on oriente au plus près. L'officier de quart ordonne de carguer et de serrer le grand-perroquet, et maître Bihan saisit cette occasion pour commander au conteur: Va-t'en là-haut serrer ce grand perroquet, et prends garde de tomber à la mer, entends-tu? parce que tu serais mal reçu de venir me demander tes effets, mon ami, quarante jours après ta mort.