Le Phénomène Vivant.

—Dis donc, Cheveux-d'Etoupes, viens-t'en ici me dire, bigre de mousse, pourquoi tu n'as pas donné un coup de gratte aux postes des chirurgiens?

—Ah, mais je ne veux pas, maître Jugan, que l'on m'appelle Cheveux-d'Etoupes!

—Pourquoi t'avises-tu d'avoir une perruque blanche comme la drosse du gouvernail? Est-ce ma faute, à moi, si tu as un toupet de chanvre en franc-filain?

—Mais, est-ce ma faute, à moi, donc, si mes cheveux sont blancs et si j'ai les yeux bordés de rouge? je voudrais bien vous voir à ma place, allez, maître Jugan!

—Est-ce que par hasard un maître d'équipage peut être à la place d'un failli chien de mousse comme toi? Mais blanc ou noir, rouge ou jaune, la première fois que le poste de tes maîtres ne sera pas gratté comme la table où ils mangent leur soupe, tu auras affaire à moi, entends-tu, et tu sais bien ce que c'est que d'avoir un compte à régler avec maître Jugan?

—Eh bien, la première fois aussi qu'on m'appellera encore Cheveux-d'Etoupes, je prendrai mon congé sous la semelle de mes souliers, et je déserterai d'à bord de la gabare la Caravane.

—Belle fichue désertion que tu feras là! la gabare sera bien gênée de faire de la route quand tu ne seras plus à bord! en attendant, prends-moi une gratte, de ta main blanche et dodue, comme dit la chanson, et fais-moi l'honneur d'aller en bas me jouer un air de violon sur la romance de Femme sensible, avec ou sans variations.

On continua d'appeler le pauvre mousse Cheveux-d'Etoupes, et l'aide-de-camp des chirurgiens, ne pouvant supporter, malgré sa résignation philosophique, le sobriquet dont on le poursuivait, débarqua clandestinement à la Rochelle; et un mois se passa sans qu'on entendît parler du déserteur. Son signalement bien distinct avait été donné à la gendarmerie, qui n'avait pu mettre la main sur le délinquant. Sa famille ne l'avait pas recélé, et enfin Cheveux-d'Etoupes paraissait être devenu insaisissable. Les chirurgiens, ses anciens maîtres, l'avaient déjà remplacé à bord, après avoir fait le deuil de leur domestique qui, malgré son tempérament lymphatique, ne laissait pas que d'être ce qu'on appelle un bon petit mousse.

Un jour, l'un de ces chirurgiens se promenait à la Rochelle avec un aspirant de la gabare. Ils avaient dîné à l'hôtel des Ambassadeurs, où alors on écorchait passablement les convives de passage. Ils avaient même pris leur demi-tasse de Martinique au joli café Belle-Vue, sur le port, et, ne sachant comment passer le reste de la soirée, ils se laissaient aller nonchalamment dans les rues de la Patrie, du Maire, Guiton et de la Rive.

Une voix haute et volubile les frappe; c'est celle d'un charlatan qui, monté sur les quatre planches qui formaient son théâtre, s'écriait, après avoir fait la parade de rigueur:

«Entrez, entrez, messieurs! prenez vos places: on va commencer l'explication du fameux albinos vivant!

«Ce phénomène extraordinaire, arrivant de l'intérieur de l'Afrique, est âgé de douze ans; il a les cheveux blancs, les yeux ronds et bordés de rouge. Il ne parle que la langue de son pays; son caractère est très-doux, sa peau est lisse et fine. Il ne faudrait pas avoir cinq sous dans sa poche, ni dans celle de son voisin, pour se refuser un phénomène semblable. Entrez, entrez, messieurs, prenez vos places! ce superbe spectacle va commencer.»

Le chirurgien, grand amateur par état de toutes les curiosités naturelles, propose à l'aspirant, son camarade, d'entrer dans le magasin où se montrait le phénomène vivant. Les deux compagnons prennent place avec les autres amateurs.

Au bout de quelques minutes d'attente, dans un local étroit, qu'éclairait faiblement une mauvaise lampe, décorée du nom de lustre, une toile d'emballage se lève par un coin, et sous la frange de la guenille, s'avance gravement un enfant aux cheveux de lin, aux yeux tendres et paresseux. La lueur fort peu brillante du quinquet semble blesser sa vue oblique et timide. Il ose à peine effleurer de son regard indécis le petit nombre de spectateurs qui le contemplent avec une certaine curiosité; mais ses yeux, toutefois, en rencontrant ceux du chirurgien et de l'aspirant, paraissent chercher à se reposer du côté opposé à celui où se trouvent placés les deux observateurs.

«Vous le voyez, messieurs, continue le cornac de l'albinos, cet intéressant Africain jouit d'une vue si faible, que l'éclat de l'uniforme de ces deux officiers lui fait mal aux yeux. Il a été trouvé dans une peuplade d'albinos dont son père était le chef. Il n'y voit bien que la nuit, tout comme les chats sans comparaison; il mange peu, il dort beaucoup, mais le jour seulement. Ses cheveux sont doux comme de la soie: ils ont, ainsi que peut s'en assurer l'aimable compagnie, la couleur de l'étoupe (à ce mot, l'albinos fait un mouvement très-prononcé); ce phénomène vivant parle la langue de son pays, et il peut à peine articuler les mots dont nous nous servons en France....

«Approchez, monsieur le docteur; vous pouvez toucher sa peau...»

—Bolo! bolo! s'écrie l'albinos en s'éloignant du docteur, qui déjà a appliqué sur la joue du phénomène, un doigt qu'il en a retiré tout couvert d'une substance blanche.

—Ce mot bolo! bolo, veut dire, messieurs, que ça lui fait mal, ayant la peau molle comme de la pâte.

—Mais, Dieu me pardonne, s'écrie le chirurgien après avoir bien examiné la figure blanchie du phénomène, je crois que c'est Cheveux d'Etoupes!

L'albinos, à ces mots, se sauve derrière sa serpillière. Le chirurgien le poursuit: l'aspirant court après le chirurgien, et tous deux de crier, en ramenant le phénomène sur son estrade: oui, oui, c'est ce b... de mousse qui a déserté.

—Qu'est-ce à dire, messieurs, reprend le charlatan, finissons de grâce cette plaisanterie. Je puis produire des certificats comme quoi que mon phénomène est véritable.

Les spectateurs se lèvent: leurs murmures annoncent qu'ils doutent de la réalité du phénomène. Le charlatan, tout essoufflé, interpelle avec force le chirurgien, qui déjà s'était emparé d'une des oreilles de l'albinos.

—Ah! coquin, tu dis que tu es un albinos; bientôt les gendarmes te feront voir ce que l'on gagne à déserter, et à se faire passer pour une curiosité.

Le charlatan.—Vous voyez bien, monsieur le docteur, que vous ne savez ce que vous dites, je m'en rapporte à ces messieurs et dames. Voyez si cet enfant comprend un mot de tout ce que vous lui chantez: je soutiens que c'est un albinos; d'ailleurs j'ai mes certificats.

Le chirurgien.—Je soutiens, et je vous prouverai que c'est mon mousse.—Dis, coquin, pourquoi as-tu déserté du bord, ou si tu continues à faire l'imbécile, je te donnerai une volée que le coeur t'en fera mal.

L'Albinos.—Eh bien, monsieur Ollivry, je suis déserté parce qu'on m'appelait toujours Cheveux-d'Etoupes à bord, quoi!

Cet aveu naïf échappé au malheureux mousse dans l'instant le plus vif de l'altercation, porta la consternation sur la figure palpitante du charlatan. Les spectateurs s'écrièrent tous qu'on avait trompé leur bonne foi, et qu'il fallait leur rendre leur argent à la porte. Chacun adresse les reproches les plus énergiques au mystificateur mystifié à son tour. La garde du poste voisin accourt au bruit. Un commissaire de police s'informe du motif qui a pu provoquer le scandale qu'il veut faire cesser. On saisit l'albinos vivant, qui, abdiquant très-piteusement son rôle, essuie la farine dont on lui a saupoudré le visage. Le soir même, il se trouve reconduit à bord de la gabare la Caravane. Je vous laisse à penser la manière dont il fut accueilli par l'équipage et par le lieutenant en pied chargé du détail! Quinze coups de martinet par jour pendant une semaine....

Mais le pauvre petit diable y gagna au moins de changer de sobriquet. Au lieu de l'appeler comme auparavant Cheveux-d'Etoupes, on ne le désigna plus que sous le nom de Phénomène-Vivant. Ainsi, quand il prenait envie à ses maîtres de lui adresser la parole, ils ne lui disaient plus: Cheveux-d'Etoupes, avance à l'ordre; ils se contentaient de lui crier: Phénomène, avance à l'ordre, ou sinon.... La belle avance, je vous le demande!

Miseria miseris!


SIXIÈME PARTIE.