HISTOIRE DE PETIT JACQUES.
«Mon nom est Rosalie Le Duc. Privée fort jeune de ma mère, je fus envoyée, à douze ans, de Brest au pensionnat d'Ecouen, pour y être élevée aux frais du gouvernement, faveur à laquelle les blessures de mon père, ancien maître canonnier, m'avaient donné des droits. Je reçus dans cette maison une éducation trop peu en rapport avec le rang modeste que j'étais destinée à occuper un jour dans le monde. Mon père ayant perdu la vue, par suite de ses blessures nombreuses, je revins auprès de lui, pour lui donner les soins que je devais à son malheur et à la tendresse qu'il avait pour moi, son unique enfant. Le capitaine d'armes de votre corsaire avait connu mon père dans ses campagnes; il lui fut facile de trouver accès dans notre humble maison. Ce jeune homme avait des manières qui, sans être distinguées, pouvaient plaire à une fille bien élevée. Sa générosité, sa franchise apparente et cet air avantureux qu'ont les marins, et qui décèle presque toujours un bon coeur, me prévinrent favorablement pour lui. Il appartenait à une famille honorable, dont il avait dissipé une partie des biens, et à laquelle il promettait une conduite à l'avenir exempte de reproches. Il devait renoncer à faire la course. Il me demanda à mon père. Le désir de rendre meilleure la position de l'auteur de mes jours, réduit à une modique retraite, me fit accepter la proposition de mon amant. Mon père me fut enlevé au moment où je devais m'unir à celui qu'il m'avait paru bien aise de pouvoir nommer son gendre. Après cet événement, il ne fut plus question de mon mariage. Je voulus renoncer à un homme qui m'avait trompée, mais il était trop tard!»
Ivon, à ces mots, interrompit brusquement Rosalie….. Comment trop tard? Est-ce que… Il ne manquerait plus que ça… mais non, je ne vois pas…. Quoi! c'était donc un pas grand'chose que notre capitaine d'armes? Promettre le mariage à une fraîcheur, et puis après la laisser aller en dérive! C'est un tour de jean…
Je suppliai Ivon de laisser continuer Rosalie; elle reprit:
«Une ancienne réputation d'honneur nous impose l'obligation de fuir les lieux où nous étions estimés, quand nous avons cessé de mériter cette estime si précieuse. J'étais aussi misérable que coupable. Mon amant me promit de m'emmener avec lui aux États-Unis. Je demandais à ne plus vivre au milieu des personnes qui m'avaient connue sage. Il m'assura que son corsaire allait à New-York. Je consentis à suivre, sous les habits d'homme, celui qui m'avait séduite, déshonorée.»
IVON.
Déshonorée! allons donc; est-ce que ça déshonore! je voudrais bien voir ça, moi! Mais voyez-vous cette canaille de capitaine d'armes! dire que nous allions à New-York, quand nous allions courir bon bord de côté et d'autre! Peut-on tromper une jeune personne de c'te manière! Il faut que ça soit un fameux rien de bon!..
ROSALIE.
Sur le corsaire mon séducteur se montra ce qu'il était: il n'avait plus besoin de feindre avec moi pour me tromper; il osait avoir de la jalousie pour une femme qu'il avait cessé d'aimer. Léonard, le premier peut-être, découvrit mon travestissement. Je lui fis croire que j'étais mariée au capitaine d'armes; j'avais besoin de ne pas paraître trop méprisable aux yeux de cet enfant, pour qui j'ai éprouvé, pour la première fois de ma vie peut-être, un penchant que je ne cherche plus ni à cacher ni à me faire pardonner.
Je tressaillis à ces mots d'un bonheur que j'ignorais encore. Ivon reprit avec sa grosse voix: C'est-à-dire, tout bonifacement, que vous en tenez joliment pour ce petit nom de D…; mais c'est physique ces choses-là, et c'est pas surnaturel. On a de l'amitié pour quelqu'un, parce que ça vient tout bêtement, et puis voilà ce que c'est; mais l'amitié, ça ne se donne pas: ça vous tombe à bord comme un grain blanc, sans savoir d'où ce que c'est venu.
ROSALIE.
Oh! je pense bien que vous n'excusez pas aussi facilement que vous le dites, M. Ivon, et mes fautes et mes aveux; mais vous me paraissez avoir un si bon coeur… Cependant vous n'avez peut-être jamais aimé, vous?
IVON
Ça dépend: moi, voyez-vous, j'aime une fois que je suis à terre, pour mon argent, et à peu près sans comparaison comme…; mais jamais je n'ai suborné personne: j'ai toujours trouvé l'ouvrage toute faite avant moi. C'est plus commode et c'est plus tôt fait; car si je disais à une particulière: je t'épouse, eh bien! je ferais la bêtise; pas pour la particulière, le tonnerre de Dieu m'en garde; mais pour qu'il ne soit pas dit qu'Ives-Marie Lagadec a manqué à sa parole une seule fois dans sa vie. On est Breton ou on ne l'est pas, quoi, n'est-ce pas? Eh bien! ça dit tout.
Pendant ce temps, pendant ces entretiens délicieux, notre navire filait toujours avec bonne brise. Cinq à six jours se passèrent de la sorte. Notre capitaine de prise se grisait régulièrement deux ou trois fois toutes les vingt-quatre heures, et, à chaque instant, il montait sur le pont pour faire prévaloir son autorité, que l'équipage méconnaissait en toute occasion. Seul un peu au fait des petits calculs nautiques qui nous étaient nécessaires pour attérir, je dirigeais la route; Ivon faisait faire la manoeuvre, et il avait soin de mettre sur le corps du navire autant de voiles qu'il pouvait lui en faire porter: il appelait cela torcher de la toile. Les bâtimens que nous apercevions, nous les évitions: ceux qui nous chassaient, nous les perdions dans la nuit en faisant fausse route. En manoeuvrant ainsi, nous atteignîmes enfin la Grande Sole; le plomb de sonde fut jeté et on annonça fond. La terre ne pouvait pas tarder à se montrer. C'est alors que l'anxiété devint générale à bord, car c'est toujours sur les attérages que les croiseurs anglais attendaient les prises qui cherchaient à se glisser dans le port.
Pour moi, je l'avouerai, je pressentais presque avec regret le moment où nous devions toucher au terme de notre voyage; je me trouvais si bien à bord! Les dangers mêmes de notre traversée n'offraient qu'un attrait de plus à ma jeune imagination, amoureuse d'aventures et d'émotions. Cette vie incertaine de corsaire, toujours assaisonnée par le désir d'échapper avec une riche cargaison à un ennemi sans cesse excité à ressaisir sa proie, me plaisait beaucoup plus que le calme d'une existence sûre à terre, entre des parens qui préviennent tous vos besoins et des amis qui flattent tous vos goûts. Et puis Rosalie était là près de moi à chaque heure du jour. Personne ne me disputait le plaisir de l'occuper seule. Toutes les nuits elle partageait, sur le pont, à mes côtés, pendant les heures de quart, mes innocentes joies; jamais je ne m'endormais dans ma cabine sans que mes mains, fatiguées par le travail, ne reposassent dans les siennes, si douces et si caressantes. Ses soins pour moi ressemblaient beaucoup plus à ceux d'une mère ou d'une soeur qu'à ceux d'une amante; mais je sentais de la volupté dans sa tendresse. Je la sentais d'autant plus, cette volupté, que tous mes organes étaient neufs, que mon coeur était naïf. Cette fraîcheur des sentimens de l'adolescence n'est-elle pas mille fois préférable à l'impétuosité avec laquelle, quelques années plus tard, on épuise toutes les jouissances de la jeunesse? C'est à quinze ou seize ans qu'on éprouve tout ce que l'amour a de divin. Passé cet âge, ce n'est qu'une passion ou un délassement.
Une nuit on cria terre: c'était un feu, que l'homme placé au bossoir venait de découvrir. Tout le monde s'assembla derrière; les uns disaient que c'était le phare de Scylly; les autres que ce ne pouvait être que celui du cap Lézard, et les derniers enfin, que c'était la tour d'Ouessant. L'équipage et le capitaine Bon-Bord, un peu dégrisé, semblèrent demander mon avis. Flatté de l'espèce de condescendance que je croyais remarquer dans leurs regards bienveillans, je me hasardai à dire solennellement mon opinion.
«Hier j'ai obtenu une latitude par la hauteur méridienne à l'instant où le soleil s'est montré à midi et a éclairé, pendant quelques minutes, l'horizon. Or, comme nous avons toujours couru à l'Est depuis ce temps, je conclus, d'après la latitude observée, que le feu à vue par babord à nous, ne peut être que celui du cap Lézard.»
Chacun fut de mon avis, par cela peut-être que j'étais le seul qui pût soutenir mon opinion par quelque raison bonne ou mauvaise.
Maintenant quelle route ferons-nous, demanda Ivon, pour attérir avec des vents de Nord sur quelque endroit bien mauvais de la côte de France? Moi je suis pilote des mauvais parages.
—Mais il faut gouverner au Sud du compas à peu près.
—Et pourquoi, s'écria Bon-Bord, choisir les parages les plus dangereux?
—Parce qu'il y a toujours moins de croiseurs là où il fait mauvais que là où ce qu'il fait bon.
L'opinion d'Ivon prévalut. Dans les circonstances épineuses, les hommes dont les résolutions sont vives et promptes ont toujours raison. Nous orientâmes vent arrière, laissant les feux du cap Lézard se perdre dans l'obscurité de la nuit et scintiller sur les lames qui nous poussaient, comme avec une sorte de bienveillance, vers les côtes de la France. Je dis ici avec bienveillance, car l'habitude des marins est d'animer tout ce qui se passe autour d'eux. Ainsi la mer leur semble bonne ou maligne, le vent caressant ou mal intentionné, selon que la mer les pousse ou les menace, selon que la brise les favorise ou les contrarie.
Je ne pourrais bien dire ici l'impression que la vue de ces phares étincelans que nous quittions, avait produite sur moi. Ces tours à feu, allumées sur un bout de terre au milieu des vagues, pour guider pendant la nuit les navires battus par les vents et les flots, me remplissaient l'âme de quelque chose de poétique et sublime, que je ne saurais bien exprimer. Il faut avoir navigué pour sentir certaines émotions dont on se doute à peine à terre, où les objets sont si différens de toutes les choses au milieu desquelles existent les marins. Tous nous savions que les feux que nous voyions briller appartenaient à une terre ennemie; mais nous aimions à les voir, parce qu'ils nous indiquaient que là il y avait des hommes, des femmes et de la civilisation enfin, et que nous allions peut-être quitter l'aspect sauvage de la mer, pour nous retrouver, après bien des dangers, au milieu des nôtres et au sein de l'abondance que promet aux marins la terre de la patrie.
De quelle anxiété n'est-on pas cependant tourmenté, lorsqu'en temps de guerre on cherche sur les attérages à mettre au port le navire qui vous est confié, et qui porte quelquefois toute la fortune que vous avez conquise! Tout vous semble ennemi dans ces momens de crainte et de si frêle espérance; la moindre barque devient un vaisseau de ligne; la plus petite variation de brise paraît vous menacer d'un vent contraire ou d'une tempête effroyable. A la plus simple contrariété on se désespère: on trouve à peine le sang-froid nécessaire pour commander la manoeuvre qui, au large, vous est la plus familière. C'est un port qu'il faut aux corsaires qui attérissent, pour qu'ils retrouvent leur gaité et leur insouciante philosophie. On sent presque, dans ces momens d'anxiété, à l'approche du but, que la fortune les gâterait s'ils étaient toujours réduits à trembler pour ce qu'ils croient posséder.
Un homme à bord soutenait cependant notre courage: c'était Ivon: il ne dormait plus; mais il buvait et fumait toujours. Depuis que nous avions quitté le corsaire, il n'avait pas tiré ses grosses bottes, qui lui couvraient les cuisses. Souvent je l'avais vu visiter et maintenir en état, quatre petits canons que la prise avait sur son gaillard d'arrière. Il avait eu soin aussi de s'assurer de l'existence de quelque barils de poudre qui se trouvaient dans une des soutes de la chambre. Avec cela, disait-il, nous pourrions nous défendre d'une embarcation qui voudrait nous accoster.
L'occasion d'employer les canons qu'Ivon mettait en état ne tarda pas à s'offrir.
Vers l'heure où nous supposions, d'après la route que nous avions faite depuis le phare de Lézard, qu'au jour nous pourrions avoir connaissance de la terre, nous crûmes apercevoir derrière nous, dans l'obscurité, une masse noire qui nous suivait à une petite distance. Une mauvaise longue-vue de nuit ne nous permit pas de distinguer, comme nous l'aurions voulu, le navire qui semblait nous donner chasse. La brise était ronde, et nous portions autant de voiles que nous avions pu en livrer au vent. Tout nous portait à croire que si le bâtiment que nous avions dans nos eaux était armé, il n'avait pas du moins sur nous un grand avantage de marche, puisque depuis le temps où nous avions commencé à l'observer, il n'avait pas encore pu nous rallier. Les deux meilleurs timonniers de l'équipage avaient été placés à la barre; car dans les circonstances où il faut se sauver à force de marche, il est surtout essentiel de bien gouverner, et de ne pas perdre, par la maladresse du timonnier, le chemin que l'on fait en forçant de voile. Pour alléger autant que possible notre navire, nous jetâmes à la mer tout ce qui encombrait inutilement notre pont et qui pouvait nuire à la vitesse de notre sillage. Nous étions impatiens d'apercevoir le jour; et la crainte de voir les vents qui nous favorisaient, passer au Nord-Est, circonstance ordinaire, d'après les indices que nous avions remarqués, ajoutait encore à l'anxiété naturelle que nous éprouvions. Le jour commença enfin à poindre à travers les vapeurs rougeâtres qui épaississaient l'horizon. La mâture du bâtiment à vue était haute, et les bonnettes qu'il avait poussées au bout de ses vergues, donnaient, à la pyramide que faisait sa voilure, une base des plus larges. C'était un croiseur anglais, selon toute apparence; mais, comme nous n'apercevions que son avant, dans la position où il se trouvait, par rapport à nous, on ne pouvait guère former que des conjectures assez vagues sur sa force. Nous étions dans le mois de février: le grand jour ne se faisait que fort tard, et nous attendions, avec perplexité, que la terre dont nous devions être près, se montrât à nous; bientôt, en effet, elle apparut sur notre avant, basse, blanche dans quelques unes de ses parties; la mer, qui écumait en mugissant sur des brisans, au-dessus desquels voltigeait un essaim de mauves, nous indiquait assez que nous avions à éviter des dangers autres que celui de la chasse de l'ennemi.
Notre capitaine s'était un peu dégrisé; mais il savait à peine où nous devions nous trouver, d'après la route faite: il avait d'ailleurs perdu sur nous cette autorité du commandement, si nécessaire à un chef, dans les circonstances pressantes. Ivon seul était à son affaire, et il avait assumé sur lui toute la responsabilité des événemens. Montée dans les haubans, pour reconnaître les parages où nous étions, il nous cria qu'il reconnaissait parfaitement la terre sur laquelle nous courions. «Je suis pilote du lieu, nous disait-il, et j'ai fait la pêche dans ces cailloux que vous voyez. C'est l'île de Bas, et bientôt nous verrons les clochers de Saint-Pol-de-Léon.» Son assurance nous rendit la confiance qui nous manquait, et l'obéissance passive de tout l'équipage lui fut acquise. C'est lui que nous reconnûmes tacitement pour capitaine. Il ordonna à Bon-Bord de se mettre à la barre du gouvernail, et de veiller à bien gouverner à son commandement.
Bon-Bord ne sut qu'obéir, sans oser réclamer, comme il le faisait auparavant, le bénéfice des ordonnances de la marine, qui l'instituaient, à ce qu'il prétendait, roi à son bord.
Notre navire allait toujours bon train: la brise fraîchissait, et la mer devenait grosse; mais, malgré la force croissante du vent et l'agitation des lames, nous continuions à tenir toutes nos voiles et nos bonnettes dehors. Le bâtiment qui nous appuyait la chasse, n'amenait non plus aucune de ses voiles. La poursuite à laquelle nous voulions échapper était aussi vive que notre fuite était prompte et habile. Le Back-house que nous montions marchait bien: le bâtiment qui se tenait obstinément dans nos eaux, ne paraissait pas perdre sur nous un seul pouce de chemin. La situation devenait des plus critiques pour nous et pour notre ennemi, que le danger des écueils que nous bravions, n'effrayait pas: la terre s'approchait avec ses longs cordons de sable blanc, ses rochers noirâtres et ses brisans autour desquels les flots tumultueux répandaient bruyamment leur écume d'albâtre.
Ivon, tout en faisant gouverner pour attaquer l'île de Bas, dans l'Est, s'occupait de charger à mitraille nos quatre petits canons. Que voulez-vous faire contre ce grand navire, lui demandai-je, si c'est une frégate? «Oh! ce n'est pas la frégate que je crains, me répondit-il; mais elle a des péniches qu'elle peut mettre à la mer, si le temps vient à calmir, et c'est sur les embarcations que je veux tapper. En attendant, ajouta t-il, chargeons ferme ces espèces d'engins: nous leur en f….. par le bec, s'ils veulent nous tâter au derrière.»
Lorsque nous nous trouvâmes en position de donner dans la passe, il fallut retenir un peu au vent pour enfiler le chenal par lequel nous voulions entrer. Le navire chasseur imita notre manoeuvre, et nous laissa voir, dans cette oloffée, la batterie et le travers d'une grosse corvette, «Il faut, répétait Ivon, que cette gueuse-là ait un pilote français à bord, pour nous taquiner comme ça!… Ah! si je tenais les gredins qui servent l'Anglais, sous mes pieds, comme je te mettrais leurs jean-f….. de têtes en marmelade!» Et, en prononçant ces derniers mots avec rage, il appliquait sur le pont son large et vigoureux pied. Un coup de canon de chasse de la corvette nous annonça à qui nous allions avoir sérieusement affaire, et bientôt après nous vîmes un long pavillon anglais se déployer et se jouer au bout de la corne de notre ennemi.
«Attention à gouverner, Bon-Bord, s'écria Ivon. Moi, je vais relever le muffle à cet Anglais. Léonard, va m'allumer ce bout de mèche à la cuisine, et feu dessus.»
Effectivement, après avoir pointé deux de nos pièces placées en retraite, sur l'arrière du Back-House, Ivon, avec son bout de mèche, mit le feu à l'amorce. Nos deux petits coups de canon firent ricocher la mitraille sur l'avant de la corvette, qui riposta à boulet. Le feu s'engagea, et l'on n'entendait plus, au milieu de ce bruit, que la voix d'Ivon, qui répétait à Bon-Bord: «Loffe, laisse arriver, comme ça va bien, ou qui nous excitait en nous criant: Feu, chargez, pointons à démâter.»
Je lui apportais des gargousses: il chargeait nos pièces, les pointait, tirait, riait, et, le nez fourré sur l'habitacle, pour faire gouverner, ou sur la culasse des pièces, pour envoyer des grappes de raisin à l'anglais, il remplissait à la fois les fonctions de capitaine, de pilote et de canonnier. On a dit souvent qu'un marin était plus qu'un homme: jamais, à ce compte, je n'ai vu un matelot être plus de fois homme que mon pays Ivon, dans notre entrée à l'île de Bas.
Les boulets de la corvette nous dépassaient: notre mitraille devait quelquefois tomber à son bord. Nous parvînmes enfin, en la canonnant, à nous réfugier sous terre, sans qu'elle put nous approcher assez près pour nous faire amener; mais, au moment où nous nous supposions sauvés, en reprenant les amures à tribord et en amenant nos bonnettes, pour faire la passe de l'Est de l'île de Bas, un faux coup de barre de Bon-Bord, toujours placé au gouvernail, nous fit toucher sur la queue d'une petite île nommée, en bas-breton, Tisozon (île aux Anglais). A l'ébranlement violent donné au navire par cet échouage, nous ne doutâmes plus de la perte de notre prise. Un grand coup de poing d'Ivon vola dans la figure de Bon-Bord, à la maladresse de qui il attribuait, avec raison, notre mésaventure. Le Back-House, roulant au milieu des flots sur les rochers où s'était brisée sa quille, se pencha sur le côté de bâbord, présenta tout son flanc aux boulets de la corvette anglaise, qui se mit en panne pour nous mitrailler tout à son aise, à moins d'une demi-portée de canon. Nous ne songions presque tous qu'à nous sauver sur l'île voisine, où la mer blanchissait à quelques brasses de l'endroit où nous étions échoués. Ivon seul voulait rester à bord, et il reprochait vivement à Bon Bord d'abandonner, comme les autres allaient le faire, le navire à bord duquel il devait rester le dernier, comme capitaine.
La corvette, pour s'emparer de la prise et de nous, ou tout au moins pour incendier le navire, mit bientôt deux embarcations à la mer. Ces péniches, chargées de monde, débordèrent et ramèrent à force pour gagner la terre. Il n'y avait plus à se défendre, dans l'état où se trouvait notre malheureux bâtiment, à moitié submergé: notre chaloupe, poussée à la mer du côté de bâbord, par les plus peureux, reçut tous ceux qui voulaient se sauver les premiers. Rosalie me suppliait de ne pas la quitter. Ivon, que ses tendres supplications n'amusaient pas, la prit de force dans ses bras robustes, et la jeta dans la chaloupe, qui se trouva bientôt, sans nous, à une demi-portée de fusil du navire, où nous avions résolu d'attendre l'ennemi. Notre perte paraissait certaine. «Va me chercher de quoi charger cette pièce de canon, me dit mon pays, je vais m'amuser à déquiller quelques Anglais, avant d'amener pavillon.» Le pavillon anglais renversé, se trouvait encore issé à notre corne, comme on le faisait à bord de toutes les prises faites par des navires français.
Je descends, pour obéir à l'ordre qui m'est donné, dans la chambre où se trouvait la soute aux poudres: une chandelle, que l'on avait oublié d'éteindre, comme à l'ordinaire, aux premiers rayons du soleil, se consumait encore dans le globe de cristal, suspendu sur la claire-voie. A cette vue, une idée subite, comme une inspiration, s'empare de moi: je saisis le bout de chandelle, dont la mèche consumée s'éparpille et étincelle en mes mains, dans ce mouvement rapide; et, sans calculer le danger, j'enfonce la chandelle tout allumée dans le tas de poudre que renfermait la soute. Puis, montant comme un fou sur le pont, je crie à Ivon: Sauvons-nous, sauvons-nous, le feu est dans la soute aux poudres! A ces cris aigus, Ivon me regarde fixement, tout étonné du désordre de mes mouvemens et de l'égarement de mes traits: il me prend par les reins, me jette par-dessus le bord, comme un paquet de mauvaise étoupe; et, croyant que je ne sais pas assez nager, plonge sur moi, me fait couler, me ramène à flot, et me faisant passer sur ses larges épaules, m'attire à terre avec lui.
Rosalie, à moitié dans l'eau, sur le rivage, pour voler au devant de moi, me reçoit avec des cris, de la lame qui me pousse, dans ses bras qui me pressent bientôt. Ivon, déjà sur le bord, tout ruisselant d'eau de mer et les mains sur les hanches, me demandait: «Eh bien! mon pays, qu'en dis-tu?» Sans rien répondre, je saisis Rosalie par la main, et, de toutes me forces, j'entraîne Ivon derrière un rocher de l'île. Il était temps: une détonnation épouvantable, ébranle l'île, et, en nous jetant à terre, comme anéantis, nous couvre de feu, de fumée et de débris, derrière le rocher même où nous étions réfugiés. C'était la prise qui, avec les deux péniches anglaises qui venaient d'aborder, avait sauté en l'air. Ivon, tout bouleversé d'un accident qu'il ne comprenait pas bien, me parlait en criant; j'étais devenu sourd: je lui hurlais, de mon côté, aux oreilles, il ne m'entendait pas plus que je ne l'entendais moi-même. Ce ne fut qu'au bout de quelques minutes que je pus lui faire comprendre que c'était moi qui, au moyen d'un bout de chandelle, venais de faire sauter le Back-House.
On ne put s'imaginer quelle fut sa joie, en apprenant cette prouesse et le succès de mon imaginative: il sautait, dansait, s'arrachait les cheveux, de joie; et se tenant les côtes, à force de rire, il s'écriait, tout essouflé: Ah! la bonne sacrée farce! Ah! mon Dieu, mon Dieu, est-il possible, jamais je n'ai tant ri! Et puis il répétait encore après avoir de nouveau gambadé jusqu'à l'épuisement de ses forces: Oh! quelle farce! Quelle bonne farce! Il ne voyait, dans l'explosion du navire, et les bras et jambes d'une cinquantaine d'Anglais volant en l'air, qu'une de ces espiègleries qu'il aurait faites à ma place, si l'idée lui en était venue.
Étonnés, confondus de l'explosion de la prise, dont ils ne pouvaient encore s'expliquer la cause, les gens de notre équipage, réfugiés avec nous sur l'île, accoururent vers l'endroit du rivage où nous nous tenions; ils nous entouraient, nous pressaient pour savoir quel motif avait pu porter les Anglais à faire sauter avec eux-mêmes le navire dont ils venaient de s'emparer. Ils attribuaient cet événement à l'imprudence des capteurs.
Sont-ils donc bons, nos gens! s'écriait Ivon; ils se sont mis dans le toupet ces paliacas, que c'est l'Anglais qui s'est fait sauter lui-même! pas si bête le jean f…! Tenez, voyez-vous bien, puisqu'il faut tout vous dire: c'est ce petit nom-de-Dieu qui a fait tout ce bataclan, avec un bout de chandelle. «Allons, accoste ici, Léonard, que je t'embrasse, et du bon coin; car t'as mérité toute mon estime. Et après cette allocution, les lèvres d'Ivon, noircies de poudre et de tabac, et toutes gluantes encore d'eau de mer, s'appliquèrent vigoureusement sur mes deux joues frémissantes de plaisir et d'orgueil.
Comme mon pays était un peu obscur dans ses harangues, il me fallut raconter après lui le moyen que j'avais mis en usage pour faire voler en l'air tout l'arrière du bâtiment et les deux péniches anglaises. Au milieu de ma narration, Ivon, que jusque là j'avais toujours traité avec les égards que m'inspiraient son grade supérieur au mien, et son âge plus avancé, me dit en me pressant fortement la main: je n'entends plus que tu me dises vous, ni que tu m'appelles maître Ivon ou mon capitaine; je prétends et j'ordonne que tu me tutoies, entends-tu bien, petit bougre; je te fais enfin mon égal, et, si tu n'es pas content, t'auras affaire à moi. Mais, pour commencer le tutoiement, supposons que je t'embête dans le moment actuel; que diras-tu, voyons un peu?
—Mais vous ne m'embêtez jamais, maître Ivon!
—Ah t'y voilà-z-encore! tu as dit vous et maître Ivon: est-ce que tu voudrais me molester, par hasard? Allons, réponds-moi mieux que ça, ou je te…. Voyons: une supposition que je t'embête, comment est-ce que tu me répondrais?
«—Eh bien, puisque tu le veux, je te répondrais va te faire lanlerre.
—Lanlerre, ce n'est pas ça; ce n'est pas matelot, cette parole, ça commence bigrement à m'embêter moi-même.
—Puisque c'est comme ça, lui répondis-je, va te faire f….
—A la bonne heure: c'est parler au moins! Vive la mère Gaudichon et les enfans de la joie! Est-ce que ne v'la pas des embarcations qui nous viennent de tous les bords! Si, ma foi de Dieu! Mais c'est des amis, il n'y a pas de soin à avoir avec ceux-là.
Au bruit de la détonation qui venait de se faire entendre au loin, les pêcheurs, les pilotes de l'île de Bas et les corsaires mouillés sur le chenal, et qui avaient pu observer notre manoeuvre, s'empressèrent de nous porter secours. Les uns arrivaient peut-être dans l'espoir de se jeter sur les débris du navire sauté. Les autres (les canots des corsaires) arrivaient pour nous prêter main-forte, dans le cas où la corvette ennemie ferait une seconde tentative pour arracher du rivage que nous avions atteint et que nous venions de couvrir, les lambeaux des hommes de son équipage. En moins d'un quart d'heure, l'îlot fut entouré d'un essaim d'embarcations françaises. Les pilotes de l'île de Bas, dans leurs pirogues effilées, débarquaient avec les courtes jaquettes qu'il portent à la mer. Chacun d'eux nous proposa un verre d'eau-de-vie; Ivon n'en refusa pas un seul. Les marins des corsaires sautaient lestement à terre, le mousquet au bras et un grand pistolet à la ceinture. Ce secours ne fut pas inutile.
La corvette anglaise, en panne devant Tisozon, avait déjà remis à la mer deux canots qui paraissaient disposés à aborder la terre, pour nous faire sans doute payer cher le mauvais succès de sa première expédition. Embusqués dans les fentes des roches élevées qui bordent la petite plage où nous nous étions sauvés, nos libérateurs, la main droite sur la crosse de leurs mousquetons ou de leurs pistolets, attendaient le moment où les Anglais essaieraient à débarquer. Mais ceux-ci se défièrent du piège dans lequel nous voulions les attirer. Les deux canots, après s'être assurés du sort qu'avaient subi ceux qui avaient voulu amariner la prise, s'éloignèrent et retournèrent à bord de la corvette qui dans quelques minutes les hissa sur son pont. Nous entendions, de terre, le sifflet du maître d'équipage qui faisait exécuter cette manoeuvre. Dans un clin d'oeil, la corvette disparut en louvoyant avec rapidité et précision, au milieu des brisans et des écueils qu'elle avait à éviter pour regagner le large.
«Sont-ils donc marins, ces gueux d'Anglais! répétait Ivon, en admirant la manoeuvre de la corvette qui s'éloignait. Ah! si la France n'avait pas été trahie au combat du 13 prairial!….» C'était souvent l'exclamation qui échappait à mon pays Ivon. Car il faut bien remarquer que presque tous les marins paraissaient alors convaincus, pour excuser peut-être leur infériorité à leurs propres yeux, que la marine impériale était livrée à la trahison, et que la marine anglaise ne l'emportait sur la nôtre que par l'effet de la perfidie des ministres français et l'incapacité de nos amiraux.
Une fois le danger passé, et l'inutilité des efforts que l'on faisait pour sauver les lambeaux de la prise, bien constatée, nous ne songeâmes plus qu'à gagner le port voisin. Ivon, Rosalie et moi nous fûmes accueillis cordialement par l'officier qui commandait le canot du corsaire le Revenant, un des premiers navires qui s'étaient empressés d'envoyer leurs embarcations sur Tisozon; et, heureux du moins d'avoir glorieusement perdu notre prise, dans une heure nous nous rendîmes du rivage où nous l'avions fait sauter, dans le petit port de Roscoff, situé vis-à-vis de l'île de Bas, la première terre qui s'était offerte à nos yeux sur la côte de France.
Les pêcheurs des environs, restés à Tisozon après le départ des canots du corsaire, s'acharnèrent à sauver ce qu'ils croyaient pouvoir recueillir des débris de notre naufrage. C'est ainsi qu'après le combat que se livrent deux tigres, on voit les oiseaux de proie se précipiter avec voracité sur la dépouille de celui des combattans dont le cadavre est resté sur l'arène sanglante.
3.
VIE DE CORSAIRE.
Le gentleman Ivon.—Rosalie.—Projets.—Le café de Roscoff.—L'Anglais sauté.—Les Corsairiens.—Retour au toit paternel.—La croix d'honneur.—La part de prise.
Quelle race d'hommes que les corsaires! Quelle étrange exception ils présentent au milieu du genre humain! La terre a bien ses brigands, ses contrebandiers et ses pirates aussi, avec leurs aventures romanesques et quelquefois héroïques. Mais le métier des héros de grands chemins n'est que vil ou coupable, et rien ne saurait racheter aux yeux de la société, la bassesse de la vie d'un Cartouche ou d'un Mandrin. Mais un corsaire, un écumeur de mer même, peut encore ennoblir ses excès et jeter de l'éclat jusque sur ses fureurs. Le corsaire surtout, en pillant l'ennemi, sert toujours le pays qui lui permet d'exercer sa rapacité sur toutes les mers, et la reconnaissance nationale a confondu, dans la même gloire, Dugay-Trouin, qui fut corsaire, et Tourville, qui ne répandit son sang qu'à bord des navires de l'État.
Combien pour l'écrivain qui vivrait parmi ces hommes terribles, il y aurait de belles et vives couleurs pour peindre leur mépris de la mort, leur fureur pour la débauche et leur besoin d'affronter les dangers! Quelle sauvage philosophie dans cette vie si vite dépensée à la mer ou au milieu des orgies! Quelle rude noblesse dans leur prodigalité! Comment expliquer surtout cette avidité du pillage et cette insouciance pour l'or qu'ils ont arraché au prix de leur sang? Comparez ces basses intrigues, ce servilisme au moyen desquels on s'élève à la fortune, dans les antichambres ou dans les cours, à la courageuse et dédaigneuse témérité des corsaires, et dites-nous après à l'avantage de qui sera ce rapprochement?
Le petit port de Roscoff, où nous venions de débarquer, après l'explosion de notre prise, était le rendez-vous de tous les corsaires qui se réfugiaient dans le chenal de l'île de Bas, poursuivis par l'ennemi ou battus par les tempêtes de l'hiver. Les croiseurs anglais se tenaient toujours à vue de la petite île qui servait de nid à ces aiglons de la mer, en attendant la sortie des bricks, des cutters et des goëlettes qui, au premier bon vent, osaient braver la présence de l'ennemi, pour aller écumer et désoler la Manche.
Notre aventure avec la corvette et les péniches anglaises, connue bientôt à Roscoff, ne contribua pas peu à jeter sur Ivon et sur moi un certain éclat de gloire. Les marins nos confrères nous accueillirent avec cordialité; les habitans nous regardèrent avec étonnement. Le déguisement de Rosalie devint l'histoire de tout le pays.
Le commissaire de la marine nous demanda à notre débarquement, avec les autres hommes de l'équipage de la prise. Il nous engagea à faire un rapport détaillé sur la manière dont nous nous étions conduits, certain, disait-il, que l'Empereur entendrait avec plaisir le récit d'un événement si honorable pour quelques uns de ses sujets. Le rapport d'Ivon fut bientôt dicté. «Nous avions un capitaine de prise que voilà, dit-il en montrant Bon-Bord; il buvait toute la journée et toute la nuit. Pendant que j'envoyais quelques coups de canon à la corvette anglaise qui nous chassait, notre capitaine a mal gouverné: il a jeté sa barque sur les cailloux où les petites filles de l'Ile de Bas vont laver leurs pieds, à marée basse. Ce petit Léonard, que voilà, a mis le feu à la soute aux poudres avec un bout de chandelle, et les Anglais, qui voulaient nous happer, ont sauté en l'air comme un feu d'artifice. Ça n'a pas été plus malin que ça, M. le commissaire.» L'officier d'administration me regarda avec surprise et bienveillance. Il prit mon nom, me demanda si j'avais des parens, et il m'engagea à aller le voir de temps à autre; ce fut la première chose que j'oubliai de faire pendant tout mon séjour à Roscoff.
En nous jetant à la mer pour échapper aux Anglais, nous avions eu soin, par bonheur, de sauver les piastres que nous avions reçues dans le partage des barils d'argent, qui s'était fait à bord du Sans-Façon. Une ceinture, dans laquelle nous mettions notre monnaie, ne nous avait pas quitté à bord de la prise. C'est un usage adopté parmi les marins que de porter sans cesse sur eux ce qu'ils ont de plus précieux. Toujours exposés à tous les événemens, ils ont la prévoyance de s'arranger de manière à se sauver avec ce qu'ils peuvent le plus facilement arracher au naufrage qui les menace, même au moment où ils s'y attendent le moins.
Mon ami Ivon ne tarda pas à trouver l'emploi de ses gourdes. Il commença par se faire habiller en gentleman, de la tête aux pieds. Il se garnit la ceinture de trois ou quatre montres, dont les breloques lui battaient l'abdomen, de la manière la plus plaisante. Un parapluie à canne ne quittait plus, quelque temps qu'il fit, ses mains goudronnées, qu'il avait eu soin de recouvrir de gants blancs, bien glacés: on aurait dit, à chaque instant du jour, qu'il se disposait à aller à une noce, ou plutôt qu'il en revenait; car il ne dégrisait pas du matin au soir, et quelquefois du soir au matin.
Rosalie avait repris le costume de son sexe. Jamais je ne l'avais vue encore aussi jolie que sous le chapeau de soie, au fond duquel se cachait sa jolie petite figure fraîche et vive. Elle voulut elle-même régler les détails de ma toilette, que je négligeais d'une manière désespérante pour elle; mais elle s'attacha à me vêtir un peu moins grotesquement que mon matelot Ivon.
—Et tes parens, me dit-elle, quelques jours après notre arrivée, tu n'y penses donc plus, Léonard? Jamais tu n'as songé aux inquiétudes que ta mère a pu concevoir sur un fils qui l'a quittée, sans lui faire savoir ce qu'il était devenu? Maintenant, elle croit t'avoir perdu, et tu n'as pas encore pensé à lui dire le mot qui doit faire son bonheur et peut-être la rendre à la vie.
—Ma foi, j'aime bien ma mère, mon père et mon frère; mais rien ne me coûterait autant que de leur écrire. Jamais encore je n'ai fait une lettre, et je ne saurais en vérité pas par où commencer.
—Eh bien! si je te disais, mauvais petit sujet, que j'ai déjà écrit à ton père une lettre pour toi, que dirais-tu?
—Eh! je dirais que tu as bien fait: que tu as fait mieux que je n'étais disposé à faire moi-même.
—Tu ne m'embrasses seulement pas, pour me remercier? Tu n'aimes donc plus tes parens?
Et j'embrassai encore une fois Rosalie.
—Mais que va dire ton père? Voilà ce qui m'inquiète.
—Il dira ce qu'il voudra….
—Et tu dis encore que tu tiens à tes parens?
—Sans doute que j'y tiens; mais comme je le peux, comme je tiens à toi enfin.
—Mauvais enfant! tu m'aimes donc aussi…
Et, après des entretiens pareils, Rosalie m'accablait des caresses les plus tendres, les plus vives, auxquelles je ne répondais que par des caresses d'enfant. Celles-là suffisaient encore à mon bonheur et à celui de Rosalie, je crois; car son attachement pour moi était désintéressé. Ce n'était pas même un amant qu'elle cherchait en moi; mais avec le sentiment que je lui inspirais, elle avouait qu'elle pouvait se passer de l'amour des autres hommes. Plus tard, j'ai cherché à m'expliquer avec elle la singularité de cette sympathie, qui nous faisait trouver, si jeunes tous deux, tant de félicité dans une union presque toute intellectuelle; mais jamais nous n'avons pu parvenir à nous rendre compte de ce que nous sentions le mieux alors, et nous nous sommes souvent avoué que les momens les plus regrettables de notre amour, étaient ceux où nous nous aimions avec toute la candeur d'un sentiment fraternel.
La gentillesse, les grâces de celle qui passait pour ma maîtresse, et peut-être aussi la réputation de galanterie que devait lui donner sa liaison supposée avec un enfant, attirèrent sur ses traces tous les capitaines et les officiers les plus fringans. Nous logions tous les trois dans une maison que l'on nommait très-hyperboliquement l'hôtel Thirat. Deux mauvais billards, qui jusque là n'avaient vu autour de leurs tapis usés que fort peu de joueurs, devinrent le rendez-vous des galans flibustiers qui convoitaient Rosalie. M. Thirat, notre hôte, publiait que nous lui faisions sa fortune. Cet aveu fut un trait de lumière pour Ivon. Il faut, disait-il, que mam'selle Rosalie fasse définitivement quelque chose de son corps ici.
—Comment de son corps? qu'entends-tu par là? Car Ivon, comme on le sait, avait exigé que je le tutoyasse.
—J'entends par là qu'il faut qu'elle ne reste pas à rien faire, car l'homme et la femme sont faits pour travailler d'une manière ou d'autre, ensemble ou séparément.
—A quoi prétends-tu donc qu'elle s'occupe?
—A tenir boutique ou autrement; mais enfin à faire quelque chose de ses quatre doigts et le pouce.
—J'y ai déjà songé et elle aussi; et tiens, il me semble que si nous lui montions un petit magasin de bonnets et de rubans…
—Mauvais cela! La bonneterie et la rubannerie, ça tombe dans les marchandes de modes, et, comme on dit, c'est immoral.
—Marchande de mercerie ou de quincaillerie, hein?
—Mauvais encore. Ça sent trop la rafale, et à Roscoff il n'y aurait que de l'eau à boire, avec des petits couteaux et des aiguilles. C'est pas un métier ça! Cherche encore, et va de l'avant.
—Marchande épicière?
—C'est trop commun: cherche plus haut.
—Et que pourrait-elle donc faire selon toi?
—Elle pourrait tenir un petit café, nous vendre du grog et du punch, du rhum et du bon tabac.
—Mais il faut une licence pour vendre du tabac.
—Oui, pour vendre de mauvais tabac; mais pour vendre de bon tabac, il n'en faut pas: on fait la fraude, quoi donc; et à Roscoff, ils font tous la contrebande comme des canailles qu'ils sont. Je la ferai aussi, moi, et mieux que tous tant qu'ils peuvent être. Tu n'as sans doute pas remarqué, toi, comme tous les corsairiens viennent louvoyer sous le vent et au vent de ta bonne amie?
—Oh! que si que je l'ai bien remarqué!
—Eh bien! mon fils, il faut leur faire payer cher leur louvoyage et le droit d'ancrage le long de cette petite corvette. Quand elle aura un café bien espalmé, ça ne désemplira pas: elle fera bonne mine à chacun et dira bonsoir à tout le monde quand on voudra l'accoster de trop près. Le plomb tombera dans son comptoir, et les paysans se frotteront la mine avec le dos de leurs mains. Qu'en dis-tu, toi?
—Je dis qu'il faut consulter Rosalie.
Rosalie fut consultée. Après une longue et mûre discussion, le projet d'Ivon fut adopté. Nous nous mîmes en course pour trouver un local. Une jolie petite maison à deux étages, boutique sur le devant, salon assez spacieux au premier, fit notre affaire; un bail de trois, six et neuf ans fut passé avec le propriétaire, moyennant le paiement d'un an d'avance. Nous entrâmes en jouissance du local. Il fallut trouver un nom au nouveau café. Ivon prit encore la parole dans cette grave délibération.
—Si nous nommions notre établissement le Café des Trois-Amis, hein? ce ne serait pas mal trouvé; qu'en pensez-vous, vous autres?
—Ce titre est assez commun, répondit Rosalie, et puis nous sommes bien amis sans doute, mais je suis votre amie, et non pas votre ami, et l'enseigne ne dirait pas assez bien ou dirait peut-être trop bien…. Rosalie me regardait, en appuyant sur ces mots, avec un sourire qu'Ivon comprit à merveille.
—J'entends, j'entends la malice, reprit-il… Il y a bien un nom qu'on pourrait mettre sur l'enseigne…
—Lequel? demandai-je.
—Aux Corsairiens par exemple?
—Mais ce mot là n'est pas français.
—Pourquoi ne serait-il pas français tout comme un autre?
—Parce qu'il n'est pas français et qu'il ne se trouve pas dans le
Dictionnaire.
—Tout le monde cependant dit corsairien.
—Tout le monde a tort, mon pays, car le Dictionnaire….
—Est-ce que ça me fait à moi le Dictionnaire?
—Il faut pourtant s'en rapporter à quelque chose.
—Quand un capitaine de vaisseau me dirait que corsairien n'est pas français, je lui répondrais qu'il ne sait ce qu'il dit, et que je veux qu'il soit français, moi.
—Comme tu voudras; l'observation que je fais là ne doit pas te fâcher, et si j'avais pu penser….
—Je ne me fâche pas non plus, tonnerre de Dieu; mais quand un mot est bon, il est toujours français, et je me moque de ton Dictionnaire comme de la perruque à Jacquot. Au surplus je conviens qu'en mettant aux Corsairiens sur notre enseigne, il pourrait bien arriver que tous ces museaux fins d'officiers et de capitaines de prise de St-Malo, croiraient parce qu'ils sont corsairiens, que c'est pour eux que nous aurions installé une jolie femme dans un café bien accastillé et bien espalmé, et il ne faut pas qu'ils se mettent dans le toupet… Cherchons autre chose… C'était pourtant un fameux intitulé: aux Corsairiens!..
—Voyons, quel nom décidément donnerons-nous à notre café, ou plutôt au café de Rosalie?
—Si nous mettions tout simplement à la Belle-Bretonne?
—Y pensez-vous, M. Ivon? reprit Rosalie. Me conviendrait-il de me dire à moi-même que je suis belle?
—N'est-ce pas la vérité? Et quand on dit la vérité, ma foi…. D'ailleurs, le premier malin qui, en lisant l'enseigne, s'aviserait de faire la grimace, ne tarderait pas à avoir quelque chose sur la figure.
—Mais en supposant que je sois belle comme vous le voyez, est-ce à moi de l'annoncer à tous les passans, sur une enseigne?
—Non, non; Rosalie a raison.
—Eh bien! toi qui es si savant, Léonard, cherche un intitulé à ton Café. Pour moi, je ne m'en mêle plus, et je m'en bats l'oeil.
Ivon allait se fâcher, je le prévoyais. Rosalie calma son amour-propre d'auteur, par quelques mots de douceur, comme elle savait en dire. Notre ami, vaincu par la gentillesse de notre compagne, se remit bientôt à chercher un autre titre plus convenable que ceux qu'il nous avait proposés; et, au moment où nous nous y attendions le moins, il s'écria, transporté, en se tenant la tête à deux mains, comme après un pénible enfantement: Le voilà, le voilà: je l'ai trouvé enfin ce chien de nom!
—Qu'est-il donc?
—A l'Anglais sauté! Hein, n'est-il pas bien tappé, celui-là? et dire qu'il ne me soit pas venu tout de suite à l'idée! mais le voilà, je le tiens à retour, et il y aurait deux mille tonnerres braqués sur mon cadavre, qu'il n'y aurait pas moyen de me faire larguer cet intitulé qui est fameux, et je m'en vante. A l'Anglais sauté, ça nous ira comme un bas de soie. Un beau navire, avec le pavillon anglais renversé, pour dire que c'est une prise, voyez-vous, sautant en l'air, comme une grenade, et peint aux oiseaux sur notre enseigne, fera un effet superbe, ou ils seront bougrement difficiles à Roscoff. Que dites-vous de celui-là, vous autres, mes amoureux?
Le ton avec lequel Ivon nous demandait notre avis, ne nous laissait guère la liberté de le contrarier, et il venait d'ailleurs d'exprimer son opinion de manière à la faire passer sans opposition. Rosalie et moi nous donnâmes notre pleine adhésion au titre qu'Ivon venait d'enfanter, et non sans peine. Il fut décidé que Rosalie entrerait, le plus tôt possible, en possession du café de l'Anglais sauté.
Il ne s'agissait plus que de trouver l'artiste qui pourrait rendre, avec vérité et talent, l'explosion du Back-House. L'affaire n'était pas facile à terminer à Roscoff, où les peintres de marine furent, de tous temps, assez rares. On nous indiqua cependant un vitrier qui, à force de tentatives et de conseils, finit par nous barbouiller, tant bien que mal, avec du gros rouge et du vert clair, une espèce de trois-mâts couvrant la mer de feu et de fumée, et s'éparpillant en l'air, avec les deux péniches qui l'avaient abordé.
La partie concernant les liquides dont nous devions garnir le café de Rosalie, donna lieu à une savante discussion qu'Ivon traita en homme versé depuis long-temps dans ces sortes de matières.
«Le rhum est rare, dit-il; mais il y a moyen pourtant de s'en procurer; car il ne manque pas de fraudeurs à Roscoff. Et puis, il n'y a rien de meilleur, pour un café, que le débit de ce qui est défendu par le gouvernement et les droits-réunis: parce que, voyez-vous, sous prétexte que c'est difficile à trouver, on vend cela le triple de ce que ça coûte. D'ailleurs, moi, je suis là pour un coup au moins, et je défie bien qui que ce soit de faire entrer tant seulement une bouteille de gin, d'eau-de-vie, de tafia ou de rack dans la maison, sans que je n'y mette le nez, pour m'assurer de la qualité de la marchandise; car, sans trop me flatter, c'est ma partie. Les corsairiens donnent ferme sur le punch: il faudra qu'il y ait, par conséquent, à poste fixe sur le feu, une chaudière à punch, pour les plus pressés. J'ai entendu dire que, pour rendre ce capiteux plus délicat, on mettait dedans quelques larmes d'alcide sulfurique: je leur en mettrai tant, qu'ils seront bien dégoûtés, s'ils ne se lèchent pas les babines, jusques par dessus le nez, après avoir sifflé un verre de brûlot de ma composition. Pour le café, ils le boiront comme il sera: moitié avarié et moitié chicorée; ce n'est pas là dessus qu'ils sont friands, les gueux. Mais sur le trois-six et le cognac de La Rochelle, avec un peu de poivre, il y aura moyen de les attirer en leur brûlant le gosier, pour les rafraîchir à leur manière. C'est moi qui me chargera de tous ces petits détails, et j'espère bien que je serai la meilleure pratique de l'Anglais sauté, quoique la boisson ne soit pas mon fort. Mais, c'est égal; pour rendre service à une petite femme gentille comme vous, on se biturerait, sans désemparer, une demi-douzaine de fois dans les vingt-quatre heures.»
Toutes les dispositions intérieures et extérieures étant prises, nous songeâmes à mettre nos projets à exécution. L'enseigne de l_'Anglais sauté_ fut exposée au-dessus de la porte du café; elle fit l'admiration des curieux, après avoir subi la critique des connaisseurs. Nous plaçâmes force spiritueux dans la cave, un comptoir élégant dans la salle: Rosalie en prit possession comme d'un trône. Un billard fut installé au premier étage. Bientôt on ne parla plus, dans toute la ville, que du nouvel établissement et de la belle cafetière. Il fallait voir avec quelle avidité les passans lorgnaient la reine du comptoir! Les capitaines et les officiers de corsaire faisaient mieux: ils entraient dans le café, et pour faire leur cour à la maîtresse du logis, ils saisissaient tous un prétexte pour consommer beaucoup. Ce qu'avait prévu Ivon, arriva: la chaudière à punch ne quittait plus les fourneaux du laboratoire. Les verres remplis sans cesse circulaient autour des tables, trop petites pour la foule des buveurs et des adorateurs. Ivon, présidant à la confection de ce qu'il appelait les rafraîchissemens, se distinguait par le zèle avec lequel il buvait le punch au rhum, pour encourager les habitués. Quant à Rosalie, coquette comme le sont toutes les femmes que tout le monde courtise, elle ordonnait le service, comptait l'argent, attirait les pratiques par son joli babil, et se tenait à son poste, avec décence et gaîté. Il me semble encore la voir à son comptoir, souriant à l'un, lançant un regard à l'autre, à travers le nuage de fumée de tabac qui s'élevait du milieu des groupes des fumeurs. Et quand au milieu de tant de courtisans, je me disais intérieurement: c'est moi qu'elle préfère, malgré l'or et le rang des capitaines et le ton des plus jolis officiers, je sentais mon jeune amour-propre flatté au dernier point. Un incident, fort inattendu, vint m'arracher aux douces illusions qui suffisaient à mon bonheur imprévoyant. Mon frère tomba un soir comme une bombe dans le café de l'Anglais sauté, au moment où je jouais à la drogue, un verre de punch, avec mon ami Ivon.
«Enfin te voilà retrouvé, mauvais sujet, me dit-il en me sautant au cou, avec un attendrissement dont, malgré moi, je me sentis touché, malgré le cabillot de drogue qui me pinçait le nez.
—Comment, c'est toi, Auguste! Que je suis content de te revoir! Et ma mère, et notre vieux père?….
—Ils t'ont pleuré, méchant. Comme s'ils ne devaient plus te revoir.
Si tu savais la peine que tu leur as causée….
—Ah! je crois bien, mais que veux-tu? Je voulais naviguer, moi….
—Et tu ne nous as pas seulement écrit toi-même….
—J'y ai bien pensé, mais j'aimais mieux aller vous voir; ça m'aurait moins coûté de prendre la poste, que d'écrire une lettre.
Rosalie, pendant cet entretien, s'était approchée de nous: elle semblait jouir du bonheur de mon frère et du mien. Ivon, resté en suspens, les cartes sous le pouce, attendait que la conversation fût finie, pour achever la partie. Fatigué enfin d'attendre le terme de cette scène d'effusion de coeur, il prit la parole, en jetant sur la table les cartes qu'il tenait à la main, en éventail.
—Sans être trop curieux, demanda-t-il à Auguste, ne pourrait-on pas savoir comment Monsieur a pu savoir que son frère était ici?
—Mais nous l'avons su, répondit Auguste, par une lettre qu'une demoiselle Rosalie Le Duc a eu la bonté de nous adresser….
A ces mots, Ivon se leva, sauta au cou de Rosalie, et, après l'avoir embrassée avec une expression de tendresse suffocante, il s'écria: «Vous vous êtes une brave fille, ou que le tonnerre de Dieu m'écrase!»
Cette exclamation fit beaucoup rire mon frère, qui comprit que c'était à Rosalie que ma famille devait les renseignemens qu'elle avait eus sur mon compte. Moi, je ne la remerciai pas; mais je la regardai avec reconnaissance, et ses mains, qui saisirent les miennes avec force, me dirent qu'elle avait compris tout ce que je n'osais lui exprimer.
Mon frère ne se lassait pas de me regarder avec bonheur: je le contemplais avec orgueil. Ivon lui demanda la permission de lui donner une poignée de main; et, pour lui faire les honneurs de la maison, il fit apporter sur la table autour de laquelle nous étions placés, tout ce que le café contenait de flacons de liqueurs. Il fallut bien parler de nos aventures: Ivon raconta tout, sans oublier le travestissement de Rosalie. Rendu au chapitre de notre naufrage sur le Back-House, il rappela ma conduite et l'explosion du navire anglais, qui l'avait tant amusé. Auguste, à ce récit, me presse de nouveau dans ses bras. Nous passâmes la nuit à boire et à causer. Rosalie ne me parut jamais aussi attentive pour personne, qu'elle l'était pour mon frère; elle semblait même m'oublier pour lui. Le jour se fit: il fallut songer à partir; car Ivon et Rosalie même me pressaient de me rendre à Brest, avec mon frère, pour aller embrasser mes parens, et les dédommager, par ma présence, des inquiétudes mortelles qu'ils avaient éprouvées depuis ma fuite du toit paternel. Je consentis à suivre Auguste.
L'ordre de préparer deux chevaux de louage fut donné par Rosalie elle-même, qui, avant notre départ, fit servir un bon déjeuner, auquel Ivon et mon frère firent seuls honneur; car Rosalie roulant de grosses larmes dans ses yeux, ne put manger. Moi, malgré mon indifférence apparente, je me trouvais tout mal à mon aise. Le repas fini, on parla de se quitter, de se revoir bientôt, et je sentais en moi quelque chose qui me disait que je ne serais pas long-temps éloigné des amis que je laissais à Roscoff. Bien des baisers furent reçus et donnés dans nos adieux. Rosalie ne parlait plus qu'à peine à travers ses larmes et ses sanglots, en priant mon frère d'excuser la peine qu'elle éprouvait, malgré elle, à se séparer d'un enfant à qui elle avait tenu lieu de soeur, au milieu des dangers auxquels nous avions été tous deux exposés. Ivon se contenta de me donner une grosse poignée de main, et de flanquer un grand coup de parapluie sur le derrière du cheval qui m'enleva, auprès de celui de mon frère, aux émotions de cette scène de séparation. «Si tu ne reviens pas nous voir, j'irai te chercher, entends-tu, Léonard? car il n'y a que douze lieues d'ici Brest. Adieu; porte-toi bien et moi aussi.» Tels furent les derniers mots d'Ivon.
Nos chevaux étaient déjà loin, que Rosalie n'avait pas quitté l'endroit où nous l'avions laissée: elle ne s'en retourna qu'après que nous l'eûmes perdue de vue. J'avais le coeur trop gros pour répondre à mon frère, qui m'adressait des questions que d'ailleurs le trot de nos montures m'empêchait d'entendre.
Deux enfans, et surtout deux petits marins, vont vite quand ils ont à faire galopper des chevaux de louage: en cinq heures, mon frère et moi nous fûmes rendus à Brest.
Je ne dirai pas tout ce que mon entrevue avec mes parens eut de touchant et pour moi et pour eux surtout: le reproche expira sur les lèvres de ma mère, qui ne sut que me pardonner en m'embrassant mille fois. Mon père me pressa avec plus de satisfaction encore que de tendresse, sur son sein, et, après m'avoir fait raconter mes prouesses, il déclara que j'avais bien mérité de la patrie, sans que je susse trop comment moi-même je pouvais avoir acquis des droits à la reconnaissance du pays.
Dire toutes les visites qu'il me fallut faire, les félicitations que je reçus, les questions dont les curieux m'accablèrent, serait chose trop longue et trop fastidieuse. J'abrégerai l'histoire de mon séjour à Brest, avec d'autant plus de raison, que je serais fort embarrassé de retracer toutes ces scènes de famille qui, dans une narration moins spéciale que la mienne, trouveraient peut-être place; mais qui, dans le journal d'un marin, ne pourraient contribuer qu'à affadir le récit et à ennuyer le lecteur.
Deux faits importans pour moi vinrent seuls varier la monotonie des jours que je passai chez mes parens.
Un matin, le préfet maritime invita mon père à passer à son hôtel avec moi. Je m'attendais pour mon compte à recevoir de l'autorité, au moins une verte semonce pour m'être embarqué, en négligeant les formalités d'usage, sur un corsaire en relâche; mais quel fut mon étonnement, lorsqu'au lieu de la réprimande, à laquelle j'étais préparé, j'entendis le préfet dire, avec solennité, à mon père: «Vous avez, capitaine, un fils qui vous fait honneur. Son excellence le ministre de la marine et des colonies m'écrit pour m'informer que, sur le rapport qu'il vient d'adresser à l'Empereur, S. M. a daigné le décorer, ainsi que le matelot Ives Lagadec, de la croix de la Légion-d'Honneur; recevez-en mes sincères félicitations.»
Des larmes de joie furent la seule réponse de mon père, dont les jambes flageolaient par l'effet du saisissement que cette nouvelle inattendue venait de produire sur lui. Pour moi, je reçus l'annonce de mon élévation au rang de chevalier, avec un peu plus de sang-froid. «Quoi! M. le préfet, on me donne la croix pour avoir fait sauter en l'air quelques Anglais?
—Oui, mon ami, et n'est-ce donc pas l'avoir assez méritée, selon vous?
—Ma foi, je trouve que c'est recevoir une grande récompense pour fort peu de chose.
—Mais avec vos heureuses dispositions, vous promettez de faire encore plus pour justifier la haute faveur dont S. M. l'Empereur a bien voulu vous honorer.
—Je me ferai tuer s'il le faut, monsieur le préfet, et voilà tout.»
Mon air déterminé et mes brusques reparties parurent enchanter l'autorité, et, avant de quitter l'hôtel de la préfecture maritime, le préfet lui-même voulut attacher à la boutonnière de ma petite veste de corsaire le ruban de la Légion d'Honneur. Je ne saurais dire l'émotion que moi, encore enfant, j'éprouvai en recevant cette marque éclatante, que je ne croyais réservée qu'à ces grandes actions dont je n'avais encore qu'une idée confuse. Mon père, suffoqué d'attendrissement, ne pouvait plus parler. En descendant de l'hôtel avec mon cordon rouge, je retrouvai mon frère, qui attendait, rempli d'anxiété, le résultat de notre entrevue avec l'autorité maritime. Il resta stupéfait de l'honneur que je venais de recevoir, au lieu de la réprimande à laquelle nous nous attendions tous.
Il fallut voir quelle sensation produisit dans mon pays la nouvelle de la distinction qui venait de m'être accordée. On ne sait plus aujourd'hui tout ce que les récompenses décernées alors par l'Empereur des Français avaient de magique. Qu'on se figure tous les habitans d'un port de mer voyant un enfant de quinze ans décoré pour un exploit, et répétant sur leurs portes ou à leurs fenêtres: Tiens, le voilà! C'est le petit mousse qui a fait sauter une prise anglaise, et l'on n'aura là qu'une idée encore fort imparfaite de la sensation que je faisais éprouver en me montrant, du soir au matin, dans les rues de Brest, au milieu de mes anciens petits camarades.
L'autre événement important qui eut lieu pendant mon séjour à Brest, fut l'arrivée à Labervrack, petit port situé sur la côte du Finistère, de la première prise que nous avions faite à bord du Sans-Façon. Ce bâtiment, richement chargé, était parvenu, après bien des dangers, à toucher la terre de France. C'était presque une fortune qui arrivait à moi et à Ivon; car, à mon âge, quelques milliers de francs gagnés à la mer ne laissent pas que d'entourer un petit marin d'un certain prestige d'opulence. Pour le corsaire le Sans-Façon, nous n'en avions plus entendu parler depuis que nous l'avions quitté, à moitié démâté, dans les parages des Açores, et cherchant malgré ses avaries à faire encore quelques captures.
Le partage de la prise arrivée à Labervrack fut bientôt fait: un tiers pour l'état, un tiers pour l'armateur et un tiers pour l'équipage. Il me revint 2,500 francs pour mes parts de prise dans le partage général. Ivon eut pour son lot près de 9,000 francs. Je donnai à ma famille le fruit des premiers succès que j'avais remportés à la mer. Mais mon père, toujours rempli de scrupules militaires et de délicatesse paternelle, n'entendit pas profiter de mes précoces largesses: il voulut que mon argent fût placé chez un négociant, comme un capital dont les intérêts devaient, avec le temps, me composer une petite fortune pour mes vieux jours.