LE NÉGRIER
1.
LE DÉPART.
Vocation.—Le professeur athée.—Le corsaire le Sans-Façon.—Le capitaine Arnandault.—Mal de mer.—Cure radicale.—Maître Philippe. —Fil-à-Voile.—Combat.—Prise.—Coup de cape.—Contes du bord.—Le protégé du capitaine d'armes.—Petit Jacques.
Les circonstances de ma naissance semblèrent tracer ma vocation. Je reçus le jour en pleine mer, dans une traversée que mon père, vieil officier d'artillerie de marine, faisait faire à une jolie créole qu'il avait épousée aux Gonaïves, et qu'il ramenait en France à bord de sa frégate.
Un frère arriva au monde en même temps que moi, et je puis dire du même coup de roulis; car ce fut dans la violence d'une bourrasque et au moment où notre bâtiment recevait le choc d'une lame effroyable, que ma mère accoucha de nous deux, après sept mois de grossesse.
En débarquant à Brest, notre destination, mon père n'eut rien de plus pressé que de faire baptiser ce qu'il appelait gaîment le double péché de sa vieillesse. Il voulut nous tenir, malgré les observations du curé de Saint-Louis, sur les fonts baptismaux, enveloppés du pavillon de poupe de sa frégate; et par un hasard, qui fut accepté alors comme le plus heureux présage, en me débattant pendant la cérémonie, je passai ma petite tête dans un trou de boulet que le pavillon qui nous servait de langes avait reçu dans un combat mémorable. Les témoins de ce prodige en conclurent que je ne pourrais faire autrement que de devenir dans peu une des gloires de la marine française. Les vieux marins sont superstitieux; mais leur crédulité n'a jamais rien que ne puisse avouer leur courage ou leur fierté.
A neuf ans, je savais nager et je ne savais pas lire. A douze ans, j'étais déjà aussi mauvais petit sujet qu'on peut l'être à cet âge. Mon frère remportait tous les prix de ses classes. Il faisait les délices de ses professeurs. J'en faisais le tourment. Quand on l'attaquait, je me battais pour lui: quand j'étais puni, il faisait mes pensums. Je l'aimais à ma manière, avec impétuosité et brusquerie. Il me chérissait de son côté; mais son amitié, douce et caressante, avait quelquefois pour moi l'air du reproche. J'étais l'idole de mon père, qui retrouvait en moi tous les défauts de sa jeunesse. Ma mère ne pouvait vivre qu'auprès d'Auguste: c'était le nom de mon frère. Mon père avait voulu qu'on m'appelât, comme lui, Léonard. C'était à son avis un nom sonore, qui avait quelque chose de marin et de martial[1].
[Note 1: Je cache ici, sous cette appellation, le vrai nom du narrateur, pour remplir l'intention qu'il m'exprima en me confiant son Journal de mer.]
Chaque semaine nos parens nous donnaient quelques sous, que nous employions selon nos goûts différens. Auguste achetait des livres avec ses petites épargnes. Moi, je me glissais dans les bateaux de passage du port, pour acheter, des bateliers, le plaisir de manier un aviron ou de brandir fièrement une gaffe. Souvent je parvenais à démarrer furtivement du rivage un canot sur lequel je me confiais seul aux flots que je voulais apprendre à maîtriser. Assis derrière une mauvaise embarcation, la barre sous le bras, bordant une misaine en lambeaux, je rangeais les vaisseaux de ligne mouillés sur rade, en fumant de mon mieux un cigarre détestable qui me soulevait le coeur. C'est dans ces momens que, m'abandonnant à la destinée que je me croyais promise, je rêvais avec ivresse et au bruit des vagues qui me berçaient, le jour où je pourrais affronter des tempêtes, les dompter ou périr au milieu d'elles.
Ces petites luttes, que mon inexpérience livrait aux lames et aux vents de la rade de Brest, sont les seuls amusemens de mon enfance que je me sois toujours rappelés avec plaisir. Mes illusions n'avaient qu'un objet: ma mémoire n'a guère conservé délicieusement qu'un souvenir.
Les jeunes gens de Brest, comme tous ceux des ports de guerre, n'ont à choisir à peu près qu'entre trois carrières qui toutes conduisent au même but: servir sur mer, en qualité de chirurgien, d'aspirant ou de commis de marine. Il semble que, sur ces boulevards maritimes de la France, les hommes ne naissent aussi près de l'Océan, que pour être plus tôt prêts à en braver les dangers. Le temps était venu où il fallait que nos parens, privés de fortune, songeassent à nous donner une profession.
Les marins jurent sans cesse leurs grands Dieux, qu'ils aimeraient mieux étouffer leurs enfans au berceau que de leur laisser prendre le métier auquel ils ont quelquefois eux-mêmes consacré si inutilement leur vie; et tous finissent par pleurer de joie quand leurs fils embrassent la carrière dans laquelle ils ont laissé un souvenir. Mon père ne se dissimulait pas les inconvéniens d'une profession dont il n'avait retiré que des blessures, le scorbut, la fièvre jaune et une modique retraite; mais un jeune homme ne lui paraissait venu au monde que pour servir la patrie. Il appelait ne rien faire, n'être pas militaire ou marin; mais avoir essayé trois ou quatre combats, quelques naufrages; mais avoir oublié un bras, une jambe sur un champ de bataille, c'était, à son avis, s'être acquitté de sa mission d'homme. Avec de telles idées, il n'était pas difficile de prévoir le métier qu'il serait bien aise de nous voir choisir.
La petite maison que nous habitions à Brest était placée sur le cours d'Ajot, et de chacune de ses croisées on pouvait découvrir la rade dans toute sa majesté. Un jour que les vaisseaux faisaient l'exercice à feu, mon père nous appela près de lui, et, ouvrant une fenêtre d'où il contemplait, depuis une heure, le magnifique spectacle d'un combat naval simulé, il nous demanda, enivré de la fumée de poudre que lui apportait la brise: Que voulez-vous être, mes enfans?—Marin, si tu le veux, répondit mon frère avec sa soumission accoutumée—Et toi, Léonard?—Marin! quand bien même tu ne le voudrais pas, m'écriai-je presque avec colère.—Et peut-on être autre chose quand on voit cela? s'écria l'auteur de mes jours en me pressant avec orgueil sur sa poitrine palpitante, et en proclamant, devant ma mère qui fondait en larmes, que je venais de faire une réponse digne de lui. Il fut donc décidé que mon frère et moi nous entrerions dans cette carrière qui commence par le grade de mousse, et qui finit, pour si peu de marins, par celui d'amiral.
Pour prétendre au titre d'aspirant, premier degré de l'échelle qu'ont à parcourir ceux qui se destinent à être officiers de marine, il fallait avoir servi un an au moins sur les bâtimens de l'état, et s'être fourré dans la tête un peu de mathématiques. Mon frère et moi nous fûmes embarqués sur un vaisseau qui ne quittait pas la rade, et à bord duquel nous nous rendions les jours de grande revue seulement: on appelait cela faire ses mois de mer.
Les cours de mathématiques sont publics. La classe d'arithmétique était faite, de mon temps, par un vieux professeur qui ne concevait pas comment il pouvait y avoir au monde autre chose que des athées. L'originalité de ce patriarche des incrédules me plut. Le professeur s'intéressa à moi, moins sans doute pour les dispositions que j'avais à la science, que pour celles que je pourrais avoir un jour à l'incrédulité. Toutes les fois que je me présentais au tableau, pour démontrer une proposition, et qu'il m'arrivait de débiter une absurdité, le vieillard grommelait entre les dents qui lui restaient: C'est faux comme la Vie des Saints, ou bien: c'est vrai comme il y a un Dieu! Il fallait alors effacer la figure tracée à la craie, et résumer de nouveau toute la proposition.
C'est aux soins de cet athée relaps, nom qu'il se donnait lui-même, que je dus l'avantage de ramasser, en courant sur les bancs de l'école, quelque peu d'arithmétique, de géométrie et ce qu'il fallait d'astronomie pour pointer une carte et mesurer une latitude en mer, par le moyen le plus simple. «C'est bien dommage, Léonard, me répétait souvent mon incrédule professeur, que tu ne te sois pas livré avec plus d'application à l'étude des mathématiques! Tu aurais fini, mon bon ami, par être ferré en athéisme. Une bonne proposition de géométrie est, vois-tu bien, la seule chose à laquelle un homme passablement organisé puisse croire; et en outre les mathématiques ont un grand avantage, sous le rapport de la science morale, elles apprennent, par A plus B, à n'avoir foi en rien et à mourir honorablement, en niant la divinité et en crachant sur l'espèce humaine.»
Un prêtre sollicitait un jour, de notre mathématicien, une inscription pour son confessionnal: Écrivez cette proposition, dit le vieux négateur: L'hypocrisie est au mensonge comme un confesseur est à son pénitent.
Le curé de sa paroisse voulut s'emparer, au lit de mort, des derniers instans de cette âme à damner. Après avoir écouté patiemment le long sermon de l'homme d'église, le vieillard murmura entre ses lèvres éteintes ces mots par lesquels on termine ordinairement toutes les propositions énoncées en mathématiques: C'est ce qu'il s'agit de démontrer, et il expira.
J'insiste un peu sur les principes de mon professeur; car c'est à lui que je dus les seules notions de science qui aient jamais trouvé accès dans ma mauvaise tête, et l'indifférence religieuse qui, pendant toute ma vie, a élargi le cercle des scrupules au centre duquel les autres hommes restent enchaînés.
L'époque du concours, pour les candidats au grade d'aspirant, arriva. Mon frère se présenta: il fut admis par acclamation. Je me présentai aussi, et je fus refusé d'emblée. Mon caractère irritable se raidit contre cette première contrariété; je sentais une espèce de honte attachée à mon infériorité. Ne pouvant vaincre la position, je la tournai: c'était déjà la pente de mon humeur qui se révélait dans le premier acte un peu important de ma vie.
Un brick, le corsaire le Sans-Façon, devait appareiller après avoir réparé les avaries qu'il avait éprouvées dans un combat. Les formes flibustières de ce joli navire, avec sa mâture audacieuse penchée sur l'arrière; ses sabords peints de rouge, et son air forban enfin, m'avaient séduit: je passais toutes mes journées à l'admirer et à m'enivrer les sens de ce bruit et de ce spectacle qu'offre le mouvement qui se fait à bord d'un navire de guerre. Un officier du bord m'avait vu souvent regarder le corsaire avec des yeux de convoitise: «Dis donc, petit mousse, me cria-t-il un jour, veux-tu t'embarquer avec moi?» Cette proposition me sembla être l'avis du ciel, que j'attendais pour naviguer. Sauter à bord, prendre une casaque rouge et un bonnet de laine, et demander à être employé au titre dont l'officier venait de me gratifier, ne fut que l'affaire d'un moment. En sollicitant de mon père la permission de faire une croisière à bord du Sans-Façon, j'aurais tout obtenu sans doute, et les exhortations de ma mère et la bénédiction parternelle. Mais, grimper furtivement à bord d'un corsaire, sans laisser une seule trace de ma fuite; mais faire répandre des larmes à ma famille sur mon sort mystérieux, me semblait un début digne d'un marin qui voulait remplir sa carrière de faits mémorables et de choses extraordinaires. Je devins mousse sans protection et par-dessus le bord.
A peine les huniers du Sans-Façon, hissés à tête de mât, furent-ils largués et livrés à la brise de Nord-Nord-Est, qui nous poussait en dehors du goulet de Brest, qu'un des lieutenans du bord appela le maître d'équipage d'arrière: «Philippe, lui dit-il, en me prenant par l'oreille, ton plat[2] a besoin d'un mousse; prends ce drôle-là; s'il s'avise d'avoir le mal de mer, tu lui feras alonger quinze coups de fouet sur le derrière pour la première fois, trente pour la seconde, et ainsi de suite jusqu'à parfait rétablissement.»
[Note 2: On nomme un plat à bord, la réunion de six à sept matelots qui mangent à la même gamelle.]
—Ça suffit, lieutenant, répondit maître Philippe, en mesurant, d'un regard sévère, de la tête aux pieds, la dimension de mon petit individu.
Je regagnai le gaillard d'avant, en faisant déjà de pénibles réflexions sur l'infraction que l'on commettait à la police du bord, en s'avisant d'avoir le mal de mer.
La lame était grosse en dehors des passes. La terre natale disparaissait pour la première fois, à mes yeux surpris, dans des flots de brume, avec les petites îles et les rochers qui l'entourent. Le brick courait au plus près du vent, plongeant son avant dans les lames écumantes qu'il divisait en filant sept noeuds à la main. Les vagues sautaient à bord en mugissant, et les coups de tangage du Sans-Façon, se redressant pour passer mutinement sur chaque montagne d'eau, m'arrachaient les entrailles, malgré la ferme résolution que j'avais prise de ne pas être malade.
—Dis donc, Fil à Voile! s'écria maître Philippe (ce fut le nom de guerre que le maître d'équipage jugea à propos de me donner en m'adressant la parole pour la première fois), tu m'as l'air d'avoir des hauts de coeur, mon ami! Est-ce que, par hasard, tu aurais envie de compter tes chemises?
—Pas le moindrement du monde, maître Philippe, lui répondis-je de la manière la plus alerte qu'il me fut possible.
—Non, mais tu aurais tort de te gêner, si tu es véritablement malade.
—Malade! pas le moindrement, je vous assure, maître Philippe.
—A la bonne heure, vois-tu; car je n'aime pas qu'un moussaillon se donne des airs d'avoir des pâmoisons. Mais, pour t'amariner en double, mon fiston, fais-moi la sensible amitié d'aller voir dans la hune de misaine, si par l'effet du hasard, je n'y suis pas.
—Oui, maître Philippe, tout de suite.
Et moi, malgré la défaillance de mes jarrets et la fréquence de mes hoquets, de grimper dans la hune qu'ébranlaient les plus rudes coups de tangage.
—J'ai dans l'idée que ce morceau de chrétien-là fera un bon petit bougre, avec le temps, se prit à dire maître Philippe, en me voyant huché sur le tenon du mât de misaine, sans avoir passé par le trou-du-chat.
Ce mot du maître d'équipage arriva à mon oreille au moment où je lançais sous le vent, et le plus adroitement du monde, le superflu d'un déjeûner à moitié digéré. Je me tenais à peine sur mes jambes affaiblies; mais le maître venait de tirer mon horoscope: je descendis sur le pont avec un aplomb digne de la bonne opinion que maître Philippe venait d'exprimer sur mon compte.
Un homme, jeté inopinément à bord du Sans-Façon, aurait frémi, quelque courage qu'il eût, à l'aspect de cet équipage de renégats, rassemblés par l'amour de la rapine et la soif du carnage. A l'âge que j'avais et avec les dispositions naturelles que j'apportais, on ne frémit de rien et on s'abandonne à tout. Cent cinquante matelots, aux yeux hagards, aux larges épaules couvertes de gilets rouges, bouillonnaient, pour ainsi dire, sur le pont de ce navire, dont le platbord était garni de seize caronades de 12. Il fallait entendre ces voix brutales qui se confondaient, ces propos durs qui se croisaient! Et ces visages de bronze, ces mains goudronnées, cette confusion de paroles, cette bigarrure de couleurs et d'effets! Tout cela était de l'harmonie pour mes oreilles, mes yeux et mes mains, qui se pressaient presque avec délices sur les manoeuvres, sur les batteries des caronades ou la roue du gouvernail. Au bout de quelques heures de navigation, je ne pensais plus à mes parens. Je sentais que le bord était devenu ma maison, l'équipage ma famille, et la mer ma patrie.
Le capitaine Arnaudault, qui nous commandait, était un de ces corsaires fortement prononcés, que les marins nomment un Frère-la-Côte. Il menait avec lui deux de ses fils, qu'il avait fait élever comme de jeunes demoiselles, pour en faire plus tard, disait-il, des flibustiers comme il faut. Toute la nuit il se promenait sur le pont, comme une hyène dans sa cage, la longue-vue sous le bras, un foulard négligemment noué sur sa belle tête brune et frisée. Sa large figure était sillonnée d'un coup de hache d'abordage, qui lui était descendu du front au menton, passant par le nez, comme il le répétait souvent, et comme il était facile de s'en apercevoir. Lorsque du haut des mâts de perroquet, les matelots placés en vigie criaient navire! tous les yeux se portaient sur les traits du capitaine: c'était dans ses regards que l'équipage cherchait à lire ce qu'il fallait faire, ou à deviner ce qu'on allait devenir. Jamais je n'ai vu, sur un pont de navire, un homme de mer plus imposant. Dans les circonstances ordinaires, il n'avait que cinq pieds et quelques pouces, comme les autres; dans les momens de danger, c'était un géant, et ses matelots des mousses.
Un beau matin, après avoir versé cinq à six boujarons de tafia à maître Philippe, qui se plaignait toujours d'éprouver une soif du diable, et après avoir été lui chercher la chique, qu'il oubliait chaque nuit à la tête de son hamac, il me prit envie de monter dans la mâture avec les gabiers qui faisaient la visite du gréement. Cramponné sur le racage du petit perroquet, je promène, pour la première fois, mes regards encore fort peu exercés sur le vaste horizon que le soleil levant commençait à éclairer autour de moi, et mes yeux nagent, avec une sorte de ravissement, dans l'étendue. A peine avais-je porté la vue sur l'espace que le corsaire semblait vouloir dévorer avec sa proue, que j'aperçois au loin un point rond, dont la blancheur contrastait avec la verdeur de la mer. Mon premier mouvement fut de crier navire! A ce cri aigu tous les regards s'élèvent vers moi. Le matelot en vigie, qui s'était laissé endormir sur la vergue du petit perroquet, se réveille en sursaut; et, pour me punir d'avoir pris une initiative qui l'exposait à recevoir un châtiment sévère, il me donne un grand coup de poing. Je n'avais pas encore le pied très-marin; mais j'étais vif et méchant. Suspendu par mes mains aux haubans de catacois, et au dessus de la tête de mon agresseur, je prends mes longueurs, et je lui assène de mon mieux un coup de pied sur la figure. Il me poursuit, furieux, avec l'avantage de l'habitude: je lui échappe avec la rapidité de la peur. Une drisse de flamme tombe sous ma main: je la saisis et je glisse, comme un serpent sur une liane, le long de ce cordage si grêle, jusque sur le bastingage, la tête la première, laissant dans les enfléchures mon adversaire tout penaud. Les gens de quart, témoins de ce combat aérien, applaudissent à mon adresse. Maître Philippe riait aux éclats; et se disposait à accueillir à coups de garcette le dormeur qui s'était laissé surprendre et battre par un mousse.
Le capitaine me fait demander derrière, après ma prouesse: je crus que c'était pour me fustiger.
—Où as-tu vu le navire?
—Là, sur l'avant à nous, capitaine.
—Est-il loin?
—Je n'en sais rien, capitaine.
—Va te coucher.
—Oui, capitaine.
Mais comme je me disposais à obéir à cet ordre un peu brusque du capitaine, maître Philippe, qui avait causé quelques minutes avec le second, m'invite à monter près de lui sur l'affût d'une caronade, et d'un air moitié sérieux et moitié burlesque, il m'adresse ces mots, que j'écoute en palpitant:
«Tu as manqué à un matelot, qui est plus que toi, et ce n'est pas bien; mais tu ne l'as pas manqué, et je te le pardonne, pour la première fois; si ça t'arrive encore, ce sera une autre affaire. En attendant, je te grade, par ordre du second, capitaine des mousses, et le premier qui bougera, tappe dessus, c'est la consigne.»
Un petit sifflet me fut attaché à la ceinture, comme celui dont maître Philippe était décoré, et qu'il portait assez souvent de sa bouche corrodée de tabac, dans les côtes des matelots raisonneurs ou paresseux.
Me voilà donc capitaine des mousses, après quelques jours de mer, cherchant de mon mieux à imiter l'allure de maître Philippe, qui ne se lassait pas de répéter en me regardant faire: C'est singulier! quand je je le vois marcher, c'est comme qui dirait ma miniature en personne.
Le corsaire, pendant la grotesque cérémonie de mon installation, avait fait de la voile; il courait dans la direction que j'avais assez vaguement indiquée. Bientôt on aperçut de dessus le pont le bâtiment chassé. C'est une lettre de marque, disaient les uns; c'est un gros ship qui court comme nous, disaient les autres. Tant mieux, fredonnait maître Philippe, sur l'air de Coeurs sensibles, coeurs fidèles, et en se donnant des grâces:
»Tant plus grosse est une prise,
»Comm' tant plus gras est le lard,
»Et tant plus forte est la part,
»Et tant plus forte est la part.»
Dès que le capitaine jugea que nous gagnions le navire aperçu, il ordonna le branle-bas général de combat.
A ce commandement, tout le monde se trouva, comme par enchantement, à son poste. Le capitaine d'armes distribua les pistolets, les haches d'abordage et les poignards. Les mèches allumées furent piquées dans le pont, près des caronades, chargées jusqu'à la gueule. Les grappins d'abordage montèrent avec leurs lourdes chaînes au haut des vergues. La joie brillait dans les yeux épanouis des matelots. Le capitaine seul paraissait hésiter un peu à s'approcher du navire sur lequel il tenait sa longue-vue braquée. Un groupe de lieutenans et de capitaines de prise, placé derrière, semblait, en chuchotant, critiquer la manoeuvre, prudente que nous faisions. Arnandault, ayant consulté son second, se décida pourtant à faire hisser le pavillon anglais à la corne, pour tromper l'ennemi qui, de son côté, arbora la même couleur. Silence! s'écria le capitaine à cette vue: Tout le monde à plat sur le pont! Nous n'étions plus qu'à une portée de pistolet du navire: alors sautant sur le bastingage, Arnaudault crie au capitaine anglais, dans un large porte-voix, d'où sa voix sort comme un coup de canon: Amène, brigand! ou je te coule! Au même instant nos sabords, que nous avions masqués avec une ceinture de toile peinte, se découvrent: nos cent cinquante bandits, couchés à plat ventre, se dressent le poignard à la bouche, le pistolet au poing. Notre volée part en même temps que celle de l'ennemi, qui laisse arriver à plat, enveloppé comme nous dans un nuage de feu et de fumée. A l'abordage, à l'abordage, enfans! hurle notre capitaine; et une escouade de matelots saute sur l'avant, pour remplacer la première escouade, qui se disposait, une minute auparavant, à grimper à bord de l'ennemi, et que la mitraille a déjà balayée. Dans un instant les nôtres tombent à bord de la prise, courant le long de notre beaupré, ou se laissant glisser sur le pont de l'anglais, du bout des manoeuvres amarrées à l'extrémité de nos vergues croisées avec celles du navire abordé. Le sang coule sous les poignards, ruisselle dans les dallots et va rougir les bords du navire. Malgré le carnage que nous faisions à bord de la prise, son pavillon n'était pas amené. Allons, Fil-à-Voile, me dit Arnaudault, et il me montrait le yacht[3] anglais. Je comprends la pensée du capitaine: je saute à bord de l'ennemi comme un écureuil; quelques balles sifflent à mes oreilles, je secoue la tête, et me voilà au bout de la drisse, crochant le pavillon anglais, dont je m'enveloppe pour revenir à bord. La prise était à nous. Un triple hourra, poussé vers le ciel par tout notre équipage couvert de poudre et de chairs ensanglantées, fut le Te Deum de notre victoire.
[Note 3: C'est le nom que les matelots français donnent au pavillon anglais.]
Ce n'est pas sans pertes que deux équipages se hachent pendant une demi-heure ou trois quarts d'heure d'abordage. Vingt-trois hommes avaient péri de notre côté. Le pont du navire capturé était couvert de cadavres. C'était un trois-mâts armé en guerre et en marchandises, qui se rendait de Calcutta à Londres, chargé d'indigo et de salpêtre.
Cinq barils de piastres avaient été trouvés dans la chambre du capitaine anglais. On les plaça sur notre gaillard d'arrière, comme le trophée de notre triomphe.
Assis sur un de ces barils, les bras croisés sur sa poitrine velue et à moitié découverte, Arnaudault nous adressa ces mots, en daignant à peine lever les yeux sur l'équipage qui l'entourait:
«Enfans, vous vous êtes amoureusement tappés: c'est bien, mais ce n'est pas encore tout. Voilà des piastres qui sont à nous, et chacun va recevoir sa ration d'argent. Mais il faut auparavant jeter nos morts à la mer; car c'est à ceux de nos gens qui se sont fait casser la figure que nous devons tout cela. Attrape à jeter les trépassés par-dessus le bord, avec les honneurs de la guerre.»
Des murmures se firent entendre parmi les matelots, dont les yeux flamboyans restaient fixés sur les barils.
«Eh bien! dit Arnaudault, est-ce qu'il y aurait des mutins à mon bord? Au surplus, s'il y en a, ils n'ont pas besoin de tant se gêner avec moi. Que celui qui n'est pas le plus content s'avance, et peut-être trouverons-nous moyen de lui faire sa petite affaire.» Et, en prononçant cette dernière phrase, la main droite du capitaine avait déjà fait claquer le chien d'un pistolet d'arçon. Personne ne répliqua, et ces corsaires, qui, quelques minutes auparavant, allaient se faire tuer de si bon coeur, reculèrent devant la froide menace d'un seul homme. Mais quel homme!
Pour remplir les ordres du capitaine, les novices se mirent à fauberder le pont encore tout marbré de sang. On prit ensuite les morts un à un. Le maître charpentier, le chapeau bas, faisait semblant de lire, dans un vieux livre qui ne ressemblait pas mal à un Cinq Codes, la prière des morts, pour chacun des cadavres que l'on faisait glisser à la mer sur une longue planche. Un officier, tué dans le combat, fut empaqueté, par distinction pour son grade, dans un pavillon tricolore. On le jeta par-dessus le bord, après lui avoir amarré un boulet de 12 aux pieds, et après avoir fourré des pierres à lest dans ses vêtemens. «Ménagez ces cailloux, dit le second à ceux qui en garnissaient l'emballage des morts: il faut en garder pour tout le monde.»
Cette prévoyance ne devait pas lui être inutile. Quatre jours après il fut jeté lui-même à la mer, et les pierres à lest ne lui manquèrent pas.
Cette prompte inhumation faite, on nous donna double ration. Un canonnier, dont le bras avait été enlevé par un boulet, voulut, avant d'être amputé, recevoir sa part d'eau-de-vie, pour ne pas perdre, disait-il, ses droits après avoir perdu une partie de son individu.
«Maintenant, à nous, cria Arnaudault. Tout l'équipage à l'ordre! et aux piastres! L'écrivain va lire le nombre de parts de chacun: la part des morts sera mise de côté pour leur famille, s'ils en ont, et après avoir défoncé et compté les barils un à un, chacun touchera son compte. Philippe, fais faire silence.» Le sifflet du maître fit entendre ses sons aigus au milieu du tumulte: tout le monde se tut, et l'écrivain, au sein du plus grand recueillement, commença l'appel de nos hommes. A chacun des noms des matelots tués, l'équipage interrompait l'écrivain, pour répondre, presque en riant: Passé du bord du diable!
Les piastres sorties de chaque baril furent comptées et partagées scrupuleusement. Le capitaine, avec ses douze parts, était assis sur un monceau de pièces d'argent. Quand vint mon tour (c'était le dernier) on me compta la demi-part qui me revenait en qualité de mousse. «Tiens, Fil-à-Voile, me dit le capitaine en me jetant une large poignée d'argent à la tête: tu t'es bien patiné, j'augmente ta ration.» La répartition faite, les matelots se mirent à jouer leur butin aux dés; on s'achetait la ration de vin et d'eau-de-vie; chaque quart de vin se vendait dix, vingt francs; chaque boujaron d'eau-de-vie, autant.
La nuit, nous éprouvâmes un coup de vent, en cape sous le grand hunier. Nos prisonniers anglais se promenaient pêle-mêle avec nous sur le pont, l'air abattu, l'oeil morne; ils étaient nombreux, mais on ne les craignait pas; car leur stupéfaction était au moins égale à l'insouciance des corsaires. A leur place, des matelots français ne seraient pas restés prisonniers deux heures, sans chercher à enlever le navire.
Le soir même du jour qui suivit notre combat avec le trois-mâts anglais, nos matelots, pendant le coup de vent, étaient assis à l'abri des pavois, avec autant de tranquillité que s'ils s'étaient trouvés au cabaret. Les uns, blessés dans l'affaire, se traînant sur le pont, la jambe entortillée de linge ou le bras en écharpe, chantaient ces complaintes de gaillard-d'avant, rauques comme le bruit des flots, monotones comme le mugissement des raffales qui hurlaient dans la mâture et le gréement; les autres racontaient ces contes dont les marins de quart bercent leur ennui, pendant leurs longues heures de veille. Enfant comme je l'étais alors, je me plaisais à entendre ces vieilles histoires de la mer, tout empreintes du caractère de leurs auteurs et de leur bizarre imagination. C'est par l'effet qu'elles produisaient, pour la première fois, sur moi, que je les juge aujourd'hui. Pour un vieux marin, les moeurs des hommes de mer n'ont plus rien d'étrange; mais pour un passager, par exemple, elles offrent quelque chose d'original et de neuf, que, jusqu'ici, aucun écrivain n'a su bien rendre. C'est en rappelant ici la première impression que me firent éprouver les usages du bord, que j'essaierai de retracer, de temps à autre, ces habitudes étranges. Rien ne m'étonna plus, entr'autres choses, que la manière dont les matelots relevaient le quart.
La moitié de l'équipage est toujours de garde sur le pont; c'est ce qu'on, nomme courir la grande bordée. Deux matelots n'ont qu'un hamac, et lorsque l'un d'eux est couché, celui avec lequel il est amateloté, et qu'il nomme spécialement son matelot, se promène sur le pont. Les quarts se relèvent de midi à six heures, de six heures à minuit, de minuit à quatre heures du matin, de quatre heures à huit, et de huit heures enfin au midi du jour suivant. La cloche tinte chaque demi-heure, et un sablier de trente minutes, fixé dans l'habitacle, et surveillé par le pilotin ou les timonniers, indique le moment où les hommes placés devant doivent piquer l'heure, en frappant le marteau sur le rebord intérieur de la cloche. Cet amatelotage des marins entr'eux, cette camaraderie de hamac, établissent une espèce de solidarité de personnes et une communauté d'intérêts et de biens entre chaque homme et son matelot.
Quand un marin monte au quart pour relever son matelot, celui-ci lui passe la capote sous laquelle il a veillé, et le chapeau de toile goudronnée qui a abrité sa tête pendant la durée de son service sur le pont; il n'est pas jusqu'au tabac qu'il a commencé à mâcher, qui ne passe, pour être pressuré entièrement, dans la bouche du matelot qui prend le quart. Rien n'est plus étrange que d'entendre, à chaque relèvement de bordée, les plaintes de celui qui s'habille, contre celui qui va se coucher, et qui toujours est accusé d'être un mauvais chiqueur. Souvent on s'en rapporte au jugement du maître de quart, pour qu'il s'assure, en pressurant lui-même la chique litigieuse, de la manière abusive dont le matelot du plaignant, a suppé le tabac mis en commun. Ces détails soulèveront le coeur des hommes délicats et des petites maîtresses; mais ils sont vrais et ils doivent être connus.
Les contes des gens de mer roulent ordinairement sur des aventures gigantesques, sur des coups de main hardis, des privations: le narrateur entremêle à ces antiques fables du bord, des plaisanteries qui lui sont propres et des mots d'un cynisme à part, et qui étincellent souvent d'esprit, mais de cet esprit qui ne peut être senti que par ceux qui connaissent les habitudes de la profession. La peinture des douceurs de la vie n'occupe qu'une place très-circonscrite dans ces récits: c'est à l'abri d'une bonne bouteille de vin et mouillés à quatre amarres dans un cabaret que ces hommes placent la félicité suprême; une auberge est le théâtre de leurs illusions, le palais de leurs féeries: c'est pour eux enfin le paradis terrestre. Ils ne s'en figurent pas d'autre, parce que leur imagination ne peut guère aller au delà des plaisirs qui leur sont propres.
Le conteur commence ordinairement sa narration, en criant cric! Les auditeurs répondent crac! Et l'orateur reprend: un tonnerre dans ton lit; une jeune fille dans mon hamac! Formule qui, sous un emblème philosophique, signifie peut-être dans leur pensée, qu'un hamac peut être l'asile du bonheur qu'on ne trouve pas toujours à terre, dans un bon lit.
Les histoires des matelots me ravisaient: un joli petit novice, que le capitaine d'armes du corsaire avait embarqué à bord, se plaisait, malgré les représentations de son protecteur, à se mettre à coté de moi, pendant que l'on disait des contes. La voix douce du novice, ses mains blanches et délicates, m'avaient fait supposer déjà qu'il pouvait y avoir quelque chose d'extraordinaire dans son séjour à bord. Amateloté avec le capitaine d'armes, il faisait rarement son quart, et son protecteur obtenait facilement du maître d'équipage l'indulgence qui lui était nécessaire pour faire pardonner au protégé cet oubli de la règle commune du bord. Un matin, où les grands yeux noirs de petit Jacques se réveillaient avec le jour, je lui demandai, avec toute la naïveté de mon âge:
«Dis-moi donc, petit Jacques, pourquoi je ne t'ai pas vu sur le pont quand nous avons abordé le trois-mâts?
—Ah! c'est que le capitaine d'armes m'avait placé à la soute aux poudres.
—Tu avais donc peur?
—Je n'étais pas trop rassuré.»
Mon intention étant d'engager, avec petit Jacques, une conversation dans laquelle l'emploi de quelques mots familiers aux femmes, pût trahir un déguisement que je soupçonnais, je continuai ainsi:
«Est-ce que tu serais aussi peu brave que tu m'as semblé fainéant?
—Pour brave, je ne me vante pas de l'être; mais fainéante….
—Ah! je t'y prends encore une fois: tu as dit fainéante!
—Non, j'ai dit fainéant!!
Comme tu rougis!….. Pourquoi donc te trompes-tu toujours ainsi, et parles-tu comme si tu étais une petite fille!…. L'autre jour encore, quand nous parlions ensemble de je ne me rappelle pas quoi, il t'est échappé de me répondre: non, je ne la suis pas!
—Eh bien! qu'est-ce que cela prouve? me dit mon interlocuteur, tout décontenancé.
—Cela prouve que tu n'es pas un garçon!
—Enfant que tu es! Quelle idée!…
—Je te parie que tu es une femme, et je m'en rapporte à maître
Philippe qui vient, et à qui j'ai dit déjà….
—Au nom du ciel, tais-toi, malheureux…. Si tu savais combien je souffre…? Tu viens de découvrir un stratagème qui, s'il était connu, m'exposerait à devenir la risée de tous ces hommes qui me font peur… Je suis… je suis la femme du capitaine d'armes… Pour le suivre, il a fallu me faire passer pour son parent, pour son cousin. Que sais-je, moi!.. Tu sauras tout; mais tu me promets bien de ne pas trahir la confiance que j'ai mise en toi? Tu m'as toujours paru mieux élevé que ces matelots, au milieu desquels je vis pour mon malheur. Tu te tairas, n'est-ce pas, mon ami?… Tu ne voudras pas me perdre tout-à-fait?…»
Des larmes apparemment roulaient dans mes yeux comme dans les siens, car elle passa doucement sur ma figure, la main dont elle venait de se presser les paupières. Je promis tout. Mais petit Jacques me recommanda bien d'éviter les conversations que nous avions ensemble, et qui avaient commencé à piquer la jalousie de son mari. Je me rappelai, en effet, que le capitaine d'armes m'avait souvent menacé de me donner quelques tappes, pour me punir des torts que j'étais bien en peine de deviner. Les aveux de petit Jacques venaient de m'expliquer la haine du capitaine d'armes pour moi. Je compris la nécessité d'être prudent pour mon petit camarade et pour moi.
2.
LA CROISIÈRE.
Acalmie.—Combats.—Amours.—Le capitaine Bon-Bord.—Le matelot Ivon.—Histoire de petit Jacques.—Prise d'un navire anglais.—Son explosion.—Tisozon.—L'ile de Bas.
Après avoir essuyé quelques heures de cape, reçu plusieurs coups de mer, nous éprouvâmes ce qu'on appelle une acalmie, un de ces momens de transition entre la tempête qui expire et le beau temps qui veut revenir. Pendant la violence de la bourrasque, un brick, fuyant vent arrière à mâts et à cordes, au risque de s'engloutir sous chacune des lames qui le poursuivaient, avait passé près de nous, enveloppé dans le nuage de molécules d'eau que l'effort du vent faisait voler comme de la fumée sur les lames blanchissantes; mais la fureur de la tempête nous avait empêchés de tomber sur cette proie qui nous avait échappé dans le désordre des élémens.
Il n'est peut-être pas de position plus pénible à la mer, que celle dans laquelle on se trouve à la suite d'un coup de vent, lorsque le bâtiment, n'étant plus couché par la force de la brise irritée, se voit assailli par de grosses lames qui, se heurtant avec lourdeur, semblent se le disputer comme pour le démolir dans leur choc. Tout se brise, tout craque à bord, et les pièces dont le navire est composé, et les objets d'arrimage qui jouent avec effort. Le gréement fatigue, se détord et se rompt; la mâture reçoit, dans le roulis et le tangage, des secousses horribles qui ébranlent la coque. Le navire, fatigué dans toutes ses parties, devient pour ainsi dire l'objet de la fureur dernière des flots harassés par la tourmente. Il faut qu'une brise s'élève sur le sommet des vagues pour les niveler et rendre à la mer, encore si violemment émue, ce mouvement uniforme qu'a détruit le délire de la tempête.
Un joli frais de Nord-Est ne tarda pas à se faire sentir et à nous permettre de manoeuvrer et de faire de la toile. Rien ne peut peindre peut-être le bonheur que répand au milieu de l'équipage, un beau jour succédant à une nuit de mauvais temps et de fatigues. C'est une des plus douces joies des hommes de mer, que de revoir un ciel serein sortant du sein de la tempête qui fuit en grondant et comme irritée d'avoir manqué sa proie.
Nous nous trouvions près des Açores. Le point du capitaine nous indiquait le voisinage de ce petit archipel. La quantité de goëlands et de mauves qui voltigeaient autour de nous, et les nuages qui paraissaient s'amonceler comme pour aller couvrir au loin la terre, auraient suffi, à défaut d'autres indices plus sûrs, pour nous signaler l'approche des parages où nous voulions établir notre croisière. Nous espérions faire, dans ces latitudes, quelques bonnes rencontres. Nous crûmes bientôt avoir trouvé ce que nous cherchions.
Vers le milieu de la journée qui avait suivi notre coup de vent, les hommes placés en vigie au haut des mâts crièrent, Navire!
—Où? demanda le capitaine.
—Sous le vent à nous! répondirent les vigies.
Ces mots firent succéder le calme le plus profond au tumulte des conversations particulières, qui vont toujours grand train à bord des navires aussi mal tenus que le sont, en général, les corsaires.
Arnaudault mit, sans rien dire, sa longue-vue en bandoulière, et grimpa sur les barres du grand perroquet, pour observer le bâtiment signalé. C'était la première fois, depuis notre sortie, qu'on l'avait vu monter dans les haubans; et, sans trop savoir encore pourquoi, l'équipage pensa que la circonstance était solennelle.
Toute l'attention était portée sur les mouvemens du capitaine.
En descendant des barres de perroquet, on remarqua que l'expression de sa physionomie était sévère. Le capitaine avait l'oeil américain, comme disent les matelots, et le tact sûr, comme chacun le savait.
«Le navire aperçu est gros, si je ne me trompe, dit-il à ses officiers. Il a un entre-deux-de-mâts qui semble m'annoncer que ce doit être un marchand de boulets, et qu'il pourrait bien lui pousser une rangée de dents.»
Les officiers qui, comme le capitaine, avaient observé le navire que nous approchions en laissant courir un peu largue, pensaient que ce ne pouvait être qu'un grand trois-mâts marchand, ou peut-être bien un navire de la Compagnie des Indes. Lorsqu'on court les chances périlleuses de la fortune sur mer, on tourne presque toujours les circonstances les plus douteuses, dans le sens des conjectures les plus favorables aux désirs que l'on forme.
Le second du corsaire était d'une joie folle; il insistait, plus que tous les autres, pour qu'on approchât le navire, et pour qu'on lui tâtât un peu les côtes: c'était son expression. Arnaudault prit la parole, de manière à être entendu de tout le monde:
«Il me semble qu'il ne s'agit pas ici de se mettre dedans, par fanfaronnade; chacun est à bord pour sa part et pour sa peau. Je dirai mon idée:
»Je veux bien, si tel est votre avis, tâter les côtes de ce navire; mais s'il les a trop dures.
LE SECOND.
Nous avons à bord des boulets qui seront encore plus durs?
LE CAPITAINE.
Mais, s'il a plus de canons que nous?
LE SECOND.
Nous jouerons des jambes.
LE CAPITAINE.
Et s'il a les jambes plus longues que les nôtres?
LE SECOND.
Il nous coulera, et nous irons au fond; c'est notre métier. D'ailleurs, capitaine, vous savez bien que vous n'étiez pas d'avis d'accoster ce trois-mâts que nous avons pourtant si souplement enlevé….
LE CAPITAINE, d'un air ironique.
Ah! ah! oui, ce trois-mâts, n'est-ce pas? oh! je me le rappelle parfaitement. C'est vrai, je ne voulais pas l'aborder; c'est que ce jour-là j'avais peut-être peur… qui sait?
LE SECOND.
Capitaine, je ne dis pas cela pour vous offenser, bien loin de là; mais c'est pour le bien de tous que je parle….
LE CAPITAINE, s'adressant à l'équipage.
Enfans, voyons: êtes-vous d'avis d'accoster le trois-mâts qui court sous le vent à nous? oui ou non?
Oui, oui, cap'taine, s'écrièrent tous les matelots déjà irrités de l'hésitation que cette discussion leur avait fait remarquer chez le capitaine.
LE CAPITAINE.
C'est bien votre idée à tous, n'est-ce pas?
L'ÉQUIPAGE.
Oui, oui, cap'taine, c'est notre idée!!!
LE CAPITAINE.
Eh bien! ce n'est pas la mienne; mais c'est égal. Voyons, mes fils, chacun à son poste, et le premier gredin qui bouge, je lui fais sauter la tête. Attention, timonnier, la barre au vent: brasse tribord devant et babord derrière: file l'écoute du gui et cargue le point de grand'voile au vent. Branle-bas général de combat!»
Cet ordre du capitaine fut reçu avec transport. Les matelots jetèrent en l'air leurs bonnets rouges en signe d'approbation unanime.
Et voilà le Sans-Façon courant grand largue sur le bâtiment qui nous présentait le travers en cinglant sous toutes voiles au plus près du vent. La mer, encore un peu agitée, nous le cachait de temps à autre, sous la masse mobile des grosses lames qui s'élevaient entre lui et nous.
A bord d'un corsaire, les dispositions pour le combat sont bientôt faites. Chacun y met du sien le plus qu'il peut. Nous n'avions jeté qu'une vingtaine d'hommes à bord de notre prise, et cent et quelques bons gaillards bien déterminés se pressaient encore sur le pont du Sans-Façon. Dès que le branle-bas de combat fut fait, le second vint l'annoncer en ces termes: Capitaine, tout est paré à bord! Arnaudault ne lui répondit que par un regard sévère, et en lui faisant signe de s'en retourner à son poste: le second se plaça sur le gaillard d'avant, un porte-voix à la main, disposé à répéter les ordres de son chef. On aurait entendu voler une mouche à notre bord, tant le silence était profond dans ce moment d'attente et de curiosité.
Nous filions huit à neuf noeuds, courant toujours sur le navire en vue. Dès que nous l'eûmes approché de manière à découvrir son bois, que nous cachait auparavant la courbure de la mer, il hissa un pavillon américain… Ce n'était pas un ennemi! La consternation se peignit sur tous les visages… «Quel dommage! s'écriait-on, il a des balles de coton dans ses porte-haubans: quelle belle prise ça nous aurait fait!…» Le capitaine, pour répondre au signal du bâtiment ami, ordonna de hisser notre pavillon tricolore. A peine avions-nous arboré cette couleur, que la bannière américaine qui flottait sur le navire chassé, fut amenée et qu'un large pavillon anglais s'éleva sur le couronnement de notre adversaire. Un cri de joie se fit entendre à notre bord. C'est un Anglais! c'est un Anglais! se disait-on du gaillard d'avant au gaillard d'arrière. «Un instant, dit Arnauldault: il a hissé pavillon anglais; il faut lui répondre dignement: frappez-moi à la drisse du pic le pavillon rouge! Et pourquoi? demanda le second. Pour apprendre à ceux qui m'ont pris pour un Jeanfesse que je n'amène jamais, quand on m'a mis dans la nécessité de recommencer à faire mes preuves.« Ces paroles furent prononcées avec une effrayante impression de physionomie, qui n'échappa à personne. Le second s'en retourna encore une fois à son poste, n'osant plus hasarder d'observations. Nous n'étions plus qu'à une portée de canon du navire.
Chaque lame sur laquelle bondissait notre corsaire, nous rapprochait du bâtiment sur lequel tous les yeux se tenaient fixés. Un coup de canon, parti de ses gaillards, fut le signal d'une manoeuvre à laquelle nous ne nous attendions pas. Les balles de coton que nous distinguions dans ses porte-haubans tombèrent à la mer; une large toile, peinte en jaune, étendue sur sa batterie, disparut, et nous laissa voir une filée de canons sortant de ses flancs larges et élongés. C'était la rangée de dents que nous avait promise Arnaudault. Il n'y avait plus à en douter: c'était une frégate! La stupéfaction se peignit sur tous les traits des hommes les plus impassibles.
Le capitaine qui, quelques minutes auparavant, avait un air inquiet en observant le navire que nous chassions, prit une physionomie calme du moment où il vit décidément à qui nous avions affaire. On eût dit qu'il ne s'agissait pour lui que de parler amicalement à un bâtiment que nous aurions rencontré en mer. Il demanda à l'un de ses fils son porte-voix de combat, et un cigarre qu'il alluma avec une tranquillité que lui seul avait à bord dans ce moment de péril et d'anxiété.
«C'est maintenant qu'il faut en découdre, mes amis, dit-il en s'adressant à l'équipage. Vous avez eu la vue un peu basse, vous l'aurez un peu meilleure en tappant sur ce chien d'Anglais. Parez-vous à faire feu à mon commandement.»
Le second, à ce mot d'avertissement, vint tout étonné, lui demander: Mais, y pensez-vous, capitaine? c'est une frégate!—Tiens, cet autre! répondit Arnaudault, il commence à voir maintenant que c'est une frégate, comme si je ne l'en avais pas prévenu il y a plus de trois heures de temps! Feu babord!
Une détonation terrible ébranla tout le corsaire; le pont frémissant sembla crouler sous nos pieds tremblans. La fumée qui sortit de nos flancs, avec la foudre que nous lancions, nous cacha pendant quelques secondes la frégate sur laquelle nous venions de lâcher en grand toute notre volée. Un calme de mort succéda à ce fracas. C'était à la frégate de riposter: elle ne nous fit pas longtemps attendre sa réponse.
Maître Philippe, une demi-minute avant que l'ennemi ne nous ripostât, fit entendre, perché sur le bossoir du vent, un long et lugubre coup de sifflet de silence…. Personne ne bougeait; les têtes étaient hautes et assurées; toutes les bouches muettes et serrées. Arnaudault, les bras croisés et le porte-voix entre les jambes, se tenait assis sur le bastingage d'avant fumant tranquillement son cigarre, et jetant avec indifférence un coup-d'oeil sur les caronades de bas-bord, que les canonniers venaient de charger en quelques secondes.
Tout à coup un bruit de tonnerre nous étourdit: toute la volée de la frégate venait de jaillir avec l'éclat et la vivacité de l'éclair. Nous lui répondons en lui envoyant notre seconde bordée. Mais les boulets et la mitraille qui venaient de traverser notre coque, notre gréement et notre mâture avec un horrible sifflement, avaient fait tomber sur nous une multitude de débris de poulies, d'esparres et de bout de cordage. Ce n'est encore rien, nous criait Arnaudault; courage, enfans! Feu babord! feu! Nous faisions feu de notre mieux, mais la frégate qui courait la même bordée que nous, et que nous approchions encore, nous couvrait à chaque décharge, de flamme, de mitraille et de fumée. La mousqueterie qui pétillait déjà de dessus ses passavents, commençait à nous atteindre et à remplir l'intervalle que les bordées laissaient entr'elles.
Dans la violence du combat, le second vint de l'avant à l'arrière, prévenir Arnaudault qu'un boulet avait entamé notre petit mât de hune.
—Je m'en f..s, répondit Arnaudault; et vous?
—Et moi, capitaine, je m'en contref..s, reprit le second en regagnant son poste. Ce fut la dernière preuve d'impassibilité que donna ce malheureux.
Cet officier, qui, avec les autres personnes de l'état-major, avait à se reprocher l'imprudence qu'il avait intéressé le courage du capitaine à commettre, commençait à exprimer tout haut la nécessité où nous étions de virer de bord pour échapper à la frégate qui cherchait, en pointant bas, à nous couler à fond. Déjà l'équipage murmurait contre l'obstination du capitaine. Virons de bord! virons de bord! criait-on de devant à Arnaudault; mais celui-ci ne répondait à ces conseils, qu'en descendant de son bastingage pour parcourir la batterie, et menacer de faire sauter la cervelle au premier chef de pièce qui ralentirait le feu. Un des boulets de la frégate, pointé sur le gaillard d'avant, enleva du bossoir le brave Philippe et un des fils du capitaine, placé à côté du maître d'équipage. Le spectacle de ces deux infortunés tombant à l'eau, coupés en deux du même coup, n'arracha aucune marque de douleur à Arnaudault; mais ses lèvres contractées mâchaient plus violemment le bout de cigarre qu'il tenait encore entre les dents. Un regard terrible qu'il lança à la dérobée, sur le second, indiqua seul tout ce que souffrait son âme impétueuse et son coeur de père.
Notre position, sous la batterie sans cesse tonnante de la frégate, n'était plus tenable. A chaque décharge de l'ennemi, cinq à six de nos hommes tombaient sur notre pont déjà encombré de morts et de blessés. Le découragement commençait à s'emparer de notre équipage, qui voyait et l'imprudence et l'inutilité de notre résistance.
«C'est le second, murmurait-on, qui a forcé le capitaine à accoster cette frégate. Il est temps de virer de bord. Capitaine, virons de bord!»
L'infortuné second, objet des récriminations presque unanimes, se décida à expier sa faute et à aller demander lui-même au capitaine à prendre chasse pour fuir l'ennemi. Il s'avance derrière (je me rappelle encore son attitude pénible); mais, ne voulant pas avoir l'air de supplier celui dont il voulait cependant obtenir un pardon, il eut l'air de conseiller seulement à Arnaudault la manoeuvre qu'il croyait convenable d'exécuter pour sauver le corsaire. Il se trompait encore en croyant avoir affaire à un homme qui pourrait se contenter du demi-aveu d'une erreur. On rendrait difficilement le ton avec lequel le capitaine reçut ce pauvre diable.
—Quand je vous aurai fait tuer avec la moitié de l'équipage, qui a écouté vos crâneries plutôt que ma prudence, je ferai ce que bon me semblera, et je revirerai de bord, si cela me convient; mais jusque là, tâteur de cotes dures, croyez-moi, restez à votre poste et gardez-vous bien de passer encore derrière pour me donner des avis que je ne vous demande pas.
Le second ne sut qu'obéir à l'ordre impérieux de son chef. Mais en se rendant sur l'avant, il put remarquer l'irritation que sa présence excitait dans tout l'équipage. Des interpellations violentes accueillent cet officier, dans lequel chacun voyait la cause de la perte probable du corsaire. A bas le second! s'écriait-on de toutes parts. Virons de bord! virons de bord! Pressé par cette situation, qui devenait intolérable pour lui, il se rend encore auprès du capitaine pour vaincre son inflexibilité. Mais cette fois-là l'infortuné second avait perdu son ton d'assurance: ce n'était plus qu'un suppliant qui s'offrait comme une victime expiatoire à celui dont pouvait encore dépendre le salut commun.
—Je vous avais défendu de passer derrière, lui dit Arnaudault, et vous voilà encore! Est-ce un nouveau conseil que vous avez à me donner?
—Non, capitaine, c'est une prière que j'ai à vous faire.
—Et laquelle?
—Je vous supplie de virer de bord.
Le capitaine, après avoir fait quelques pas sur le gaillard, revient vers le second:
—Virer de bord, et c'est vous qui me suppliez?… Eh bien oui, je consens à virer, mais à une condition…
—Laquelle, capitaine? je suis prêt à tout faire pour sauver le corsaire et l'équipage.
—C'est à condition que vous me crierez devant, au porte-voix: Capitaine, virons de bord! J'en ai assez!
—J'aime mieux me faire tuer, capitaine, que de consentir à cette honte, répondit le second.
—Comme il vous plaira, répond le capitaine, je ne veux forcer le goût de personne. Et il reprend avec calme sa place accoutumée sur le bastingage.
Les témoins de cette scène si vive, à laquelle le danger de notre position donnait un caractère terrible, repoussèrent par des cris de rage le second, qui revenait désespéré prendre son poste. Il fallut enfin qu'il se soumît à la volonté inexorable du capitaine. Il s'immola. Placé sur le bossoir où maître Philippe et l'un des fils d'Arnaudault avaient été tués, il élève son porte-voix et se dispose à faire au capitaine l'amende honorable qu'il exigeait. Mais à peine avait-il prononcé dans le porte-voix, ces mots qui lui coûtaient tant: Capitaine, j'en ai assez! qu'un paquet de mitraille lui enleva, en ronflant avec fracas, le sommet de la tête. Au mouvement que fit Arnaudault à ce spectacle horrible, on aurait dit qu'il attendait la mort du second pour se décider. Apaisé par cet événement, qu'il croyait peut-être lui être dû comme une justice providentielle, il n'hésita plus à commander de virer de bord. Mais, toujours lui-même, mais toujours froid, malgré l'imminence du péril, il nous fit entendre l'ordre de pare-à-virer avec cette assurance dédaigneuse que nous respections en lui. Personne, comme on doit le penser, ne fit attendre sa coopération, pour exécuter la manoeuvre ordonnée. Au commandement d'adieu-vat, le corsaire, aidé par le mouvement de la barre poussée sous le vent, se rangea au vent en faisant battre en ralingue toutes ses voiles criblées de boulets et de balles; mais par l'effet de cette prompte évolution, il présenta sa poupe au travers de l'ennemi qui, profitant d'une telle position, nous enfila de l'arrière à l'avant, de toute sa volée de tribord. Cette volée, reçue quand nous combattions encore presque côte à côte avec la frégate, sans espoir de salut, nous aurait consternés; mais essuyée en fuyant, elle ne fit seulement pas baisser la tête aux moins intrépides de nos gens. Nous étions à peu près sûrs de nous tirer d'affaire; les périls ne nous paraissaient plus rien, tant les marins sont loin de se livrer au désespoir, pour peu qu'ils entrevoient un seul moyen de salut. Le plus près du vent était la marche du corsaire, qui revirait de bord avec la vélocité et la promptitude d'un lougre. Forcée d'envoyer vent-devant comme nous, pour nous poursuivre d'aussi près que possible, la frégate, reversant ses voiles moins vite que notre brick, perdait aussi beaucoup plus que nous, dans chacune de ces évolutions rapides que notre capitaine nous faisait répéter à peu près toutes les dix ou quinze minutes. En courant ainsi de petites bordées contre la direction du vent, nous parvînmes bientôt à nous mettre hors de la portée des canons que l'ennemi faisait toujours ronfler sur notre brick. Mais à chaque revirement de bord, une volée nous était lancée impitoyablement, au moment où nous présentions notre arrière à la frégate. Notre manoeuvre fut si prompte, si bien entendue, et la brise nous favorisa tellement, qu'en deux heures de temps nous réussîmes enfin à nous éloigner assez de notre formidable adversaire, pour n'avoir plus à redouter ses coups. La nuit, avec ses gros nuages et sa favorable obscurité, vint nous dérober au danger d'une poursuite obstinée. Tous les feux furent cachés soigneusement à notre bord, pour ne pas offrir à notre inexorable ennemi l'indice de notre position et la trace de la fausse route que nous suivions dans l'ombre pour échapper entièrement à la chasse qu'il nous donnait encore. Qu'on se représente une centaine de matelots, marchant pour manoeuvrer dans les ténèbres, sur les cadavres, et au milieu du sang qui couvrait notre pont, et on n'aura encore qu'une faible idée de notre situation, quelques heures après le combat que nous venions de livrer à la frégate anglaise.
La nuit fut employée à réparer, tant bien que mal, les avaries que le feu de l'ennemi nous avait fait éprouver. Pour prévenir les effets de la joie que le bonheur d'être échappés à notre perte, aurait causée à nos hommes, les officiers répandirent sur le pont, l'eau-de-vie mêlée de poudre, que, pendant l'action, on avait distribuée à l'équipage, pour l'animer au combat. Les matelots, que l'ivresse, puisée dans ce breuvage brûlant, avait rendus furieux, voulurent s'emparer, de vive force, de la cambuse où étaient placées nos provisions liquides. Il fallut encore défendre cette partie du navire, contre leur délire; et ce ne fut qu'après un long combat entre nous, que les plus ivrognes s'endormirent couchés côte à côte avec les morts que nous n'avions pas eu le temps de jeter à la mer. Les marins les moins ivres travaillaient à repasser un petit mât de hune, à la place de celui qu'un boulet avait endommagé pendant l'action.
L'entrevue du capitaine avec celui de ses fils que la mort avait épargné, fut courte, mais affreuse. Ce jeune homme, après le combat, vint embrasser son père, qui le premier prit la parole pour lui dire seulement ces mots: «Ton frère s'est fait tuer comme je l'entendais.»
—Oui, il est mort bravement, répondit le jeune homme en sanglottant et en retenant les larmes qui lui remplissaient les yeux.
—Aurais-tu mieux aimé que ce fut moi?
—Oh! non, mon père… Mais c'était mon frère, c'était le seul….
—Eh bien! pourquoi pleurer? Crois-tu que le boulet qui l'a enlevé ne m'ait rien déchiré là dedans? Tiens vois!
Et en prononçant ces mots le malheureux Arnaudault se déchirait encore la poitrine du bout de ses doigts agacés. Son fils consterné dévora ses larmes et n'osa plus parler de son frère.
Le jour nous trouva réparant encore du mieux possible notre navire, bouchant nos trous de boulet et faisant jouer nos pompes. Notre mât de hune de rechange allait être guindé, lorsqu'un petit trois-mâts, que l'obscurité nous avait empêchés de voir tout près de nous, passa, au lever du soleil, à nous ranger à l'honneur. Il nous hêla en anglais, en nous demandant notre longitude. Il nous eut bientôt dépassés: dans l'état où nous trouvions, il nous aurait été impossible, malgré notre marche supérieure, de lui donner chasse, s'il avait continué sa route.
«Hissez-moi, dit Arnaudault, un pavillon anglais en berne, et parez-moi quelques pièces de canon de l'arrière avec double charge, pour apprendre à ce paria, qui vient nous accoster, quelle est notre longitude.
A la vue d'un pavillon hissé en signe de détresse par un navire à moitié démâté, le petit trois-mâts vira de bord et courut sur nous, ne supposant sans doute pas qu'un bâtiment endommagé comme nous l'étions, pût avoir des projets hostiles. Douze à quinze de nos hommes se promenaient sur le pont: les autres s'étaient cachés, pour ne pas faire soupçonner la force de notre équipage au bâtiment qui nous approchait avec confiance. Rendu à demi-portée de pistolet, le capitaine anglais nous demande: De quoi avez-vous besoin?
—De ton navire, lui crie Arnaudault. Deux coups de canonades chargées à mitraille accompagnèrent cette réponse. Le trois-mâts amena en criant qu'il se rendait; et, pour être plus sûrs de notre prise, nous l'amarinâmes en l'abordant de bout en bout, et en nous accouplant pour ainsi dire avec elle.
Il fallut composer un équipage pour notre nouvelle capture: elle était chargée de coton. Son malencontreux capitaine, en venant à bord, laissa voir au capitaine de prise qui était désigné pour le remplacer, une montre assez belle. Pourquoi cette montre? lui demanda celui-ci en anglais.
—Mais pour voir l'heure.
—Oh! à bord on te dira l'heure sans montre, lui répondit le capitaine de prise; et le bijou passa du gousset du capitaine ennemi dans celui de l'officier du corsaire.
Je grillais d'aller à bord de la prise, malgré la haine que m'inspirait l'homme à qui son commandement allait être confié, et qui se trouvait justement être celui qui, au départ du Sans-Façon, m'avait recommandé pour le mal de mer, au brave maître Philippe. Mais j'avais mes raisons pour désirer de ne plus rester à bord du corsaire.
Le petit Jacques, le novice féminin avec lequel j'avais fait connaissance, cherchait tous les moyens de fuir son capitaine d'armes, dont la surveillance lui était devenue incommode et la tyrannie insupportable. Jacques m'avait confié l'intention où il était de se cacher à bord du premier navire que nous prendrions, et qui pourrait lui offrir l'espoir de gagner terre le plus tôt possible. Il était convenu entre nous que, de mon côté, je ferais tous mes efforts pour aller à bord de la première prise où Jacques parviendrait à se glisser. Persuadé qu'il n'aurait pas manqué de se fourrer dans la calle ou la chambre du trois-mats que nous avions le long du bord, je me déterminai à risquer la balle. Je passe sur le gaillard d'arrière, le bonnet à la main, et m'adressant à Arnaudault, je lui dis, avec assurance:
«Mon capitaine, j'ai envie de faire mon chemin. Voilà une prise, je sais réduire une route sur le quartier et pointer la carte. Je voudrais, si c'est un effet de votre bonté, obtenir la permission de me distinguer en me rendant utile à bord du navire que nous venons d'amariner.»
Arnaudault, sans me répondre, demande à son fils un routier, et une grande carte étendue sur la table de la chambre; la carte lui est apportée: il la déploie sur le capot. «Voilà où nous sommes, me dit-il en me montrant un point marqué au crayon sur le papier déroulé devant moi et en me mettant un compas dans les mains. Quelle route ferais-tu pour attérir sur Ouessant?»
Avant de répondre à cette brusque question, que je tremblais de résoudre gauchement, je pose mes deux pointes de compas, l'une sur le point marqué par le capitaine, et l'autre sur Ouessant:—Le Nord-Est quart d'Est, capitaine, sans compter la variation qui est de deux bons quarts Nord-Ouest.
—Sans compter la variation, dis-tu?
—Oui, sans compter la variation, mon capitaine.
—Tu en sais plus, le diable m'emporte, que le capitaine de prise que je te donne là. Allons, puisque tu le veux, joufflu, saute-moi à bord de ce trois-mâts, et que le bon Dieu ou l'enfer vous conduise tous, pourvu que vous mettiez ce joli ship à bon port. Je te fais lieutenant de la prise, et que je n'entende plus parler de toi!» Mes préparatifs ne furent pas longs: Arnaudault me donna une petite tappe sur la tête en signe de bienveillance et en répétant le pronostic du pauvre maître Philippe: Ce petit Fil-à-Voile finira par faire quelque jour peut-être un bon petit bougre.
La prise, équipée de douze de nos hommes, non compris le capitaine, un gros matelot bas-breton, qui devait servir de second, et moi, devenu la troisième personne du bord, se sépara du corsaire. Arnaudault, monté sur le dôme de la chambre, nous commanda, au porte-voix, de faire de la toile et de bien veiller autour de nous. Le corsaire reprit sa bordée sous ses basses-voiles. Notre nouveau capitaine, dont le nom de course était Bon-Bord, voulut demander au capitaine Arnaudault ses dernières instructions:
—Va-t-en te faire f….., et ne te soûle pas, ivrogne, lui répondit d'une voix de tonnerre le capitaine du Sans-Façon. Ce furent les dernières paroles que nous adressa cet intrépide marin, dont la voix retentissait encore sur les vagues qui allaient nous séparer de lui. Le Sans-Façon disparut bientôt à nos regards dans le creux des lames qu'il faisait blanchir en se traînant péniblement comme estropié, au milieu d'elles. Mon premier soin, après avoir satisfait aux devoirs les plus pressés de mon nouveau poste sur la prise, fut de visiter le navire, pour m'assurer de la présence à bord de mon ami petit Jacques. Je tremblais que ce joli petit être, à qui je m'étais déjà attaché sans trop encore savoir pourquoi, n'eût pu remplir la parole que nous nous étions donnée de nous réunir sur le premier navire capturé. Moi j'avais si heureusement réussi à quitter le corsaire! Mais petit Jacques aura-t-il eu le même bonheur? Son maudit capitaine d'armes ne l'aurait-il pas empêché de réaliser un dessein qu'il aura peut-être soupçonné? Telles étaient les idées qui m'assiégeaient en foule, et mon coeur, qui n'avait pas battu de peur à l'approche du combat et sous le sifflement de la mitraille, palpitait avec force et de manière à me faire défaillir. Je cherche dans la chambre, les cabines, le logement de l'équipage. Rien! Je m'insinue dans la calle entre les balles de coton: rien encore; j'étais désespéré…… Le capitaine Bon-Bord m'appelle pour dîner, des restes du déjeuner que nous n'avions pas laissé le temps au capitaine anglais d'achever. J'essaie de manger: je ne sais que rêver, et déjà, sans trop me douter de ce que c'était qu'une femme, je commençais à les maudire toutes; car, à la place de Jacques, je sentais que rien ne m'aurait empêché de me cacher à bord de la prise.
Les impressions les plus pénibles glissent vite sur le coeur d'un enfant de quinze à seize ans. Je me consolais un peu de l'absence de Jacques, en m'enivrant du plaisir d'être devenu quelque chose dans ma première croisière, et de pouvoir me dire et me répéter que je me trouvais la troisième personne du bord sur le navire le Back-House.
Le matelot Ivon, devenu second de la prise, ce gros Bas-Breton dont j'ai déjà parlé, me prit avec lui pour faire le quart. C'était une espèce d'homme aussi large qu'il était haut, un homme carré enfin, un de ces êtres qui semblent nés sur la côte de Bretagne pour barboter dans la mer au sortir du berceau; mais c'était aussi une de ces fortes créations physiquement complètes, qui sentent le besoin de protéger quelque chose de plus faible qu'elles, et qui semblent faites pour s'attacher à celui chez lequel elles devinent plus d'esprit et moins de force matérielle que chez elles.
Ivon me prit dès la première nuit de quart sous son égide, en raison de ma faiblesse même, et dans la suite, comme on va le voir, il me protégea de toute la largeur de son corps. Il y a de ces hommes qui ne savent offrir à ceux qu'ils aiment, que ce qu'ils ont de plus qu'eux en force; mais aussi qui leur offrent, sans réserve, toute leur force.
Mais, dans cette première nuit de quart, je fus bien autrement favorisé de la fortune. Je n'avais encore rencontré qu'une protection; il m'était réservé de retrouver quelque chose de plus précieux encore.
En descendant, à la fin de mon quart, dans la cabine qui m'était destinée, la tête et le coeur remplis du souvenir de petit Jacques, je ne pus trouver de repos qu'après m'être rassasié des réflexions les plus pénibles. Une main, que je pris d'abord pour celle du matelot qui devait me réveiller pour recommencer à courir la bordée, s'étendit sur moi; une voix, qui n'était pas celle d'un homme, frappa mon oreille encore troublée de ces mots que je ne conçus pas d'abord:
—C'est moi, c'est moi: n'aie pas peur!
—Mais qui toi? Est-ce que…? Ah! mon Dieu!
—Oui, c'est moi, moi, petit Jacques, tu sais bien; mais je t'en prie, parle bas: on pourrait nous entendre.
—Comment c'est… et où étais-tu donc, pauvre petit Jacques?
Cachée sous ta cabine même. La crainte de nous trahir m'a empêchée de te répondre pendant le jour, quand tu me cherchais partout ici; si tu savais combien j'ai souffert de ton inquiétude! Mais me voilà avec toi, délivrée de la contrainte que j'éprouvais sur le corsaire. Ah! si nous pouvions tous deux retourner en France! que je bénirais le Ciel, et toi, toi, mon ami, mon frère, mon enfant!….
Et des caresses bien innocentes, de mon côté du moins, exprimaient à petit Jacques tout le plaisir que j'éprouvais à le retrouver après avoir perdu l'espoir de le revoir encore.
—Comment apprendre au capitaine de prise que je suis à bord, ou comment plutôt lui cacher ma présence?
—Je lui dirai tout: je ne le crains plus. Il pourra bien me battre, me tuer; mais il ne pourra plus te renvoyer à bord du corsaire; c'est tout ce qu'il me faut.
—Ho! garde-toi bien, mon ami, de lui avouer… Je suppose qu'il a déjà deviné, à bord du corsaire même, qui j'étais. C'est un homme qui m'inspire autant de défiance que de dégoût!
—Et à moi donc, l'ivrogne! Mais je dirai tout au second, à Ivon, qui est un brave homme, lui: il aura pitié de toi et de moi… Jacques me donna ses deux mains que je pressai dans les miennes, et s'endormit auprès de moi, harassé par la fatigue et peut-être par les émotions de cette nuit que nous venions d'acheter au prix de plus d'un inconvénient et d'un péril peut-être.
L'heure du renouvellement du quart arriva trop tôt, hélas! Ivon, le premier sur le pont quand le service l'appelait, vint me réveiller lui-même à la place du matelot qui devait s'acquitter de cette fonction. «Debout, mon pays,» s'écria-t-il. Puis, étonné de trouver en tâtant le matelas de ma cabine un individu de plus, couché tout habillé à côté de moi: «Ah! bien, en voilà une bonne, se prit-il à dire: comment! te v'là amateloté de c'te manière. Débrouillons un peu nos amarres, et voyons ce que ça veut dire.» Sa main fouilla, en une seconde, toute ma cabine.
La lampe de la grande chambre éclairait paisiblement la scène qui se préparait. Mon pays Ivon prend par le collet l'individu qu'il avait trouvé en supplément près de moi.
—C'est toi, petit Jacques? fit-il avec étonnement. Et que fais-tu donc à bord?
Des larmes abondantes, comme savent en répandre toutes les femmes dans les circonstances désespérées, furent la réponse de Jacques à Ivon.
Moi, déjà levé, j'étais auprès d'Ivon: l'aveu ne se fit pas attendre. Je lui dis tout en peu de mots; car dans les occasions pressantes, la passion n'est pas verbeuse. «C'est une femme que petit Jacques, mon brave Ivon: elle a voulu fuir son capitaine d'armes et venir avec moi. Voilà tout.»
—Ah! la bonne fichue farce, et ce pousse-caillou de capitaine d'armes qui s'est laissé gourrer…. C'est pas l'embarras, il a été soldat, et ça voulait faire le malin à bord. C'est bien fait pour lui.—Puis, reprenant un ton sérieux, il m'adressa ces paroles:
«Tu as manqué à la subordination: c'est pas bien. Mais le capitaine qu'on nous a donné d'à bord du corsaire est un véritable suce-chopine: il est plein comme un Anglais, un vrai pochard!… Verse-moi un verre de rhum. Monte sur le pont, laisse ta femme en bas, dans ta cabine…. Ta femme que j'ai dit, n'est-ce pas?.. Ah! ah! ah! sa femme! ça fait p….. des épingles…. Un petit particulier de c'te façon avoir une femme! Mais, c'est égal: je me charge de toute la boutique, et laisse courir le bord qui porte à terre.»
Un poids énorme venait de m'être ôté de dessus la poitrine. Petit Jacques embrassa Ivon, qui dès lors nous fut conquis. J'étais honteux de tant de bonheur en un jour.
En me promenant sur le pont avec mon second, une confiance intime s'établit entre lui et moi par cela surtout qu'il me savait gré de m'être rangé sous sa protection; et ce n'était cependant que le deuxième quart que nous faisions ensemble. Les marins vivent vite: ils ont besoin de tout se dire promptement, pour pouvoir se dire quelque chose; ils n'ont pas le temps d'être faux ou dissimulés. Ivon m'avoua qu'il aurait déjà fait sa fortune, s'il avait su lire et écrire.
—Vous ne savez pas lire, mon second?
—Non, mon lieutenant.
—Mais cela s'apprend.
—Oui, mais pas à mon âge, et joint qu'avec cela j'ai la tête dure comme un Bas-Breton que je suis.
—Eh bien moi, je veux vous apprendre à lire!
—Tu seras alors bien malin, Fil-à-Voile; car moi je ne le veux pas… Mais, à propos, je ne veux plus qu'on t'appelle Fil-à-Voile, dis donc! Comment te nommes-tu, sans farce?
—Je m'appelle Léonard, maître Ivon!
Je n'avais pas prononcé mon véritable nom, qu'Ivon passe devant et dit aux matelots de quart:
«Dites donc, vous autres, je suis bien aise de vous prévenir que ce petit jeune homme s'appelle…… Comment déjà m'as-tu dit?
—Léonard!
—Ah! oui, c'est vrai, Léonard, et pas Fil-à-Voile, entendez-vous, et que si on l'appelle encore Fil-à-Voile, je casserai les reins à tout l'équipage.»
Malgré l'engagement difficile que prenait là Ivon, en cas d'infraction à ses ordres, l'équipage comprit qu'il était de force et d'humeur à faire respecter ses volontés. On ne m'appela donc plus que Léonard.
Mon pauvre petit Jacques, laissé dans ma cabine, n'avait pu trouver le sommeil qu'il y cherchait, sans moi: il monta sur le pont. Mais au même instant, le capitaine Bon-Bord parut au milieu de nous. Je prévis une scène désagréable pour moi, quoiqu'Ivon se fût chargé de tout.
Les capitaines, lorsqu'ils s'éveillent, sont ordinairement de mauvaise humeur. Bon-Bord, en mettant le nez sur l'habitacle, trouva que la route que nous faisions était mauvaise.
—Pourquoi mauvaise? lui demanda Ivon.
—Parce qu'elle n'est pas bonne.
—Dites plutôt parce que vous avez bu un coup de trop hier soir, capitaine Bon-Bord. C'est vous qui l'avez donnée cette route, au surplus.
—C'est moi! J'étais donc soûl?
—Pas trop! à peu près comme à présent.
—Je parie, moi, qu'elle ne vaut pas le diable, cette route!
—Je parie que vous êtes paf.
—Qui est-ce qui me prouvera que cette route est bonne?
—Cet enfant, dit Ivon en me montrant, et qui en sait plus que vous et moi. Que dis-tu de la route, Léonard?
—Elle est bonne, répondis-je, si nous voulons entrer en Manche; et j'expliquai de mon mieux mes raisons à l'appui de mon opinion. Le capitaine Bon-Bord parut se rendre à l'évidence, mais d'assez mauvaise grâce. Ivon grognait, Bon-Bord cherchait une occasion de prendre sa revanche et d'avoir raison. Après un moment de silence, il reprit la conversation.
—Est-ce que je n'ai pas vu, en montant sur le pont, un jeune homme causer avec vous?
—Oui, dit Ivon. C'est tout jeunes gens que nous avons à bord… Je tremblais.
—Et qu'est-ce que c'est que ce jeune homme? Il m'a semblé ne pas le reconnaître pour un de mes gens de la prise.
—Ah! vous ne l'avez peut-être pas reconnu, voyez-vous, parce que ce jeune homme est une femme, capitaine.
—Une femme?
—Oui, la femme du capitaine d'armes, qui a passé par-dessus le bord; déguisée en matelot, quoi, comme vous et moi.
BON-BORD.
Il ne doit pas y avoir de femme, à bord, sous aucun prétexte.
IVON.
En ce cas-là, puisqu'il ne doit pas y avoir de femme à bord, cette femme est un jeune homme.
BON-BORD.
Ah ça, voyons donc, est-ce une femme, ou bien est-ce un jeune homme?
IVON.
L'un ou l'autre, comme vous voudrez; ça dépend de vous.
BON-BORD.
Il faut me répondre autrement que cela. Qu'est-ce que cet individu et quel est son sexe? Je veux le savoir.
IVON.
Si vous êtes si pressé, allez y voir; moi, je ne m'y connais pas assez. Je vous ai dit tout ce que je savais.
BON-BORD.
Eh bien! c'est ce que nous verrons….
Moi, je tremblai de tous mes membres à ces mots du capitaine. Ivon reprit après avoir fait deux ou trois tours sur le gaillard d'arrière.
IVON
Je voudrais bien savoir cependant si, dans les ordonnances de la marine, il y a un article qui dit que le capitaine aura le droit de s'assurer si les individus de l'équipage sont mâles ou femelles?
BON-BORD.
Les ordonnances disent qu'un capitaine est roi à son bord, et comme je suis capitaine, je peux faire vérifier les sexes.
IVON.
Vous qu'êtes si savant, cap'taine Bon-Bord, avez-vous lu par hasard, dans les ordonnances, que quand un cap'taine est soûl et qu'il ne peut plus se tenir debout, il doit aller se coucher?
BON-BORD.
Tu m'insultes, je crois!
IVON.
Non pas, je dis tout bonnement que vous êtes soûl. C'est-il vous insulter que de vous dire ce que vous êtes?
BON-BORD.
Tu m'insultes, oui. Mais c'est bon; à la première terre, je te ferai fusiller comme un chien, pour m'avoir manqué.
IVON.
Eh bien! moi, pour ne pas te manquer davantage, je t'étouffe comme un pigeon, si tu fais le crâne; mais comme il faut cependant de la subordination à bord, je ne te tordrai tout-à-fait le cou qu'à la première terre.
En prononçant ces mots, Ivon avait saisi son capitaine par le bras droit, qu'il lui serrait de manière à le lui briser comme dans un étau. Bon-Bord, rappelé à lui-même par cette vigoureuse pression, remit sa vengeance à un temps plus reculé. Il descendit dans la chambre, où il but quelques verres de rhum en jurant, et il alla se coucher.
Ivon, que cette dispute avait agité d'autant plus violemment qu'il avait contenu sa colère, après avoir trois ou quatre fois promis à son capitaine qu'une fois à terre, il lui donnerait une tournée telle que le coeur lui en ferait mal, chargea sa pipe, et m'envoya devant, la lui allumer à la cuisine..
Petit Jacques, qui s'était tenu coi pendant le temps où les deux interlocuteurs échangeaient entre eux des paroles animées dont il était l'objet, vint à nous. Quelle scène! s'écria-t-il.
IVON.
Ne craignez rien! je vous ai pris tous deux sous mon écoute de grand'voile, et je vous réponds que je vous conduirai à bon port, ou que le diable m'enlèvera.
PETIT JACQUES.
Et si le capitaine veut m'opprimer en vous persécutant vous-même?
IVON.
C'est un gredin, un vrai sac à vin, ou plutôt un vrai sac à tafia.
PETIT JACQUES.
Mais s'il s'attache à nous persécuter?
IVON.
Vous opprimer! Nous persécuter! Allons donc! c'est bon dans les comédies ça; mais à bord et avec Ivon! Je voudrais bien le voir: non, je voudrais le voir, là, pour la farce seulement! Mais il ne s'agit plus de tout ce bataclan. Voyons, mam'selle, racontez-nous un peu comme quoi vous vous êtes trouvée à bord du corsaire, avec votre petite mine si accastillée et vos petites mains à manier l'aiguille plutôt que l'épissoire; car le diable m'élingue si je comprends un seul mot dans toute cette histoire de tonnerre d……
PETIT JACQUES.
Mon histoire ne sera pas longue: c'est celle de toutes les jeunes personnes qui ont plus d'éducation que d'expérience, et plus de passions que de raison. Puisque vous vous intéressez si généreusement à moi, je vais vous apprendre qui je suis.
Ivon et moi nous nous assîmes sur le banc de quart, à côté de Jacques. Le temps était beau: le navire filait à toutes voiles sur une mer magnifique, que l'on entendait à peine glisser le long du bord. Jacques commença son histoire, à demi-voix, pour ne pas être entendu du timonnier, à qui Ivon répétait tous les quarts d'heure, en mettant le nez sur la boussole: attention à gouverner et portons plein.