NOTES.
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[1] Les trombes de mer sont produites par un phénomène météorologique que les marins observent particulièrement sous les latitudes les plus souvent exposées aux commotions électriques. Les physiciens expliquent diversement la formation des trombes. Les uns attribuent l'existence et les effets de ce phénomène, à l'échange des deux espèces contraires d'électricité qui, en se trouvant à une distance convenable, se déchargent l'une sur l'autre pour se mettre en équilibre suivant les lois naturelles de leur tendance.
D'autres savans, sans chercher à analyser aussi complètement les causes auxquelles on doit la présence des trombes dans les régions torrides, pensent qu'elles ne sont produites que par la condensation d'un nuage qui, venant à être comprimé entre deux vents contraires, tourbillonne sur la mer en se chargeant de toutes les molécules d'eau qu'il peut lui enlever.
Les trombes, au reste, sont de deux espèces par rapport à la direction qu'elles reçoivent et qu'elles suivent, quelle que puisse être la cause réelle qui les produit: il y a des trombes descendantes et des trombes ascendantes. Si un nuage chargé d'électricité positive, se décharge sur la terre ou sur la mer, chargée d'électricité négative, le nuage crève et la colonne d'eau s'écroule: c'est ce qu'on appelle la trombe descendante.
Si, au contraire, c'est la terre ou la mer qui décharge sur le nuage l'électricité contraire dont elle est chargée, le nuage emporte en s'élevant les objets qu'il rencontre sur le sol, ou l'eau qu'il aspire dans la colonne qu'il forme en appuyant sa masse sur la surface de la mer. Dans ce cas, la trombe est ascendante. Telle est du moins l'opinion des physiciens, qui pensent que les trombes ne sont qu'un phénomène électrique.
Quoi qu'il en puisse être de ces définitions différentes, il est un fait que personne ne peut méconnaître ni contester: c'est que les parages dans lesquels on observe le plus souvent la présence des trombes de mer, sont ceux où de brusques changemens de vents, et le renversement subit de brises ou de moussons, se font sentir avec le plus de fréquence et de force.
Tels sont les parages du golfe de Guinée, le canal Mozambique, les Moluques, les Philippines, etc.
Les trombes marines, qui furent pendant si long-temps un grand sujet d'effroi pour nos vieux navigateurs, paraissent avoir perdu aujourd'hui, comme toutes les choses que l'on croit voir de près, une partie du prestige qui les faisait tant redouter autrefois. L'aspect d'une trombe semblait menacer d'un anéantissement total le navire assez malheureux pour rencontrer ce spectre des mers. Un coup de canon envoyé à boulet sur la fantastique colonne d'eau pouvait, disait-on, faire s'écrouler sur lui-même ce colosse redoutable des élémens conjurés. Aussi, les anciens bâtimens du commerce n'embarquaient-ils une ou deux mauvaises pièces d'artillerie à leur bord, que pour crever une trombe, ou pour appeler à eux les pilotes dans les momens de détresse, car le naufrage et les trombes étaient les deux plus grands dangers que pouvaient craindre les navigateurs des siècles passés.
Mais, maintenant que l'expérience a réduit, en quelque sorte, les trombes de mer à leur juste valeur, on sait les effets qu'elles sont capables de produire sur les navires qui se trouvent exposés à les recevoir en mer. Plusieurs grands bâtimens ayant été assaillis par ces énormes nuées d'eau ascendantes, en ont été quittes pour avoir vu le tourbillon liquide enlever leurs voiles, une partie de la mâture, et des objets amarrés sur le pont; accident toujours grave il est vrai, mais moins effrayant encore que la destruction totale dont, autrefois, l'approche d'une trombe marine paraissait menacer les navires mêmes du plus fort tonnage et de la plus grande solidité.
La manière dont je m'y prends pour mettre dans la bouche de maître Bastringue la description d'une trombe marine, ne peut amener sans doute qu'une idée très imparfaite de la théorie aux raisons de laquelle il est possible d'expliquer ou de définir ces sortes de phénomènes. Mais pour rendre l'effet que produit en général sur l'esprit des matelots, l'aspect d'une trombe, il fallait bien faire parler un marin autrement que n'aurait parlé un savant de l'Institut, qui aurait observé, par ordre de l'Académie, l'apparition du météore dont il est question dans ce chapitre. Les hommes du commun et les hommes de la science, ont les mêmes yeux, mais ils n'ont ni les mêmes idées, sur les choses qui affectent leurs yeux, ni les mêmes expressions pour rendre les idées que la vue des mêmes objets peut produire sur leur imagination. Or, ce qu'il y a de plus piquant pour les gens du monde, ce n'est guère d'apprendre la manière dont s'y prendrait un savant pour rendre compte des sensations que lui ferait éprouver l'apparition d'une chose extraordinaire. Il y a long-temps que l'on sait que les personnes instruites n'ont qu'un langage pour peindre ce qu'elles observent dans l'intérêt de la science; et malheureusement, la préoccupation à laquelle elles sont presque toujours livrées dans l'ardeur de leurs recherches méthodiques, ne laisse que trop peu de part à cette mobilité d'impressions, que l'on aime à retrouver dans la peinture des événemens saisissans. Or, le langage le plus propre peut-être à rendre fidèlement et énergiquement les impressions les plus vives, et je l'avouerai à ma honte et à la honte de notre langue littéraire, est le langage, ou si l'on veut, le jargon que parlent les hommes du peuple. Cette observation est si désespérante, et si vraie en même temps, que pour décrire les combats, les manœuvres et les tempêtes, toutes choses fort émouvantes de leur nature, le style officiel du bulletin et le style même de l'histoire, a été obligé d'emprunter au langage vulgaire des soldats et des matelots, les termes avec lesquels il devenait possible de rendre certaines idées, et de peindre certains faits. Dumarsais a dit, avec sa haute et profonde raison, qu'il se faisait plus de figures un jour de marché, à la halle, qu'il ne s'en faisait en plusieurs jours d'assemblées académiques. On pourrait encore ajouter pour compléter le sens de cette assertion, que les plus belles figures de rhétorique que nos écrivains aient mises littérairement en œuvre, n'ont pu être empruntées qu'à la rhétorique naturelle des gens qui savent le moins bien exprimer des idées communes.
Que le peuple des halles, des bivouacs ou du gaillard d'avant soit mal habile à rendre dans un idiôme usuel des pensées ordinaires ou des sentimens calmes, c'est là ce que nous ne nierons pas, en nous rappelant surtout combien il semble manquer d'esprit et de chaleur dans ce qu'on pourrait nommer le médium de la conversation. Mais qu'il soit moins pittoresque et moins heureux que les gens d'éducation, pour exprimer les choses qui l'affectent vivement ou qui le passionnent puissamment, c'est là ce que nous contesterons toujours, en invoquant à l'appui de notre opinion l'exemple des faits et l'autorité des preuves les plus irrécusables. Que l'on compare aux mots éloquens les plus péniblement trouvés par nos auteurs, les mots mémorables tout trouvés dans la bouche du peuple en face d'un danger, d'un grand événement ou d'un spectacle sublime. Quel fut l'orateur qui répondit viens les prendre, au roi insolent qui demandait leurs armes aux Lacédémoniens? le peuple de Sparte. Quel guerrier s'écria La Garde meurt à Waterloo? un sergent auquel Cambronne eut la noblesse de restituer ce cri immortel. Qui prononça, dans nos journées de Juillet, cet anathème de quatre monosyllabes contre la royauté suppliante: Il est trop tard? un ouvrier de l'hôtel-de-Ville. A nous deux peut-être les belles phrases, mais aux hommes du peuple les beaux mots.
Pour en revenir aux trombes marines, après la longue digression à laquelle nous venons de nous laisser aller, tout en voulant d'abord ne parler que de ce phénomène curieux, nous reproduirons ici ce qu'un navigateur moderne, aussi justement estimé pour l'étendue de ses connaissances pratiques, que pour la profondeur de son talent d'observation, a publié récemment sur les trombes et les tourbillons. C'est au savant ouvrage de James Horsburg sur la navigation des mers de l'Inde, que nous empruntons la notice qu'on va lire; et nous saisissons d'autant plus volontiers l'occasion de citer le nom de ce marin célèbre, que c'est à l'un de nos bons amis, le capitaine de frégate le Prédour, que les capitaines français doivent l'excellente traduction de James Horsburg.
«Les tourbillons, dit Horsburg, sont souvent occasionnés par des terres hautes et inégales. Lorsque le vent est violent, il descend parfois, des montagnes, des raffales en tourbillons sur la surface de la mer; mais le phénomène appelé tourbillon et que les marins nomment trombe, est attribué à l'électricité. C'est dans les climats chauds et lorsque de gros nuages noirs occupent les régions inférieures de l'atmosphère, qu'on rencontre ordinairement des trombes; l'air est alors surchargé d'électricité, et l'on a en même temps du tonnerre et beaucoup de pluie. Lorsqu'on aperçoit une trombe se former à peu de distance, on distingue un cône descendant d'un des nuages noirs, le sommet dirigé vers la mer; au même moment, l'eau qui est en dessous, s'élève un peu, en prenant la forme d'un nuage ou d'une vapeur blanchâtre, et il en suit un autre petit cône qui s'unit au premier: la trombe est alors complètement formée, mais il arrive souvent que la force motrice n'est pas assez forte, et, dans ce cas elle est bientôt dispersée.
«Il y a au milieu du cône qui forme la trombe, une colonne blanche et transparente qui paraît être dangereuse quand on la voit de loin, attendu qu'elle représente alors une colonne d'eau ascendante; mais en s'en approchant, on voit qu'il n'y a pas de danger. J'ai passé auprès de quelques trombes au moment où le tourbillon se formait, et j'ai été en position de faire les observations suivantes:
«Par une force électrique, ou un tourbillon ascendant, un mouvement circulaire est donné à une petite partie de la surface de la mer autour de laquelle on voit des brisans, et les eaux semblent tourbillonner avec une vitesse de deux, trois, quatre ou cinq milles par heure. Au même moment, une très grande partie de l'eau que contient la trombe se disperse en parties extrêmement fines, ressemblant à de la fumée ou de la vapeur, et en faisant un grand bruit qui provient de la vitesse avec laquelle tourbillonnent ces gouttes d'eau, elles montent en décrivant une spirale jusqu'à ce qu'elles se joignent au nuage qui est au-dessus. Au milieu de la trombe, il existe une lacune dans laquelle ces gouttes d'eau ascendantes ne pénètrent pas, et dans cette lacune, ainsi que le long de la partie extérieure de la trombe, il semble pleuvoir. Cela vient de ce que la force motrice n'étant pas assez puissante dans ces parties pour faire monter l'eau, elle retombe en forme de pluie.
«La lacune qu'on aperçoit au centre de la trombe, est probablement la colonne transparente qu'elle paraît former quand on la voit de loin. Durant les calmes, les trombes ont une direction verticale; mais quand il vente, elles sont inclinées et courbées selon la pression que le vent exerce sur elle. Quelquefois elles disparaissent tout-à-coup; mais il y en a qui parcourent rapidement la surface de la mer et qui durent plus d'un quart-d'heure.
«On en rencontre rarement la nuit, bien qu'il me soit arrivé d'en trouver une. Les trombes ne sont pas aussi dangereuses que le prétendent quelques personnes, qui disent, que quand elles se rompent, elles jettent assez d'eau pour couler un navire. Je ne pense pas qu'il en soit ainsi, attendu que l'eau ne tombe que comme une forte pluie; mais un petit bâtiment courrait le danger de chavirer, s'il avait beaucoup de voiles dehors, et un grand navire qui n'amènerait pas ses huniers et ne tournerait pas ses cargues-points, pourrait les voir remonter par l'effet du tourbillon, et serait exposé à démâter. On pense qu'en tirant du canon auprès d'une trombe, on doit la disperser par l'ébranlement que cause l'explosion dans l'atmosphère. Dans le voisinage des trombes, le vent est sujet à changer promptement de direction, en sorte qu'il est prudent de se tenir sur une voilure aisée.
«Quand une trombe passe sur la terre, elle enlève toutes les matières légères qui sont à sa surface; j'en ai vu une passer sur la rivière de Canton, qui fit bouillonner l'eau comme celles qu'on rencontre en mer, et tous les navires près desquels elle passa, l'évitèrent sur leurs ancres. Elle dépouilla plusieurs arbres de leurs feuilles, qui s'élevèrent dans l'air à une très grande hauteur, ainsi que le chaume de plusieurs cabanes.
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[2] Les vœux d'une nature au moins aussi étrange que celui que je mets ici sur le compte de maître Bastringue, n'étaient pas rares chez les anciens marins livrés pour la plupart à la superstition des temps dans lesquels ils vivaient; et, pour prouver jusqu'à quel point peut aller quelquefois la bizarrerie des engagemens qu'ils prenaient avec le ciel dans les momens de péril et d'effroi, je me contenterai de citer un exemple qui, je crois, pourra me dispenser de reproduire, à l'appui de la vraisemblance du fait que j'ai cité dans ce chapitre, les autres témoignages que je serais encore à même d'invoquer en recueillant mes souvenirs.
Un capitaine caboteur, assailli par une tempête qui menaçait d'envahir à chaque lame, son malheureux petit navire, promit à la Vierge-Marie, de retirer du péché la première fille de joie qu'il rencontrerait à terre, s'il parvenait jamais à rentrer sain et sauf dans le port. Le miracle se fit, et le navire fut sauvé. Le dévôt capitaine ne tarda pas à trouver l'occasion de se montrer fidèle au vœu qu'il avait formé dans le danger, et, en arrivant pieds nus à terre, pour aller déposer un cierge bénit sur l'autel de la secourable Madone, il rencontra sur son chemin la femme qu'il s'était engagé à retirer des abîmes du vice. C'était, entre toutes les pécheresses du lieu dans lequel le capitaine avait été chercher un refuge, la fille la plus connue et la plus mal famée, et cette circonstance, en donnant plus d'éclat au sacrifice du marin, devait lui rendre ce sacrifice plus méritoire, et son devoir plus sacré. Il épousa sa nouvelle et facile conquête en donnant à la cérémonie de son mariage tout le pompeux scandale qu'il jugeait le plus propre à sanctifier son humilité. Mais, ce qu'il y a de plus extraordinaire dans cette inconcevable aventure, c'est que la Madelaine ainsi purifiée par les chastes feux de l'hyménée, devint aussi sage qu'elle avait été autrefois dissolue, et que son pieux époux finit par mourir d'ivrognerie dans un des lieux de prostitution, d'où il avait si évangéliquement retiré sa fiancée.
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[3] La vie de Christophe offre à la philosophie, l'exemple d'une fortune extraordinaire et la preuve malheureuse de l'ambition, qu'une élévation trop subite peut développer soudainement chez les hommes même les plus modestes et les plus obscurs.
Né dans l'île de La Grenade, au sein du plus abject esclavage, et jeté avec d'autres esclaves comme lui sur les rivages de St.-Domingue, au milieu des événemens qui devaient arracher cette colonie au joug des Européens, ce noir audacieux parvint, à la tête de quelques insurgés de sa classe, à chasser les Anglais et les Espagnols de la partie de l'île que la France révolutionnaire disputait encore aux nègres qu'elle avait eu l'imprévoyance de soulever aux premiers cris de liberté.
Nommé général par le droit de révolte, sans avoir cherché d'abord d'autre gloire que celle de mourir pour sa nouvelle patrie, Christophe se tourna, après la victoire, du côté de Toussaint-Louverture, contre ces mêmes Français dont il n'avait un moment embrassé la cause, que pour soustraire son pays adoptif à la domination des Espagnols et des Anglais, les deux peuples ennemis qui, dans son esprit, devaient être les moins disposés à favoriser les idées de liberté que la révolution de 89 avait été réveiller jusques dans le sein des plus pauvres nègres.
Lors du débarquement du général Leclerc au cap Français, Christophe, resté le dernier et presque seul sur le lieu que nos soldats allaient attaquer, n'hésita pas à livrer aux flammes la ville qu'il n'avait pu défendre, et les premiers pas de notre armée ne rencontrèrent, sur cette terre fatale, que des ruines fumantes à la place où leurs regards charmés avaient vu s'élever une cité florissante, quelques minutes avant la descente. Poursuivi, traqué dans les mornes où il avait été chercher un refuge contre la vengeance des blancs, le général-nègre se soumit au vainqueur avec une apparence de résignation et de bonne foi qui lui valut, de la part de Leclerc, une confiance qu'il n'attendit plus que le moment de tromper et de trahir. Et en effet, à peine l'épidémie affreuse qui devait ensevelir toute notre armée dans le même linceul, eut-elle éclaté dans le camp des Français, que Christophe, acceptant, comme l'indice de la protection du ciel, le fléau qui allait lui servir d'auxiliaire, releva contre les alliés que la force lui avait imposés, l'étendard de cette indépendance pour laquelle il avait déjà combattu.
On sait le sort des quarante-huit mille hommes dont les ossemens blanchissent encore après quarante ans d'oubli, les champs funestes de la colonie que la belle expédition de Leclerc devait reconquérir à la France. Dessalines, le premier entre les généraux de l'insurrection, fut appelé à régner, après la mort de notre armée, sur le peuple d'anciens esclaves, que d'autres esclaves avaient si courageusement affranchis; et parodiste grotesque du grand acte d'usurpation de Napoléon, on vit bientôt le chef ambitieux, que les nègres vainqueurs s'étaient donné, faire son dix-huit brumaire à Haïti, comme Bonaparte avait fait le sien à Saint-Cloud. Mais moins heureux ou moins habile surtout que le César français, le César haïtien, proclamé empereur sous le nom de Jacques Ier, ne tarda pas à payer de sa tête l'extravagance de son ridicule plagiat. Christophe qui, jusqu'à la mort de Dessalines, n'avait recherché ni les honneurs dont on l'avait comblé, ni les grades même qu'il avait mérités sur les champs de bataille, se trouva appelé à remplacer l'usurpateur mulâtre, avec le simple titre de président et de généralissime provisoire. Mais soit que jusqu'à cette époque l'ambition qu'on ne lui soupçonnait pas eût réellement dormi dans son cœur, ou soit plutôt qu'il eût attendu avec dissimulation le moment favorable de la faire éclater, à peine se vit-il investi de l'autorité supérieure, qu'il voulut, comme son téméraire prédécesseur, s'emparer du pouvoir absolu. Péthion venait de se faire proclamer, au Port-au-Prince, président de la république. Christophe lui déclara la guerre. Rigaud, débarqué aux Cayes avec des projets d'invasion, veut en vain se jeter entre les deux compétiteurs, pour compliquer leurs embarras, et profiter pour lui-même de la difficulté nouvelle dans laquelle son agression doit les placer. Christophe marche à la fois sur Péthion et sur Rigaud, pour faire face tout seul aux deux ennemis qui lui disputent le pouvoir usurpé, qu'ils brûlent de lui ravir pour se le partager. Pendant plusieurs années, la malheureuse Haïti se trouva déchirée par les querelles sanglantes et les prétentions forcenées des hommes qu'elle avait placés à sa tête pour s'affranchir du joug européen et de l'esclavage que, plus d'une fois peut-être, l'anarchie lui apprit à regretter.
Christophe, enfin, après quelques succès plus brillans que décisifs, croyant porter un coup fatal à la haine de ses ennemis, en s'élevant au-dessus d'eux, par le vain titre auquel il aspirait depuis long-temps, se fit déclarer roi du pays que ses armes n'avaient pu encore soumettre entièrement à sa puissance; et cet homme qui, né dans l'esclavage, s'était fait traîner, pour ainsi dire, de force, au grade de général, ne sut plus supporter, après s'être couronné roi de ses propres mains, l'idée de la résistance que ses projets insensés devaient rencontrer dans les masses qu'il avait naguère soulevées au cri de liberté. Une révolte militaire, provoquée par un de ses caprices, éclate dans un régiment auquel il a voulu imposer un colonel que les soldats ont déjà repoussé de leurs rangs. On annonce au roi que la mutinerie, qu'il a d'abord méprisée, a pris le caractère imposant d'une insurrection. Le roi, atterré par cette nouvelle inattendue, rentre dans son palais; il demande sa femme et ses enfans à qui il prodigue avec attendrissement les plus vives caresses; et à peine s'est-il arraché avec effort des bras de sa famille troublée, qu'on entend dans le cabinet où il est passé pour faire sa toilette, la détonation d'une arme à feu: les domestiques, accourus dans l'appartement où le roi venait de se renfermer, relevèrent le cadavre de leur maître, qui s'était suicidé en se tirant un coup de pistolet dans l'oreille. Dessalines mort assassiné, Péthion se laissant mourir de faim, par peur de son usurpation, et Christophe se tuant pour échapper au sort que ses sujets lui avaient préparé, ont livré à la révolution haïtienne, des pages aussi sanglantes que celles sur lesquelles nous lisons aujourd'hui l'histoire de la révolution française, et là aussi, selon la belle et terrible expression de Vergniaud, la révolution a fait comme Saturne, elle a dévoré ses enfans.
La tradition populaire a beaucoup exagéré au loin la cruauté de Christophe, bien plus heureux, en cela, que son prédécesseur Dessalines, dont les actes de férocité pourraient défier l'exagération des traditions les plus erronées. Mais cependant, malgré la justice que l'on est forcé d'accorder à la modération que fit admirer Christophe, en plusieurs circonstances où il aurait pu se montrer rigoureux sans s'exposer à être accusé de barbarie, on lui a attribué l'idée d'avoir fait enterrer vivant, pendant quelques instans, avec toutes les cérémonies de l'église, un jeune officier européen qui passait pour s'être associé à un complot de soulèvement des noirs du Cap contre l'autorité de leur tyrannique souverain.
Le mort vivant en fut quitte pour la peur, m'a-t-on assuré; mais cette peur pensa coûter la vie au malheureux inhumé que l'on avait seulement voulu effrayer par le simulacre des apprêts de ses funérailles. C'est ce trait, d'un nouveau genre de gaie torture, que j'ai essayé de mettre en action dans les aventures toutes fictives du pirate José, sans prétendre aucunement, pour cela, garantir ou affirmer l'authenticité historique du fait dont je me suis emparé. Ce qu'il me suffira de faire remarquer, pour l'acquit de ma conscience de romancier, c'est que dans la conception de mon petit drame funéraire, la nature de l'attentat projeté par le coupable, justifie jusqu'à un certain point, la rigueur et la cruauté même du châtiment dont il m'a plu de surcharger la liste, déjà assez longue, des sévérités de Christophe.
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[4] Boucaniers, Flibustiers, Frères-la-Côte, Vieux-de-la-Cale.
On s'est long-temps ingénié à chercher l'ascendance philologique de la dénomination de boucanier, appliquée aux anciens flibustiers établis sur la côte de Saint-Domingue. La plupart des étymologistes n'ont pas hésité à faire dériver ce nom donné à de fort mauvais hommes, du mot boucan qui, dans notre vieux langage français, exprimait l'idée d'un fort mauvais lieu. Le substantif buccus, que l'on fit découler au moyen-âge et en très basse latinité, du substantif très latin bucculus (jeune bœuf ou bouvier), défraya pendant long-temps les érudits qui cherchaient à trouver, tant bien que mal, l'origine très embarrassante du mot boucanier. Un boucan était un lieu de débauche: faire du boucan se disait pour faire du tapage; or, comme les boucaniers de Saint-Domingue, et de l'île de la Tortue, passaient pour avoir fréquenté long-temps en Europe les lieux de prostitution, et y avoir souvent fait, sans doute, beaucoup de tapage, rien n'avait été plus naturel que de gratifier du nom de boucaniers, ces faiseurs de boucan des lupanards de la métropole. On avait bien fait dériver déjà le mot flibustiers du mot flibuste, dérivé lui-même du composé free-booters, francs-pillards, ou du double mot fliboath bateau léger, petite barque propre à la contrebande! Pourquoi se serait-on plus gêné avec le mot boucaniers, si heureusement appliqué à ces hommes de mauvaise vie, dont la licence de mœurs devait rappeler si complètement la lasciveté et la grossièreté du bouc, antique emblème des appétits les plus impurs de la brute?
Trois ou quatre raisons lexigraphiques concouraient donc pour faire penser que boucanier descendait en ligne directe et étymologique de boucan, lieu infâme, tapage infernal, etc. Mais plusieurs objections, cependant, pouvaient être opposées à la vraisemblance raisonnée de cette dérivation. Premièrement, les boucaniers de Saint-Domingue, privés de femmes dans les commencemens de leur établissement, ne purent guère se montrer plus intempérans que les autres colons aussi débauchés qu'eux, et qui ne furent cependant jamais connus comme eux, sous le nom de boucaniers. Secondement, la vie très sobre que ces misérables aventuriers menaient par force dans les rochers, d'où ils s'élançaient pour piller, ça et là, quelques navires égarés sur leurs côtes, ne leur permettait guère de faire du boucan, et de fonder en quelque sorte, à force de tapage, l'étymologie de la dénomination sous laquelle ils furent connus depuis l'époque de leur réunion. Assez long-temps même les anciens habitans espagnols, perdus eux-mêmes de débauches et de molesse, ignorèrent le voisinage redoutable des flibustiers, tant l'existence de ces nouveaux émigrans était simple, solitaire et paisible jusque dans sa belliqueuse rudesse. Ensuite, pourquoi aurait-on été donner exclusivement le nom de boucaniers, coureurs de mauvais lieux, à ces hommes, la plupart marins, et venant vivre entre des rochers, dans le célibat et l'indigence, tandis que l'on ne pensait pas à appeler du même nom, les émigrans crapuleux qui partaient de France avec leurs concubines, pour aller se livrer à la paresse la plus honteuse, et à la débauche la plus effrénée, sur les rivages hospitaliers des Antilles?
Toutes les conjectures prouvent donc, jusqu'à la plus parfaite évidence, que c'est à d'autres racines que celles qu'offrent les noms buccus et boucan, qu'il faut aller demander l'étymologie du mot boucanier; et ce qui achèverait de démontrer pour nous l'improbabilité de l'origine philologique que l'on a cru pouvoir assigner à ce substantif, c'est le cercle vicieux dans lequel sont tombés les étymologistes, en recherchant à deux époques différentes la généalogie équivoque de ce mot.
Lorsque l'existence des aventuriers de la côte de Saint-Domingue commença à être connue en France, on expliqua ainsi le nom burlesque qui les désignait: boucanier, qui fréquente les boucans, qui va à la chasse des bœufs sauvages dans l'Amérique!
Plus tard, lorsque nos faiseurs de dictionnaires apprirent que les boucaniers se nourrissaient de la chair des animaux qu'ils faisaient griller et fumer sur une claie de bois, appelée en caraïbe buscan ou bucan, ils nous firent connaître que le mot boucanier était le nom que l'on donnait aux hommes qui mettaient à cuire sur des boucans, la chair des bœufs sauvages qu'ils tuaient à la chasse avec de longues carabines, qui, elles-mêmes, portaient le nom de boucanières.
C'était le mot cherché, expliqué par le mot trouvé, et le problème étymologique résolu par le terme connu de la proportion lexigraphique.
Les meilleurs dictionnaires n'en font presque jamais d'autres. Les dictionnaires ont bien été jusqu'à nous définir ainsi les mots musique et musicien:—Musique, art du musicien,—musicien, homme qui fait de la musique. Ces deux mots, au reste, se définissaient l'un par l'autre.
Un vieux matelot, qui se servait devant moi de ce mot de boucanier, que je lui entendais prononcer avec surprise, m'expliqua plus naturellement que tous les vocabulaires que j'avais consultés jusques-là, la filiation de ce nom.
«Monsieur, me dit-il, avec toute l'ingénuité de son langage, vous n'êtes pas peut-être sans savoir que, lorsque anciennement les flibustiers de la côte Nord de Saint-Domingue et de l'île de la Tortue, se mirent à vouloir vivre d'eux-mêmes dans ces parages, ils commencèrent par tuer les chèvres, les boucs maigres et les cabris qu'il y avait pour toute nourriture dans le pays, en fait de viande. Ces petits boucs étant une fois tués, les flibustiers leur grillaient les gigots pour avoir à manger du cuit, et ils se capelaient leur peau sur le dos, pour s'abriter contre la pluie et les maringouins. Leur nom, à ces grilleurs et mangeurs de boucs, est venu de là. On les appela des boucaniers, parce qu'ils allaient à la chasse des boucs, vous entendez bien. Ils boucanaient leur viande, on les boucana aussi, eux, en leur donnant le nom de guerre de boucaniers; et qui dit aujourd'hui boucanier, dit celui qui fait boucaner de la viande quelconque, bœuf, ou bouc, mouton ou cabri. Pas une ombre d'autre raison de plus ou de moins que cela.»
—Mais pourquoi, demandai-je à mon érudit pratique, dit on faire du boucan, pour causer du vacarme, faire du bruit?
—Parce que, me répondit-il avec la plus grande confiance, que toutes les fois qu'on fait boucaner de la viande sur un feu de branches de manguier ou de palétuvier, ça fait apparemment du boucan plus qu'un merlan de deux sous dans une poële à frire! ceci est clair comme de l'eau de roche.
—Et pourriez-vous m'apprendre, continuai-je, la raison pour laquelle l'on donne encore le nom de frères-la-côte à de vieux marins, dont l'existence paraît ne pas toujours avoir été très catholique?
—Histoire de flibusterie encore que tout cela! voyez-vous? Les anciens gouins (matelots) qui, comme moi et tant d'autres auraient pu le faire alors, étaient partis chercher à se garnir le ventre (à vivre) sur la côte Nord, avaient plus de bon appétit que de vivres, et plus de misère que de grabuge à rafler dans leur métier. La misère, ça vous communique de l'amitié pour ses semblables, et les misérables comme soi. Ils s'appelaient entre eux, frères, parce qu'ils ne faisaient sensément qu'une seule et même famille de rafalés. Aussi boucaniers, flibustiers, frères-la-côte ou vieux-de-la-cale, tout ça ne faisait qu'un, et qui disait l'un disait l'autre; dans le temps passé, et aujourd'hui encore, un frère-la-côte, comme on se nomme souvent entre amis, est un petit restant de la vraisemblance des frères-la-côte de jadis, avec les frères-la-côte d'aujourd'hui dans notre marine.
Ces explications du vieux marin, toutes contestables quelles fussent, me parurent valoir presque autant que celles que jusques-là j'avais trouvées dans les dictionnaires et les notices. Elles avaient du moins, sur celles-ci, l'avantage de la clarté et de la naïveté.
L'histoire vraie et simple des flibustiers, si étrangement défigurée par les plumes coquettes que nous avons vues se mêler de faire de la marine à l'eau de rose, s'est conservée pure et sauvage dans la tradition, pour ainsi dire flottante, des matelots: la voici toute brute, comme je l'ai trouvée dans cette tradition que j'ai si souvent consultée.
Il y a trois cents ans, environ, que quelques bandes de marins vinrent, conduits par les hasards de la mer, se réfugier dans les criques abandonnées de la partie nord et nord-ouest de Saint-Domingue, dégoûtés qu'ils étaient de faire, presque pour rien, le cabotage pénible et misérable des îles du vent. Une carabine, et deux ou trois chiens aussi farouches que leurs maîtres, composaient tout leur attirail de guerre et toute leur fortune domestique. Ils chassaient pour se nourrir et pour occuper le long désœuvrement de leurs journées. La pêche prenait aussi une partie de leur temps. Ennuyés bientôt de cette vie de bêtes fauves, ils songèrent à employer contre les riches navires qu'ils voyaient passer à côté d'eux dans les débouquemens, les chaloupes dont ils ne s'étaient servis, jusques là, que pour pêcher le poisson que les mers transparentes des tropiques amenaient sur leurs côtes ignorées. Les premiers bâtimens abordés par ces terribles pirates, se rendirent à eux et devinrent bientôt sous leurs pieds, des corsaires assez forts pour livrer aux autres navires marchands, des combats réglés et meurtriers. Les équipages des bricks et des trois-mâts capturés, alléchés par l'appât du butin dont les vainqueurs leur offraient libéralement leur part, s'enrôlèrent volontairement sous le pavillon nouveau de ces heureux écumeurs de mer. L'association fortuite se grossit de tous les bandits que leur envoyaient le mécontentement, la banqueroute ou l'indigence. Les plus jeunes et les plus maladroits servaient de mousses; les plus intrépides ou les moins ignorans commandaient au dévouement absolu qu'exigeaient les intérêts de cette communauté d'hommes civilisés, redevenus sauvages par besoin, par peur ou par mépris des lois de la société à laquelle ils avaient dit un éternel et terrible adieu.
Leur audace leur assura des succès inouïs, et leurs succès redoublèrent leur témérité. Après avoir formé, du fruit de leurs rapines, une espèce de colonie de corsaires, assez semblable à celle d'Alger, ils osèrent attaquer la Côte-Ferme et rançonner des villes, comme auparavant ils avaient rançonné des navires. On les vit même s'aventurer jusque sur les côtes du Brésil et dans l'océan Pacifique, en doublant le point, alors si redouté, du cap Horn, pour aller porter la guerre dans des contrées inconnues, et échanger le fer de leurs armes contre l'or de Geraës et de Lima.
On a dit et répété que c'était en ramant trois mille lieues contre le vent, dans des barques légères, que les flibustiers réussirent à gagner les mers du Sud. Une telle erreur ne peut être tombée que sous la plume de gens qui ne connaissaient pas plus les vents et les mers dont ils parlaient, que les mœurs possibles des hommes dont ils se sont hasardés à écrire l'histoire. Les meilleurs bâtimens dont ces aventuriers, marins pour la plupart, s'étaient emparés, durent leur servir à côtoyer les rivages sur lesquels ils mouillaient pour poursuivre, en cabotant, leur route lointaine. Sobres et robustes, forts contre toutes les fatigues et toutes les privations, aguerris contre le climat de feu dont ils avaient bravé et pour ainsi dire déjà vaincu l'intempérie, ces hommes d'acier devaient, en se tenant unis, devenir l'effroi et les maîtres de tous les marins, trop peu expérimentés et trop amollis de l'Europe.
Les richesses qu'ait avaient conquises, quand ils étaient encore avides et misérables, les divisèrent dès qu'ils furent repus d'excès et gorgés de jouissances. Le partage du butin rendit faibles ces hommes que la misère et la nécessité avaient rendus si long-temps forts, et leur désunion délivra d'eux, les voisins qui n'avaient pu réduire jusques là leur féroce et redoutable indigence. Ils cédèrent enfin Saint-Domingue au roi de France, et la plus belle possession coloniale que nous ayons jamais eue, fut un présent fait à la France par quelques bandits que, soixante ans plutôt, elle avait repoussés de son sein et qu'elle eût rougi de reconnaître pour ses enfans.
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[5] On ne peut s'imaginer toutes les ruses que les bâtimens de guerre et les corsaires ennemis mettaient en usage pour se tromper entr'eux ou pour inspirer aux navires marchands, dont ils voulaient s'emparer, une confiance qui leur permît de les approcher assez pour les faire tomber en leur pouvoir.
Lorsqu'il arrivait, par exemple, qu'un de nos corsaires, abusé par une erreur que les marins les plus expérimentés peuvent commettre à la mer, se prît à chasser une corvette ou une frégate anglaise, en croyant ne poursuivre qu'un gros bâtiment marchand, celle-ci, pour attirer plus sûrement son adversaire dans le piège vers lequel il courait lui-même, se gardait bien de revirer subitement de bord et d'orienter sur l'ennemi trompé, dont il lui importait de se laisser accoster. Pour profiter, en habile manœuvrière, de la méprise de l'imprudent corsaire, on voyait la frégate ou la corvette ainsi poursuivie, s'efforcer d'imprimer à sa tournure et à sa marche l'apparence captieuse de l'allure lente et du lourd sillage d'un gros bâtiment marchand. Pour amoindrir la dimension imposante des voiles, on amenait un peu les perroquets et les huniers sur leurs drisses, en ayant soin de mal orienter leurs vergues, auxquelles on avait eu d'abord la précaution de ménager une obliquité favorable à la perspective qu'on espérait leur donner. Pour diminuer la vitesse du sillage qui n'aurait pas manqué de trahir le modeste incognito que l'on voulait garder, on gouvernait mal, on faisait tantôt une embardée sur tribord, tantôt une embardée sur babord, maladresses combinées qui, en ralentissant la marche du navire, étaient merveilleusement propres à confirmer le corsaire dans cette idée qu'il ne pouvait y avoir qu'un trois-mâts du commerce qui fût capable de gouverner aussi pitoyablement. Souvent même, le navire chasseur attribuait à la peur de se voir bientôt hâlé en dedans, le désordre trop calculé qu'il remarquait, avec satisfaction, dans la manœuvre du pauvre navire aux abois, serré de si près. Mais lorsque, en dépit de toutes ces précautions subreptices, le renard caché sous la peau de la pacifique brebis trouvait que son allure n'était pas encore assez déguisée, il ne manquait jamais d'avoir recours au moyen rétrograde dont le capitaine du brick hollandais De Meermin fit usage contre les bintasses javanaises; c'est-à-dire qu'il vous envoyait par-dessus le bord toutes les bailles vides qu'il s'amusait ensuite à traîner péniblement derrière lui. Ce procédé, en absorbant une partie de la célérité ordinaire du bâtiment convoité, donnait au corsaire la dangereuse facilité de le gagner main sur main, et c'était ce qu'il pouvait advenir de plus fâcheux pour l'un et de plus heureux pour l'autre, car, dès que les deux jouteurs en étaient arrivés à une portée de canon, la corvette ou la frégate reprenait son rôle en hissant ses huniers et ses perroquets à tête de bois, en coupant les bosses de ses bailles vides, et le corsaire reprenait aussi le sien en se faisant chasser par le renard qu'il avait lui-même si gauchement accosté; et l'on peut croire que le beau rôle n'était pas toujours alors celui qu'avait repris le malheureux corsaire.
L'abus de quelques-uns de ces déguisemens avait fini, pendant nos dernières guerres maritimes, par décréditer tellement l'usage qu'on en avait fait si long-temps, qu'il aurait fallu plus que de la bonhomie pour se laisser abuser encore par de pareils stratagèmes, devenus grossiers à force d'avoir trop souvent réussi. Masquer et aplatir sa batterie sous un long bandeau de toile peinte, rentrer ses canons et fermer ses sabords, placer des balles de coton ou de foin dans ses porte-haubans, dépasser ses mâts de perroquets et mettre son pavillon en berne pour revêtir l'apparence d'un navire en détresse; déchirer ses voiles, avarier sa mâture, faire barbouiller la figure de ses hommes pour se donner les airs coquets d'un équipage ravagé par une épidémie: tout cela n'était plus, vers la fin de nos longues croisières, qu'un misérable charlatanisme de mer, abandonné aux derniers plagiaires du métier, pour abuser les dernières dupes du commun des marins sans expérience et sans finesse.
Un capitaine de Saint-Malo, convaincu du besoin qu'il y avait de rajeunir tout ce vieux système de fraudes, pour pouvoir tromper encore la vigilance exercée que l'abus maladroit de la ruse avait blasée, fit un jour donner à un corsaire, construit d'après ses plans, tous les dehors d'un gros brick charbonnier. Le brick malouin, ainsi travesti, alla croiser sur les côtes de Cork et dans le chenal de Bristol, avec ses voiles noires et son misérable gréement, jusqu'à ce que, grâce à sa pacifique tournure, il eût fait trois ou quatre bonnes prises, pour prix de l'impunité qu'il s'était assurée en se donnant la mine d'un pauvre marchand de houille. Mais l'année suivante, le faux charbonnier ayant voulu renouveler le stratagème qui lui avait si bien réussi, fut pris, à la suite d'un vif engagement, par un autre navire charbonnier plus fort encore que lui, et tout aussi adroitement travesti. Ce terrible concurrent se trouva être un grand brick de guerre anglais qui, pour mettre à profit la leçon que lui avait donnée, l'année précédente, le corsaire français, s'était aussi déguisé comme lui en charbonnier irlandais.
Le capitaine français, si tristement pris dans ses propres lacs, ne perdit cependant pas courage. Revenu à Saint-Malo avant la fin de la guerre, et après avoir brûlé la politesse aux geôliers des prisons d'Angleterre, son premier soin fut de faire jeter sur les chantiers la quille d'un nouveau corsaire qui, avec les façons les plus favorables à une grande marche, devait recevoir le lourd acastillage extérieur d'une pesante galiote hollandaise. La fausse galiote est faite, elle est lancée, elle flotte; tout le monde la trouve charmante d'épaisseur et d'obésité; ses ponts énormes, et massivement arrondis vers leurs larges extrémités, cachent si habilement ses fonds déliés et ses formes sveltes, qu'à une portée de fusil, ou une demi-portée de canon tout au plus, on la prendrait pour la plus grosse hourque qui ait jamais refoulé les eaux paresseuses du Zuyderzée ou de la Baltique. Le chef-d'œuvre de construction part: il ne marche pas, il vole sur la crête des lames écumeuses de la Manche. Il fait une prise, deux prises; il va le lendemain en faire une troisième, et cette troisième capture sera une galiote plus forte encore que lui, et naviguant sous le pavillon anglais. La fausse galiote française chasse pendant une demi-heure la vraie galiote ennemie; mais celle-ci, ennuyée, au bout de cette demi-heure d'efforts, d'être chassée par la galiote qu'elle peut chasser à son tour, oriente tout-à-coup sur le corsaire qui a d'abord orienté sur elle. Le corsaire galioté, soupçonnant alors la ruse, songe, mais trop tard, hélas! à prendre le parti de la retraite. La vraie galiote anglaise gagne du terrain sur la feinte galiote française; elle la joint même d'assez près pour entamer avec elle le plus rude entretien, et après quarante et quelques minutes d'action, le corsaire tout coi, tout honteux de sa méprise, est réduit à amener pavillon pour la contrefaçon anglaise d'une galiote hollandaise. C'était une corvette déguisée en hourque, pas autre chose, et l'une des meilleures marcheuses de la marine britannique: on n'est jamais trompé que par les siens. La seconde contrefaçon était la bonne.
Notre ingénieux et brave capitaine resta cette fois-là, jusqu'à la paix, dans le carcer durus des prisons d'Angleterre, où il apprit que, pendant qu'il faisait construire sa galiote à Saint-Malo, l'amirauté anglaise, instruite à temps de ses projets, avait donné ordre de construire, à Portsmouth, une corvette galiotée, destinée à tromper les corsaires français qui iraient croiser dans la Manche.
FIN DES TROIS PIRATES.
LE CORSAIRE L'AVENTURE, ET LE CAPITAINE MALVIRÉ[6].
[6] Malviré, Mal-bordé, c'est-à-dire mal disposé, de mauvaise humeur. Le capitaine d'un navire qui a mal viré de bord, est ordinairement de mauvaise humeur: de là le nom de Malviré, donné au capitaine du lougre l'Aventure, qui, cependant, virait assez probablement bien de bord à l'occasion.
Le lougre corsaire l'Aventure, après avoir fait deux ou trois bonnes prises à l'entrée de la Manche, vint, par une belle et froide nuit d'hiver, mouiller à Lézardrieux, petit port, taillé commodément dans une des échancrures du rivage de la Basse-Bretagne, et présentant aux navires relâcheurs, une plage presque déserte, enclavée entre deux masses de rochers de l'aspect le plus sauvage.
Une fois l'ancre descendue sur le fond tenace et sableux de la rade, le capitaine Malviré, qui commandait l'Aventure, se fit jeter à terre, pour avoir un mot de conversation avec les autorités du lieu dans lequel il venait chercher momentanément un asile.
Les autorités, réveillées au fond de leurs maisons couvertes de chaume et de neige, par la voix retentissante du capitaine, se rendirent, à moitié habillées et à moitié endormies, dans le local de la mairie, et dès qu'elles se virent rassemblées autour de la table de l'Hôtel-de-Ville de la bourgade, elles demandèrent au loup de mer, par l'organe officiel et un peu enroué du maire, ce qu'il pouvait y avoir pour son service, à cette heure de la nuit.
Le capitaine, qui ne se flattait pas d'être doué du don précieux de l'improvisation, leur dit tout bonnement, dans le langage sans façon dont il avait habitude de se servir avec tout le monde:
—Messieurs ou mesdames les autorités, comme vous voudrez; il est bon de vous dire que j'ai un équipage charmant, un vrai bijou d'équipage, enfin, mais tapageur en diable et amoureux par dessus tout, et à qui il faut, d'abord, des femmes, pour peu que l'on désire conserver un brin de tranquillité dans le pays. En avez-vous à lui donner, des femmes?
M. le maire de Lézardrieux, assez embarrassé de cette question inattendue, répondit à Malviré, avec l'approbation tacite de ses deux adjoints:
—Capitaine, oui, nous avons des femmes, mais pour nous.
—Ah diable! reprit le capitaine, mais ce sont des femmes pour les autres que nous voudrions, en payant, s'entend. A moins que vous ne consentiez à nous céder les vôtres, pour quelque chose de plus.
Cette proposition, comme bien vous devez penser, résonna fort mal aux oreilles des magistrats interdits, et encore plus étonnés qu'interdits de la témérité d'une telle allocution. Le capitaine, devinant la perplexité administrative dans laquelle il venait de jeter les trois municipaux, reprit aussitôt sans se déconcerter:
—Je vois que nous ne nous entendons guères, et même que nous ne nous entendons pas du tout. Au lieu de vous demander si vous avez des femmes, j'aurais dû vous demander, premièrement, si vous aviez ici assez de bonnes citoyennes de filles pour la consommation journalière des étrangers. Et en supposant que je vous eusse fait cette question, qu'auriez-vous répondu, s'il vous plaît, M. le maire, vous qui paraissez être, avec l'autorisation du gouvernement, le plus malin d'entre tous ces messieurs?
—J'aurais répondu, reprit alors avec dignité M. le maire, et toujours à la satisfaction générale de ses subordonnés, que les mœurs, ici, sont excellentes, que les femmes y sont fidèles à leurs devoirs, et que, par conséquent, vous n'avez qu'à chercher…
—Oui, qu'à chercher de bonnes filles ailleurs, parce qu'ici elles sont trop rares, n'est-ce pas? Mais le pays, sans doute, n'est pas sans avoir des environs, et dans les environs, on peut trouver, à coup sûr, ce qui manque chez vous… Tenez, voilà des piastres, en bel et bon argent, et des onces d'or comme s'il en pleuvait, pour que vous vous procuriez ce qu'il me faut, avant que je ne lâche tout mon monde à terre. Vous n'avez qu'à faire une petite proclamation aux habitans, en leur distribuant cette monnaie, et en moins de vingt-quatre heures d'ici, je largue la bride sur le cou à tous mes gens, qui trouveront probablement bientôt, grâce à vos soins, à qui parler, une fois qu'ils auront mis le pied sur le plancher des vaches.
Les autorités communales, justement offensées de la singulière commission que prétendait leur donner le capitaine Malviré, jetèrent loin d'elles l'argent et l'or qu'il venait de répandre sur la table du conseil: le conseil même se sépara aussitôt, tout suffoqué d'indignation et sans pouvoir proférer une parole; mais le garçon de la mairie et le sonneur de cloches de la paroisse, présens à la délibération, se précipitèrent, moins scrupuleux et mieux avisés que leurs chefs, sur les piastres et les onces que le libéral capitaine n'avait pu faire accepter aux trois revêches notabilités… Vous aurez ce qu'il vous faut, mon commandant, lui dit à l'oreille le garçon de la municipalité… Ce soir même, vous en aurez peut-être bien plus que vous n'en voudrez, ajouta le sonneur de cloches, hors de lui et couvant dans ses avides mains, l'or et l'argent qu'il venait de ramasser.
—Eh bien, parlez-moi de vous, au moins, leur cria Malviré; c'est vous qu'on aurait dû faire maire et adjoints du pays, et vos municipaux, garçon et sonneur de cloches à votre place; car vos autorités m'ont paru, en vérité, par trop bégueules pour être ce qu'elles sont. A ce soir, donc, ou à demain, vous autres: je compte sur votre promesse, comme j'ai déjà compté, pour faire mon affaire, sur les piastres que vous venez de rengaîner, si souplement, dans le creux de vos poches de côté.
Malviré, en revenant à son bord, où son retour était fort impatiemment attendu, sauta de son canot sur le bastingage du corsaire, et perché là, dans une attitude un peu plus noble et un peu moins gauche que celle que prennent la plupart de nos orateurs, après avoir grimpé à la tribune, il dit à tout son monde, rassemblé sur le pont:
«Enfans de l'Aventure,
«Vous aurez des femmes, comme s'il en fusillait dans le pays; mais pas celles des autorités, ni des habitans. Vous pourrez les battre, mais en payant. Chacun de vous va recevoir, à la chambre, vingt-cinq gourdes d'avances, sur ses parts de prise à venir, et tout le monde, indistinctement, ira ensuite à terre, s'amuser pendant trois jours, tant qu'il voudra, et comme il pourra. Mais, au bout de ce temps de jouisserie générale, et au moment de l'appareillage, il est bon de vous prévenir, que le premier qui reviendra à bord avec un sou, seulement, dans la poche, me fera l'honneur d'avoir affaire à moi, et vous savez tous, que je ne m'appelle pas Malviré pour des prunes de Tours, et pour faire l'amour avec vous autres, quand le cœur ne m'en dit pas! Salut à vous! C'est là tout ce que j'avais à vous confier. Valsez!»
Vive le capitaine Malviré! vive le capitaine! s'écrièrent tous les corsaires, depuis le premier maître jusqu'aux plus petits mousses! A lui le coq, à nous la poule, et allons à terre nous rondir une bosse pour nos vingt-cinq gourdes d'avance!!!
Le galant équipage de l'Aventure se jeta aussitôt dans les trois ou quatre embarcations du bord, pour se faire transporter, sans perdre de temps, sur le rivage promis. Les plus pressés se précipitèrent à l'eau, ou le long des canots dans lesquels ils n'avaient pu trouver place, au milieu de la foule qui les encombrait. Tout le monde, enfin, gagna terre, comme il put, soit en chaloupe, soit à la nage, et les premières beautés accourues des environs pour recevoir, sur la grève, les courtois chevaliers dont on leur avait déjà vanté la générosité, s'en allèrent bras dessus, bras dessous, vers les cabarets les plus voisins, avec les nouveaux débarqués qui venaient de sortir de l'eau pour se replonger dans les délices du continent. Les choix que commande la nécessité, et que règle le hasard, ne sont ni difficiles ni longs à faire, comme vous savez; et ces choix-là valent bien quelquefois, comme vous ne l'ignorez pas non plus, ceux que dictent si souvent l'intérêt ou la prudence. Revenons à notre affaire.
Trois jours durant, jours d'orgie et de frénésie, de délire et d'amour, le tranquille rivage de Lézardrieux se trouva livré à la plus infernale liesse que l'on puisse imaginer; et pendant cette bacchanale maritime, le corsaire l'Aventure, paisiblement mouillé sur ses amarres, flotta abandonné de tout son monde, à vingt brasses de la côte où il avait vomi son voluptueux et turbulent équipage. Patience, patience! se disait le capitaine Malviré, en jouissant à sa manière de la folle ivresse dans laquelle il voyait ses matelots se vautrer avec tant de cynique ardeur, patience, patience, mes amis; chacun aura son tour: l'argent file et le vent tourne, et demain, si j'ai bon nez, il ne sera pas plus question de tout cela que de l'an quarante, et l'Aventure, aujourd'hui si tristement délaissée sur ses deux ancres d'affourche, reprendra crânement sa bordée du large avec toute cette canaille, rassasiée et harassée des sots amusemens de la terre.»
Le garçon de la mairie et le sonneur de cloches n'avaient pas non plus été infidèles à leurs promesses de la veille. Aux premières bonnes filles venues sur la foi de la libéralité des corsaires, succédèrent des masses d'autres bonnes filles encore meilleures enfans que les premières. L'argent pleuvait, le vin et le rhum ruisselaient, et le vin et le rhum enflammaient l'amour; mais avec le vin, le rhum et l'amour, arrivaient aussi les querelles et avec les querelles, les coups de poing sur l'œil et les horions de tendresse sur les joues enluminées des corsaires et des bonnes filles. Les autorités du pays, justement alarmées de ce désordre incessant et croissant, avaient cru, dans leur sollicitude publique, devoir réclamer la prompte assistance de tous les gendarmes de la circonscription. Les gendarmes nouveaux venus, furent un peu battus, dès leur arrivée, par les corsaires et par les filles même que les corsaires battaient de leur côté. On fut réduit à implorer bientôt, au milieu de cette confusion inextricable, l'intervention de la brigade active des douanes; et le pays allait être envahi, à la fois, par la force publique et les amours, quand, vers la fin du troisième jour de cette ardente saturnale, se fit entendre le coup de canon de partance du corsaire l'Aventure! Il était temps; l'argent commençait à manquer dans le gousset des matelots, et les amours menaçaient déjà d'être à sec comme le gousset des amoureux. Oh! c'est alors que la gendarmerie et la douane, redevenues fortes par la faiblesse de leurs adversaires, eussent pu reprendre, avec avantage, leur revanche sur les corsaires et les bonnes filles! Le coup de canon de partance et le bon vent, épargnèrent à la fierté de ceux-ci une telle honte et une aussi redoutable humiliation.
Le fringant équipage, que soixante et quelques heures auparavant, le capitaine Malviré avait vu s'élancer sur le rivage, si rempli d'ardeur pour les délices de la terre, revint à bord accablé de douces fatigues, désenchanté des plaisirs qui avaient fui, et ne demandant pas mieux que de courir les pénibles hasards d'une nouvelle croisière.—Pas un des matelots ne regagna le bord avec un denier en poche… Quelques-uns se rappelant même la sévère consigne du capitaine, jetèrent même à l'eau avant de dépasser le plat-bord du lougre, la petite monnaie qu'ils pouvaient avoir oubliée au fond de la mesquine bourse dans laquelle ils avaient si largement puisé.
—C'est bien, dit alors Malviré, satisfait, à son équipage blasé… Vire à pic sur l'ancre: Saute sur la drisse de foc. Tout est payé: Range à hisser et à amurer le grand appareil[7].
[7] Les lougres corsaires avaient deux appareils de voiles. Le grand appareil, le plus favorable à la marche du navire, se hissait dans les circonstances où il était nécessaire de faire de la toile.
Et le grand lougre noir, taillé en forme de coin et rasant l'eau comme l'aileron d'un requin nageant à la surface de la mer, appareilla en envoyant pour dernier adieu, le hourra de tout son équipage aux échos mugissans de la rive fugitive de Lézardrieux.
M. le maire, ses adjoints, les gendarmes de toute la circonscription et le syndic même des gens de mer, répondirent à cet adieu infernal en envoyant leurs malédictions à leurs hôtes farouches qu'emportait au large le rapide et sauvage corsaire.
On ne sait pas précisément ce que dirent ni ce que firent les tendres Arianes abandonnées sur le rivage par leurs infidèles séducteurs. Mais le garçon de la mairie et le bedeau, ont assuré depuis, à l'auteur de cette histoire, que ces belles délaissées pleurèrent beaucoup tant qu'elles purent apercevoir l'Aventure cinglant vers l'horizon, pour aller noyer sa voile penchée dans l'immensité des flots, et qu'ensuite, après avoir perdu de vue cette voile bien aimée, elles allèrent se consoler avec les gendarmes et les douaniers qu'elles avaient si fort dédaignés, et même aidé à battre, pendant le court séjour des rudes et généreux corsaires.
Les maires et les adjoints de tous les pays nous ont toujours inspiré beaucoup de respect, en leur qualité d'autorités constituées: les bonnes filles venues de loin, pour embellir les quelques instans que les marins peuvent donner aux terrestres faiblesses, n'ont jamais cessé non plus de nous inspirer la sorte d'intérêt qu'elles méritent; mais aux maires, aux adjoints et aux bonnes filles, nous avons toujours préféré les corsaires, ces mauvais garnemens si beaux dans leurs excès, si originaux par les vices qui ne sont qu'à eux, et si pittoresques enfin dans la liberté de toutes leurs farouches allures. L'entraînement inexplicable que nous avons même toujours eu pour cette espèce de vilaines gens, nous a quelquefois emporté si loin de tous les sentimens ordinaires qu'avoue la société, que nous aimerions mieux, tant nos singulières préventions nous aveuglent encore en ce moment, tomber sous les redoutables griffes d'un ancien écumeur de mer de Saint-Malo ou de Calais, qu'entre les mains bien blanches et bien potelées de la plupart des plus honnêtes fonctionnaires du royaume. C'est là peut-être un aveu pénible à faire et un tort sans doute difficile à expier; mais nous avons avoué ce tort pour l'acquit de notre conscience, et nous allons continuer notre histoire. Nous mettrons d'abord de côté pour un instant et avec la permission du lecteur, monsieur le maire, les adjoints et les autres autorités, dont nous nous sommes déjà occupé, pour ne nous occuper maintenant que de ce qui se passa à bord de l'Aventure, après son départ flamboyant de Lézardrieux.
Le capitaine Malviré laissa ses gens dormir tant qu'ils voulurent, à l'exception de quelques hommes de quart, qu'il chargea du soin d'exécuter les manœuvres qu'il jugea à propos de commander pendant la nuit.
Le matin, il demanda à son second: Tout le monde est-il rentré à bord et n'avons-nous oublié personne à terre?
—Non, capitaine, répondit le second; il ne nous manque personne à bord… Au contraire.
—Comment au contraire? Est-ce que l'équipage, par hasard, aurait déjà fait des petits pendant la nuit.
—Pas précisément encore, capitaine; mais il y aurait peut-être à bord de nous, de quoi en faire, si toutefois on le permettait, s'entend.
—S'entend! s'entend! Mais c'est que je ne vous entends pas du tout, moi. Que voulez-vous dire, au bout du compte?
—Je veux dire, capitaine, que tout-à-l'heure en faisant ma visite, sans avoir l'air de rien, je me suis aperçu qu'il y avait dans la cale un supplément de quinze à vingt individus, plus ou moins, mâles ou femelles, cachés sous des habits de notre sexe à nous. Je dis mâles ou femelles, vous entendez bien, parce que je n'ai pas eu beaucoup le temps d'examiner physiquement le genre naturel de la découverte sur laquelle je n'ai fait encore que mettre la main dans l'obscurité.
—Allons, je le vois bien, ce sont quinze ou vingt guinches que ces gaillards-là auront amenées à bord, pour leurs provisions de campagne.» Pardon du terme guinches, il est historique, et le capitaine n'en trouva pas de meilleur pour rendre la pensée qu'il se croyait permis d'exprimer dans un moment de contrariété.
Le second reprit:
—J'ai eu d'abord la même idée que vous, capitaine; mais je me suis dit que, puisqu'elles étaient à bord, ces gueunuches, ou plutôt ces guinches, il fallait bien les y garder, ou les faire passer par dessus le bastingage, si la loi ne s'y opposait pas.
—Si vous aviez mieux fait votre inspection, quand tout ce ramassis de cabaret est revenu à bord, ce supplément de lest là ne vous serait pas passé sous le nez sans vous tomber sous les yeux. Et voilà ce que c'est que de ne faire les choses qu'à moitié et trop tard.
—Passer l'inspection, c'est bien facile à dire; mais s'il vous en souvient, quand nos gens sont revenus de terre, on aurait été bien embarrassé de les compter un à un; ils arrivaient tous en bloc, deux par deux, ou trois par trois; le diable même n'aurait seulement pu réussir à faire plusieurs lots pour pouvoir les compter individuellement à la mine.
—Allons, c'est bien; assez causé: elles feront la campagne avec nous, ces dames, puisqu'il n'y a plus moyen de faire autrement. Mais avertissez-les bien, elles et nos gens, qu'au premier petit mot un peu trop haut ou à la première dispute un peu trop vive, vous tomberez sur les amans et les maîtresses, comme pauvreté sur misère. La discipline avant tout, et l'amour après tout le reste, entendez-vous bien; voilà ma maxime, monsieur mon second.
—Oh! l'amour, il n'y en aura guère maintenant, je suppose: une fois la première fumée du vin dissipée, les plus belles femmes ne sont pas déjà si ragoûtantes pour les amoureux à jeun et à sec. C'est la bêtise des hommes qui les fait valoir ce qu'elles ne valent plus après que la bêtise est passée.
Le second du corsaire l'Aventure, comme on le voit, avait aussi sa dose de philosophie et de stoïcisme: philosophie insolente, il est vrai, et stoïcisme dégoûtant peut-être, mais trop ordinaires aux seconds des corsaires qui n'ont fait ni leurs humanités au collège, ni suivi leur cours de galanterie dans les salons du Faubourg St.-Germain.
Grâce à la tolérance du capitaine Malviré à l'égard des belles qui avaient désiré faire la course à bord du lougre, ces dames purent venir se promener sur le pont et partager avec leurs protecteurs, les vivres assez abondans du bord. Tout l'équipage se réjouit fort, dans les premiers momens du voyage, de la présence des aimables passagères que l'indulgence de leur chef avait consenti à leur laisser pour compagnes. Quelques unes d'entr'elles, enhardies par les privautés qu'on leur avait d'abord permis de prendre, osèrent s'approcher du capitaine lui-même, et celui-ci ne reconnut pas sans étonnement, dans les traits de ces familières amazones, les épouses légitimes de cinq ou six des habitans du pays qu'il venait de quitter.
—Quoi! s'écria le capitaine après avoir acquis cette complète et triste certitude, en voilà bien une autre, à présent! Ces bégueules d'autorités qui m'avaient assuré qu'il n'y avait, dans leur endroit, de femmes que pour eux! Ah! la farce est vraiment impayable; c'était ma foi bien la peine de faire venir, des environs, de bonnes filles pour la satisfaction de nos affamés. Le pays lui seul, était deux fois plus riche pour nous qu'il ne l'aurait fallu pour notre consommation particulière! Allons, allons: il n'y a pas tant de mal que je le craignais!… Mais j'aurais donné quelque chose de bon pour savoir tout cela avant le départ… Le diable m'emporte, ces gueux de matelots sont de vrais suborneurs de vertus, quand ils se mettent en tête de donner la chasse aux femmes à grands sentimens.
Les amours, qui à terre avaient commencé sous de si heureux auspices, entre les corsaires et les déités basses-bretonnes, ne firent plus, hélas! que décliner et languir à la mer, et sur ces flots où cependant la menteuse mythologie a eu la fantaisie de faire naître la mère des amours. Les marins, en général, se montrent fort tendres quand ils n'ont rien autre chose à faire, et que les loisirs de leur profession leur laissent le temps d'être aimables. Mais pour peu que les devoirs du bord remplissent leur vie en occupant l'activité ordinaire de leur esprit, il ne leur reste plus que fort peu de chose à donner au sentiment ou à la volupté, et voilà peut-être pourquoi ils commencent si bien ce qu'ils finissent quelquefois si mal, sous le rapport de la galanterie et du sentiment.
On s'amusa des passagères de l'Aventure le premier jour: on les traita avec un peu plus d'indifférence le lendemain, quoiqu'elles n'eussent pas cessé d'être aussi aimables que la veille, et le troisième jour de croisière et de cohabitation, on ne les regarda plus que comme des objets inutiles ou embarrassans à bord. A terre, enfin, elles avaient eu un règne de trois jours: à bord, elles n'eurent à peine qu'un jour de vogue que devaient suivre tant de jours de dédains et d'abandon.
—Savez-vous bien, disaient les matelots les plus philosophes au maître d'équipage, le plus philosophe lui-même de toute sa secte, que c'est bien amusant à terre les femmes, mais que ça commence à être bien embêtant à bord?
—Oui, répondait le maître devenu non moins austère que les matelots qui venaient lui confier leurs dégoûts naissans: c'est amusant pour le moment; mais, c'est seulement bien dommage que le moment dure si peu! C'est comme qui dirait un manche de gaffe avec quoi les femmes savent nous hâler à elles: le fer de la gaffe s'use, le manche reste, et il faut l'avaler. Savez-vous, à votre place, ce que je me permettrais de demander au capitaine, dans l'instant actuel?
—Non, maître Goueznou? Mais vous qui êtes habitué à ces choses là, dites-nous votre idée, si c'est un effet de votre part?
—Eh bien, il faut aller faire entendre au capitaine que ça vous embête, quoi donc! Il n'y a pas de milieu à ça ni de mitaines à prendre pour lui dire une chose qui est et qui n'est que trop la vérité.
—Mais, dites-lui donc la circonstance vous-même pour nous, maître Goueznou, puisque vous parlez mieux que nous, et que ça vous ennuie peut-être autant pour le moins que tous les autres.
—Lui dire moi-même la vérité! Pardieu donc, croyez-vous que je prendrai des gants blancs, comme le jour de ma première communion, pour lui faire savoir ce qu'il ne doit pas ignorer?
—Nous ne disons pas cela, bien loin de là; mais dites-lui-z-y donc l'affaire en question, le plus joliment possible.
—Vous allez voir ce que c'est que de défier un homme de parler à un autre mortel comme lui.
Le maître, à la suite de cette conversation, s'approcha respectueusement du capitaine Malviré; et en présence de l'équipage attentif, il s'exprima ainsi:
—Capitaine, j'aurais un mot à vous confier en particulier, de la part de tout notre monde.
—Dites en deux, au lieu d'un, si ça vous arrange, et que cela finisse rondement. Que veut notre monde?
—Ils voulaient vous dire, nos gens, que ça les embête.
—Qu'est-ce qui les embête?
—Les femmes.
—Quelles femmes?
—Les femmes généralement quelconques, et individuellement, celles qu'ils ont enlevées de bonne volonté avec eux à bord du corsaire.
—Eh bien, pourquoi les ont-ils enlevées?
—Voilà ce qu'ils se demandent à présent qu'ils n'en veulent plus.
—Et que veulent-ils que j'y fasse?
—Que vous ayez la bonté de les prendre avec vous, les princesses, ou de les faire prendre aussi par les officiers, les plus avenantes, s'entend, car on ne prétend forcer personne. Ça nous débarrassera d'autant pour le moment, pourvu que chacune consente à faire la corvée à son tour de rôle, comme de juste et de raison.
—Et que tonnerre de D… venez-vous me chanter là, vous et tout notre monde? Faites tout ce qu'il vous plaira de vos femmes et avec vos femmes, et laissez-moi tranquille avec vos plaintes. Le vin est tiré; c'est vous qui avez percé la barrique, n'est-ce pas? eh bien, maintenant, c'est à vous de le boire.
—Le vin est tiré; c'est pas faux, et je ne dis pas non; mais quant à avoir percé la barrique, je vous prie de croire, capitaine, que je suis là-dessus aussi innocent que l'enfant qui vient de naître.
—C'est bon, c'est bon, avec votre innocence… fichez-moi la paix, et arrangez-vous comme vous le pourrez, c'est tout ce que je vous demande pour long-temps, et ce que je suis en droit de réclamer dès aujourd'hui même.
—C'est bon, c'est bon, murmura en s'éloignant le maître débouté de sa plainte; c'est peut-être pas déjà si bon qu'il veut bien le dire.
—Eh bien! s'écrièrent les gens de l'équipage, après avoir entendu la réponse de leur capitaine. Il a raison tout de même, Malviré: le vin est tiré, qu'il a dit, et il faut le boire. Mais si encore c'était du vin au lieu de ces quinze à vingt donzelles… Bon Dieu de Dieu, est-ce-t-il donc embêtant, les femmes à bord!
Quelque embêtantes, cependant, que fussent, selon la courtoise expression de ces messieurs, les beautés qu'ils avaient à leur charge, il fallut bien se résoudre à les supporter pendant la campagne que le lougre l'Aventure avait à faire. Mais par combien de mauvaises querelles et d'injustes aggressions, les corsaires se promirent de faire acheter à leurs tristes conquêtes de Lézardrieux, la faveur qu'elles avaient obtenue en venant partager avec leurs ravisseurs les dangers et les profits d'une croisière d'hiver! Bientôt, aussi fatiguées du séjour forcé du bord, que leurs amans paraissaient las eux-mêmes de supporter leur présence inévitable, elles se décidèrent à envoyer, à leur tour, deux ou trois d'entr'elles en députation vers le capitaine, pour lui demander à être jetées sur le premier navire ou la première terre que l'on rencontrerait dans le cours de ce malheureux voyage.
La plus éloquente et la plus hardie des trois déléguées, après s'être concertée avec ses commettantes, s'en vint aborder le capitaine, au moment où il se promenait sur le pont, en regardant de quel côté s'élevait la brise qu'il attendait depuis deux jours, avec la plus vive impatience.
—Monsieur le capitaine, lui dit l'orateur féminin, au nom de ses tristes compagnes, il est devenu impossible que nous restions plus long-temps à votre bord.
—Et pourquoi cela? répondit brusquement Malviré, en portant sur l'oratrice les yeux qu'il avait long-temps tenus fixés sur les lames qui clapotaient à l'horizon.
—Parce que messieurs les hommes de votre équipage, se comportent d'une manière indigne à notre égard.
—Bah! laissez donc! Ils ne font plus seulement attention à vous!
—Et c'est justement là, monsieur le capitaine, ce que nous trouvons d'infâme dans la conduite de ces messieurs envers nous.
—Ah! par exemple, en voila une bonne! Aimeriez-vous donc mieux qu'au lieu de vous laisser là, en plant, ils se missent à vous maltraiter et à vous rendre la vie plus dure que la culasse de mes caronades?
—Et sans doute, monsieur, que nous préférerions cent fois, toutes autant que nous sommes, les plus durs traitemens au mortel abandon dans lequel ils nous laissent languir. Ce ne serait plus là, au moins, de l'indifférence.
—Oui, mais ce serait peut-être des tapes un peu rudes et des coups de bouts de corde pas très séduisans!
—Qu'importe, vous dis-je! ce serait vivre, au moins, par des émotions qui nous rappelleraient au sentiment de l'existence, et c'est leur dédain et leur mépris qui nous tuent par l'ennui et le dégoût d'eux et de nous-mêmes. Vos hommes sont des monstres d'ingratitude.
—Et que diriez-vous donc d'eux, encore une fois, s'ils vous battaient?
—Nous dirions alors, peut-être encore, que ce sont des monstres exécrables; mais nous supporterions au moins, plus patiemment, le malheur d'appartenir à des gens qui s'occuperaient de nous, que l'humiliation d'avoir suivi sur mer des êtres qui nous accablent du plus affreux dédain.
—Voilà bien trente ans que je navigue, mais le diable me brûle si je comprends quelque chose au chavirement d'esprit des femmes!
—Et où serait le charme, si vous y compreniez quelque chose?
—Où serait le charme, dites-vous? Ma foi, je n'en sais trop rien. Mais vous, qui vous croyez si savante, faites-moi, puisque nous y sommes, le plaisir de me dire où est pour moi le charme que je dois trouver en vous dans la circonstance présente?… Tourmenté d'un côté par les réclamations de mes gens qui ne veulent plus de vous autres; ennuyé de l'autre par les plaintes que vous venez me pousser, parce que vous commencez à fatiguer mes gens, je ne sais plus, en vérité, de quel bord amurer pour me dégager de vous et d'eux, et sans compliment, je crois que j'aimerais cent fois mieux avoir la fièvre jaune à bord, que…
—Que… Achevez, pendant que vous y êtes!
—Eh bien! ma foi, que… vous savez bien quoi…, sans qu'il soit besoin de vous mettre les points sur les I… Ah! ce n'est pas pour vous flatter, mais mes gens avaient bien raison de me dire, tout-à-l'heure, que c'était joliment embêtant d'avoir le plaisir de posséder des femmes à bord d'un navire. A présent, je commence à penser, comme eux et plus qu'eux, que c'est même un peu plus qu'embêtant, et si ce n'était les égards qu'on est obligé, malgré soi, d'avoir pour le sexe, je crois, le diable m'écouvillonne l'âme, que je serais tenté de vous envoyer toutes en vrac, par dessus…
—Par-dessus quoi? s'il vous plaît, monsieur le capitaine; car vous n'achevez jamais vos phrases. Dites, je vous en supplie, pendant que vous êtes en train: il ne vous en coûtera pas plus.
—Eh! par-dessus, vous savez bien quoi, sans qu'il soit nécessaire d'être malhonnête avec vous.
—C'est-à-dire, par-dessus le bord. Oh! je devine votre pensée à la politesse de vos procédés. Et être forcées de s'avouer que c'est pour des hommes de cette espèce, que nous avons quitté ce que nous devions avoir de plus cher et de plus saint au monde: nos maris, notre famille et notre pays! Oh! que les hommes en général, et que les marins surtout en particulier, sont crapules et scélérats avec les femmes qu'ils ont perdues!
L'explication, entre Malviré et la déléguée des passagères, en était arrivée à ce degré de courtoisie et d'aménité, lorsqu'on vint annoncer au capitaine que les gabiers placés en vigie au tenon des bas-mâts du corsaire, avaient aperçu une voile du bord du vent à eux. Cet avertissement qui n'est jamais accueilli avec indifférence à bord d'un bâtiment chercheur d'aventures suffit pour interrompre tout à coup et fort à propos l'entretien qui avait commencé, comme je l'ai déjà fait remarquer, à prendre entre les deux interlocuteurs un caractère assez peu convenable à ce ton de modération qui fait ordinairement le charme des causeries intimes. Malviré, après avoir brusquement envoyé promener sur l'avant son éloquente beauté, et s'être ainsi débarrassé des réclamations postérieures qu'on aurait pu lui présenter, se mit en devoir de reconnaître le navire que les vigies venaient de signaler à son attention.
Notre bourru de capitaine, qui se piquait, et avec raison, d'avoir la vue meilleure que la langue, n'eut pas plutôt braqué sa longue vue ficelée de bout en bout, sur le bâtiment nouvellement aperçu, qu'il reconnut que c'était un trois-mâts louvoyant sous toutes ses voiles du plus près, et cherchant, selon toute apparence, à s'éloigner du corsaire qu'il devait avoir déjà entrevu sous le vent à lui.
Le parti du vieux renard, c'est de Malviré que nous voulons parler, fut bientôt pris, en cette circonstance qui n'était pour lui rien moins que nouvelle; car nous croyons avoir déjà dit que depuis trente ans le capitaine de l'Aventure n'avait guère fait autre chose que de rôder sur l'Océan, tantôt du Nord au Sud, tantôt de l'Est à l'Ouest.
—Attrape, dit-il à son équipage, après avoir recueilli à la lunette tous les indices suffisans sur le navire à vue, attrape à hisser, à courir, le grand appareil. Nous allons essayer de tailler des croupières de longueur à ce gueux de carré[8].
[8] Les bricks et les trois-mâts, c'est-à-dire les bâtimens qui portent des voiles rectangulaires, se nomment des bâtimens carrés. Les lougres, les goëlettes et les côtres, dont les voiles sont taillées en trapèze et s'orientent en dedans des bas haubans, sont ce qu'on appelle des bâtimens en pointe.
Le petit appareil, sous lequel avait navigué jusque là le tranquille lougre, fut remplacé à la minute même, selon l'ordre du capitaine, par le jeu de voiles immenses que l'Aventure, comme tous les bâtimens de son espèce, déployait dans les grandes occasions où il s'agissait de torcher de la toile et de faire ce qu'on appelle vulgairement un bon coup de boulines.
Puis une fois le commandement fait par le chef, et exécuté par les gens de l'équipage, à la satisfaction du capitaine, on vit Malviré, l'espoir pétillant dans les yeux, et le contentement peint sur son large visage, donner à chaque minute un coup de longue vue au navire qu'il chassait, en attendant qu'il pût lui envoyer d'aplomb quelques beaux coups de canon et de caronade dans les flancs.
La brise, ce jour là, était forte et ronde et la mer encore passablement unie sous le souffle régulier et carabiné de la risée naissante. C'était le temps qui convenait à l'Aventure, que l'on ne voyait jamais mieux se patiner, que lorsqu'il fallait pincer le vent à quatre ou cinq quarts, serrés, en se couchant sur l'eau, la moitié au moins du bastingage cachée par la lame.
Le trois-mâts aperçu, qui se serait passé assez volontiers de la chasse qu'il avait pris fantaisie à son voisin de lui appuyer, avait aussi de son côté déferlé toute sa toile au vent. Perroquets, catacois, clinfoc et voiles d'étai, tout avait été livré à l'impulsion de la brise, malgré l'effort qu'un tel fardeau de voilure devait imprimer à la mâture fatiguée du navire. Mais, dans ces sortes de circonstances, où il y va du salut du bâtiment, on craint toujours beaucoup moins de faire chavirer la barque, que de tomber, par pusillanimité, au pouvoir de l'ennemi que l'on sent courir derrière soi.
Ainsi, pendant que le pauvre trois-mâts chassé, employait trop inutilement peut-être tous les moyens qu'il pouvait mettre en usage pour tenter d'échapper à son redoutable adversaire, le lougre l'Aventure, trop certain du succès de sa manœuvre, se contentait de cingler, sans beaucoup d'efforts, le nez dans le vent, comme s'il eût voulu joûter de ruses et de vitesse avec la brise.
—Voilà, disait à ses officiers le capitaine Malviré, voilà un navire qui ne porte qu'à six quarts dans le vent, et qui ne file que cinq nœuds, tout au plus, avec toute la toile qu'il a mise dehors… Le paliaca ne sait pas que sous nos basses voiles seulement, nous hâlons nos sept nœuds pleins à quatre pointes et demie dans le lit du vent. Faut-il donc que le capitaine qui commande cette barcasse ait envie de se faire pommoyer les reins? A sa place, si jamais un homme comme moi pouvait être à la place d'un lofia comme lui, il y a une bonne heure au moins que j'aurais laissé porter largue les bonnettes du vent amurées haut et bas.
En trois ou quatre belles bordées, élégamment et finement prolongées pendant une heure chacune, le lougre l'Aventure, virant de bord comme une toupie, et s'élançant à chaque virement dans la direction de la brise, se trouva rendu dans les eaux du trois-mâts, qu'il ne poursuivait qu'avec un avantage de marche trop évident et trop certain. A l'aspect de ce sinistre compagnon de route, aux voiles tannées, à l'allure forbanesque et à la tournure plus que militaire, le capitaine du bâtiment fugitif jugea à propos de hisser son pavillon pour obliger le navire chasseur à en faire autant, et à lui faire savoir si, par miracle, il ne serait pas lui-même un lougre anglais. Mais aussitôt que Malviré eut vu le pavillon britannique monter à la corne d'artimon de son camarade de bordée, il ordonna à son second de faire envoyer de l'avant un coup de caronade à mitraille à l'ennemi, en faisant hisser, en même temps, au mât de misaine, un long et large pavillon tricolore, pour ne laisser au malheureux trois-mâts aucun doute sur l'espèce de camarade avec lequel il allait avoir l'honneur de se mesurer.
Mais ce fut en ce moment-là même que le capitaine anglais recouvrant, par l'effet du péril extrême dans lequel il se trouvait, l'intelligence dont Malviré l'accusait d'avoir manqué pendant la chasse, s'avisa d'essayer le dernier moyen qu'il pût employer pour retarder l'instant trop probable de sa défaite. Le trois-mâts, qui jusques là avait tenu trop obstinément la bordée du plus près, pour tâcher de conserver l'avantage du vent sur le bâtiment chasseur, s'imagina de laisser arriver subitement grand largue, en hissant avec promptitude toutes ses bonnettes du bord du vent. Forcé, par cette manœuvre inattendue, de prendre la même direction que la proie qui se débattait encore sous son aile et sous ses griffes, le lougre l'Aventure laissa aussitôt arriver de son côté, en étarquant sur sa grande voile le grand hunier du lougre, la seule voile qui lui restât encore à mettre dehors, pour accélérer encore sa marche déjà si rapide.
Dans le premier moment de cette lutte devenue toute nouvelle, le trois-mâts anglais parut acquérir, sur son antagoniste, un avantage plus marqué que celui qu'il avait d'abord obtenu, en s'essayant avec lui au plus près du vent. Mais la distance qu'il parvint à mettre, d'abord, entre le lougre français et lui, ne fut pas tellement grande, que le corsaire l'Aventure ne parvînt à la franchir à grands coups de caronades. Le premier boulet qu'envoya le lougre, ne frappa que dans le corps du trois-mâts; mais, au second coup de canon, mieux ajusté, la drisse de bonnette basse du pauvre navire marchand fut coupée, et avec cette drisse coupée tomba à la mer la voile qu'elle soutenait. Ce succès, encourageant les chefs de pièces du capitaine Malviré, on vit bientôt à bord du corsaire, partir un troisième boulet qui alla fracasser le mât d'artimon de l'ennemi; et bientôt, enfin, le malheureux trois-mâts perdant, avec ses agrès hachés et ses voiles criblées, la marche qu'il avait acquise en orientant largue, fut réduit à laisser arriver, plat-vent arrière, et à passer en désordre sur l'avant du terrible corsaire qu'il avait si inutilement cherché à gagner de vitesse.
Dès qu'enfin le trois-mâts fatigué, harassé, rendu, de la chasse qu'il venait d'essuyer, eut amené son pavillon pour le lougre ennuyé, irrité d'avoir si long-temps poursuivi une grosse barque de cette espèce, le capitaine Malviré songea à savoir, comme d'habitude, quelle pouvait être la capture qu'il venait de faire.
—Dis-donc, cria-t-il dans son porte-voix au capitaine anglais, d'où viens-tu comme ça?
—Je venais de Terre-Neuve, répondit avec humeur l'infortuné capitaine anglais!
—Et où allais-tu, de ce train-là, vieille baderne?
—J'allais à Londres, où je serais arrivé sans vous et la malédiction du ciel.
—Et de quoi, encore, es-tu chargé, malappris?…
—De morue, à votre service, maintenant, puisque Dieu ou le diable l'a voulu.
—De morue! s'écria Malviré en riant à se démonter la mâchoire: ah! par exemple, en voilà encore une bonne! Chasser pendant trois heures à toc de voiles, un bateau de ce gabarit pour ne mettre la patte que sur une poignée de stock-fish!
Et sais-tu bien, ajouta-t-il, en s'adressant de nouveau au capitaine capturé, sais-tu bien que si tu m'avais fait casser un des bouts de bois de ma mâture, en me forçant à t'appuyer la chasse, il aurait fallu me regarder un peu de près pour me voir rire!… De morue? Rafalé que tu es? Que veux-tu donc que je fasse de ta puante cargaison, et de ta barque à cailloux?
A cette vive apostrophe du capitaine Malviré, les gens du corsaire se mirent à dire assez haut entr'eux, pour que leurs officiers les entendissent, qu'il ne serait peut-être pas mauvais d'examiner la prise que le capitaine semblait si fort dédaigner, ne fût-ce que pour envoyer à son bord les femmes dont tout le monde voulait se débarrasser. Avec la cargaison de ce trois-mâts, répétaient les mieux avisés, et le chargement que nous pouvons lui donner en supplément, on ne ferait peut-être pas encore un si mauvais arrimage.
—Le tonnerre me grille, s'écria Malviré en prêtant l'oreille aux propos de ses hommes, je crois que ces coquins-là ont eu une bonne idée une fois dans leur vie! Plutôt que de renvoyer ce gros bêtas de trois-mâts en Angleterre, j'ai envie de l'expédier pour France avec toutes ces bégueules, et une douzaine de nos plus faillis gars pour les conduire où ils pourront les mener!… Morue avec… ça n'ira peut-être pas si mal. Il y a long-temps que je n'ai fait de bamboches à la mer, et celle-là comptera dans le nombre de mes vieux péchés, au total général du compte que j'aurai un jour à rendre là-haut… Allons, vous autres, attrape à mettre la chaloupe à la mer, et à aller m'amarriner ce trois-mâts terreneuvier.
—Mais, capitaine, demanda le second du corsaire, quels sont les douze inutiles que nous enverrons à bord de la prise, pour l'amarriner en règle et former son équipage?
—Prenez-moi les onze plus amoureux du bord, et les plus cagnes: donnez pour capitaine de prise à ce tas d'épluchures, ce fort-en-bouche de sous-lieutenant, qui dort toujours sous le vent de la chaloupe, pendant son quart…
—Oui, j'entends, M. de la Lévrière, n'est-ce pas? Ce jeune et sensible troubadour de cuisine que vous avez pris par protection, à la recommandation de l'armateur?
—C'est précisément cela, et c'est vous qui avez mis du premier coup la langue sur son nom. Puis, vous comprenez bien, vous ferez transvaser toutes nos femelles à bord de la prise: leur paquet ne sera pas long à faire, puisque nous les avons reçues avec le seul cotillon qu'elles eussent sur le dos; et une fois qu'elles auront débordé du bord, vous aurez soin de faire donner un bon coup de balai, partout sur le pont, entendez-vous bien? Tout sera dit, alors, entre la prise et nous, et entre ces aimables princesses et leurs volages adorateurs.
Cet ordre, donné par le capitaine, convenait trop à tous les mauvais garnemens de l'Aventure, pour que tout le monde ne s'empressât pas de l'exécuter. Les vingt ou vingt-cinq malheureuses victimes de l'inconstance des corsaires ne demandèrent pas mieux que de se soumettre à une injonction qui, quelque barbare qu'elle pût être, leur offrait au moins l'avantage de se séparer des monstres dont il leur était devenu impossible de supporter plus long-temps l'humiliante indifférence. Onze des plus pauvres hères de l'équipage firent docilement leur sac, pour aller, sous le commandement du sous-lieutenant de la Lévrière, équiper et manœuvrer le trois-mâts la Vénus, car, par un hasard que l'on aurait pu prendre pour une amère dérision du sort, la prise chargée de morue, que le corsaire venait d'amarriner, avait pompeusement reçu, sur les chantiers de Londres ou de Glascow, le nom de la reine de Paphos et de la mère de l'amour! la Vénus!…
Les adieux, qu'amena la séparation touchante des corsaires et des belles fugitives qu'ils avaient ravies au rivage de Lézardrieux, furent encore plus courts que tendres.
—Adieu donc, vous autres, belles marchandes de morue sèche, s'écrièrent les ingrats: que le vent vous emporte le plus loin de nous qu'il pourra! Bien loin sera encore trop près.
—Adieu, misérables! Puisse le ciel nous accorder la satisfaction de ne plus entendre parler de scélérats comme vous! Jamais ne sera pas encore assez long-temps!
—Merci, princesses de nos cœurs, reines de nos chiennes d'âmes! Dites-nous seulement où vous terrirez, pour que nous ayons soin de ne pas mettre le cap sur l'aire de vent que vous aurez embelli de votre présence.
—Nous terrirons, si nous pouvons, dans le pays des honnêtes gens, pour être plus sûres de ne plus vous rencontrer de la vie.
—Bon voyage, donc! la rage vous étouffe en route!
—Bonne chance! le ciel vous écrase en chemin!
Et la chaloupe de l'Aventure chargée des deux douzaines de beautés que raillait si cruellement l'équipage, et qui maudissaient si énergiquement leurs farouches et infidèles ravisseurs, s'éloigna du corsaire, pour aller aborder avec les douze hommes de rebut, la prise dont tout ce monde, exilé sur les flots, devait prendre possession.
Dès que M. de la Lévrière, nommé si inopinément au commandement du trois-mâts la Vénus, se sentit rendu à bord du navire dont un des caprices de Malviré venait de le faire maître après Dieu, il crut devoir adresser la question suivante au commandant du corsaire, qui se disposait déjà à se séparer de lui avant la nuit:
—Capitaine Malviré, où voulez-vous que je cherche à attérir avec la prise que vous avez eu la bonté, et que vous m'avez fait l'honneur de me confier?
—Où vous voudrez, capitaine Merluche, répondit Malviré; je vous donne carte blanche, et fichez-moi, en échange de ma confiance, deux onces de tranquillité!
—Mais cependant, capitaine, il serait peut-être bon qu'avant de nous séparer, vous me donnassiez vos ordres, pour que je pusse m'y conformer.
—Je n'ai aucun ordre à te donnasser, mangeur de pommade, je te l'ai déjà dit, pour que tu pusses faire à ton bord ce qu'il te plaira. Prends soin de ta morue, de tes cheveux d'étoupe blonde et de tes princesses; fais de la toile, mange à ta faim, dors tranquille et refiche-moi encore patience: c'est tout ce que je te demande, en second et dernier lieu. Salut et bonsoir; va te faire lanlerre!
Et cela dit, le lougre l'Aventure, couvert de toile, se prit à bondir sur la lame, en faisant écumer la crête des quatre à cinq longues vagues qui le séparaient de sa lourde prise. Les gens du corsaire, avant de quitter le trois-mâts qui allait disparaître à leurs yeux, sautèrent sur leurs bastingages en élevant en l'air leurs bonnets rouges, et en criant tous à la fois, comme des taureaux: hourra les morues, hourra capitaine la Merluche! hourra! hourra! hourra, trois fois hourra pour vous tous et votre cargaison!
Toutes ces grosses voix goguenardes réunies, confondues en un seul cri sauvage, allèrent frapper au loin les airs et retentir sur la surface des flots, jusques aux bornes de l'horizon, que la nuit commençait déjà à couvrir de ses ombres brumeuses.
Le corsaire disparut dans l'obscurité aux regards des passagères et de l'équipage de la Vénus; et la Vénus, orientant ses voiles à la brise du nord-ouest, s'enfonça dans l'obscurité, aux yeux étincelans des joyeux et farouches matelots de l'Aventure.
Maintenant, que nous avons laissé ces méchans drôles, allant chercher fortune dans la Manche, loin de la prise qu'ils venaient d'abandonner si gaîment et si cruellement peut-être, aux hasards et aux périls de la mer, nous ne nous occuperons plus, pendant quelque temps, du moins, que du sort du pauvre équipage et des malheureuses passagères du trois-mâts la Vénus. C'est à ceux-ci, bien plus qu'à leurs indignes sacrificateurs, que nous devons toute notre sollicitude. Les oppresseurs nous ont toujours paru aussi odieux, que les victimes nous ont semblé dignes d'intérêt et de pitié.
Le sous-lieutenant de la Lévrière n'eut pas plutôt pesé le fardeau de la responsabilité qu'il venait, ou qu'on venait d'assumer sur sa tête, qu'il prit, en sa qualité, toute nouvelle, de capitaine de la Vénus, un air grave, préoccupé et soucieux, et que ses matelots, gens très peu disposés à la discipline, commencèrent à s'arroger, de leur côté, le ton de la suffisance la plus caractérisée. M. de la Lévrière ne prévoyant que trop qu'il aurait bientôt quelques rudes combats à livrer à la mauvaise volonté qu'il avait pu déjà remarquer dans les dispositions de ses subordonnés, s'avisa d'abord de commander haut et ferme, et messieurs ses subalternes ne trouvèrent rien de plus convenable que de lui rire d'abord au nez, pour lui donner la mesure du respect et de la soumission qu'à l'occasion il pourrait rencontrer en eux. Le capitaine chercha à se fâcher, mais tout son équipage opposa une si imperturbable gaîté aux premiers mouvemens de mauvaise humeur de son chef, que le chef et l'équipage finirent par décider, d'un commun accord, qu'il n'y aurait pas de capitaine à bord, et que tout le monde ferait ce que bon lui semblerait, en abandonnant à la Providence, aux vents et à la mer, le soin de gouverner, de conduire et de manœuvrer le navire. Les vingt-cinq passagères, tout entières, dès le commencement de cette nouvelle traversée, au ressentiment qu'avait soulevé dans leur cœur ulcéré le lâche et indigne abandon de leurs anciens amans, exhalèrent leur douleur en plaintes amères et en imprécations violentes contre ce qu'elles appelaient la barbarie et l'atrocité des monstres d'hommes. La première nuit, elles pleurèrent un peu de rage: le matin, elles ne pleuraient plus, mais elles soupiraient encore. A la fureur de la tempête, enfin, pour me servir d'une comparaison puisée dans les choses dont nous avons à parler, avait succédé le sourd gonflement de la mer moins tourmentée. A midi, on ne soupirait déjà plus que de loin en loin. La bourrasque était déjà passée, et le soleil d'un jour plus doux était venu dissiper le sombre et lourd nuage qui avait surchargé l'horizon de la veille.
Les douze mauvais marins de la prise, prévoyant avec un égoïsme digne d'eux, ce qu'ils pourraient tirer des dispositions nouvelles qu'ils avaient cru remarquer dans l'esprit et sur la physionomie de leurs compagnes de voyage, proposèrent à celles-ci de contribuer, avec les moyens qu'elles possédaient, à varier la monotonie attachée trop ordinairement à la réclusion forcée du bord. La brise continuait a être belle, et à pousser de lui-même le navire sur les côtes de France. Il faut boire tant que nous pourrons, dit un matelot, et puis après danser tant qu'il nous plaira, pour éloigner le chagrin de nous, et attirer le bonheur sur notre navigation. Un vieux proverbe dit qu'il y a un Dieu pour les ivrognes, et si le proverbe n'est pas faux, tâchons de devenir ivrognes, à seule fin de nous assurer la protection du Dieu qui veille sur les soiffeurs, d'autant mieux qu'en soiffant, nous aurons peut-être l'avantage d'oublier que nous avons pour nous commander un capitaine qui ne sait seulement pas conduire la barque qui porte notre sac.
A ces mots qui, quoique très anacréontiques, n'avaient rien qui dût flatter l'oreille du capitaine de la Lévrière, celui-ci demanda au matelot épicurien, s'il avait l'intention de se moquer de lui, et de méconnaître son autorité.
—Pas plus, répondit l'impertinent, que vous n'avez eu l'intention de vous moquer de nous, en prenant le commandement du bateau qui fait flotter nos carcasses!
—Et vous me croyez donc, à vous entendre, tout-à-fait incapable de vous conduire où je voudrai? ajouta avec dignité M. de la Lévrière.
—Oh! tout-à-fait incapable, sans vous flatter, s'écrièrent alors tous les marins, et en même temps toutes les femmes de la Vénus.
—Eh bien, reprit le capitaine, pour vous donner un démenti formel, dites-moi dans quel port vous désirez térir? Je veux et je promets avec le temps qu'il fait, de vous attraper et de la bonne manière, en vous pilotant droit au doigt et à l'œil dans le premier port venu!
—Eh bien, en ce cas, pour bien nous attraper en nous prouvant que vous n'êtes pas aussi… bon que vous en avez l'air, conduisez-nous à Brest, lui beugla à l'oreille un des plus délurés des goguenards du bord.
—Oui, à Brest: nous ne sommes pas plus dégoûtés que ça, ajoutèrent les autres auditeurs et les vingt-cinq dames présentes à la discussion.
—A Brest soit, et je ne m'en dédis pas! s'écria de la Lévrière en jetant sa casquette sur le pont, et en se plaçant fièrement au gouvernail du navire. Après-demain, pourvu que la brise continue à souffler du Nord-Ouest, je veux que vous disiez que je suis une citrouille ou un giraumond, si je ne vous rentre pas la queue en trompette dans le port de Brest.
—Oh! nous le dirons bien sans ça, allez, capitaine Merluche; il ne faut pas que ce soit ça qui vous gêne, ni nous non plus, murmurèrent tout haut les impitoyables railleurs.
Et cela dit et convenu, les passagères et les matelots de la prise se mirent à danser gaîment sur le pont, buvant de temps à autre le liquide de la cambuse, et laissant aux bons vents qui soufflaient, et aux tranquilles flots qui murmuraient sous la poupe fugitive du navire, le soin de conduire la barque à bon port.
Ce bal, ou cette orgie si étrangement improvisée en pleine mer, dura tout le jour jusqu'au complet épuisement des forces et de la joie des danseurs et des danseuses, et quand la nuit vint entourer de ses crêpes humides le bâtiment livré à toutes ces imprudentes folies, deux ou trois fanaux furent allumés sur le gaillard d'arrière pour éclairer la scène plus paisible qui devait succéder à ces momens d'ivresse bruyante et de bachique délire. Un souper aussi somptueux et aussi abondant qu'un souper pouvait l'être à bord de la Vénus, fut servi par le mousse du bord, aux dames qui avaient fait les délices du bal et aux rudes cavaliers qui avaient fait les délices de ces dames. On mangea d'abord avec assez d'appétit, on but ensuite avec assez peu de modération, et après avoir mangé et bu, ou même tout en mangeant et tout en buvant encore, on se mit à chanter à pleine gorge, des chansons plus libres que tendres, plus énergiques que mélodieuses, et que nous demanderons au lecteur la permission de ne pas reproduire ici.
Mais pendant que les voix des syrènes et des amphions de la Vénus, allaient, au bruit plaintif des vagues et de la brise, porter jusqu'aux voûtes du ciel voilé par la nuit, les joies insoucieuses de ce festin de bord, le capitaine la Lévrière, placé encore à la roue du gouvernail, crut remarquer avec sa sagacité ordinaire que le navire qu'il s'était chargé de diriger, se trouvait environné de plusieurs bâtimens courant à contre-bord de lui. Cette découverte, quelque peu importante qu'elle dût paraître à des gens aussi peu prévoyans que ceux qui composaient l'équipage du trois-mâts, parut cependant causer quelque surprise, si ce n'est même quelque effroi, aux chanteurs et aux chanteuses érotiques du banquet. On se tut d'abord et on écouta. Puis après avoir écouté en silence, on observa avec anxiété ce qui se passait autour de la Vénus, et l'on vit défiler à peu de distance du bord, et dans l'obscurité qui s'étendait sur les flots gémissans, une quinzaine de voiles semblables à de noirs fantômes aériens emportés par le souffle des mers dans les sombres solitudes de l'Océan. Ces quinze voiles si lugubres, si rapides, qu'on n'avait d'abord aperçues que confusément, furent suivies d'une vingtaine d'autres voiles rapides et sombres comme les premières, et bientôt il devint impossible à l'équipage attentif et troublé, de compter le nombre des bâtimens qui sortaient un instant du sein des ténèbres, pour se montrer à une encâblure du navire, et se replonger, le moment d'après, dans le fond des ténèbres. C'est un convoi, se dirent à voix basse, à voix étouffée les matelots du capitaine la Lévrière.—Oui, c'est un convoi ennemi, leur répondit, en palpitant de peur, le capitaine. Mais que faire pour ne pas nous laisser chenoper au milieu de toute cette fusillade de bricks et de trois-mâts! Quoi! vous nous demandez ce qu'il faut faire, vous qui êtes si savant, répliquèrent les matelots. Mais faites ce que vous voudrez, et si vous êtes trop simple pour prendre un parti et avoir une idée, laissez arriver comme les navires du convoi pour qu'on ne se doute pas que nous ne sommes pas de la bande!
La manœuvre toute naturelle, toute instinctive qui venait d'être inspirée par l'imminence du péril et conseillée au pauvre capitaine, par le bon sens de ses matelots, fut exécutée par ceux-là mêmes qui l'avaient indiquée, et qui, en s'y prêtant de bonne grâce, avaient la satisfaction de n'obéir en quelque sorte qu'au commandement qu'ils s'étaient fait eux-mêmes dans leur intérêt commun.
La Vénus navigua donc quelque temps avec les bâtimens ennemis au milieu desquels elle se trouva bientôt confondue. Mais à peine avait-elle fait un peu de route sous la nouvelle allure qu'elle avait prise si à propos, qu'une longue et noire frégate, qui servait d'escorte au convoi, vint la ranger silencieusement en lui laissant voir ou deviner au tangage, une énorme rangée de dents de fer, qui semblait garnir la bouche béante de ses nombreux sabords. L'équipage français frémit à cet aspect si peu rassurant, et ce ne fut que lorsque le bâtiment de guerre eut dépassé la prise avec la supériorité de marche qu'il avait sur tous ses voisins, que les matelots du trois-mâts compromis, reprirent la gaîté moqueuse et l'impertinente confiance qu'ils avaient montrées avant la rencontre de la flotte anglaise.
Je ne sais trop, au reste, comment la Vénus, dont j'écris ici l'histoire aventureuse, aurait fait pour se tirer d'affaire sans la circonstance favorable qui vint lui offrir le moyen de quitter le convoi, en lui épargnant le danger de faire remarquer sa fuite aux convoyeurs anglais. Vers minuit, un grain des plus violens s'éleva au vent en étendant sur le ciel, déjà obscurci par un lugubre rideau de gros nuages, un voile impénétrable sous lequel disparurent un instant tous les bâtimens qui s'étaient d'avance préparés à essuyer l'impétuosité de la bourrasque menaçante. Le commandant du convoi qui, pendant ce moment critique, devait chercher à prévenir la dispersion des bâtimens ralliés jusques là sous son escorte, fit, à l'aide de fanaux hissés sur sa corne, des signaux que comprirent parfaitement les navires convoyés, et que n'entendit nullement la Vénus. Le grain se crève, éclate et tombe avec furie sur les flots soulevés. Les voiles s'amènent à bord de tous les navires; les bâtimens assaillis s'inclinent en refoulant la mer tourmentée, dans laquelle ils plongent leur proue écumeuse… «Laissons arriver, laissons arriver!» s'écrient les matelots de la Vénus, dès qu'ils sentent que la grainasse accable de tout son poids leur barque, qui n'a conservé dehors que ses huniers amenés sur le ton. Oui, laissons arriver! répète le capitaine la Lévrière, et adieu le convoi!
La prise, ainsi poussée de l'arrière par le grain foudroyant qui grondait encore sur elle, se trouva, en moins d'une demi-heure, hors de vue de la flotte qu'elle avait quittée, et loin de l'atteinte des bâtimens de guerre qu'elle avait tant redoutés quelques heures auparavant; et quand le capitaine de la Lévrière put laisser rôder ses regards autour de lui, avec quelque liberté et sans trop d'émotion, il ne découvrit plus rien à l'horizon dont il était environné, si toutefois on peut donner le nom d'horizon au cercle de quelques toises que la nuit, la brume et les masses de nuages qui rasaient les eaux, avaient formé autour du navire.
Le jour qui succéda à cette nuit d'orages, de périls et de tribulations, fut consacré à la joie. Chacun se sentait heureux, à bord de la Vénus, d'avoir échappé à tant de dangers réunis, que personne n'avait su prévoir, et chacun s'attribuait modestement l'honneur d'avoir arraché le navire de la griffe du léopard anglais, car c'était alors sous cet énergique emblême que l'on faisait classiquement allusion à l'avidité cruelle de nos voisins d'Albion. La métaphore impériale n'allait guère plus loin.
La nuit suivante, en enveloppant la Vénus et son imprévoyant équipage sous les épaisses ténèbres que continuait à traverser la brise du Nord-Ouest, amena sur ses ailes funèbres et sur la route que suivait la lourde prise, des périls encore plus grands que ceux qu'elle avait courus la nuit précédente. Vers onze heures du soir, les gens du gaillard d'avant, qui n'avaient nul souci de veiller attentivement au bossoir, comme bien vous pensez, aperçurent cependant, par l'effet du hasard plutôt que par celui de leur vigilance, à une encâblure d'eux, la mer qui blanchissait de manière à former au large une sorte de plage phosphorescente, dont l'éclat contrastait de la façon la plus sinistre avec l'obscurité de l'atmosphère; et au-dessus de cette immense bande de neige écumante le capitaine la Lévrière crut découvrir, après s'être frotté les yeux, de grosses masses noires, allongées, immobiles, qui auraient pu passer, à la rigueur, pour des indices assez certains du voisinage de la terre. Le bâtiment filait en ce moment sept à huit nœuds à l'heure, et l'on avait à bord quelques raisons pour supposer vaguement, que l'on ne tarderait pas à avoir connaissance des côtes de France. Peu d'instans même après avoir formé plusieurs conjectures plus ou moins vraisemblables sur ce premier incident, on vit passer le long du bord, et avec une vitesse qui n'était rien moins que rassurante, deux ou trois énormes rochers sur lesquels la lame venait se briser avec rage et en laissant entendre après elle de longs et lamentables hurlemens…
—Ce sont des brisans, nous sommes dans les brisans! braillèrent d'abord les matelots qui, les premiers, se crurent perdus.
—Oui, mes amis, répondit le capitaine de prise, ce sont des brisans, mais nous ne sommes peut-être pas encore perdus pour cela!
—Et dans quels brisans, encore, sommes-nous? demandèrent les matelots aussi effrayés que leur capitaine paraissait embarrassé.
—Dans les brisans de l'île d'Ouessant, répondit aussitôt la Lévrière, pour répondre quelque chose, par nécessité, à ceux qui le questionnaient par peur.
—Et où donc voyez-vous Ouessant? lui demandèrent encore les mêmes questionneurs.
—A bâbord à nous! c'est l'île que nous dépassons actuellement.
—Et où croyez-vous nous conduire, sur ce bord-là?
—A Brest, comme je vous l'ai promis, et je veux perdre mon nom et le navire si je ne vous tiens pas parole.
—Perdez le navire et votre nom, par-dessus le marché, ça ne nous fait rien… mais si vous nous perdez, gare dessous! Où diable donc le capitaine Malviré avait-il la tête quand il nous a donné un capitaine comme vous?
—Il était vent-dessus vent-dedans! répondait l'un.
—Il voulait nous noyer comme des petits chiens, ajoutait l'autre.
—Il voulait plutôt vous sauver, s'écriait la Lévrière; et d'ailleurs, avec des femmes comme celles que nous avons à bord, un navire ne doit jamais se perdre. Adressons tous une prière à Sainte-Marie-Madeleine, la patronne des filles repenties, et je veux être pendu par les pieds et la tête en bas, si ce matin, avant huit heures, nous ne sommes pas mouillés, sains et saufs, dans le port de Brest!
Durant ce dialogue, et pendant qu'on faisait un vœu à Sainte-Marie-Madeleine, le navire couvert de l'écume des brisans, passait entre les rochers au centre desquels il se trouvait égaré, arrivant tantôt pour un écueil et tantôt loffant pour un écueil nouveau, sans que personne à bord osât prendre sur lui de chercher à faire mieux pour son propre salut, que ne faisait le hasard pour le salut de tout le monde. La peur qu'éprouvaient tous les marins de la Vénus les servit si bien, en les tenant dans l'inaction la plus complète, que le sort fit pour eux ce qu'ils n'auraient pu faire eux-mêmes avec plus de science ou moins de frayeur. Au bout d'une heure à peu près de course dans ce dédale de rochers et de rescifs affreux, ils aperçurent, sur l'avant du bâtiment, une terre haute aux extrémités de laquelle s'avançaient deux môles dont les crêtes sombres et rondes allaient se perdre sous la masse des nuages qui épaississaient encore la profonde obscurité de la nuit.
—Mouillons, mouillons vite, ou nous sommes fichus! hurlèrent les matelots qui avaient les premiers aperçu la terre.
—Oui, mouillons, laissons tomber en double nos deux ancres de bossoir, répéta le capitaine. C'est le goulet de la rade de Brest que nous venons de passer, et maintenant nous voilà en rade, comme je vous l'avais promis.
L'opération du mouillage avec des ancres de bossoir que l'on avait à peine songé à disposer par avance, ne fut pas prompte, tant s'en faut. Mais enfin, après bien des efforts et des peines, on réussit à faire encore assez à temps la manœuvre à l'exécution de laquelle était attaché comme par un fil, le salut du navire et de l'équipage. Les deux ancres, en tombant lourdement au fond, entraînèrent, par leur propre poids et avec le bruit de la foudre, une soixantaine de brasses de câble, et lorsque le bâtiment, ainsi retenu sur ses énormes amarres, présenta, en tournant sur lui-même, le nez au vent et à la lame qui commençaient à l'assaillir et à le battre, le capitaine remarqua, et non sans quelque surprise, que l'arrière de la Vénus ne se trouvait guère éloigné de plus d'une encâblure de la côte sous laquelle il venait de pirouetter avec la vitesse du tonnerre.
—Peste! il était plus que temps de mouiller, se dit-il en lui-même; mais, grâce à l'habileté de ma manœuvre et à mon imperturbable sang-froid, nous voici en lieu de sûreté dans la rade de Brest… Mais comment se fait-il, pensait M. de la Lévrière en cherchant à percer de ses regards les ténèbres qui couvraient encore la terre, comment se fait-il que je n'aperçoive sur la côte aucun des feux de la ville près de laquelle nous venons de mouiller? La force du vent aurait-elle éteint, ou l'épaisseur de la brume aurait-elle caché le phare d'Ouessant, celui de Saint-Matthieu que nous n'avons pas vus en entrant, ou les feux même du port de Brest dont nous n'apercevons pas même la plus légère lueur!… Le jour, au reste, viendra bientôt nous donner le mot de cette énigme, ou nous expliquer la singularité de ce mystère; et en attendant le jour, jouissons tranquillement du plaisir d'avoir logé la prise qui m'avait été confiée, dans le port que j'avais choisi pour notre point d'attérage.
La pointe du jour vint, en effet, en perçant peu à peu le brouillard et les bandes de nuages qui surchargeaient encore l'horizon et le sommet des terres dans la partie de l'Est. Mais les premières lueurs du matin, au lieu de découvrir aux yeux satisfaits du capitaine la Lévrière et de ses matelots, les bords circulaires de la majestueuse rade de Brest, ne leur montrèrent que l'aride rivage de Lézardrieux dans toute sa prosaïque nudité… Oui, de ce Lézardrieux qu'ils avaient quitté quelques jours auparavant sur le corsaire l'Aventure, en emportant du pays une partie des beautés indigènes, que, par une cruelle fatalité, ils venaient de ramener dans le sein même de leur patrie!
A l'aspect de cette terre trop connue, le capitaine se mit à s'arracher les cheveux, l'équipage à rire, et la plupart des passagères à pleurer.
—Je me suis perdu par ma confiance, s'écriait le capitaine désespéré.
—Et nous avons été sauvés par votre bêtise, répondaient les matelots.
—Et nous déshonorées, en retombant dans le sein de nos familles, hurlaient les malheureuses femmes.
Et des cris de désespoir, de joie et de malédiction s'élevaient de ce concert diabolique d'imprécations, d'épigrammes grossières et de sanglots.
A peine l'aube naissante avait-elle étendu sa clarté paresseuse sur les flots fatigués de la tourmente de la nuit, que l'embarcation de la douane et le canot de l'intendance sanitaire se détachèrent de la grève de Lézardrieux pour venir prendre connaissance du navire, qui si bon matin s'était avisé de chercher un refuge sur la côte.
La patache des douanes aborda la Vénus par tribord au moment où le canot de l'intendance accostait le navire par bâbord, et ce ne fut pas sans surprise et même sans un certain saisissement, je vous le jure, que les douaniers et les autorités médicales ou municipales du lieu se trouvèrent face à face, sur le pont du bâtiment qu'ils venaient visiter, avec les vingt-cinq beautés que quelque temps auparavant le corsaire l'Aventure avait enlevées aux familles de l'endroit. L'indignation la plus vive éclata d'un côté, et la douleur la plus touchante de l'autre, et tout cela avec d'autant plus de raison, que parmi les nombreuses transfuges, quelques-unes des autorités appelées à bord de la prise par la nature de leurs fonctions, avaient reconnu, l'un une épouse infidèle, l'autre une fille égarée ou une sœur coupable. Le scandale était inévitable, car la faute avait déjà été rendue publique: le châtiment devait être exemplaire, et le parti des autorités fut bientôt pris; elles ordonnèrent aux vingt-cinq douces brebis ramenées au bercail, de s'embarquer au plus vite dans la patache de la douane et le canot de la santé, pour se rendre à terre où elles seraient d'abord mises en lieu de sûreté, en attendant que la justice fût appelée à juger le crime qui faisait leur honte et celle du pays. Quant à la prise que le capitaine la Lévrière était parvenu à conduire si habilement à bon port, on décida qu'elle devait rester placée sous le plus sévère embargo, jusqu'à ce qu'il plût au conseil des prises de prononcer sur son sort, et au ministère de la marine de dicter la punition qu'avait encourue son misérable équipage.
A l'arrivée des aventurières rapatriées sur le sol natal, toute la population émue du petit port, se rassembla en émeute pour maudire les épouses indignes, les filles perverses qui venaient d'imprimer une tache ineffaçable à la réputation jusques-là si pure des mœurs du pays. Les maris compromis jurèrent haine éternelle aux femmes coupables, les frères et les pères jetèrent leur malédiction sur leurs sœurs et leurs filles éhontées, et tous demandèrent que les unes et les autres fussent enfermées provisoirement dans la grange qui servait, depuis un temps immémorial, de prison aux rares délinquans de la paisible contrée.
Mais, tandis que l'autorité supérieure, dominée par l'indignation qui s'était si soudainement emparée de tous les esprits, avait jugé convenable de disposer si arbitrairement de la liberté individuelle des coupables, on apprit que le capitaine Malviré, le rude et expéditif commandant du lougre l'Aventure, était lui-même arrivé avec une riche et grosse prise, a quatre lieues de Lézardrieux, à l'île de Bréhat enfin, où déjà il avait eu le temps de faire des siennes avec l'or qu'il venait d'arracher aux Anglais. C'était le seul homme qui pût faire changer de face la scène qui se jouait à Lézardrieux, et ce seul homme, selon toute apparence, ne tarderait pas à se rendre à l'appel que, du sein de leur prison et du fond de leur navire, lui faisaient les infortunées qu'on avait incarcérées, et l'équipage sur lequel on avait frappé le plus tyrannique embargo.
Et, en effet, le capitaine n'eut pas plutôt appris ce qui s'était passé si près de lui, qu'on le vit tomber raide comme grêle, les pistolets en poche et la menace à la bouche, devant les autorités stupéfaites du port de Lézardrieux.
—Tas de badernes, leur dit-il, qu'avez-vous fait de ma prise et de son bêtas d'équipage?
—La prise est là, intacte, avec son équipage, et nous la gardons pour que vous nous répondiez de l'enlèvement de nos femmes et de nos filles.
—Vos femmes et vos filles, je m'en moque comme de vous, c'est-à-dire avec tout le respect que je vous dois, et si je vous les ai enlevées, vos femmes, ou plutôt si elles se sont enlevées elles-mêmes, je vous les ai restituées, et vous n'avez, par conséquent, plus rien à réclamer. Mais vous ne savez donc pas, mal-apprivoisés que vous êtes, que pendant que vous tenez ma prise sous votre sot interdit, la morue dont elle est chargée se vend un prix fou, à tous ceux à qui vous faites manger depuis dix ans votre vilaine merluche pour de la morue de Terreneuve?[9]
[9] Pendant la guerre et dans le temps où la morue de Terreneuve était devenue fort rare en France, les habitans des côtes sur lesquelles le lieu ou la merluche abondait, avaient trouvé le moyen de préparer cette dernière sorte de poisson de manière à pouvoir le vendre pour de la morue sèche dans l'intérieur du pays.
—La morue! peu nous importe à nous. C'est la justice que nous devons rendre, et le cours du poisson n'a rien de commun avec l'honneur des familles outragées.
—Ah! c'est-à-dire qu'il faut chercher quelque chose qui ait du rapport avec la justice et l'honneur des familles. Eh bien, je vais vous proposer un arrangement qui vous ira un peu mieux sans doute qu'une paire de gants, si j'en juge par la finesse de vos mains et l'acastillage de votre toilette ordinaire.
—Et quel arrangement pourriez-vous nous proposer pour réparer ce que tout rend irréparable?
—Voici la chose en deux mots:
Ma cargaison de morue, puisqu'il faut toujours en revenir-là avec vous autres, peut se vendre de façon à rapporter d'excellentes parts de prises à mon équipage. Vos femmes, vos filles, et vos sœurs en revenant à terre, à bord du navire capturé, sont censées avoir contribué à l'attérissage de ce bâtiment, et pour être juste envers elles, et arrangeant avec vous, je vous offre d'allouer à chacune d'elles en particulier, le montant de la somme qui reviendra à chacun de mes hommes. Hein! cela vous va-t-il?
—Non, se hâta de répondre le maire. La loi ne reconnaît comme co-partageant aux parts de prise, que les marins portés sur les rôles d'équipage du navire capteur.
—Eh, que me fait la loi, à moi, quand ma volonté peut parler et plus haut et plus ferme que votre loi?
—Et comment vous y prendrez-vous pour forcer vos gens à partager avec ces malheureuses, le profit que la justice leur accorde à eux seuls?
—Ah! papa maire, pour ceci, c'est mon affaire. Je dirai à chacun de mes gens: la loi te donne le droit de ne rien laisser à gratter aux femmes du bord. Mais si tu venais à ne pas consentir à partager ta part de rabiau avec elle, je te prouverai à l'instant, moi, qui suis ton capitaine, qu'il est plus sûr pour toi de te mettre mal avec la loi, que de me désobéir et de m'échauffer un peu trop vivement l'oreille droite. Moyennant ce petit discours, je vous promets que je ne trouverai plus parmi tous mes gaillards, que des amateurs disposés à envoyer promener tous les membres du conseil des prises, et vous tous les premiers au besoin. Eh bien, ça y est-il maintenant, les papas?
Les cinq ou six sages qui composaient l'aréopage municipal, se grattèrent l'oreille en signe d'irrésolution, en entendant le capitaine parler ainsi. Malviré, qui sous la rudesse apparente de son langage et de ses manières, cachait l'art de mener rondement les hommes et les choses, sentit que le moment d'enlever la position à l'ennemi ébranlé dans ses retranchemens, était venu pour lui. Il insista, en continuant à parler comme il avait commencé à le faire, et en renforçant son éloquence de cinq ou six grands coups de poings qu'il appliqua sur la table du conseil. Le conseil déjà indécis, céda en secouant un peu la tête, et en ordonnant qu'un des membres de la mairie irait incontinent porter aux familles intéressées dans la question, les offres d'arrangement du capitaine.
Une foule assez considérable s'était rassemblée autour de l'Hôtel-de-Ville du bourg, à la nouvelle de l'entrevue que le capitaine avait sollicitée du conseil municipal. Lorsque le délégué de la mairie parut au milieu de la multitude pour lui faire part des résultats de la délibération qu'elle attendait avec la plus vive impatience, tout le monde se tut, et le délégué parla en ces termes à la multitude émue et attentive:
«Mes amis, le capitaine du corsaire vient vous proposer, par ma voix, de reprendre vos femmes, ou, si vous aimez mieux, nos femmes, moyennant quoi…
—Non, s'écrièrent d'abord énergiquement tous les maris, en interrompant brusquement l'orateur, jamais de la vie, tant qu'il nous restera un souffle pour crier, non!… Non, non, jamais, répétèrent ensemble les pères et les frères des filles coupables. Au diable les coquines et le capitaine qui les a enlevées!
Le délégué municipal laissa passer, en pilote habile, ce premier flot de la colère populaire qu'il avait soulevée, et quand un peu de calme lui eut permis de ressaisir la parole et d'achever sa phrase, il reprit ainsi, entre ses lèvres agitées, le fil de son petit discours:
—Moyennant quoi, vous dis-je, il promet, le susdit capitaine, de donner, ou plutôt, puisque vous n'en voulez pas, il promettait de donner à chacune d'elles, c'est-à-dire à vos femmes, la même part de prise que celle qui reviendra à chacun des matelots qui ont ramené à terre la Vénus et les malheureuses du pays…
—Qu'il aille se promener avec ses parts de prise, répondirent, non plus tous les habitans exaspérés comme la première fois, mais trois ou quatre voix seulement… Le malin orateur remarquant l'effet que le dernier paragraphe de sa proposition venait de produire sur les résolutions de la majorité, continua ainsi sa harangue émolliente et sa période dilatoire.
—J'avais bien pensé, en me chargeant de la mission pénible que je viens de remplir auprès de vous, qu'un tel arrangement ne pouvait pas vous convenir, quelque lourde que soit la somme qu'on vous offre pour vous faire passer par-dessus la conduite des coupables. Mais enfin, d'un autre côté je m'étais dit, déshonorées pour déshonorées, autant vaut-il que les criminelles tirent de leur faute le moyen de pouvoir aller vivre loin du pays, que de rester dans la misère à la charge et sous les yeux des familles respectables dont elles auront fait la désolation. Voilà, mes chers amis, ce que je m'étais dit, croyant bien penser dans votre intérêt et dans celui de l'endroit… Mais puisque vous préférez tous, comme de raison, l'honneur, ou du moins ce qu'on appelle l'honneur des familles, à l'argent et à l'or des étrangers, car c'est de beaucoup d'or que le capitaine a parlé, je m'en vais rendre compte au conseil qui m'a envoyé, du mauvais succès de ma démarche auprès de vous.
A ces mots, un long murmure s'éleva dans l'assemblée: on ne criait plus; on ne discutait même plus; mais on chuchotait; pendant deux ou trois minutes tout le forum de la petite ville parut livré à l'indécision la plus vague, mais non plus à la vive et soudaine indignation que la proposition du délégué avait d'abord soulevée dans le sein du peuple. Cette disposition nouvelle rendit au délégué l'espoir de mener les choses à bien; mais pour ne pas compromettre les chances de succès qu'il venait d'entrevoir, par une précipitation irréfléchie, il continua à feindre de se diriger vers la mairie pour aller faire part au conseil, de la triste issue de sa tentative… Il marchait le bonhomme, ne demandant pas mieux que d'être arrêté dans sa route, mais faisant toujours semblant, toutefois, de marcher en toute conscience. Il fit un pas, deux pas, dix pas sans que quelqu'un songeât encore à ralentir sa marche, et il commençait même à désespérer du succès qu'il s'était promis, lorsqu'un des plus pacifiques maris intéressés dans le procès en litige, vint lui demander au moment où il allait mettre le pied sur le seuil de l'Hôtel-de-Ville, à combien s'élèveraient les parts de prises offertes par le capitaine au déshonneur de chaque fugitive?
La réponse fut bientôt faite, car depuis long-temps elle errait sur les lèvres du délégué. A quinze cents francs, au moins, répond le conciliateur.
—A quinze cents francs? s'écria la foule d'un ton presque aussi hébété qu'étonné.
—Oui, à quinze cents francs, ou cinq cents bons écus, répéta cette fois d'une voix de stentor le délégué, en s'arrêtant tout court et en se retournant avec assurance du côté de la multitude. C'est là, ou plutôt c'était là ce que m'avait assuré le capitaine; mais puisque nous avons repoussé sa proposition, je vais, en m'acquittant de mon devoir, lui rapporter que…
—Non! non! ce n'est pas la peine, reprirent vingt, trente, quarante voix. Que ces malheureuses soient mises en liberté, et qu'on ne nous en parle plus! Le déshonneur les punira assez de leur faute!
—Bravo! bravo! hurla en entendant ces paroles de paix, le capitaine Malviré, qui, d'une des fenêtres de la mairie, guettait le moment favorable de se jeter au beau milieu des récalcitrans. Bravo! tas de badernes, braillait-il: vous avez été dix fois plus de temps qu'il ne fallait, à voir que de bonnes parts de prises valent mieux que le sot honneur de trente imbéciles de famille. Qu'on me défonce toutes les barriques d'eau-de-vie que l'on pourra trouver dans vos caves, et que tout le monde, hommes, femmes, vieillards et enfans, se grise aujourd'hui en l'honneur de la réconciliation générale!
La joie fut complète, l'ivresse unanime. Les beautés infidèles devenues libres, se jetèrent en larmes dans les bras palpitans de leurs époux et de leurs parens attendris; trois jours dura la fête ou pour dire mieux le délire de ce jubilé conjugal et filial. Les parts de prise promises par le capitaine, furent comptées aux mains des fugitives d'où elles allèrent se répandre dans les mains de tous les habitans du lieu, et lorsqu'après avoir gorgé de vin, d'or et de bonheur, tant d'êtres ravis et reconnaissans, le capitaine quitta Lézardrieux pour retourner à bord de son corsaire, il leur cria de la chaloupe dans laquelle il venait de s'embarquer:
«Priez le ciel, ganaches que vous êtes, qu'à ce même prix on vienne vous enlever vos femmes tous les quinze jours! Il n'y a pas d'honneur de famille qui vaille les cinquante mille francs de parts de prise que votre bégueulerie m'a coûtés. Adieu tous! et que le tonnerre de D… vous enlève s'il veut! Vous ne m'y remordrez plus, ou que le diable m'élingue!»
Et d'une extrémité du rivage à l'autre, on entendit tout un peuple, tourné du côté des flots qui allaient emporter la chaloupe du capitaine, crier à tue tête, en élevant sa voix assourdissante jusqu'aux cieux:
Honneur au lougre l'Aventure! vive le capitaine Malviré!
P. S. Il est à peine nécessaire de faire remarquer que les aventures que nous venons de retracer, n'ont pu avoir lieu dans le port de Lézardrieux où jamais sans doute on n'a entendu parler du capitaine Malviré. Mais comme il fallait bien placer quelque part en réalité la scène imaginaire de notre petit drame, et que le port de Lézardrieux avait servi pendant la guerre de point de relâche à bon nombre de corsaires, nous avons cru que cette ville maritime pourrait tout aussi bien qu'une autre nous offrir le nom qu'il nous importait de donner au théâtre sur lequel devaient figurer les personnages fictifs que nous voulions mettre en action. Le hasard seul, enfin, a déterminé notre choix, et ce choix, fort peu sérieux du reste, ne peut avoir rien d'inconvenant pour les honorables habitans de la petite ville qui est devenue pour un moment l'objet de cette préférence arbitraire.
FIN DU SECOND ET DERNIER VOLUME.
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES
DANS LE TOME SECOND.
| Pages. | |||
| Chapitre | VII. | Rapport de Maître Bastringue (Suite.) | [1] |
| VIII. | Narration de Frère José. | [59] | |
| Notes. | [187] | ||
| Le Capitaine Malviré. | [235] | ||
ŒUVRES
DE
ÉDOUARD CORBIÈRE.
| sous presse. | |
| LES FOLLES BRISES, 2 vol. in-8. Prix: | 15 fr. |
| en vente: | |
| LES TROIS PIRATES, 2 vol. in-8. | 15 fr. |
| LE PRISONNIER DE GUERRE, 4 vol. in-8. | 7 fr. 50 c. |
| LES ASPIRANS DE MARINE, 2 vol. in-8. | 15 fr. |
| LES PILOTES DE L'IROISE, 1 vol. in-8. | 7 fr. 50 c. |
| MER ET MARINS, 1 vol. in-8. | 7 fr. 50 c. |
| CONTES DE BORD, 1 vol. in-8. | 7 fr. 50 c. |
| LE BANIAN, 4 vol. in-12. | 12 fr. |
| DEUX LIONS POUR UNE FEMME, 4 vol. in-12. | 12 fr. |
| LE NÉGRIER, 4 vol. in-12. | 12 fr. |