IV

Quelques jours plus tard, accompagné par Willmann, Robert franchissait encore une fois le seuil de l'hôtel de Randières. Ce ne fut pas sans tristesse. Il tâcha de la dissimuler de son mieux et ne laissa voir à la baronne qu'une réserve d'ailleurs pleine de déférence. Elle courut à lui, le remerciant d'être venu, de considérer cette maison comme la sienne, de la traiter, elle, comme une vieille amie. Il la dévisageait de son franc et droit regard qui mettait du feu aux joues de Léonie. Le trouble visible de cette femme, la cordialité de ses paroles l'émouvaient plus qu'il n'aurait voulu.

—Je tâcherai, dit-il, que rien de moi ne vous fasse, un jour, regretter vos bontés.

Elle eut un tressaillement. Ses paupières s'abaissèrent comme pour jeter un voile sur le fond de sa conscience où tant de craintes se mêlaient aux remords et que Robert semblait fouiller. Elle répondit avec un soupir:

—Puissiez-vous être heureux par moi!

Willmann ne comprenait pas trop. De la raideur chez celui-ci, de l'agitation chez celle-là... Bah! gaucheries d'un premier début. L'habitude aidant, tout marcherait à merveille et Robert tournerait vite au profit de son art le bénéfice d'une adoption dont le vieux sceptique s'efforçait de considérer simplement le côté maternel pour n'en pas découvrir le côté scabreux.

—Je vous demande seulement, chère madame, observa-t-il, de laisser des épines à vos roses. Sans quoi, vous tueriez son génie.

—A Dieu ne plaise! fit-elle d'un ton léger qui masquât son émotion. Je vais même vous consulter, séance tenante, sur mes obligations professionnelles de mère, de mère, insista-t-elle, à demi inclinée vers Robert.

Le jeune homme se torturait l'esprit. Il devait une parole de gratitude, quelque effusion de cœur en réponse à la sollicitude excessive et fébrile qui l'accueillait. Mais l'esprit n'obéit pas toujours au cœur. Rien ne lui venait. Léonie et Willmann discutèrent le choix des professeurs et le système d'éducation; l'un tenait à l'exclusive poussée de la carrière artistique, l'autre réclamait en plus le bagage nécessaire aux hommes du monde, depuis les grades universitaires jusqu'aux compléments de rigueur: le sport, l'escrime, toutes les dorures enfin qui n'étaient ni du goût ni dans les idées de Willmann. Tandis qu'ils opposaient les arguments, Robert se taisait. On eût dit qu'il s'agissait d'un inconnu. Cette prise de possession le laissait en une indifférence parfaite. La liberté aliénée par devoir, sa vie tout entière lui semblait murée, lourde, écœurante, pareille aux Saharas où la mort devient la délivrance. Accepter, la soif aux dents, les perspectives d'une steppe aride, se désenchanter d'heure en heure et frémir sans cesse près de cette créature mystérieuse aux métamorphoses inexplicables, dompter ses rancœurs afin de se grandir dans le monde, à quoi bon quand on ne porte en soi que le dégoût? Certes, il eût mieux valu, l'autre jour, mourir dans les bras de la folle. Pauvre folle! Elle croyait voir en lui le fantôme obstiné de sa démence, l'enfant perdu sous les flots, l'être pour qui l'incurable tendresse survivait à la raison. Cette maternité saignante lui montrait mieux sa pénurie d'âme, à lui que n'avait aimé aucune mère, qui, faute d'idole, refoulait l'instinct de ses adorations filiales. Maintenant, à ce front encore jeune, à ce visage régulier, à cette voix le frappant comme dans un songe, il les devait peut-être sans compter, sans marchander; or, rien ne tressaillait en sa poitrine. A mauvaises mères, mauvais fils. En était-il un, quoi qu'il tentât? Fallait-il regretter deux fois de n'être pas resté dans la Seine, à dormir le dernier sommeil contre la marquise de Kercoëth? Tout à coup, il pensa au mari de la folle. Qu'étaient ses minces soucis près des peines de cet homme? Voilà qui pouvait s'appeler une douleur! Joies emportées, agonie quotidienne entre le cadavre perdu d'un enfant et le cadavre vivant d'une femme, et pas une heure de défaillance! Pour quelques gouttes de fiel sucées à la place du lait maternel, lui se croyait ivre, trébuchait... le marquis de Kercoëth, au milieu de décombres atroces, demeurait ferme et droit dans la désolation, sans une plainte! Eh bien! c'était là le modèle à choisir et, avec l'aide de Dieu, la résignation stoïque qu'il convenait d'imiter.

Cependant Léonie et Willmann discutaient toujours. Ni l'un ni l'autre ne voulait démordre de ses préférences. L'artiste appela Robert à la rescousse.

—On te laisse le choix. Prononce.

—Sur quoi?

—Sur celui de nos systèmes qui te va le mieux. Tu as entendu le pour et le contre.

—Je n'ai rien entendu. Je ferai ce que désire madame.

—Courtisan!

Tous trois se dirigèrent vers l'appartement destiné à Robert. C'était, au fond de la cour, un pavillon isolé. La cour, spacieuse, ressemblait à une serre. En été, de hauts marronniers la remplissaient d'ombre; en hiver, des corbeilles de fleurs éclatantes mettaient la pourpre et l'azur de leurs velours sur la pelouse fine et fraîche. Au fond, se dressait le pavillon tapissé de glycine et de rosiers Bancks.

—Un nid d'amoureux, murmura Willmann.

A leur rencontre, un trousseau de clefs à la main, s'avançait l'intendant de la baronne. Il salua, puis ouvrit les portes.

—Monsieur Robert, Legouet, mon homme de confiance, dit madame de Randières. Il est à votre service.

Legouet salua plus profondément encore. Tandis qu'il se relevait, ses yeux coururent à la dérobée sur le nouveau maître. L'examen, d'une seconde à peine, dut lui produire un effet bizarre, car sa physionomie prit soudain un air d'effarement. Ses yeux, malgré lui, se reportèrent sur le jeune visage et s'y fixèrent.

—Quand vous voudrez, Legouet, dit Léonie impatientée.

Le pavillon se composait de quatre pièces, meublées avec un goût charmant. Dans le cabinet de travail, un superbe Pleyel tenait la place d'honneur. Willmann tomba en extase. Robert, gêné, ne savait trop quelle contenance prendre. Madame de Randières fit signe à son intendant, et tous deux disparurent.

—Eh bien, demanda Willmann, tu te figures rêver?

—Trop de luxe.

—Annibal, gare à Capoue!

—Soyez sans crainte, mon ami. Des Capoue de ce genre, jamais je ne ferai mes délices.

En n'échappant pas à Léonie, les longs regards de Legouet l'avaient irritée. Dès qu'elle fut seule avec son intendant, elle le prit à partie:

—Qu'aviez-vous à toiser M. Robert?

—A toiser... Mon Dieu, madame la baronne...

—Cela me déplaît.

—C'est que, madame la baronne...

Volontiers, Legouet fût rentré sous terre. Il bredouillait des excuses et se barricadait dans son dévouement.

—Je le connais, votre dévouement, interrompit madame de Randières. Mais vous donne-t-il le droit d'être indiscret? Voilà trente ans que vous êtes dans la famille. Ne me forcez pas à l'oublier. Je reçois et j'installe chez moi qui bon me semble. Ce n'est point votre affaire. Si vous avez des curiosités, gardez-les pour vous.

Une vraie colère. Legouet était stupéfait, d'autant qu'il se sentait sans reproche. Oui, la vue de Robert l'avait frappé, parce que Robert était beau, parce qu'il ressemblait à... Diable! diable! au fait, cette ressemblance... Ah! par exemple! Des idées lui affluèrent au cerveau, toute une histoire obscure s'éclaircit. Il s'expliquait que la baronne se fût emportée. Elle entendait qu'on eût des yeux pour ne point voir, elle l'avait même dressé aux cécités de commande. Aussi courba-t-il en sage le dos sous la bourrasque.

Willmann avait emmené Robert chez les professeurs qu'il comptait lui donner. Les visites finies, Robert revint à l'hôtel, moins triste qu'il n'en était sorti. L'accueil de ses maîtres futurs, l'aménagement du travail, le but à conquérir dissipaient la mélancolie du matin. On frappa à sa porte. C'était Legouet:

—Je prie monsieur de m'excuser. Je tiens à lui présenter son valet de chambre. Il s'appelle Firmin. C'est moi qui l'ai choisi, J'espère avoir eu la main heureuse.

—Un valet de chambre, pour moi? dit Robert, Qu'en ferai-je? Je n'en ai jamais eu.

L'observation interloqua Legouet. Un jeune homme né de parents si riches! N'en croyant pas ses oreilles: «Monsieur n'a jamais eu?...» Il s'arrêta. On ne questionne point ses maîtres. Seulement, comme il aperçut un sourire aux lèvres de Firmin, il grommela de façon que ce dernier fît son profit du correctif:

—C'est juste: au collège!... Monsieur dînera-t-il chez lui ou chez madame la baronne?

—Chez moi.

—Vous avez entendu, Firmin? Allez. Monsieur sonnera quand il aura besoin de vous.

L'autre sortit. Legouet continua:

—J'ai défendu à Firmin d'ouvrir cette malle. Elle doit contenir des pièces graves, des papiers d'importance.

—Mais non, mais non, dit en riant Robert.

—Alors, je la défais.

—J'y arriverai bien seul, voyez plutôt.

En un tour de main la malle fut ouverte et vidée.

—A quelle heure, demain matin, monsieur veut-il recevoir le chemisier, le tailleur et le bottier?

—Je ne veux pas les recevoir du tout, n'ayant aucun besoin d'eux.

L'intendant jeta un coup d'œil expressif sur le mince bagage épars dans la chambre. Cette pauvreté le déconcertait et déroutait ses idées. Un instant il demeura muet, regardant Robert ranger ses partitions, ses quelques livres et les premiers manuscrits datés de la Riveraine. Certaines pages étaient noires de ratures faites par la main de M. Laffont, qui leur donnaient, aux yeux de Robert, un prix inestimable et lui rappelaient de tendres souvenirs.

Legouet exhiba un élégant portefeuille, et, le posant sur le secrétaire:

—J'ai l'ordre de remettre à monsieur le premier mois de sa pension.

—Ma pension? fit Robert, à cent lieues de là, perdu, avec ses manuscrits, dans les lointains de la Riveraine, les hauts peupliers bercés au vent, la pelouse où jouait Blanche jadis.

—L'argent de poche.

Un flot de sang sauta aux joues de Robert.

—Oh! de l'argent! cria-t-il. C'est trop. Reprenez cela.

—Puisque j'ai reçu l'ordre...

—Reprenez, vous dis-je!

Sa colère produisait sur le vieillard une impression pénible. L'air de chagrin avec lequel il fut obéi le calma tout à coup. Très doucement, il ajouta:

—Remerciez madame de Randières. Informez-la que je refuse. Quant à vous, mon ami, veuillez excuser mon emportement.

Resté seul, il s'assit contre une table, le front dans ses paumes brûlantes. Hélas! il le connaissait, le pain de la charité. Hors le temps si court passé chez Duparc, jamais il n'en avait mangé d'autre. Aux Mérilles, à la Riveraine, aujourd'hui, qu'était-il? un pauvre, vivant de pitié. Jusqu'à présent, il n'avait pas senti crier son orgueil. Trop malheureux chez les Benoît, trop aimé chez les Laffont. Mais ici, tout le blessait comme une injure, tout l'humiliait comme une grâce. Et des larmes ruisselèrent entre ses doigts. Une main toucha son épaule:

—Pourquoi pleurez-vous?

Elle! c'était elle!

—Legouet me quitte à l'instant. Je suis désolée... C'est une restitution, Robert. Pour le repos de ma conscience, acceptez-la.

Il eut envie de crier: «Je vous tiens quitte, laissez-moi en paix!» Il se contenta de répliquer:

—Pour le repos de votre conscience, je suis ici. N'en demandez pas davantage.

—Ah! comme vous vous raidissez contre moi! J'ai tant besoin, au contraire, d'être aimée de vous!

Elle se penchait vers lui. Cette tête mélancolique et belle, ces rayonnantes prunelles d'azur que voilaient par instants les paupières, ce timbre harmonieux où passait une involontaire âpreté la bouleversaient. Elle souhaitait de le prendre entre ses bras comme un enfant, elle n'osait, il l'intimidait. Elle ne savait que répéter dans une prière: «J'ai tant besoin d'être aimée de vous!»

A dater de ce jour, il devint sa pensée fixe. Un sentiment d'une violence extrême grandissait en elle, une pure tendresse faite de désespoir et de remords, aussi de jalousie. Même à l'époque où le seul amour vrai qu'elle eût connu lui mettait la fièvre aux tempes, elle n'éprouvait rien de comparable. Toutes ses préoccupations se concentraient en un point unique: Robert. Elle s'ingéniait à lui plaire, à deviner ses désirs, à l'entourer de mille attentions, mendiant la récompense d'un sourire. Elle avait avec Legouet d'interminables conciliabules, et chaque fois Legouet se posait ce point d'interrogation: «Puisqu'elle l'aime si fort, pourquoi l'a-t-elle si longtemps abandonné?» Mais coupable déjà, selon lui, du crime de lèse-respect, il ne permettait pas à ses perplexités de s'aventurer plus loin. De son culte pour la baronne, il eut bientôt fait de reporter la moitié sur Robert; le partage fut facile, car ses sympathies étaient payées de retour. Robert ne l'appelait que «le bon Legouet», «le cher Legouet», «le brave Legouet», ce qui ravissait l'intendant, faute d'habitude, madame de Randières et le défunt baron l'ayant peu gâté. Rien que de l'entendre, il se passait les poings sur les yeux pour y essuyer une larme furtive, et, malgré sa résolution de laisser tranquilles les secrets de la baronne, il soupirait aux jouissances analogues dont on le sevrait depuis vingt ans. D'après ses calculs, en effet, Robert devait avoir plus de vingt ans, quoiqu'il en parût, dix-huit à peine. Il se remémorait certaines dates, des circonstances... Ce qui semblait dur à ce vieux serviteur d'aristocrates, c'était d'appeler «monsieur Robert» tout court un fils de noble dont il croyait pouvoir, aussi bien que la baronne elle-même, nommer le père. Dire que, s'il était jadis le témoin muet de bien des choses, jamais pourtant il n'avait soupçonné l'existence de ce petit. Quel dommage qu'on n'eût pas eu pleine confiance! L'exil de l'enfant aurait été moins long; on serait allé le voir en catimini, lui porter quelques effluves du foyer de famille... Maintenant, il se dédommageait, le couvant avec des vigilances exquises, doublant d'une sorte de tendresse d'aïeul sa vénération pour le sang des maîtres.

Matin et soir, Robert passait prendre des nouvelles de madame de Randières. Elle le recevait dans son boudoir ou sa chambre à coucher, et multipliait les grâces afin de le garder le plus possible. Mais, sur-le-champ, il retournait au travail. Willmann s'ébahissait de tant de zèle. Pas une sortie hors des heures de cours et une promenade à cheval au saut du lit. Ce qui confondait encore plus l'entendement du violoncelliste, c'était le refus de suivre madame de Randières dans le monde. Quand elle était seule chez elle, le soir, il allait faire un peu de musique ou causer. Il lui témoignait une déférence filiale, sans parvenir toutefois à tempérer sa froideur, qu'il n'abandonnait vraiment que le dimanche, à l'arrivée de Gaston. Par contre, il rayonnait alors. Léonie, au courant de leur intimité, tâcha de se concilier ce tout-puissant ami. Elle y déploya d'autant plus d'ardeur qu'elle devinait une hostilité sourde. Bientôt elle le consulta, d'un air de confidence, chaque fois qu'elle surprenait chez Robert un redoublement de mélancolie.

—Est-ce donc là le fond de sa nature?

—Non, madame. Il est souvent rêveur, mais très expansif, très en dehors. A la Riveraine, il était le boute-en-train par excellence, joyeux, tendre.

Elle soupirait. Ni tendre ni joyeux à présent. Cependant, Legouet contait les scènes d'allégresse émue quand le dimanche ramenait Laffont et que tous deux tombaient dans les bras l'un de l'autre. Ainsi l'exubérance, la fougue affectueuse n'étaient mortes que pour elle. Une fois, elle dit à Gaston:

—Le croyez-vous heureux?

—Je n'en sais rien, madame.

—Moi qui fais tout mon possible!

—Trop tard, apparemment.

—Trop tard?... Que voulez-vous dire?

—Son cœur, plus que son corps, a souffert aux Mérilles. Les coups passent, les meurtrissures restent.

Un sanglot serra la gorge de Léonie, dont les lèvres tremblèrent.

—Chacun son tour! songea l'impitoyable Gaston, qui sortit presque de l'allure d'un justicier.

Robert l'attendait dans la cour. On attelait un phaéton. Elle se mit à la croisée pour l'apercevoir. Peut-être avait-il plus de gaieté loin d'elle? Mais non, il causait à peine avec Gaston et Legouet. Un seul moment, il s'anima. Son regard lançait des éclairs. Puis ils sautèrent en voiture. Elle fit monter l'intendant.

—Vous avez remarqué sa tristesse, Legouet?

—Il y a trois jours qu'elle dure, madame la baronne. A quelques mots prononcés devant moi, j'en devine les raisons... Une femme, une malade, paraît-il. Tous les matins, il allait s'informer d'elle, à cheval, évidemment aux environs de Paris et, depuis trois jours, il ignore ce qu'elle est devenue.

—Quel groom l'accompagne dans ses promenades?

—Aucun. Seulement, une fois il m'a parlé d'Alfort.

—Legouet, sachez quelles personnes demeurent par là.

En descendant l'escalier, l'intendant ruminait l'ordre. Rien de plus facile que l'exécution; mais elle ressemblerait terriblement à de l'espionnage. Or, il était bien loisible «au petit» d'avoir ses secrets, peut-être. Ne faut-il point que jeunesse se passe? Un combat se livrait en Legouet entre ses habitudes d'obéissance et ses prédilections. La victoire resta «au petit».

Robert se doutait peu de ces complaisances secrètes. De plus en plus il s'acharnait au travail, ayant même proscrit l'excursion du matin. A peine eut-il le temps de remarquer une absence de la baronne, partie en juin pour la mer. Il est vrai que l'absence fut de courte durée: il manquait à madame de Randières. Elle s'était si bien laissé prendre à son charme, il s'était si bien implanté dans sa vie qu'il lui devenait indispensable. Elle redoutait de trouver au retour le pavillon vide. Sans cesse elle parlait de lui, désireuse de l'imposer à son monde, volontairement aveugle aux sourires équivoques, sourde aux perfides allusions, certaine de dominer la situation un jour ou l'autre, comme il lui arrivait si souvent naguère.

Une alliée lui vint du côté où elle l'aurait le moins cherchée, redoutable à de certains égards, précieuse à beaucoup d'autres, la vieille duchesse de Serples. Une existence immaculée, ses alliances, sa parenté,—elle tenait à toute l'ancienne aristocratie de Bretagne,—son influence, qu'eût amplement justifiée un tact incomparable joint à une excessive délicatesse d'esprit, constituaient pour Robert autant de garanties de succès. Léonie fut radieuse de lui conquérir ce patronage. Elle avait dépeint ses embarras de veuve sans enfant, presque sans famille, car sa tante de Gauleins, une seconde mère, plus qu'octogénaire, entêtée de province, refusait de venir à Paris et jouait à la fermière sur les terres de Karenthal. Il fallait être mademoiselle de Gauleins pour trouver du bonheur dans l'administration de landes, de bruyères et de friches. Elle, au bout d'un mois, y serait morte d'ennui.

—Vrai, ma petite? observait la duchesse. Moi qui croyais, au contraire, que Karenthal... Je vous y ai connue fort gaie, quand j'étais à Kercoëth, chez mon neveu, avant leurs malheurs.

Toujours est-il que madame de Serples, séduite par la jeunesse et la beauté de Robert et ce déjà vu qui la remuait profondément, abonda dans les idées de la baronne, la félicita d'une adoption que Dieu récompenserait sans doute, et fit taire les mauvaises langues prêtes à la calomnie.

Cependant Robert marchait droit son chemin, trop vite, à dire vrai. Ses examens en Sorbonne, ses prix au Conservatoire, une mélodie publiée avec succès flattaient, à des titres divers, la vanité de la baronne et celle de Willmann; mais sa santé paya les triomphes. Un cercle de bistre assombrit ses yeux, une pâleur d'anémie alanguit son visage. En outre, le départ de Gaston pour la Riveraine le laissait dans un désarroi de cœur contre lequel les forces physiques ne réagissaient plus. Willmann, la baronne et Legouet y épuisèrent leur sollicitude. L'atmosphère de Paris lui semblait étouffante. C'était là-bas qu'il eût souhaité d'aller, là-bas, avec Gaston, près de Blanche, sous le toit où s'était abritée son enfance, vers le sol où M. Laffont reposait. Madame de Randières résolut de l'emmener à Évian. Le médecin conseillait le grand air et les distractions; la duchesse de Serples écrivait, des bords du lac, que le malade les y trouverait à foison. Par malencontre, quelques jours avant le départ, une dépêche de mademoiselle de Gauleins manda sa nièce à Karenthal. L'octogénaire, se croyant mourante, se disait déjà morte. L'hésitation n'était pas permise; Léonie hésita pourtant. Aller en Bretagne? En Bretagne, d'où elle fuyait un soir avec horreur, où, depuis, elle n'osait plus remettre les pieds! Non, surtout à présent, Robert dans sa vie...

On a bientôt fait de se créer d'insurmontables obstacles que la réalité se charge d'aplanir. Dans le cas de madame de Randières, la simple réflexion suffit. Mademoiselle de Gauleins l'avait élevée, entourée d'un dévouement sans bornes, sacrifiant à son éducation jusqu'aux dernières parcelles d'une fortune modeste. Notez qu'elle s'en était bien trouvée plus tard: le baron mort, on la laissait maîtresse absolue à Karenthal; mais, sans elle, eût-on jamais épousé M. de Randières et ses millions? N'était-elle pas, d'ailleurs, le plus probe et le plus intelligent des régisseurs? Sa manie d'exploitation agricole et industrielle confinait au génie; depuis qu'elle s'occupait des intérêts de sa nièce, les revenus étaient doublés. Donc, reconnaissance pour le passé, reconnaissance dans le présent. Elle était malade, elle appelait, il fallait partir... Et Robert?... Robert à Karenthal, jamais! Léonie décida de s'en aller seule en Bretagne, tandis qu'il gagnerait Évian sous l'escorte de Legouet.

En apprenant à son jeune maître ce plan nouveau, l'intendant poussait des soupirs à fendre les rocs. Mademoiselle de Gauleins hors de service, plus de direction pour Karenthal. Karenthal avait besoin de Legouet, une terre de huit cents hectares, avec des pâturages immenses où s'élevaient des troupeaux de bêtes, avec ses carrières d'ardoise, ses pierres de taille, ses minerais de fer, toute une exploitation qu'on ne pouvait ainsi négliger sans compromettre la fortune de madame de Randières. Et madame la baronne l'envoyait à Évian, madame la baronne incapable de donner une quittance, bonne à se laisser piller comme en un bois.

—Est-ce à cause de moi qu'elle ne vous emmène pas? demanda Robert.

—Elle suppose que vous préférerez la belle société à la solitude. C'est pourtant un fier pays, la Bretagne, rude, sauvage, je sais bien, qu'est-ce que cela prouve? Votre pavillon ici est plus triste que notre château, d'où l'on entend gronder la mer. L'Océan vaut bien le lac de Genève. Vous ne vous ennuieriez pas.

—J'en suis sûr, mon brave Legouet.

—Alors, monsieur... si vous me permettez un conseil... demandez à madame la baronne de la suivre. Elle refusera d'abord, pour vous être agréable; mais, en insistant...

—Elle acceptera pour faire plaisir à l'excellent Legouet, qui s'en ira régenter pierres, minerais et carrières. Ai-je compris?

—Je crois, en effet, qu'il y a un peu de cela, répondit l'intendant, ravi du succès de sa démarche.

La demande de Robert atterra Léonie. Elle ne sut pas cacher son émotion. Quelle fantaisie le prenait? C'était un caprice bizarre... elle ne pouvait l'emmener à Karenthal, il n'y fallait point songer. Telle était son agitation, et même l'âpreté de ses mots, que Robert se crut coupable d'une indiscrétion grave. Pour la première fois qu'il descendait à une prière, vraiment il était mal inspiré. Sa mine témoigna de sa déconvenue. Léonie aussitôt masqua le refus péremptoire sous un entassement de motifs frivoles où les distractions recommandées par le médecin occupèrent le premier rang. Legouet devinait donc juste: elle ne résistait que pour lui être agréable? Sur ce terrain, la lutte redevint possible, la lutte sous forme d'insistance câline, destinée à mettre aux mains du vieil intendant les rênes convoitées de Karenthal. Madame de Randières était toute troublée. Robert enjôleur, Robert caressant! Il lui vint des bouffées d'espoir, mais une crainte la saisissait aussi, celle de ne plus pouvoir rien refuser, quand il demanderait de la sorte. Comme il la tenait par ses moindres fibres! Jusqu'à la faire consentir à un voyage où, par lui, elle courrait de sûrs dangers. Car elle consentait enfin, soit qu'elle voulût répondre à ses premières avances, soit qu'elle craignît l'éveil des soupçons.

Le soir même, on partit pour Karenthal.

Mademoiselle de Gauleins s'exagérait son état. La vie ne faisait pas mine, le moins du monde, de la quitter; seulement ses jambes s'étaient paralysées et, pour elle, ses jambes, c'était sa vie. Léonie regretta la promptitude mise à s'alarmer et s'installa d'assez méchante humeur. Elle aurait été désolée que sa tante fût morte, elle ne l'était pas moins de son déplacement inutile. Nous marions ainsi en nous les sentiments les plus contradictoires. Toutefois elle reçut la récompense de sa bonne action, car des jours de grande intimité suivirent. Elle se faisait l'ombre de Robert, épiait son visage, contrôlait ses sorties, le voulait constamment avec elle, donnant pour prétexte que le spleen à Karenthal la tuerait sans lui. Accaparement jaloux, mêlé de tendresse et d'inquiétude. Il subit patiemment cette tyrannie, quoiqu'il la trouvât pesante. Ses nerfs en étaient agacés. Aussi, malgré le rapprochement de toutes les heures qui, en d'autres circonstances, eût tressé peut-être un lien solide entre ces deux âmes, gardait-il, sous ses déférences et ses attentions, le même fond de froideur réservée. Elle s'était opposée à ce que Legouet fît venir les chevaux de Paris. En vain l'intendant formulait-il une protestation timide en faveur de la distraction favorite de Robert.

—Il courrait le pays. Non, répondait-elle sèchement.

Legouet se rattrapa sur les produits locaux, dont il peupla les écuries. Robert le déclara la perle des hommes et, dès le lendemain, enfourcha une horreur de petit rouan qui prit, à travers la campagne, le galop d'une grande personne.

Ah! la joyeuse échappée! L'air frais fouettait le sang. Des odeurs balsamiques montaient au cerveau. Un sourd et profond murmure, porté par le vent, caressait l'oreille. On eût dit d'un orchestre gigantesque accompagnant en sourdine l'hymne des bruyères sous les frissons de la rosée. Robert humait à pleins poumons les senteurs venues de là-bas, devant lui, de l'Océan invisible encore. Au galop éperdu de sa bête, il allait, le cœur attiré, plongeant dans la nature, comme si, délivré d'un long esclavage, il reprenait possession de lui-même et de ce sol dont les aspects mélancoliques le jetaient en des extases semblables à des rêves lointains. Et n'était-ce pas le rêve de ses premières années, le seul ineffaçable souvenir qui le poursuivît durant ses gardes solitaires sur les montagnes du Vivarais, cette nappe d'azur, sans limites, confondue avec le ciel, et soudain découverte à l'horizon? L'empoignement de son immensité, il l'éprouvait jadis en face d'un spectacle pareil. Ce rythme des flots, ces sauts prodigieux et ces engouffrements d'écume, il les retrouvait dans le balancement de sa mémoire, dans le balancement de ses anciens sommeils. Il arrêta son cheval. Les nuages plaquaient des ombres sur la mer et la faisaient triste. La compagne rendue était à l'unisson de sa vie. Naïvement, il lui en sut gré. Que pleurait-elle ainsi, d'une plainte éternelle? Et lui, que pleurait-il de sa petite enfance dont il ne restait pas plus de traces que sur le sable, après les marées?

Vers la gauche, défiant les vagues, une pointe de terre surplombait, village à demi noyé dans la brume, grimpant le long des rocs, couronné d'une grosse masse noire encadrée de verdure. Ce coin de côte devait avoir tenté les peintres, car il le connaissait, il l'avait déjà vu, certainement. En dépit du brouillard, il en reconstituait les détails, lorsque le soleil troua le rideau. Les nuées lentes montèrent, dégageant la falaise, planèrent encore un instant comme un vol de mouettes, avant de gagner le large, et peu à peu se fondirent. Une pluie d'or inonda l'imposante silhouette d'un vieux château gothique dominant le village, au sommet du rocher. Il regardait: un manteau de lierre couvrait les flancs du manoir, qui perdait, sous l'irradiation céleste, ses apparences de colosse morose. Au pied, l'Océan cadençait le jeu des vagues. La joie succédait à la tristesse, dans la lumière succédant à la brume. Ainsi la Riveraine remplaçait les Mérilles, puis ce bonheur intime, les angoisses récentes.

Robert regagna Karenthal au pas. Une sorte de torpeur l'envahissait, un invincible besoin de silence et de solitude. En descendant de cheval, au lieu d'aller saluer la baronne et mademoiselle de Gauleins, il s'enfuit dans le parc, pour jouir en paix de ses sensations nouvelles. Le ciel découpait à travers les feuilles des ogives de clarté douce et pâle. Le temps marcha sans qu'il s'en aperçût. Il aurait souhaité que sa solitude ne fût point violée, qu'il pût vivre ainsi, sans vivre, extasié, presque inconscient. Un froissement de branches le rejeta dans le réel: madame de Randières venait à lui. Pour n'être pas importuné, il abaissa les paupières et feignit de dormir. Il la devinait debout, arrêtée, l'observant. Bientôt un souffle courut dans ses cheveux, sur son front. Il fit un mouvement, ouvrit les yeux, elle s'éloignait d'une allure hâtive.

Cette femme, s'il était jadis pour elle un objet de haine, maintenant, à coup sûr, il était sa plus grande, son unique tendresse. L'en récompensait-il assez mal! Ce baiser maternel, donné en fraude, lui pesa comme un reproche. Depuis six mois, elle ne se démentait point, toujours bonne, toujours affectueuse; lui, s'estimant la victime d'un devoir filial, le remplissait en bourreau. Certes, il y avait inégalité dans le départ des rôles. Il était coupable et se promit de ne plus l'être.

Sa résolution prise, il se dirigea vers le château. Léonie, qu'il trouva en chemin, le salua de la tête, sans une allusion à la rencontre d'où elle venait d'emporter un rayon de joie.

—Je suis en retard, n'est-ce pas? La faute en est à ce pays qui m'ensorcelle.

—Et vous endort, répliqua-t-elle en souriant.

—Croyez-vous? J'ai peur d'avoir été un ingrat, parce que j'étais un incrédule. Mais la foi me gagne.

Elle murmura:

—Dieu bon! c'est vous qui me pardonnez. Puis, avec une brusquerie de femme inquiète: Vos paroles disent-elles bien tout ce qu'elles semblent dire? Il ne faut pas me donner une espérance que vous tromperiez ensuite. C'est si doux et j'ai tant besoin de croire! Robert, j'ai fait de vous mon bien le plus précieux. Si quelqu'un vous arrachait à moi, j'en mourrais.

—Qui peut essayer?

—Le sais-je! dit-elle, affolée. Qui?... votre père...

—Mon père!

Navrée et confuse d'un emportement qu'elle n'avait pu dompter, elle se voila le visage. Il frémissait. Le mot de Léonie bourdonnait à ses oreilles. Son père! Il n'était donc pas orphelin? Il existait donc quelqu'un au monde de qui le sang coulait en ses veines, avec celui de l'étrange créature penchée sur lui, et qui pouvait le prendre à madame de Randières? Oh! si elle voulait s'expliquer enfin! Mais de quel droit la questionner et la faire rougir?

—Quoi qu'il arrive, dit-il, mes sentiments ne changeront pas.

Ils allèrent, bras dessus bras dessous, rejoindre mademoiselle de Gauleins, occupée avec Legouet. Robert fit compliment du petit rouan de la matinée, ce qui charma l'éleveur émérite qu'était la vieille fille et l'empêcha de voir les sourcils subitement froncés de sa nièce. En vérité, c'était bien la peine de consigner les chevaux à Paris, s'il s'en trouvait à Karenthal!

—De quel côté vous êtes-vous promené? interrogea mademoiselle de Gauleins.

—Du côté de la mer, vers le sud. Il y a là un village très pittoresque et un château superbe au sommet.

—Kercoëth.

—Kercoëth! cria Robert.

Il revoyait la marquise, la folle, courant à la Seine. C'était là-bas, sur ces roches, que l'enfant noyé... Pauvre, pauvre folle!

Cependant Léonie avait changé de couleur, Legouet promenait des regards humides de sa maîtresse à son maître, tandis que mademoiselle de Gauleins expliquait comment la grande lande, domaine de l'État, séparait seule les terres de Karenthal de celles de Kercoëth, que le pays était splendide, que la mer y était particulièrement belle, quoiqu'on n'aimât point à la regarder de la terrasse du château, depuis le terrible accident...

—Assez, ma tante! interrompit Léonie. Je vous en supplie, assez! Ne parlez pas de Kercoëth, Kercoëth porte malheur.

Elle se tourna vers Robert, maintenant si loin, en proie à une songerie opiniâtre, et lui rappelant ses derniers mots dans le parc:

—Vous avez dit: «Quoi qu'il arrive!» fit-elle avec angoisse.

Il prit sa main et y posa les lèvres:

—Oui, quoi qu'il arrive!