V
L'air de Bretagne opérait à miracle sur Robert. La sève de jeunesse, ralentie sous le poids de chagrins trop lourds, puis d'un travail immodéré, bouillonnait en ses veines, le jetant aux exercices violents et dangereux. Il y déployait une vigueur extraordinaire pour sa frêle apparence. Léonie s'inquiéta. Legouet reçut l'ordre de veiller avec soin. Modérer tant d'ardeur n'était pas chose facile. Legouet professait, du reste, sur la liberté due aux jeunes gens des opinions diamétralement opposées à celles de madame de Randières. En principe, il estimait que les femmes n'y entendent rien et qu'elles ont tort de se mêler de ce qui n'est point leur affaire. Appréciation plus juste que respectueuse. D'une théorie orthodoxe en présence de la baronne, loin d'elle il se dédommageait par la pratique. S'il évita de contrecarrer d'une manière trop ouverte des désirs nettement formulés, il s'arrangea de façon que Robert pût se livrer à toute la fantaisie de ses goûts. L'autre naviguait par les temps les plus abominables, domptait les étalons du haras de Karenthal, faisait un métier à se rompre vingt fois les reins. Legouet ne bronchait pas, quoiqu'il fût interloqué de tant de hardiesse. Il mâchonnait entre ses dents que bon chien chasse de race, car c'était la pensée à laquelle il revenait toujours, obstiné en ses admirations: sang de premier choix dans un corps d'aristocrate. Astreignez de pareilles créatures à la prudence du commun! Il évoquait les temps de sa virilité, l'époque où un être comme Robert le stupéfiait de ses vertigineuses audaces. Sous l'impression de ce souvenir, un jour, témoin d'un vrai coup de folie, il s'écria:
—Tout son père!
En un clin d'œil, il fut harponné, secoué, sommé de s'expliquer. Lui pestait en son for: langue maudite, incorrigible bavard! Il cherchait un biais.
—Pas d'échappatoires, commanda Robert. Parlez, je le veux.
—Vous ne le voudrez plus, si vous réfléchissez... Un bon serviteur ne trahit pas ses maîtres.
—Me croyez-vous capable d'abuser de votre confiance?
—Moi, vous faire cette injure, monsieur!
—Alors?
—C'est que... en vérité... Voyez-vous, on ne nous avertit pas, nous autres... Nous faisons des suppositions, mais nul n'est infaillible. Je me suis déjà trompé dans ma vie. Enfin, je vous le jure, je ne possède aucun secret.
—Vous venez de vous écrier...
—Un mot involontaire...
—Jailli du cœur.
—Oh! des lèvres, tout au plus.
—Vous me mentez, Legouet. C'est très mal, vous me mentez.
—Je vous?... Mais non, mais non. Je suis une vieille bête, voilà la vérité. On se figure des choses... on rapproche des dates... Qu'est-ce que cela prouve? La curiosité n'est pourtant pas mon défaut. Mais il y a des ressemblances si étonnantes! Et vous ressemblez tellement à une personne...
—Laquelle?
—Vous avez si bien le talent de vous faire aimer de tous, comme elle!... Alors, alors... de conjectures en conjectures... Mais je ne sais rien.
—Puisque je vous le dis.
—Mon brave Legouet!
—Laissez-moi. Vous m'embrouillez l'esprit. Je vous répète, je ne sais rien. Si madame la baronne a des secrets, je mange son pain, mon devoir est d'être aveugle et muet. Vous commettriez une mauvaise action en essayant de violenter ma conscience.
—C'est juste, répondit mélancoliquement Robert. Moi aussi, je mange son pain; je devrais me taire et ne jamais fouiller autour de mon berceau. Qui me blâmera pourtant de chercher d'où je viens, ne fût-ce que pour aimer à mon tour cette... personne aimée de tous?
Devant un tel cri, Legouet n'était pas de complexion à demeurer impassible. Malgré ses belles résolutions:
—Un gentilhomme! dit-il.
Et son torse, après s'être redressé, s'inclina de nouveau dans un hiérarchique salut de cérémonie.
—Le rang, peu m'importe; le nom, je ne le demande plus. Parlez-moi de lui. Quel homme est-il?
Le vieillard se découvrit et, d'une voix qu'assourdissait l'émotion:
—Entre tous, le plus noble et le plus dévoué. L'honneur même.
Un éclair d'orgueil traversa les pupilles bleues. Mais elles s'assombrirent aussitôt.
—Vous devez vous tromper, mon bon Legouet; s'il était ce que vous le dépeignez, je l'aurais connu.
Ils traversaient les vastes pâturages où mademoiselle de Gauleins avait établi un haras. Libres entre des barrières roulantes, les chevaux, en groupe, saluaient de ruades leur passage. D'habitude, Robert empoignait la crinière du premier venu, lui sautait sur le dos et, malgré les révoltes, sans selle, sans bride, sans éperons, à la force du genou, l'enlevait brusquement et, les fossés franchis, les obstacles vaincus, le ramenait, docile, au point de départ. Cette fois, les hennissements, pareils à des bravades, le laissèrent indifférent. Ses amertumes remontaient. Legouet n'y tint plus:
—Monsieur Robert!... mon cher monsieur Robert!
Lui continuait de marcher, l'âme en dehors du présent.
—Il ne faut pas vous affliger. Voit-on le fond des choses? La vie est rude, surtout pour le grand monde qui a son quant-à-soi. Où les petites gens se tirent d'affaire, les autres sombrent souvent. Tenez, je n'ai peut-être pas le sens commun, j'en mettrais pourtant ma tête au feu: jamais venue d'enfant n'a donné plus de joies que la vôtre.
Robert aurait pu répondre que ces joies s'étaient traduites par un singulier déploiement de haine; il rentra chez lui sans desserrer les lèvres. Il pensait aux paroles échappées à la baronne sur son père, les rapprochait de celles de Legouet, voulait s'interdire ce travail douloureux et, néanmoins, se laissait envahir par l'ardente curiosité. Si son père était honoré, vénéré de tous, pourquoi madame de Randières redoutait-elle son intervention? A bien comprendre Legouet, il ne pouvait se faire connaître, mais il avait eu des entrailles paternelles. Peut-être se rappelait-il, peut-être souffrait-il?... Robert en tressaillait jusqu'aux moelles. Le sentiment qui l'agenouillait jadis devant M. Laffont ployait à cette heure ses genoux devant l'apparition impalpable et réelle. Il la plaçait sous l'auréole des vertus de M. Laffont. Puis les doutes l'agitaient de nouveau. Ce modèle des perfections humaines, ce père idéal n'existait qu'en ses songes. Les Mérilles, avec leurs misères, en étaient la meilleure preuve. Eh! non, les Mérilles ne prouvaient rien. Le couple Benoît trompait ses parents. Madame de Randières avait eu des rages quand l'ami Gaston contait les tribulations du pâtre. Au reste, se souvenait-il de ces temps pénibles? Un peu encore, comme les chairs gardent la sourde morsure d'un membre coupé. En ce moment, des trésors d'indulgence et de tendresse l'emplissaient. Il était résolu à ne plus rien chercher. De quel droit l'eût-il fait?
Seulement, il lui en coûta de se tenir parole. Son ordinaire concentration d'esprit s'accentua. Léonie, aux aguets, crut qu'il s'ennuyait de leur solitude. Elle profita d'un voisinage—celui des Maubryan—pour en rompre la monotonie. Les Maubryan, installés près de Karenthal depuis quelques années, à Saint-Gaël, s'étaient discrètement préoccupés de mademoiselle de Gauleins à l'époque où celle-ci se réputait morte. Chaque jour ils envoyaient prendre de ses nouvelles; ils étaient même venus sans qu'on pût les recevoir. Tant de sollicitude valait bien une visite, et la visite créerait sans doute des ressources. Bonne noblesse angevine, position de fortune médiocre, mais honorable: rien de plus naturel que de lier connaissance.
Un après-midi, elle fit atteler une victoria et partit avec Robert pour Saint-Gaël.
La journée était chaude, le temps orageux, les chevaux manifestaient des velléités d'impatience. On arriva pourtant sans encombre et l'on tomba dans une cour qui ne visait en rien aux effets d'une cour d'honneur. Des trois fils de la maison, solides gaillards aux vêtements rustiques, l'un raccommodait un filet de pêche, l'autre fourbissait un fusil, le troisième dressait un chien au rapport. Les voix se mêlaient dans un continuel appel de noms: «Gaspard!—Edmond!—Albin!» M. de Maubryan circulait à travers leur désordre. Sur le perron, encombré de bruyères en fleurs, une jeune fille composait un bouquet.
—Ah! mon Dieu! des sauvages, dit la baronne.
Robert, sans répondre, descendit pour lui présenter la main. L'occupation et la pose de mademoiselle de Maubryan lui rappelaient Blanche Laffont; c'en était assez: l'étrangère devenait une amie. Il l'examinait à la dérobée, tandis que le maître du logis s'empressait autour de madame de Randières. Les trois jeunes gens firent au nouveau venu un accueil cordial. Tout de suite on se sentait attiré. Léonie présenta Robert à madame de Maubryan:
—Un enfant que j'aime à l'égal d'un fils, et que je vous prie de considérer comme tel.
Les habitants de Saint-Gaël n'étaient pas aussi sauvages que le prétendait la baronne. Leur intérieur, quoique fort simple, le disait de reste. Des revues, quelques livres, un piano témoignaient d'une dose appréciable de civilisation. Les manières distinguées de madame de Maubryan, un peu guindées peut-être, ne paralysaient ni son affabilité ni son entrain. Léonie fut conquise. Elles se découvrirent des amis communs, et la conversation tourna vite à une quasi intimité. De sorte que l'orage, qui menaçait au départ de Karenthal, avait eu tout le temps de mûrir lorsque madame de Randières parla de s'en aller. Et Saint-Gaël de jeter les hauts cris: s'en aller par un temps pareil!
—Il est positif, observa Gaspard, le fils aîné, le marin de la bande, qu'avant un quart d'heure la tempête donnera du fil à retordre.
—Restez dîner, demanda madame de Maubryan.
—Vous seriez si aimable, madame! ajouta la jeune fille au bouquet, la jolie Constance, en rougissant jusqu'à la racine des cheveux.
Léonie tint bon: elle s'était oubliée, mademoiselle de Gauleins avait passé tout l'après-midi seule, elle serait inquiète si elle ne les voyait pas revenir.
—Écrivez-lui un mot.
—Non, non, je vous assure... une autre fois.
La voyant décidée, Edmond et Albin, chasseurs rompus aux méandres du pays, indiquèrent au cocher, pendant que la baronne achevait ses adieux, une nouvelle route, excellente.
—Elle vous raccourcira le chemin de plus de trois kilomètres.
—Vous ne sauriez vous tromper. A la première bifurcation, prenez la droite, vous tomberez juste sous Kercoëth.
Madame de Randières donnait des poignées de main, envoyait des sourires:
—A bientôt! à bientôt!... Vous, marchez rondement! dit-elle au cocher.
Lorsqu'ils eurent franchi les portes de Saint-Gaël, Léonie se tourna vers son compagnon:
—Eh bien, Robert, comment trouvez-vous nos voisins?
—D'excellentes gens, fort aimables. Ils ont surtout une façon de rire...
—N'est-ce pas? Dites-moi, mon ami, cela vous va donc, le rire? Sérieux comme vous êtes...
—La loi des contrastes, sans doute.
—Et la jeune fille, qu'on appelle Constance, je crois?
—Elle m'a paru d'une grande timidité.
—Ce qui n'est point la caractéristique de notre singulière époque.
—Aussi est-ce chez moi un compliment. Sa réserve lui sied à ravir. Elle est jolie, ajouta Robert, l'esprit à la Riveraine, non plus à Saint-Gaël.
Léonie se pencha vers lui:
—Vous ne savez pas? Si la réserve de mademoiselle de Maubryan vous a plu, la vôtre, je me figure, lui a produit un effet analogue. Je n'en suis pas surprise, car vous êtes charmant, quand vous voulez, comme tout à l'heure. Deux yeux noirs de ma connaissance disaient bien des choses... Avez-vous compris ce qu'ils disaient?
—Je n'ai pas vu, répondit simplement Robert.
Le vent commençait à souffler. Gaspard prophétisait juste: la tempête était proche. Les nuages, d'abord immobiles, se cherchaient dans le ciel, et peu à peu, descendus ensemble sur la mer, sur les plaines, sur le silencieux horizon, cachant là-haut ce qu'il pouvait rester d'azur, bâtissaient une coupole sombre, lourde, qui semblait se rétrécir à mesure, manger l'espace et vouloir emprisonner la terre. Léonie eut un geste nerveux, elle étouffait.
—Ces messieurs vous ont donné rendez-vous demain à Karenthal?
—Oui, pour m'emmener avec eux. J'aurais eu mauvaise grâce à refuser. Si pourtant, madame, cela vous contrarie...
—Oh! du tout. Je veux qu'ils vous fassent rire à votre tour. Leur société vous distraira.
—Je vous prierai d'observer que je n'ai pas besoin d'eux.
—Allons donc! vous vous ennuyez.
—Moi?
—Certainement. Je l'ai vu. Vous mourez d'envie de retourner à Paris.
—Non, je vous assure. Il y a bien mes études, mais j'ai le temps. Il y a aussi ce pauvre Willmann; mais, en vérité, puisque Gaston est à la Riveraine... Vous l'avouerai-je? je suis si bien en Bretagne! J'y éprouve un sentiment si étrange, si doux, né d'une sorte de filiation...
—Quelle idée! fit Léonie, de plus en plus nerveuse.
—Elle est toute simple. Ce pays s'adapte merveilleusement à mes goûts et à mon caractère. Nous sommes pétris du même limon. Comme il serait prétentieux de croire qu'il procède de moi, il est plus vraisemblable d'admettre que je procède de lui. Les affinités naturelles ne s'improvisent pas. Elles sont, par une force supérieure à nous. Ainsi d'autres trouveraient cette lande lugubre; je la trouve superbe.
Il montrait le tapis de bruyères que la vitesse de la marche déroulait et faisait fuir. Léonie n'écoutait plus. Ses regards interrogeaient autour d'elle, sous le dôme abaissé des nuages, à travers l'enveloppement des choses, l'horizon circonscrit:
—Je ne me reconnais pas, où sommes-nous?
—Dans la grande lande de l'État. Sans les nuages, vous apercevriez devant nous Kercoëth.
—Hein?
—Nous allons passer à ses pieds.
—Aux pieds de la falaise rompue?
—Edmond et Albin de Maubryan l'expliquaient tout à l'heure à haute voix.
Et elle n'y prenait point garde, ce nom ne la frappait point! On la conduisait sur une pareille route, elle que son souvenir seul!... Un coup de tonnerre la fit tressauter.
—Robert, qu'on arrête! je vous en prie! Qu'on retourne à Saint-Gaël!
—Ce ne serait pas raisonnable. Nous sommes beaucoup plus près de Karenthal.
—Oh! mon Dieu! mon Dieu!
—Vous avez peur, madame?
Si elle avait peur!... Eh! non, après tout, non; elle ne voulait pas avoir peur. Mais venir justement passer là, contre cet horrible endroit!... Les éclairs se succédaient, zébrant de feu les nuées noires pendues aux falaises en de longs voiles de crêpe déchirés. Le vent du large poussa contre eux une pluie serrée, froide, furieuse, des vagues de pluie, comme si la mer voisine, qui rugissait, montant à l'assaut des roches impassibles, leur jetait sa houle au visage. Léonie frissonnait. Ses yeux, fixes, s'enfonçaient au coin de la falaise, où la tempête semait des trombes. Les chevaux, fouettés par l'ondée, aveuglés par l'éclair, allaient un train de vertige qu'aidait la rapidité de la pente.
A un brusque détour du chemin, une forme humaine apparut.
C'était, au milieu de la chaussée, tenant vaillamment tête à la rafale, une grande paysanne, droite et ferme, efflanquée comme un spectre. Elle marchait, tâtonnant la route de son bâton. Léonie poussa un cri, le cocher héla de tous ses poumons, dans le vacarme des éléments et des choses. Au lieu de se garer, la paysanne se tourna lentement vers l'équipage qui l'allait broyer. Le visage décharné, les pupilles éteintes, l'aveugle tâtonnait toujours de son bâton, cherchant un des talus pour refuge. Soit qu'elle ne crût pas le danger si proche, soit que la pluie et le vent la gênassent, ses mouvements s'exécutaient avec calme. Les chevaux, lancés à toute vitesse, la touchaient déjà. Impossible de les arrêter court. Le timon l'atteignit en pleine poitrine et l'envoya rouler quelques pas plus loin. Trois ou quatre tours de roue, la voiture lui passait sur le corps. En un clin d'œil, Robert se trouva suspendu aux naseaux des bêtes qu'il rejeta de côté violemment et fit stopper de force. Puis il courut à la femme étendue par terre.
Léonie était restée sans voix. Un tremblement l'agitait, en ses yeux se lisait de l'effroi. Elle ne pouvait les détourner de l'aveugle immobile. Celle-ci n'était pas évanouie, mais ses forces l'avaient abandonnée. Une des jambes, frôlée par les roues, laissait couler un sang clair; à mesure, l'eau du ciel balayait ce sang. Les orbites, aux paupières rouges, s'ouvraient, larges, dans le vide, quêtant sans doute un introuvable rayon de lumière.
—Essayez de marcher, dit Robert, en la mettant debout.
L'aveugle vacilla. Elle allait retomber.
—Appuyez-vous sur moi, je vais vous aider à monter dans la voiture.
Elle poussa un soupir et se laissa faire. Plus elle approchait, soutenue par son guide, plus Léonie se pelotonnait sur elle-même, s'enfonçant dans son coin, voulant reculer, reculer encore, doutant s'il ne valait pas mieux se jeter à terre et fuir.
—Prenez-la près de vous, lui dit Robert. Elle est blessée. Rien de grave, j'espère. Nous la soignerons au château, où il est indispensable de rentrer le plus vite possible, car vous êtes ruisselante de pluie. Moi, je monte sur le siège.
Léonie balbutia plutôt qu'elle ne répondit:
—Comme il vous plaira.
Le son de cette voix secoua si profondément l'aveugle que Robert crut à une défaillance. Il la souleva dans ses bras et la mit à côté de la baronne. En un bond, il était à son nouveau poste; la voiture repartit. Le chemin devenait difficile, plein de pierres cassées. Il se retourna, pour savoir si l'aveugle ne souffrait pas des cahots. Ce qu'il vit le stupéfia: la capote relevée rapprochait les deux femmes. Léonie avait une rigidité de statue. On ne la devinait vivante qu'au claquement des dents. Et sa compagne la cherchait, avec une expression farouche où saillait le ravage des traits. Elle la cherchait, palpant la robe, touchant la poitrine, gagnant le visage, les doigts sûrs, comme si les yeux éteints se fussent rallumés au bout de ces doigts. Des exclamations gutturales grondaient. Il y devinait d'âpres reproches, des menaces, mais le sens exact lui en échappait. C'était du bas breton. Le cliquetis des mots augmenta. Les gestes se mêlèrent aux paroles en malédictions tragiques. L'aveugle se leva toute droite, rejeta la capote derrière elle et continua ses invectives, tandis qu'à l'aide de son bâton, au risque de se rompre les os, elle fouillait, voulant le marchepied, pour descendre.
Robert arracha les brides des mains du cocher, scia la bouche des chevaux, dont les jarrets ployèrent, sauta sur la route et eut le temps juste d'amortir la chute.
—Elle allait se tuer, fit-il.
—Si bon lui semble! riposta Léonie. Prenez les guides, dépêchons-nous, ramenez-moi. Le cocher reconduira cette femme chez elle.
—Ramenez madame la baronne, commanda Robert. C'est moi qui me chargerai de cette femme.
Le cocher n'en demandait pas davantage. Il toucha les chevaux et l'attelage fut bientôt hors de vue.
Robert, sous l'impression de cette scène, se trouvait passablement désorienté. Qu'y avait-il entre ces deux créatures? A moins que celle-ci n'eût perdu la raison? A peine ce coin de Bretagne connaissait-il madame de Randières, elle n'y venait plus depuis des années. L'aveugle était à moitié couchée sur le talus. Des soupirs de colère lui gonflaient encore la poitrine. Il s'informa doucement:
—Vous êtes-vous fait mal de nouveau?
—Non.
—Vous pouviez être écrasée.
—Elle l'espérait bien.
Et, ressaisie par sa fureur, la paysanne se dressa, les deux poings tendus dans la direction où s'éloignait l'équipage, faisant de grands gestes désolés. Robert s'embrouillait de plus en plus. Elle ne perdait la raison qu'à l'égard de Léonie.
—Prenez mon bras, dit-il.
—Non.
—Pourquoi?
—Rien de Karenthal. Je préfère crever là.
Cette fois, c'était précis, elle nommait Karenthal.
Sans l'écouter, il enlaça la taille maigre, l'entraînant, la portant presque.
—Laissez-moi!
—Ainsi, blessée, sous la pluie?
—Qu'est ce que ça me fait?
—Ça me fait beaucoup, à moi. Dieu commande d'aimer son prochain comme soi-même et si mon prochain m'abandonnait dans l'état où vous êtes... Aussi quelle idée d'avoir peur de venir chez madame de Randières! On vous y eût très bien soignée.
—Elle, sans doute, n'est-ce pas?
—D'abord, et moi par-dessus le marché.
L'aveugle haussa les épaules. Décidément rien à tirer d'elle; c'était une obstination de vieille, quelque rancune ancienne, avivée par l'accident et la rencontre.
—Voyons, reprit Robert, vous allez me dire où vous demeurez.
—Vous le savez de reste, observa-t-elle brutalement.
—Je vous affirme que non, et, comme je suis loin d'être sorcier, j'aimerais mieux un renseignement que votre colère.
—Où sommes-nous?
—En face du château de Kercoëth. Habitez-vous le village?
—En dehors, sous le château, une chaumière.
—Celle, peut-être, qui est toute seule, vers la plage?
Elle ne résistait plus, s'aidant, au contraire, afin d'abréger le chemin. Au bout de quelques minutes, elle dit:
—Que faites-vous à Karenthal?
—J'y suis avec madame de Randières, à cause de la santé de mademoiselle de Gauleins.
L'aveugle s'arrêta, le palpa, prononça des mots inintelligibles, avec un ricanement mauvais, puis retomba dans un silence farouche, jusqu'à la porte de sa maison.
Le logis était propre et confortablement meublé. De hauts landiers de cuivre brillaient dans l'âtre où dansaient des flammes sous le chaudron, plein d'une épaisse bouillie de blé noir. Un flambeau bénit, de cire jaune, brûlait entre une miniature représentant un homme fort élégant, mais à la figure un peu brouillée par le temps, et la traditionnelle image de sainte Anne d'Auray. Devant l'image, une jeune fille était prosternée, qui se leva au bruit de la porte.
—Déjà, grand'mère? Puis, apercevant l'inconnu: Vous avez eu besoin qu'on vous reconduisît? Je pensais que vous attendriez dans l'église la fin de l'orage. Si j'avais su, je serais allée à votre rencontre. Mais vous êtes transie, mon Dieu! Entrez vite.
—Que faisais-tu, Guilmette? interrogea l'aïeule.
—Je priais pour le père. L'Océan est mauvais sur les récifs.
—C'est par des temps pareils, prononça l'aveugle, que les morts se lèvent de leur couche d'algues.
Robert, fatigué d'un patois auquel il n'entendait rien, mit Guilmette au courant de l'accident et s'offrit pour les soins à donner. Tandis qu'il parlait, la jeune fille l'examinait, les yeux démesurément agrandis, stupéfaite. Elle se signa, comme en face d'un fantôme. Mais il fallait s'occuper de la blessée; elle s'y employa du mieux que le lui permit son trouble. Robert vint à son aide. Il avait porté l'aveugle sur le lit, où elle ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil lourd. Les regards de Guilmette l'enveloppaient et le gênaient. A qui cette petite en avait-elle?
Cependant, Guilmette reprenait de l'assurance. Évidemment, ce fantôme n'en était pas un. Elle répondit même à ses observations. Bien qu'elle ne parlât point un français aussi correct que celui de l'aïeule, elle était suffisamment claire et, de son côté, comprenait tout. Elle sortit d'un bahut des vêtements d'homme, les offrit à leur hôte, qui refusa, et fit monter, plus pétillantes, les flammes de l'âtre pour qu'il pût au moins se réchauffer. L'orage, dans le lointain, grondait toujours. Les clameurs de l'Océan se mêlaient aux derniers coups de tonnerre, plainte énorme apaisant quelque gigantesque convulsion de la nature. Et Robert considérait, à côté de l'image de sainte Anne, le portrait près duquel priait tout à l'heure Guilmette.
—C'est le marquis Alain, dit-elle en éteignant le flambeau bénit, le frère de lait de mon père. Il n'habite plus Kercoëth.
—C'est du marquis de Kercoëth que vous parlez?
—De notre maître, oui, monsieur.
—Alors, demanda vivement Robert, vous savez où il est depuis son départ d'Alfort?
Le désir de revoir la folle, la belle et malheureuse créature sauvée un jour par lui, de nouveau le mordait au cœur. Oh! si cette enfant voulait dire... Mais elle remuait la tête, en signe de refus ou d'ignorance. Elle ajouta seulement, à cause de la contrariété peinte sur le visage de l'interlocuteur:
—Grand'mère vous renseignerait mieux que moi. M. Alain lui écrit.
Robert s'approcha de l'aveugle. Elle était immobile, la respiration courte, en proie, sans doute, à des rêves tourmentants.
—Elle dort, dit-il. Je n'ai pas le courage de la réveiller. Je reviendrai.
—Pour rien, peut-être. Elle ne vous connaît pas. Elle ne répond qu'aux gens dont elle est sûre.
—M. de Kercoëth se cache donc?
—A quel propos se cacherait-il? riposta fièrement Guilmette.
—Je suis allé bien des fois au château, les serviteurs m'ont accueilli poliment, mais on ne m'a jamais permis d'entrer. Aussi puis-je supposer...
—M. de Kercoëth ne se cache pas, n'ayant fait de mal à personne. Il évite le monde, voilà tout, depuis le malheur qui l'a frappé, qui nous a frappés en même temps.
—Son enfant noyé, n'est-ce pas?
—Le petit comte Hugues.
—Pourquoi ce malheur vous a-t-il frappés, vous autres?
—Après le petit comte Hugues, l'Océan a pris mon grand-père et mes sept oncles. De la famille, grand'mère, mon père et moi, nous restons seuls, pas pour longtemps, je pense. Nous y passerons à notre tour. M. Alain a beau défendre, nous irons jusqu'au bout du vœu, le vœu de grand'mère: retrouver le corps du petit comte. Grand-père et mes sept oncles sont morts en le cherchant. Par bonheur l'Océan les a rendus: ils reposent en terre sainte. Il y a encore mon père et moi. Et, désignant le lit où gisait l'aïeule: Elle est trop vieille, maintenant. Et puis, elle a eu à pleurer pour M. Alain, qu'elle a nourri, pour tous les autres; tant de larmes lui ont mangé les yeux. Ce n'est pas fini, puisqu'il y a encore le père et moi.
—Vous? presque une enfant!
—D'abord, je suis très forte; ensuite, je vais à l'Océan surtout quand le temps est beau. Mais, si le père doit mourir aussi, j'irai par tous les temps. Un vœu est un vœu. Il faut peut-être la vie de toute notre famille pour racheter le bonheur de Kercoëth.
—Comment s'appelle votre père?
—Jean-Marie Auvray.
—C'est pour lui que vous priiez, lorsque nous sommes arrivés?
—Pour grand'mère surtout, afin que la sainte Vierge ne la laisse pas porter au cimetière après ses huit fils et sa petite-fille, sans l'avoir consolée en bénissant le vœu.
Ces paroles s'imprégnaient d'une foi si naïve, d'une telle simplicité d'héroïsme que Robert en était profondément ému. Tout à coup on frappa du dehors, et Legouet exhiba sur le seuil une mine ravagée. L'excellent Legouet perdait de son impassibilité ordinaire. Voir Robert en un pareil lieu lui dérangeait les esprits.
—Madame la baronne est très inquiète. Aussi par ce temps de chien! Une voiture fermée vous attend sur la route, venez, madame la baronne désire que vous veniez tout de suite.
Il tenait à la main un panier et l'alla poser sur une table.
—Qu'est-ce que cela? demanda Guilmette.
—Du vin et du cognac pour Renotte.
—Remportez! Grand'mère refusera, vous le savez. Kercoëth donne ce qu'il faut, quand il faut quelque chose. Nous appartenons à Kercoëth, nous!
Legouet présentait ses doigts engourdis aux flammes du foyer, n'ayant pas l'air d'entendre.
—Allons-nous-en, monsieur Robert.
—Remportez! commanda violemment Guilmette.
—Non, ma foi. J'ai le poignet fatigué. Tu donneras à un pauvre. En route, monsieur.
Robert alla de nouveau regarder celle qui dormait. Le sommeil était calme. La figure, détendue par le repos, se revêtait d'une expression de douceur profonde. Seuls, les rides du front et des joues, le bleuissement des paupières sous les yeux à jamais morts indiquaient une souffrance familière et quotidienne. Il s'inclina devant Guilmette:
—A demain, mademoiselle, pour avoir des nouvelles de votre grand'mère.
Guilmette, à travers les vitres, suivit la silhouette gracieuse, peu à peu effacée... Il paraissait être bon: comment alors habitait-il Karenthal?
Les chevaux partis:
—Vous avez de singulières idées, dit Legouet. Vous ne me répondez pas?... A quoi pensez-vous?
—Au dévouement qu'inspirent les Kercoëth.
—La vieille chanson de Renotte. Si vous prenez ses histoires au pied de la lettre!... Elle divague souvent.
Robert allait objecter que Renotte n'avait pas desserré les dents; la scène de la victoria, ce qu'il apprenait de Guilmette, surtout ce nom des Kercoëth joint aux incidents de l'après-midi le mirent sur ses gardes. Sachant Legouet bavard, il trouva bon de le laisser bavarder. L'autre ne s'en fit pas faute.
—Oui, elle divague. Elle aimait tant le marquis! Plus que ses propres fils, monsieur. Ces Auvray étaient de rudes hommes, de braves garçons, dévoués à leur mère, jusqu'à la mort; mais ils n'avaient pas les grâces enjôleuses de M. Alain, et Renotte était fière de voir ce beau gentilhomme rester pour elle le petit caressant d'autrefois. Elle les lui a sacrifiés. Elle les aimait pourtant. Seulement, elle aimait mieux M. de Kercoëth. Et, je vous prie de le croire, elle n'aime ni ne hait à moitié. C'est la passion en chair et en os. Quand le malheur a frappé le marquis, elle s'en serait prise au monde entier. Que la catastrophe soit l'effet du hasard, elle ne l'admet pas. Elle suppose un crime. Elle déclare qu'on a jeté le comte Hugues dans la mer, du haut de la falaise rompue, ce qui est faux.
—La façon d'agir de M. Alain. Il a été le premier à défendre la personne que Renotte accusait.
—Renotte a sans doute ses motifs. Vous connaissez son vœu? J'en voulais demander la date, vous êtes arrivé, je la lui demanderai demain. Les moindres détails de ce drame m'intéressent.
La figure de Legouet prit l'agréable teinte de l'émeraude. Il ouvrait déjà la bouche pour dissuader Robert; une réflexion lui vint: mieux valait le satisfaire. Les curiosités risquent, si on les endigue, d'enlever tout obstacle et de causer nombre de dégâts; tandis qu'avec un grain de diplomatie...
—Bah! dit-il, vous n'aurez pas besoin de vous déranger. Ce... drame, je peux vous le conter aussi bien que Renotte.
—Soit! J'écoute.