IX

Jean-Marie, mis au courant de l'entretien de Kercoëth avec madame de Randières, poussa des cris d'indignation. Sainte Anne le tromper? Sainte Anne envoyer un fils de louve à la place du fils de la marquise Yvonne? Pareille supposition était un sacrilège.

—Vous n'avez plus la foi.

—Mais, mon pauvre Jean-Marie...

—Vous ne l'avez plus; vous êtes un égoïste, simplement. Vous vous faites votre lot, ayant tout de même votre petit, tandis que l'autre reste déshéritée. Prenez-le comme il vous plaira, moi j'y trouve à redire.

Et Jean-Marie, qui portait à Kercoëth une tendresse pourtant robuste, s'aperçut que, dans ses dévotions, le malheur d'Yvonne passait avant celui d'Alain. Peu à peu il plaçait au-dessus de toute créature celle que le corps seulement rattachait à la terre, dont l'esprit s'était effondré sous le désastre de sa maternité. Celle-là était l'emblème vivant de la douleur, une sainte, ainsi que la glorieuse patronne d'Auray, l'étoile fixe de ses longues courses aventureuses. Ne la nommait-il pas, soir et matin, en ses prières? La douce image ne soutenait-elle pas son énergie, quand l'accablante immensité se faisait morne, noire, assombrissait sa rude nature avec d'invincibles mélancolies, quand les brouillards cachaient les écueils et voilaient le perfide abîme? Pour Alain, il eût affronté toutes les morts; mais à Yvonne se consacrait sa vie, sa vie d'humble sacrifié luttant toujours contre les fureurs de l'Océan. Il le comprenait bien, en ce moment: c'était à cette femme recevant sans une larme dans ses grands yeux navrés les épaves présentées à genoux par le vieux père Auvray qu'il s'était voué, pour elle qu'il tenait coûte que coûte un serment, pour elle qu'il cherchait le corps de Hughes. Aussi ne se gênait-il plus. Robert revendiqué, volé par la baronne, il se sentait de taille à soulever des montagnes. Et il n'attendait pas même un merci de la bouche d'Yvonne. Son dévouement était fait d'abnégation absolue et de mystique adoration. Si Renotte aimait Yvonne pour Alain, lui, maintenant qu'il ne voyait plus la commune catastrophe confondre ces deux êtres en une seule victime, abandonnait l'heureux afin de rester fidèle à la malheureuse.

—Nous avons beau être frères de lait, déclamait-il, vous ne pouvez pas m'en vouloir...

Alain laissait s'épandre ce généreux emportement; le front soucieux, la poitrine pleine de soupirs, il ne songeait guère à l'interrompre. Sa joie, en pressant Robert dans une étreinte délicieuse, un instant lui engourdissait sa peine, mais il continuait de la porter au flanc. Avec l'apparition de Robert, tout changeait, sauf la douleur, puisque la folie demeurerait l'hôtesse sinistre de sa maison. Les félicités inattendues versaient du baume sur la plaie, mais elles étaient incapables de la cicatriser. Robert fût-il né d'Yvonne, Yvonne n'en pouvait plus rien savoir. Près de la tombe vide de l'enfant restait la tombe où dormait la raison de la mère.

—Tu vois bien, dit-il en poursuivant tout haut ses pensées, qu'il y a là une chose irrémédiable. Ne t'imagine pas que j'accepte en aveugle les déclarations de madame de Randières. Cependant elles ont des apparences trop vraisemblables pour que j'ose jeter un soupçon dans l'esprit de Robert. Je ne saurais lui enseigner le mépris, car son mépris risque d'être un crime; je ne saurais même lui laisser un doute, car il n'hésiterait pas entre ces deux créatures si peu comparables, et madame de Randières a dit la vérité peut-être. Quelle serait ensuite sa déception! Aussi te prié-je de ne le troubler en aucun cas de tes suppositions, quoique je les partage, en dépit de moi, au fond du cœur.

—Je vous obéirai, grommela Jean-Marie.

Celui-ci ne savait plus au juste ce qu'il éprouvait pour Robert. En tant que fils d'Yvonne et d'Alain, ah! sainte Vierge! mais de madame de Randières... eh bien! même en cette qualité, il lui inspirait une espèce de sentiment confus où la pitié l'emportait de beaucoup sur la répulsion. Au surplus, l'incertitude était une chose intolérable, il en fallait sortir à tout prix.

—Monsieur le marquis, ce jeune homme peut nous donner des indications. L'avez-vous interrogé?

Alain eut un sourire radieux, où se reflétaient toutes les joies retrouvées.

—Je n'ai fait, je crois bien, que l'embrasser. J'étais resté longtemps chez madame de Randières. Puis, je l'avais attendu chez lui. A cause d'Yvonne, j'ai craint de m'attarder. Mais il va venir, il me l'a promis. Et, tiens, le voilà.

Le timbre de l'hôtel retentissait, en effet. Alain courut à la porte. Et Jean-Marie songeait: «Elle n'aurait donc rien dans ce bonheur, elle!»

Kercoëth saisit Robert, comme les grands aigles enserrent la proie à cacher au fond de leurs rocs. Magie de l'être où l'on se voit palpiter et revivre! Il oubliait tout devant l'apparition, et les étreintes se mêlaient passionnées des deux parts.

—Je te rendrai, mon Robert, tout notre arriéré de tendresse. Des circonstances cruelles nous ont réparés, nous voici réunis pour toujours.

Lui ne trouvait rien à dire, pris à la douceur de ce mot, répété sans cesse:

—Mon père... mon père!...

Ils se tenaient enlacés, se dévisageant, se reconnaissant mieux, même chair et même âme. Et le béret de Jean-Marie tournait entre ses doigts calleux, ses lèvres étaient mordues jusqu'au sang, car pour un rien il eût pleuré, le rude marin, ce qui ne tire d'aucune perplexité. Non, mais plus il observait, plus il était convaincu des mensonges de madame de Randières et des mérites de sainte Anne. Kercoëth dit à son fils:

—Tu connais Jean-Marie.

—Si je le connais.

—Dame! marmotta l'autre, avec mon fourbi du dimanche...

—Il ne change pas le cœur, répliqua le jeune homme.

Jean-Marie, gêné mais flatté, se déroba sous un air bourru et mâcha une phrase inintelligible où, tout en obéissant à son maître, il se donnait la satisfaction d'obéir à son propre élan; il répondit, de façon à n'être pas entendu:

—Toi, tu es le petit comte Hughes.

Cependant Kercoëth reprenait Robert, l'entraînait au divan, le dévorait des yeux. Il était si beau, son fils, tant de noblesse lui rayonnait au front, tant d'intelligence et de fierté dans le regard!

—Parle-moi. Que je t'entende, que je sois sûr de ne pas rêver. Conte-moi ta vie. Je n'en sais rien, vois-tu, rien absolument. Il me faut les plus petits détails, les moindres choses, tout, tout, tout..

Jean-Marie s'apprêtait à sortir, déjà au seuil de la porte; il se ravisa et, sans souffler mot, se laissa glisser imperceptiblement dans un fauteuil. Kercoëth et Robert ne s'occupaient plus de lui. L'un écoutait, l'autre parlait. Des larmes gonflaient les paupières d'Alain, à mesure que se déroulait la première enfance aux Mérilles, son cortège de misères quotidiennes, d'ordres barbares, de coups. C'était lui que, dans Robert, Léonie poursuivait; Robert subissait tant de tortures parce qu'il était son fils. Mais alors cette femme, une voleuse? Car enfin, des entrailles maternelles... Eh! ne vit-on jamais de marâtre! La nature, plus tard, ne recouvrait-elle point ses droits? Non, les Mérilles ne prouvaient rien, sinon la haine de Léonie, implacable à cette époque, désarmée par la suite.

Robert entendait les battements du cœur angoissé de ses angoisses anciennes. Cette chaude tendresse l'imprégnait. Il la comparait au glacial accueil de madame de Randières, le jour où madame Laffont le conduisait chez elle. Entre ces deux affections, quelle différence! Comme M. de Kercoëth frémissait, se récriait, ne faisait qu'un avec lui! Au premier mot de la ruine des Laffont, un seul instinctif élan:

—Tant mieux! tant mieux! une occasion de leur montrer ma gratitude.

—Vous leur viendrez en aide?

—Ma fortune est à eux et je serai encore leur débiteur.

Robert mit à nu les moindres replis du dedans. Il ne cacha ni ses révoltes d'orgueil à la première entrevue avec la baronne, ni ses hésitations quand il s'agit de vivre auprès d'elle, ni son trouble en rencontrant Yvonne. Là, depuis, venaient ses pensées, vers la mère folle, vers le père malheureux. Leur souvenir l'aidait dans sa tâche de soumission. Il conta son séjour en Bretagne, les confidences de Legouet, les espérances nées de tant de faits bizarres, bientôt changées en conviction... Il allait toujours, ne sachant plus rien taire, pas même ses humiliations de la veille chez la duchesse de Serples et son cruel entretien de tout à l'heure avec Léonie. Pas une de ses paroles n'était perdue. Cette confiance, cette tendresse débordante, jusqu'à ce son de voix, grisaient Kercoëth d'une ivresse presque douloureuse, tant elle était profonde. Ce fils supérieur à la misère et à l'opulence, qui gardait intactes ses qualités natives, l'avait aimé même étranger; que lui importait la récente déloyauté de Léonie? il ne lui en voulait pas, il adorait son enfant. Mais, s'il s'occupait peu de se défendre lui-même, en revanche, il le défendrait, celui-là; il le ferait respecter par le monde, puisque le monde se mêlait de juger.

—Je n'entends plus que tu souffres, dit-il. Tu vas venir chez moi. Mon intention n'est pas de t'enlever à madame de Randières, quoique ce fussent peut-être des représailles méritées. Tu l'iras voir tous les jours, tu resteras bon pour elle, il faut néanmoins sortir de la situation fausse où l'on t'a mis. Nous chercherons un moyen de ménager les intérêts de madame de Randières, mais les tiens passent d'abord. Mon devoir est d'ôter les obstacles de ta route. Ne crains rien, j'y arriverai. Chaque fois que la santé d'Yvonne me le permettra, je te conduirai dans le monde. A mon côté, tu n'entendras, je te le garantis, aucune parole blessante. Les Kercoëth ont toujours marché tête haute. Tu es Kercoëth, marche comme eux. Demain, je t'accompagnerai chez ma cousine de Serples, que je me reproche d'avoir négligée depuis quinze ans. Tous ceux qui te témoignent de la sollicitude peuvent compter sur moi; les autres compteront avec moi.

Un sourire de gratitude illumina le visage de Robert.

—Que vous êtes bon, mon père! Oui, je serai fier d'avoir la garantie de votre honneur. Mais je tiens si peu au monde! N'y retournez pas pour m'imposer. Restons ici, laissez-moi me consacrer avec vous à la tâche qui vous absorbe, permettez à votre fils d'être aussi le fils de... de... je cherche un nom et n'en trouve pas d'assez doux. Je vous l'ai déjà dit: toute mon ambition, du jour où je l'ai connue, était de la servir. Aujourd'hui, quand rien ne paralyse plus mes épanchements, je puis bien ajouter que j'y étais porté par le sang et que, né de vous, je voudrais lui rendre celui qui est né d'elle...

Il hésita et reprit à voix basse:

—Pour réparer le mal que lui a fait... ma mère.

—Dieu te bénisse, Robert! Dieu te bénisse, mon enfant!

—Ma mère!... continua le jeune homme. Jamais elle ne m'aima comme Hughes fut aimé de la sienne. Il n'y a que les immaculées pour de telles tendresses. Bienheureux ceux qui sortent d'entrailles saintes!... Moi, je sens toujours une marque de feu à mon visage. Ah! je pardonne les Mérilles, l'abandon, tout ce que j'ai enduré jusqu'à hier... mais ce que j'ai appris hier soir...

—Mon enfant!

—Et vous insulter encore!

—N'y pense plus.

—Je ne le puis. Je ne peux davantage oublier le reste. Il y a au fond de moi un inexplicable ferment de révolte. Je l'ai toujours eu, toujours. Cela s'était calmé, endormi, cela n'avait pas disparu. Vous me blâmez, n'est-ce pas? Vous me trouvez mauvais? Sans doute la part de sang qui ne me vient pas de vous. Je souhaiterais de me rendre meilleur, je comprends bien que c'est là un sentiment contre nature; mais tout seul il me serait impossible de réagir. Si vous ne me donnez de votre vertu, mon père, je serai mauvais fils.

Un bruit de chaises renversées les tira de leur causerie. C'était Jean-Marie, dont la satisfaction se traduisait involontairement de la sorte et qui tamponnait ses yeux à coups de poing, attestant sainte Anne que jamais Breton n'avait eu plus de foi en elle ni plus de sujet d'éternelle reconnaissance.

Le soir, tandis que Robert faisait de la musique à Yvonne, le marquis avait un long entretien avec son frère de lait. Ils continuaient à différer d'avis et s'animaient par moments d'une façon extraordinaire.

—Il la déteste, quoi! cette femme.

—Mais non.

—Mais si. Je l'ai bien entendu, peut-être! Je l'aurais embrassé pour la peine. Et vous voulez me faire croire maintenant... Allons donc!

—Dans tous les cas, sois sage.

—On sera sage, on se taira, on fera l'imbécile devant le petit. Tout de même, c'est enrageant, parce qu'enfin, voyons, monsieur le marquis, du moment qu'il la déteste...

—Robert a un cœur à ne détester personne.

Jean-Marie ne pouvait comprendre certaines délicatesses gênantes de M. de Kercoëth. Il avait de furieux accès de colère, mais il était habitué à vaincre les grosses difficultés, ou à les tourner quand elles étaient inabordables de front. Aussi, à la suite de la conférence, embrassa-t-il Alain sans rancune. Il quittait l'hôtel, lesté de nombreux chèques signés du marquis. Après avoir exploré quinze ans les tourbillons de l'Océan, Jean-Marie Auvray partait à la découverte de secrets plus malaisés à surprendre au milieu des tourbillons humains que la trace d'un petit enfant dans la mer immense.

Alain entra chez Yvonne.

Elle écoutait Robert. Le merveilleux talent de l'artiste opérait des prodiges. Un sourire de sphinx relevait le coin des lèvres, les yeux de la folle suivaient en l'air une vision. Kercoëth, en passant devant elle, la fit tressaillir. Elle porta son regard du jeune homme qui finissait de jouer à son mari, et le visage prit une expression de terreur. C'était le prélude ordinaire des grandes crises. Elle se leva d'un bond, souple et sauvage. Une main à l'épaule de Robert, elle le contemplait. Sa voix sans inflexions dit:

—Alain... Alain...

—C'est moi, Yvonne, qui suis Alain, fit M. de Kercoëth.

—Oui, murmura-t-elle, en tournant la tête vers lui, c'est vous. Et vous aussi! reprit-elle, revenue à Robert. Là et là... jeune et vieux.

Elle resta quelques secondes absorbée, envahie peut-être par le mystère du phénomène. Kercoëth baisa tendrement les boucles blondes éparses sur le front mat, et ses mots tremblaient un peu quand il désigna son fils:

—Là, c'est Robert qui vous fait de la musique. Robert. Moi, je n'ai aucun talent. Il en a beaucoup, lui. Et il est heureux de le mettre à votre service. Remerciez-le, Yvonne. Cela lui fera plaisir.

Un pli s'était creusé entre les deux sourcils, les prunelles brillaient d'une lueur étrange, la figure fine avait revêtu une expression d'une incroyable dureté. Elle fascinait Robert haletant. Kercoëth supplia:

—Yvonne, ne le regardez pas ainsi!

Il tâchait de se glisser entre eux, car Yvonne l'effrayait et il voyait le profond émoi de son fils. Elle le repoussa violemment.

—Pourquoi le cacher?... pourquoi?

Elle se pencha de plus en plus sur Robert, le couvrant toujours de ce regard magnétique qui, jadis, épouvantait Gaston au bord de la Seine. Robert songeait qu'elle devinait en lui madame de Randières et qu'elle l'allait haïr! Cette pensée le bouleversa au point de faire jaillir ses larmes. Que n'était-il Hughes? Ah! Dieu! qu'il aurait voulu l'être! Mais les sourcils d'Yvonne se détendirent. A la dureté des traits succéda de la stupeur. D'un geste caressant, elle passa les mains sur les joues ruisselantes de Robert, puis examina, au bout de ses doigts, les perles liquides qu'elle venait de cueillir. Un étonnement la tenait immobile. Elle cherchait un mot, un mot qui se dérobait. Enfin, elle balbutia:

—Des larmes!

Et, se couvrant le visage, elle ajouta d'un accent navré, où ne sonnait plus la folie, où le cri devenait humain, naturel, comme s'il sortait des entrailles meurtries:

—J'avais oublié ce que c'était que des larmes.

—Elles lui ont noyé le cœur, dit Robert.

—Yvonne, s'écria M. de Kercoëth, je vous demande d'aimer Robert.

Elle répéta plusieurs fois ce nom inconnu:

—Robert... Robert... Robert...

Sa charmante figure s'était apaisée. Une inexprimable douceur y rayonnait.

—Oui, Alain, dit-elle, de toutes mes forces, autant que vous.

Madame de Randières avait bientôt regretté ses emportements contre le marquis. L'excitation tombée, elle s'était rendue compte de sa maladresse. Tenter de noircir un père qu'on admirait par avance—sans qu'elle sût ni pourquoi ni comment—c'était de bien mauvaise politique. Elle s'enlevait le beau rôle et faisait le jeu de l'adversaire. Elle espéra qu'un grand luxe de démonstrations rétablirait l'équilibre. Coûte que coûte, il fallait non seulement garder, mais augmenter son empire.

Elle se rendit au pavillon de Robert. On se réconcilierait tous deux, au bénéfice des Laffont. Firmin l'informa que son maître était absent et ne dînerait pas à l'hôtel. La baronne courut chez Willmann, Willmann lui indiquerait sans doute le domicile de M. de Kercoëth, l'origine des relations. Par malheur, la villégiature de Meudon offrait encore des charmes au vieux violoncelliste.

Elle commença de s'alarmer. Comme elle était seule! Si, du moins, Legouet se trouvait à Paris, elle le ferait aller, venir... où? de quel côté se tourner? Ses inquiétudes augmentèrent, à mesure que le temps passait. Elle prit le parti de regagner l'hôtel. Ses nerfs ébranlés ne lui laissaient pas un moment de repos. La soirée lui parut d'une longueur interminable. Tout parlait de Robert, le grand piano silencieux où tant de fois avait vibré son inspiration, le fauteuil où il s'asseyait sous l'orbe de la lampe pour lui faire la lecture. Quelles habitudes elle contractait depuis quelques mois, qui transformaient son existence et que rien ne parviendrait à remplacer! Était-ce bien elle, la femme frivole d'autrefois, arrivée à une aussi complète sujétion du cœur? Il y avait donc vraiment eu au fond d'elle-même des instincts de maternité, refoulés longtemps, toujours raillés, et qui prenaient leur revanche, grandis à son insu dans le désenchantement des heures vides, comme une vengeance du ciel la punissant de n'avoir pas voulu être mère ou de l'avoir voulu trop tard? La nature a de ces énigmatiques représailles. La créature impitoyable pour Hughes subissait des douleurs pareilles à celles d'Yvonne. Sa poitrine se serrait dans la terreur d'une catastrophe qu'elle se refusait à prévoir pour ne pas s'affoler complètement. Le passé se levait, déroulant le long écheveau des jours disparus, amours, ivresses, frayeurs, jalousie, haine, vengeance, les scènes atroces après les délirantes extases. Le souvenir de sa fureur implacable, endormie dans sa nouvelle passion, la faisait frémir, à présent que cette passion était menacée. De toute la nuit, elle ne put fermer l'œil. Elle s'exaspérait à ressasser le bonheur récemment entré sous son toit, près de le fuir peut-être. Elle ne se connaissait au monde que deux affections pures: mademoiselle de Gauleins et Robert. L'une disparaîtrait bientôt dans la mort, Alain faisait mine de lui ravir l'autre. Elle l'exécrait, cet homme. Ses droits! Et puis?... En quoi la regardaient-ils? Elle souffrait, voilà ce qui la regardait.

Pendant la matinée, Robert demeura invisible. Elle fit venir Firmin.

—A quelle heure votre maître est-il sorti?

—Hier, madame la baronne.

—Ce matin.

—C'est que... je demande pardon à madame la baronne... je n'ai pas vu monsieur depuis hier.

—Il n'est pas rentré cette nuit?

—Non, madame la baronne.

Ainsi, c'était fini. Robert la quittait pour toujours, sans un adieu. L'ingrat! Il ne comprenait donc point que cela était impossible, qu'elle se défendrait, qu'elle le retrouverait où qu'il fût, qu'elle le disputerait comme son bien? Firmin l'avait prévenue qu'un télégramme était arrivé de bonne heure au pavillon. Elle n'osait réclamer cette dépêche quoiqu'elle brûlât d'en connaître le contenu. Que de secrets entre elle et lui! Comme il la traitait en indifférente! Dans l'après-midi, elle descendit au jardin pour chercher de l'air, car elle étouffait. Les digitales étalaient leur pourpre sur l'émeraude de la pelouse, les héliotropes embaumaient. A travers les splendeurs de la floraison automnale, le pavillon montrait sa façade coquette où les rosiers croisaient leurs guirlandes. On eût dit que les choses inanimées prenaient une voix et l'appelaient, tant elle se sentait attirée par là. Elle fit deux ou trois pas et, tout à coup, elle comprit ce qui l'attirait: près d'un massif de rhododendrons très élevés, Robert lisait la dépêche que Firmin venait de lui remettre. Du marquis de Kercoëth, évidemment! La guerre commençait, Alain voulait son fils. Mais elle le voulait aussi. Elle parlerait à Robert avant qu'il répondît.

Soudain elle s'arrêta. Elle avait contourné le massif, il n'était pas seul, Kercoëth se trouvait près de lui. A son tour, le marquis parcourait le papier bleu, puis prononçait quelques paroles. La distance l'empêcha d'entendre, non de voir, et elle voyait Robert, atterré d'abord, se jeter au cou d'Alain dans un grand élan d'effusion joyeuse. Elle n'y tint plus. Sans se soucier de Firmin, qui attendait les ordres, elle marcha droit à Robert, lui saisit le bras d'un mouvement de rage jalouse et, haletante:

—Qu'y a-t-il? que faites-vous là, quand je vous attends depuis hier?

Il lui tendit la dépêche. Elle était de Gaston: madame Laffont se mourait. Kercoëth salua Léonie et dit à son fils:

—Si tu peux faire seul une partie de tes préparatifs, ton valet de chambre ira au télégraphe.

Déjà, devant elle, on ne la comptait plus pour rien. On commandait jusque dans sa maison. L'autre, comme si l'obéissance allait de soi, griffonnait quelques lignes sur la page d'un calepin, ne prenait même pas la peine d'énoncer ses projets.

—Tenez, Firmin. Et vite.

—Puis-je au moins savoir ce dont il est question?

—Ne devinez-vous point? répliqua le marquis. Il va partir.

—Sans mon aveu?

D'un ton sec, pour bien faire parade de sa soumission à l'égard de M. de Kercoëth, le jeune homme répondit:

—Mon père m'autorise à me rendre à la Riveraine.

—A la Riveraine? Non, non.

—Pourquoi? fit Alain, l'air détaché, quoiqu'un éclair furtif eût brillé sous ses paupières.

Elle lui lança un regard haineux, et, se tournant vers Robert:

—Vous n'irez pas, mon enfant.

—Pardonnez-moi, j'irai. Blanche et Gaston pleurent, ma place est auprès d'eux.

Elle comprit qu'il serait inébranlable et qu'une plus longue résistance éveillerait les soupçons de M. de Kercoëth.

—Robert, Robert, dit-elle avec effort, j'ai eu bien des torts envers vous, un séjour à la Riveraine en ravivera le souvenir. C'est dans ce but qu'on vous y pousse. Allez, puisque je ne peux obtenir que vous renonciez à ce voyage. Mais n'oubliez pas, si grands qu'aient été mes torts, que je les expie cruellement à cette heure.

Un spasme nerveux lui coupa la parole. Elle s'éloigna, craignant d'en trop dire. Sa douleur était réelle, Robert ne la remarquait pas, il ne remarquait qu'une chose: les allusions blessantes pour son père.

—Elle vous exècre! observa-t-il.

—C'est tout naturel, dit en souriant le marquis. Elle te sent si bien à moi.

—Oh! certes... et plus qu'à elle.

—Chut! mon enfant. Je n'ai pas le courage de t'en gronder, mais elle n'a pas la force de s'y résoudre. Aussi me prend-elle un peu pour son bourreau, moi qui l'ai si longtemps accusée d'être le mien. Je lui inspire de la répulsion. Nous ne devons lui en vouloir ni l'un ni l'autre. Allons, je la rejoins, va te préparer. Je te conduirai à la gare et j'irai t'excuser auprès de madame de Serples.

Kercoëth se dirigea vers le corps de bâtiment principal. Firmin, revenu du télégraphe, ne se doutait pas que madame de Randières eût consigné sa porte. Sur la demande du marquis, il l'introduisit dans le boudoir.

Elle sanglotait, la tête enfouie au fond des coussins de sa chaise longue. Cette explosion de douleur, où la feinte était inadmissible, ne pouvait que déconcerter Alain, elle battait en brèche une chère espérance. Le malheur inconsolé d'Yvonne sauta devant ses yeux et jeta de l'ombre sur ses joies. On pleure son enfant, on ne pleure pas l'enfant d'une rivale. Et pourtant... Il s'approcha de Léonie.

—Madame...

Elle tressaillit, se leva, farouche, et, montrant un visage baigné de larmes:

—Que voulez-vous? Savoir si je souffre? Eh bien, oui, je souffre. Soyez satisfait, et laissez-moi.

—Voyons, madame...

—Que vous faut-il de plus? Sonder mes plaies? Elles sont insondables, grâce à vous. J'avais un fils, vous me le prenez. Il commençait à m'aimer, vous tuez sa tendresse. Tout ce qu'il me donnait, vous me le volez.

Elle scandait ses phrases, avec des heurts dans la voix.

—Vous vous trompez, dit doucement Kercoëth. Je ne vous prends ni ne vous vole rien. Robert sait ce qu'il vous doit et ne change pas du jour au lendemain. Permettez-moi de vous le dire, votre désespoir me confond. De quoi s'agit-il? d'un répondant naturel qui apporte sa protection. Vous devriez être la première à me remercier. Quelle mère êtes-vous donc?

—Bonne ou mauvaise, mais capable de marcher seule, sans protection, sans répondant, même naturel.

—Vous, oui, mais Robert? Quel avenir lui préparez-vous?

—Avec ma fortune...

—Sous quel nom?

—Il s'en fera un.

—Si on lui en laisse le moyen.

Alors, avec une délicatesse infinie, mais beaucoup de fermeté, Alain souligna les dangers de la situation, mit en relief ce qu'il pouvait livrer des souffrances morales de Robert, sans trahir sa confiance et blesser gratuitement Léonie.

—Ce qu'il y a dans ma vie, déclara-t-elle, ne regarde personne.

—Je m'occupe et l'on s'occupe de Robert, non de vous.

—En quel sens?

—Réfléchissez.

—Ah! je n'ai pas le temps de réfléchir.

—C'est que je répugne à vous dire...

Il appuyait sur les interprétations du monde: un jeune homme tombé par miracle chez une femme riche, indépendante, jeune encore, toujours belle, dont les triomphes avaient excité l'envie, dont la subite retraite la déchaînait.

—Bref?...

—Bref, une aventure scabreuse, salissante, infâme.

Plus il s'animait, plus la lumière se faisait dans l'esprit de Léonie. L'emportement de Robert, la veille, lui revenait sous son vrai jour. Elle n'avait pris garde qu'à un détail: on la déchirait et on la traînait dans la boue, et, se croyant le fils, il s'était donné la moitié de ce déshonneur. Voilà que ce n'était pas le fils, mais l'homme qui rugissait devant elle, l'homme accusé d'un acte vil entre tous.

Elle n'osait plus lever les yeux, elle bégaya:

—C'est une chose affreuse, affreuse.

—Vous connaissez le monde, vous deviez vous y attendre. Dans tous les cas, vous êtes avertie, maintenant.

—Trop tard.

—Non, puisque deux moyens vous restent de dégager son honneur.

—Lesquels?

—Ou confesser bravement la vérité, ce qui me paraît impossible, ou me le donner.

—Ce qui reviendrait au même et me séparerait de lui pour toujours, de sorte que j'aurais la honte de l'aveu sans le bénéfice de la faute.

—Vous ne pensez qu'à vous.

—Eh! monsieur, qui donc y penserait?

—Tant que Robert demeurera sous votre toit, son honneur y sera en souffrance. Il vous a sacrifié sa liberté, parce que vous la lui demandiez au nom de vos remords. Ces remords doivent être apaisés aujourd'hui. Ne permettez pas qu'il soit plus longtemps victime de sa générosité; car, moi, je ne permets pas qu'il soit plus longtemps victime d'une abominable calomnie.

—Je suis prête à tout. Je lui constituerai la fortune que vous jugerez nécessaire.

—De l'argent! l'argent de votre mari!

—Mais alors, quoi?

—Ou dites la vérité, ou laissez-le moi.

En vain Léonie tâchait d'y échapper, le dilemme l'enserrait impitoyablement. Être hardie en face du monde, elle n'en avait pas le courage, elle n'avait pas non plus le courage de renoncer à Robert.

—Ce serait au-dessus de mes forces, soupira-t-elle.

—Laquelle des deux choses?

—L'une et l'autre.

Alain eut un éclat de triomphe:

—Vous voyez bien, vous voyez bien que vous n'êtes pas la mère de mon fils!

Elle se redressa de toute sa hauteur. La créature vindicative retrouvait ses instincts, la femme capable d'attendrissement faisait place à la femme capable de toutes les machinations.

—Vous me tendiez un piège, monsieur?

—Quand ce serait?

—Inutile. A bas le masque! Ce que vous voulez, c'est Robert, non pas son honneur: Robert pour vous seul, loin de moi, sans moi. Eh bien! je le veux aussi, sans vous, loin de vous.

—Et déshonoré?

—J'imposerai silence à la calomnie, nous avons eu déjà maille à partir ensemble.

—Elle continuera malgré vous.

—Allons donc! si je m'en mêle? Soyez tranquille, elle tombera devant l'évidence.

—A condition que vous reconnaissiez publiquement Robert.

—Publiquement, soit.

—Et légalement.

—Le monde est moins dur que la loi. Celle-ci me condamnerait, puisque l'épouse a eu peur pour la mère; celui-là me croira sur parole.

—Où est né Robert? interrogea le marquis.

—A Karenthal.

—Il est donc inscrit à la mairie de Kercoëth?

Par un effort de volonté suprême, Léonie réprima un léger tremblement nerveux. Elle espérait que sa décision soudaine la débarrasserait d'Alain... jusqu'à nouvel ordre; cet homme était extraordinairement tenace, il procédait à la manière d'un juge d'instruction.

—Je vais, dit-elle, vous chercher son acte de naissance.

Elle était heureuse d'avoir une minute de liberté pour réfléchir, pour se remettre, avant de finir cette lutte lassante. Alain se sentait singulièrement ému. Tout son cœur lui disait que Robert et Hughes n'étaient qu'un, mais sa raison était obligée de souscrire aux faits patents, à la maternité de Léonie. Elle se montrait prête à réclamer ouvertement son fils, elle foulait aux pieds sa propre considération, elle avait hésité d'abord, elle n'hésitait plus; c'était bien là une preuve, la plus éloquente de toutes.

—Voici, dit madame de Randières, en tendant un papier jauni qu'elle rapportait comme un trophée.

Alain le déplia d'un geste machinal. Il n'avait plus besoin d'être convaincu. Ce fut presque sans y prêter attention qu'il lut l'en-tête: «Mairie de Lyon.» Les mots mêmes le réveillèrent.

—Lyon? Vous m'avez dit Kercoëth.

Il regarda de plus près, et, à mesure que se poursuivait la lecture, son visage contracté reflétait tour à tour le dégoût et la pitié.

—Vous aviez mis Robert à l'hospice des Enfants-Trouvés?

—Pas moi.

—Cependant...

Il lui plaça sous les yeux la feuille qui tremblait entre ses doigts. Madame de Randières rougit.

—A cette époque, dit-elle, une personne est entrée chez moi en qualité de femme de chambre; mais, en réalité, pour me prêter ses secours... Elle a remis Robert... dès sa naissance... à une amie... venue exprès de Lyon...

—Je vous préviens, je ne comprends pas le premier mot de ce que vous dites.

Elle non plus ne comprenait pas. Embarquée dans toute une histoire, elle ne savait à quel saint se vouer. Elle répondit pourtant avec beaucoup de flegme:

—C'est probablement votre faute. Toujours est-il que cette amie de ma femme de chambre a momentanément confié Robert à l'hospice.

—Confié!... vous avez des mots sanglants.

—Si vous m'interrompez toujours...

—Je m'édifie.

—Tant mieux!... L'hospice l'a fait inscrire sur les registres de l'état civil, puis on l'a donné à des paysans du Vivarais.

—Les Benoît? aux Mérilles?

—Précisément.

Alain n'insista plus. Les soupçons, un moment envolés, étaient revenus avec une vitalité intense. Les explications de madame de Randières, ses embarras, cette feuille de papier, sale, graisseuse, noircie aux coins par des attouchements ignobles, avec la mention brutale: «Père et mère inconnus», ouvraient de nouveau les ailes à ses espérances. Plus que jamais, il était résolu de faire la lumière. Mais, il se réservait de la faire sans elle, en dépit d'elle. Son silence enchanta Léonie. Elle le réputait désarmé, partant vaincu.

—Hier, vous me demandiez des preuves, s'écria-t-elle. J'ai tout mis en œuvre pour les effacer, vous le voyez. Cependant elles éclatent, malgré mes efforts.

Kercoëth hocha la tête. Si elle nommait cela des preuves éclatantes!

—Il vous serait malaisé, dit-il, d'établir vos droits avec un pareil chiffon.

—Parce que?

—Il sue la misère et le vice. On n'admettra jamais qu'il sort du secrétaire d'une de nos mondaines les plus élégantes.

—On se dira qu'il vient de chez des paysans un peu grossiers et frustes.

—Ce qui prouvera surabondamment de quelle sollicitude vous étiez remplie. Vous avez le choix entre la marâtre et la... menteuse. On ne vous fera pas l'injure de retenir le premier qualificatif. Reste le second, et que deviennent vos droits? Savez-vous ce que pensera le monde? Il pensera que, prévoyant l'infamie dont on accuse Robert, vous avez voulu la couvrir d'un mensonge encore plus infâme, et cacher la maîtresse sous la mère. Donc, il est inadmissible qu'il reste plus longtemps ici. A son retour de la Riveraine, il s'appellera Kercoëth et prendra place à mon foyer. Je lui donnerai tout le temps que je ne donnerai pas à ma femme.

—Votre femme!

Elle vint droit au marquis et, posant la main sur sa main, martelant les phrases, en proie à une agitation qui tenait de la fureur:

—Vous, bien; que vous l'ayez, j'y consens. Mais qu'il voie Yvonne, vive près d'elle, respire le même air, cela, je refuse.

—Ah!... pourquoi?

—Parce que je refuse.

Comme le regard bleu d'Alain semblait vouloir fouiller les replis de sa conscience, lever tous les voiles, elle ajouta précipitamment:

—Dans une heure lucide... est-ce qu'on sait!... elle peut me deviner en lui.

—Vous supposez aux fous un don particulier de divination?

—Non, mais j'aurais peur. Je me rappelle la nature d'Yvonne. Implacable avant, elle le serait deux fois plus après. En donnant à mon fils la place du sien, vous l'outragerez dans toutes ses fibres. Qu'elle le comprenne à un moment quelconque, elle ne le supportera pas. Est-ce cela que vous voulez? Je vous cède en tout, je laisse Robert me quitter pour vous suivre; à votre tour, cédez-moi sur un point. Yvonne et moi, nous nous haïssons. Enfin, il est naturel que je sois superstitieuse, craintive, dès qu'il est question de lui. Comment ne le comprenez-vous pas? Rassurez-moi, monsieur. Donnez-moi votre parole...

L'impatience gagnait Kercoëth. A mesure qu'il s'ancrait dans ses espérances, les moindres détails lui servaient d'indices. L'exagération même du langage, ces craintes au sujet d'une pauvre créature folle le confirmaient en une quasi-certitude morale. Il haussa imperceptiblement les épaules.

—Vos frayeurs sont chimériques, Robert chez moi sera chez lui; malgré sa démence, Yvonne l'a presque adopté.

—Elle l'a déjà vu?

—A plusieurs reprises. Et, croyez-moi, si jamais elle recouvre la raison, ce ne sera pas pour se venger de vous sur Robert, ce sera pour vous pardonner à cause de lui.