X
Il était midi quand l'express s'arrêta au Teil. Un soleil éblouissant inondait la plaine, parée des couleurs changeantes de l'automne. En descendant du train, Robert fut salué par la voix d'un vieil ami, le Rhône, dont les murmures lointains arrivaient avec la brise et le reportaient aux temps où le fleuve berçait les chagrins et les rêves du petit pâtre des Mérilles, couché sur ses bords. Pressé de gagner la Riveraine, il chercha des yeux une voiture. La cour de la gare était vide de toute espèce de véhicule. Il consigna ses bagages et se mit en route, son sac de voyage à la main. Comme il franchissait la grille extérieure, un paysan l'aborda.
—Vous allez à la Riveraine, monsieur? Je passe devant la maison. Il y a une place dans la carriole. Ne vous gênez pas. Tout à votre service.
—Ma foi, dit Robert, votre proposition tombe à merveille. J'accepte avec le plus grand plaisir.
—Dans un quart d'heure alors. Le cheval mange l'avoine. En un rien de temps nous filerons.
—Vous êtes vraiment trop aimable. Et je vous remercie beaucoup.
—Pas la peine. Entre vieilles connaissances!... Mais oui, mais oui, monsieur Robert. Je sais votre nom, vous voyez. On croit venir incognito, comme on dit des gros personnages, et, au bout de deux ou trois pas...
Le paysan eut un rire de satisfaction vaniteuse—la vanité de sa bonne mémoire—qui lui fendit la bouche jusqu'aux oreilles.
—D'abord, reprit-il, je me tâtais: «Où diable as-tu rencontré ce bonhomme-là?» Je vous remettais sans vous remettre. Mais, quand vous avez parlé de la Riveraine, peuchère! on n'est pas une bête. Ah! pourtant, vous n'êtes plus le même qu'à l'époque où nous trimions ensemble chez Benoît. Paris vous a rudement profité.
Il lorgnait les vêtements de Robert d'un air moitié goguenard moitié sérieux.
—Un muscadin «d'ores et déjà». Aussi, vous ne vous rappelez plus le premier valet de charrue des Mérilles.
—Attendez donc. Antoine, n'est-ce pas?
—Pour vous servir. Je ne sais trop pourquoi les maîtres vous détestaient, car vous étiez un joli gars. Il m'est venu des idées à ce sujet, mais j'ai eu le tort de les dire tout haut. Benoît m'a flanqué à la porte. L'imbécile! Mieux valait me traiter de bonne amitié et, s'il y avait quelque chose, me fermer la bouche avec une part du gâteau. Trop avare pour cela. Il lui en a cuit. Il a cherché mon pareil, sans le trouver, obligé d'en prendre deux à ma place. Et les Mérilles s'en allaient à la dérive. Sitôt le vieux paralysé, j'y suis rentré. Lorsqu'il mourra, je lui succéderai sur toute la ligne: terres, bêtes et veuve.
—Pouvez-vous me dire comment va madame Laffont?
—Au point du jour, on lui a porté le bon Dieu. Elle doit être morte à cette heure. Attendez-moi, je vais atteler. En un tour de main.
Robert maudissait la distance qui le séparait de la Riveraine. Il souhaitait si fort d'arriver à temps au chevet de la malheureuse mère, pour la rassurer sur l'avenir de ses enfants.
—Quand vous voudrez, monsieur.
—Le plus vite possible, Antoine.
Un coup de fouet cingla la croupe du cheval qui s'enleva d'un trot lourd.
—Maintenant, la Riveraine est aux créanciers, continua le paysan. Madame Laffont espérait que les affaires s'arrangeraient. Mais, l'autre jour, l'huissier est venu. Mademoiselle Blanche se trouvait au village, chez un malade; M. Gaston l'accompagnait. De sorte que la pauvre dame a reçu l'huissier comme on reçoit un boulet de canon, elle est tombée tout de son long et n'a plus desserré les dents.
—C'est épouvantable!
Antoine secoua vigoureusement les rênes.
—Oui, la ruine, ce n'est pas drôle.
Tout ce qu'il appréciait dans le désastre, c'était la fortune engloutie.
A ce moment, le chemin faisait un coude brusque. Robert reconnut le site gravé au fond de sa mémoire. La haie de mûriers contre laquelle il dormait, le jour où Blanche lui était apparue pour la première fois, se dressait encore le long du champ, pas plus touffue que jadis, rongée par les troupeaux qui passent; les arbres à l'entour n'avaient pas sensiblement étendu leurs ramures; le Rhône continuait de gronder en mordant les cailloux de la grève, l'immuable montagne se profilait dans le bleu flamboyant du ciel, le même soleil brillait sur la même nature. Même paysage, même horizon clair et chaud, même poésie champêtre, épanouie sous les brises du fleuve. La terre restait la terre, à jamais semblable, féconde, insensible, et la vie bouleversait les existences qui s'agitaient et s'évanouissaient comme des ombres au milieu de l'immobile création. L'abandonné, ce n'était plus le petit pâtre, c'était Gaston, c'était Blanche, première protectrice de sa misère, la première aimée, orpheline, pauvre, désolée, tandis qu'il était heureux, que le ciel souriait à la plaine ensoleillée, que toutes les voix mystérieuses s'accordaient au rythme des flots infatigables et disaient ensemble, en ce radieux automne, la joie inconsciente des choses, à l'heure où saignaient des âmes. Et les yeux de Robert se fixaient aux grands arbres, là-bas, dans le lointain, du côté de la Riveraine.
Antoine respecta sa tristesse. Il est vrai qu'Antoine, obligé de mettre sa bête au pas vu le déplorable état de la route, était fort intrigué: un homme cheminait devant eux, dont la tournure le laissait perplexe. Il tutoyait tous les gens du pays, tous les mariniers du Rhône; celui-ci? serviteur! Taille trop haute pour être d'un Méridional, démarche trop balancée pour être d'un paysan. Robert l'aurait pu renseigner, car c'était Jean-Marie, portant au bout d'un bâton un paquet sur son épaule; mais, pris au cadre où brusquement allait surgir la Riveraine, il n'en détournait pas les yeux. Antoine jeta au piéton un regard qui devint méfiant quand il eut constaté que l'étranger s'enfonçait le chapeau sur les sourcils pour cacher son visage. Quelques instants après, Robert poussa une exclamation: «La Riveraine!» En un clin d'œil il fut par terre.
—Merci, Antoine, merci. Prenez, pour boire à ma santé.
Déjà le jeune homme courait à la porte d'entrée.
—Monsieur!... monsieur!... appelait Antoine. Il s'égosillait en vain, l'autre filait d'un pas rapide.
—Monsieur!... Gardez votre argent. C'est de bien grand cœur que...
L'argent était de l'or. Il se gratta l'oreille. On refuse vingt sous, mais vingt francs?... Philosophe, il empocha le louis.
Robert avait franchi la grille, traversé la cour et pénétré dans l'antichambre. Des personnes à l'allure bizarre descendaient l'escalier, furetaient dans les pièces... Il reconnut le juge de paix, son greffier, une femme chargée de temps immémorial des commissions du village. Derrière, se tenaient deux hommes, la mine renfrognée, des créanciers sans doute, et Gaston, très pâle. Celui-ci, à la vue de Robert, eut un cri étouffé, un cri de délivrance.
Oh! toi... toi...
—Ta mère?
Le juge de paix s'en allait suivi de ses acolytes. La commissionnaire traditionnelle l'apostropha:
—Comment voulez-vous, monsieur le juge, qu'on rende à madame Laffont les mêmes honneurs qu'à son mari? Vous avez mis les scellés partout, notamment au secrétaire.
—Il fallait bien, grommela le magistrat.
Un des deux créanciers s'empressa d'ajouter:
—Quand on est pauvre, on fait comme les pauvres.
Sur cette bonne parole, le groupe de justice s'esquiva. La femme se rapprocha de Gaston.
—Dites, alors, vous? Elles tiennent toujours, les commissions? Commander une messe pareille à celle de défunt votre père? Aller à Viviers acheter des étoffes noires? Eh bien! voyons la monnaie... Ah! vous n'avez pas le sou? Vous vous figurez peut-être que je payerai de ma poche? Regardez donc si j'ai une tête de dupe.
Robert avait une envie considérable de bousculer l'agréable créature. Il tendit son portefeuille à Gaston.
—Ferme-lui la bouche. Une femme comblée de bienfaits par ton père!
—S'il vous plaît? glapit la mégère hors d'elle-même. M. Laffont m'a fait travailler; après? Cela vaut mieux que d'être recueilli en chien vagabond.
—Dehors! commanda Gaston, ou je vous jette par la fenêtre.
La menace et la grosseur du portefeuille la firent réfléchir; elle redevint souple comme un jonc.
—Si vous tenez, dit-elle, à ce que tout soit prêt pour la cérémonie, il faut nous dépêcher.
Elle reçut un billet de banque et détala. Quand les deux jeunes gens furent seuls, un sourire navré plissa les lèvres de Gaston.
—Ah! l'affreuse chose, lorsqu'on a le cœur aux abois, d'être harcelé par d'ignobles soucis! Maman est morte, tuée par la certitude de notre ruine. Il est positif que la misère nous tient à la gorge. Elle nous oblige, au moment où nous devenons orphelins, à penser à tout, excepté à notre malheur. Si tu savais, pas un centime pour la faire enterrer, pour acheter notre deuil. Sans abri avant la fin de la semaine, sans pain dans quelques jours. Moi, je me tirerai d'affaire; mais Blanche? Seule, n'ayant plus que toi et moi, pas même deux hommes, tant nous sommes jeunes... A nous deux, que ferions-nous?
—Il faut avoir confiance, balbutia Robert, que cette détresse bouleversait.
—Avoir confiance, hélas!... Et pourtant, depuis que tu es ici, je me sens moins découragé. Il y a dans ce portefeuille de quoi parer au plus pressé; mais ta présence surtout me fait du bien. C'est un trésor que l'amitié. La nôtre n'a jamais eu un nuage, elle a grandi avec nous, elle s'est cimentée dans les larmes, autour d'un cercueil, et, quand tout nous abandonne, elle te ramène à la douleur.
—Je vous aime comme vous m'avez aimé, dit simplement Robert. Je t'en conjure, ne te laisse pas abattre, je suis là. Si, pour les choses urgentes, tu n'as pas assez du contenu de ce portefeuille, dis-le moi, je télégraphierai à mon père.
—Ton père?
—Et quel père, Gaston! Le marquis de Kercoëth.
—Tu es le fils de la folle?
—Non, dit Robert avec un soupir. Je te conterai plus tard... Je voudrais voir Blanche.
—Viens.
Ils entrèrent dans la chambre de madame Laffont. Le lit était jonché de fleurs. La morte, dans son dernier sommeil, gardait une expression de douleur poignante. Sur le corps rigide un maigre cierge jetait des lueurs blafardes; près de la table, de l'eau bénite avec un long rameau de buis; à côté, une religieuse lisait. Robert s'agenouilla.
Elle ne lui était pas très douce, la morte; mais elle idolâtrait ses enfants, elle était toujours restée digne de leur respect. Comme on la pleurait, à cette heure où ses légers travers s'oubliaient pour laisser resplendir la pureté de sa vie d'épouse et de mère! Il chassa ces pensées, afin d'éviter un rapprochement trop cruel. Au pied du lit, une ombre noire tranchait sur la blancheur des draps. Blanche, la tête enfouie dans les mains, n'avait pas remarqué sa présence, elle demeurait immobile. Robert se releva. Gaston se pencha vers sa sœur:
—Blanche, il est arrivé.
Lentement, la jeune fille se dressa sur ses pieds, déployant un buste aux formes élancées et sculpturales, montrant son magnifique visage, pâli par les veilles. Robert fit un pas, les mains tendues, le cœur palpitant; puis il s'arrêta. La créature superbe lui apparaissait dans une apothéose de douleur comme une divinité souffrante qu'on ne vénère qu'à genoux. Mais elle l'aperçut, se jeta sur sa poitrine, pendue à son cou, ainsi qu'au temps de l'enfance.
—Mon frère... mon Robert...
Lui baisait ses cheveux et frémissait de la sentir ainsi, tendre, abandonnée et simple.
—Emmène-la, dit Gaston. Elle a tant besoin de repos!
Il l'entraîna. Elle obéissait, ne songeant pas à se défendre contre l'influence aimée. Ils entrèrent au salon. Tristes et doux, les souvenirs s'y multipliaient. Là, M. Laffont rendait le dernier soupir, vivait entre eux sa dernière journée. La plaie nouvelle rouvrait la plaie ancienne, la mort les resserrait encore une fois l'un contre l'autre. Ils se regardèrent, presque troublés des changements survenus: Robert un homme, Blanche avec toutes les grâces de la femme. A peine se reconnaissaient-ils au dehors, eux qui se reconnaissaient si bien au dedans. Et l'intimité fraternelle peu à peu changeait, à son tour, avec la complicité de leur beauté, de leur jeunesse, de leur chagrin. Blanche disait à Robert la fin navrante, elle retrouvait la parole en retrouvant le confident. Son cœur, trop accablé, replié sur lui-même, se remettait à battre au son de cette voix; une atroce sensation de solitude l'avait glacé, voici qu'il se réchauffait près du cher compagnon des premières années et des plaisirs sans larmes, qui avaient duré si peu. Et Robert s'enivrait d'entendre.
—Blanche, Blanche, laisse-moi remplacer ton père et ta mère. Je t'entourerai d'une telle adoration que je fermerai ta blessure. Il y a si longtemps que je t'aime, sans savoir ce que c'est que d'aimer. Et maintenant que je le sais, il me semble que je le sais depuis si longtemps. Sois ma femme.
Elle l'écoutait, l'admirait, avec une religieuse tendresse, plongeait les yeux en ses yeux.
—C'est à toi que je pense, Robert, en toi que je me réfugie dans tous mes chagrins. Tu es mon protecteur et mon appui. Je serai ta femme. Comment Dieu m'envoie-t-il la plus grande des joies, au moment où j'ai le plus de larmes à verser?
—Pour qu'elle les essuie. Notre amour, scellé dans la souffrance, sera plus fort que la mort.
Elle joignit les mains d'un geste pieux, évoquant les disparus. Leur perte la poignait toujours d'une manière aussi profonde; mais elle songeait que le tourment de ces âmes, ce devait être sa détresse, celle de Gaston, et qu'il venait de finir puisqu'elle venait de se donner.
Le jour des funérailles, tous les paysans des environs affluèrent à la Riveraine, et Gaston attendit vainement les membres convoqués de la famille. La position précaire des orphelins faisait le vide. Une démarche de courtoisie pouvait donner lieu à de gênantes expansions, il est difficile d'être témoin d'un désespoir sans y chercher un remède; or, dans le cas actuel, le plus simple remède est une offre de services, surtout quand on tient de la nature quelque bonté de cœur. Pour ne se pas exposer à de dangereux entraînements, chacun s'était abstenu. L'égoïsme a de ces mots d'ordre. Blanche et Gaston, derrière le corbillard, ne furent suivis que de Robert et des rustiques comparses. Faute de mieux, on pria madame Benoît de porter un des coins du drap mortuaire. Le cortège s'achemina vers l'église, le long des sentiers bordés de buissons, où les baies d'églantiers étalent leurs grappes rouges sur le vert pâli des feuilles. Durant le trajet, Jean-Marie surgit à l'improviste et se confondit dans les derniers rangs. Naturellement ses voisins—tous les enterrements se ressemblent—s'occupèrent de lui bien plus que de celle qu'on emportait. D'où sortait-il? qui était-il? On s'informait tout bas, de l'un à l'autre. On aurait ainsi passé le temps jusqu'à l'église, si l'arrivée d'une calèche n'eût détourné l'attention.
Cependant le cercueil venait d'être déposé sur le catafalque de bois noir, devant le grand autel. Les enfants s'étaient placés à droite, l'église s'emplissait peu à peu. L'on entendait sonner dehors les grelots de poste des chevaux, et l'on admirait la belle tournure de l'homme descendu de la calèche. Il était à l'écart, au bas de l'église, son regard allait de Robert aux orphelins. La cérémonie terminée, il suivit la foule dans le cimetière et s'approcha, comme les autres, pour jeter de l'eau bénite sur la fosse, de sorte qu'il se trouva bientôt près des porteurs du drap. Madame Benoît l'aperçut, ses dents claquèrent et ses lèvres laissèrent échapper ce nom:
—Le marquis de Kercoëth!
Il lui semblait qu'un trait de feu la traversait de part en part, qu'on l'examinait, qu'on lui fouillait la conscience. Pourtant le marquis de Kercoëth ne s'était pas tourné vers elle, il s'éloignait dans la direction de Robert et de Gaston. Elle remit le drap au sacristain et gagna la porte du cimetière. Jean-Marie lui barra le passage:
—Dites donc, la mère, pourriez-vous m'apprendre le nom de ce monsieur qui va vers les enfants de la défunte?
—Allez le lui demander.
—Vous n'êtes pas aimable. Mais je vous pardonne, parce que vous avez l'air diablement pressé. Vous vous sauvez, comme si vous aviez les gendarmes à vos trousses.
Elle jeta sur son interlocuteur un coup d'œil perçant. Cette face tannée, encadrée de barbe rousse, en fer à cheval, le roulis persistant du corps et l'accent lui rappelaient les Bretons de Karenthal, du temps où elle servait chez la baronne de Randières.
—Enfin, quoi? dit-elle brutalement.
—Je vous demande le nom de...
Elle coupa la phrase d'une exclamation rauque:
—Est-ce que je sais?
—Il était plus simple et plus poli de me répondre tout de suite. Vous n'avez jamais vu ce monsieur?
—Non.
—Cherchez bien. J'ai idée que vous commettez une erreur. Consultez votre boussole. Vous n'aviez qu'une manière de faire croire que vous ne l'avez jamais vu, c'était de ne pas le reconnaître. Et je veux prendre un esquif pour une frégate de guerre, si vous ne l'avez pas reconnu tout à l'heure, à telles enseignes que vous aviez l'air d'être fort peu satisfaite. Cela gênerait-il madame Benoît, dites, mademoiselle Justine?
Jean-Marie se balançait devant elle, les mains dans les poches, la mine narquoise, jouissant de sa confusion. La confusion était si réelle que madame Benoît ne niait plus; évidemment, cet homme en savait long sur son compte, il était des gens du marquis. Si elle avait pu hésiter un instant, tous ses doutes auraient disparu à cette phrase: «Je gage que vous ne vous rappelez seulement plus les falaises de Kercoëth?» Le danger lui rendit sa présence d'esprit, elle toisa le marin.
—Vous êtes de Kercoëth, vous?
—On s'en flatte.
—Eh bien! qu'y a-t-il pour votre service?
—Peuh! moi, je ne manque de rien, tandis que vous...
—Moi non plus.
—Tant pis, Justine, tant pis. Car précisément je voulais vous prévenir, vous allez être récompensée selon vos mérites de tout ce que vous avez fait pour ce jeune homme.
Il désignait Robert, assis dans la calèche en face de Blanche, à côté de Gaston, M. de Kercoëth vis-à-vis du frère. Comment étaient-ils réunis ainsi, pareils à des gens qui se connaissent et s'aiment de vieille date? Elle ne parvenait pas à le comprendre. L'épouvante la gagnait. Toutefois, elle faisait bonne contenance, le salut dépendait de son sang-froid.
—Le marquis de Kercoëth est riche, continua Jean-Marie, il est puissant. Et vous ne vous figurez pas à quel point il adore son fils. Votre fortune est certaine.
Elle trépignait sur place. Se moquait-on, était-ce sérieux? Elle paya d'audace:
—J'en suis fort aise, au revoir.
—Certainement au revoir...
Elle filait par un chemin creux, il lui emboîta le pas.
—Dites donc, la mère?
—Encore!
—Dame, puisque c'est moi qui suis chargé de régler la note. M. le marquis trouve que madame de Randières...
—Qu'est-ce que celle-là?
—Bon! nous faisons la discrète. C'est sage. Mais entre nous!... Donc, M. le marquis trouve qu'on a été peu généreux. Il est si content! La paix est faite: Madame de Randières oublie certaines choses; de notre côté, nous en oublions certaines autres. Elle rend l'enfant, il rend son amitié, un coup d'éponge, ni vu ni connu. Mais il est juste que, dans ce raccommodement, vous ayez votre part.
La paysanne marchait à grandes enjambées. La bonhomie de Jean-Marie ne la convainquait pas. Elle flairait un piège et s'enfermait en un mutisme absolu. Auvray prit un ton d'indifférence pour dire:
—Combien de temps l'avez-vous gardé pâtre, avant de le donner à M. Laffont?
Elle huma l'air avec délices. Ah! pas mieux renseigné, le bon apôtre? Un astucieux éclair traversa ses prunelles brunes.
—Oh! pâtre! Entendons-nous. Il menait paître les troupeaux par plaisir, mais il était libre comme l'air. Puisqu'on pense à m'indemniser, venez ce soir aux Mérilles. Benoît y a le registre de nos dépenses. Vous saurez là-dedans tout ce que vous désirez savoir.
—Convenu.
—A ce soir.
Alain fut profondément ému quand il franchit le seuil de la Riveraine. Cette maison paraissait lugubre, avec son air dévasté, les portes scellées, l'odeur fade de la mort infiltrée partout. En des temps meilleurs, elle avait été hospitalière à son fils: il la salua en ami. Le notaire, mandé sur son ordre, se présenta, solennel, gonflé. La conférence entre Kercoëth et l'homme de loi dura quelques minutes à peine. Le marquis avait des arguments sonnants. Les choses réglées à sa convenance, il fit prier les jeunes gens de passer au salon.
—Mon cher Laffont, j'ai donné mes pleins pouvoirs à monsieur, dit-il en désignant le tabellion. Dès demain, il remplira les formalités nécessaires. A partir de ce moment, considérez-vous, je vous prie, comme maître à la Riveraine.
Robert rayonnait; Blanche, une seule âme avec lui, était près de rayonner aussi; le petit ventre rondelet du notaire avait des tressautements; mais Gaston, gêné, fronçait les sourcils.
—Je devine, mon enfant, reprit Kercoëth. A votre âge, élevé comme vous l'avez été, l'on a de ces fiertés-là. Rassurez-vous. Il ne s'agit pas d'un service. Quelque flatté que je fusse de vous être utile, je vous en aurais d'abord demandé la permission. Il s'agit d'une dette à payer. Le fils du marquis de Kercoëth rend au fils de M. Laffont, son bienfaiteur, une bien minime partie de tout ce que nous devons à votre père.
Le petit ventre rondelet tressauta plus fort, l'excellent notaire tournait au homard. Il s'exclama:
—Le fils de...
—Oui, Robert, mon fils, articula M. de Kercoëth.
Gaston vint à lui, toute sa loyauté écrite sur le visage:
—Monsieur, il appartient à un cœur tel que le vôtre de trouver un prétexte à ses générosités. Je vous ferais injure en m'y dérobant. Je vous remercie.
—Et je vous remercie avec Gaston, ajouta Blanche.
Le marquis prit dans les siennes les deux mains de la jeune fille. L'aimer, elle, c'était encore aimer Robert. D'ailleurs, il la jugeait digne de porter ce nom de Kercoëth qu'il venait de donner publiquement à son fils. Leur attachement, né dans l'enfance, fortifié par la séparation, si pur et si vrai qu'aucun autre sentiment n'effleurait leurs âmes, lui inspirait un respect attendri.
—Vous, dit-il, vous le rendrez heureux. Vous tiendrez noblement votre place dans la longue série des marquises de Kercoëth, qui toutes ont été grandes et dont la dernière, ajouta-t-il avec un sanglot dans la voix, est une martyre.
—Dieu bénisse la marquise Yvonne! dirent ensemble les trois jeunes gens.
De plus en plus, le petit ventre rondelet tressautait, quoique, pour le coup, le petit ventre ne sût guère en quel honneur.
—Maintenant, je vous quitte, reprit Alain. Ne me gardez pas trop Robert. Il y a si peu de jours qu'il m'est rendu!
Il monta en voiture, et les deux frères l'accompagnèrent jusqu'à la gare du Teil.
Depuis longtemps, la nuit était venue, Blanche veillait pour les attendre; un coup vigoureusement frappé à la porte la fit tressaillir. Sans doute quelque paysan du village dont la femme ou l'enfant était malade? Elle courut ouvrir. Un inconnu la salua.
—Mademoiselle Blanche Laffont? Moi, Jean-Marie Auvray, le...
Elle l'interrompit:
—Entrez, je sais, Robert m'a dit.
—Mademoiselle, je suis furieux. On m'a joué, berné, roulé. Justine, celle des Mérilles.
—Madame Benoît?
—C'est tout un. La gueuse! elle a mis le cap sur Paris après m'avoir donné rendez-vous. Elle va demander la consigne à la baronne de Randières.
—La mère de Robert?
—S'il vous plaît? Ah! mademoiselle, le bon Dieu le préserve d'être fils de cette femme! Non, non. Il est bien né de la marquise Yvonne.
—Que dites-vous, Jean-Marie?
—Elle se mourait; depuis qu'elle l'a rencontré, elle revit. Dès qu'il approche, plus de fureurs. Il y a beau jour qu'elle ne connaît aucun visage humain, qu'elle n'aime rien au monde; et tout de suite, en le voyant, elle a cru voir M. Alain, tout de suite elle l'a aimé. Est-ce une preuve?
—Alors, la baronne de Randières?
D'une haleine il raconta la rivalité des deux femmes, la disparition de Hughes, le vœu de Renotte, tout ce qu'il savait enfin, jusqu'aux derniers événements et la défense de M. de Kercoëth de troubler la conscience de Robert. Il déchirait bien des voiles, sa brutale franchise montrait bien des laideurs que Blanche ne soupçonnait guère. Certains points restaient encore obscurs pour sa candeur de vierge; des rougeurs lui montaient aux joues, elle n'y prenait pas garde, suspendue aux lèvres de Jean-Marie, souffrant des humiliations de son fiancé, détestant cette baronne qu'on lui dépeignait sous les couleurs les plus crues. Elle avait abandonné Robert; c'était un monstre, fût-elle sa mère. Le brusque départ de madame Benoît la navrait. La complicité des deux femmes était évidente, puisque l'une, en danger, recourait immédiatement à l'autre. Où trouver la vérité, si elles se concertaient pour de nouveaux mensonges, quand déjà telles étaient les apparences que le père lui-même ne réussissait pas à voir clair?
—Ah! mon pauvre Jean-Marie! dit-elle.
—Moi, je vire de bord, séance tenante, déclara le marin.
—Pour rejoindre M. de Kercoëth?
—Plus souvent! Il ne nous reste qu'une chance: retrouver le pâtre qui a vu le coup et le faire avouer. J'y vais. Comme je n'ai pas le temps de m'arrêter à Paris, vous me rendriez service d'écrire à M. de Kercoëth ce qui se passe: Justine me donnant rendez-vous et dérapant avant que j'accoste. Et puis, mademoiselle, vous êtes d'ici, personne ne se méfie de vous, tâchez donc de savoir à quel moment M. Robert est arrivé chez les Benoît. Cette date doit coïncider avec la disparition du petit Hughes.
—Je ferai l'impossible. Comptez sur moi.
Le lendemain, sous ombre de remercier Antoine de sa récente obligeance, en réalité pour découvrir quelque indice, Blanche entraîna Robert aux Mérilles. Le valet de charrue, dans la cour, liait le cheval aux brancards de la carriole. Dès qu'il aperçut les fiancés, il planta là carriole et cheval et, dans un luxe de gestes incohérents, se précipita vers la jeune fille.
—Mademoiselle... mademoiselle... Vous arrivez comme le bon pain. Je ne sais plus où donner de la tête. J'allais chercher le médecin.
—Qui est malade?
—Moi, le patron, tout le monde. C'est la dispute d'hier. Une dispute!... La patronne a filé.
—Emportant la santé générale, dit en souriant Robert.
—Emportant le magot, je crois, car le vieux est dans un état... vous ne vous faites pas idée. Ils se sont jeté à la tête tous les noms du calendrier. «Tu es une voleuse!—Toi, un faussaire et un assassin!» Tout simplement, mademoiselle. On ne se dit pourtant pas de ces douceurs pour rien. Bref, la patronne a tourné les talons après avoir prévenu qu'elle rentrerait dans trois ou quatre jours. Et le vieux était cramoisi, il tremblait comme un agneau. Le délire l'a pris. Ç'a bien été une autre affaire, nous ne pouvions le tenir. Des hurlements, une bête qu'on égorge! La bagarre a duré toute la nuit, elle dure encore. Aussi, j'attelais pour aller avertir le médecin, mais puisque vous voilà, mademoiselle...
—Attends-moi, Robert, dit Blanche.
—Je t'accompagne.
—Non, non.
Elle avait peur qu'un mot, tombé dans le délire, ne mît son fiancé sur une voie dangereuse et ne donnât l'éveil à ses soupçons. M. de Kercoëth exigeait qu'on ne troublât pas inutilement sa conscience; elle irait seule.
Ballottant sa grosse tête grise sur l'oreiller de toile écrue, les cheveux hérissés sous le bonnet de coton bleu, geignant, criant, se tordant, Benoît était hideux à voir. Sa face congestionnée n'offrait plus rien d'humain. Ses yeux s'enfonçaient dans leur orbite avec une expression effarée. Des lambeaux de phrases tombaient de sa bouche, coupés par des hoquets de mort. Il sanglotait, sacrait, s'arrachait les cheveux. Blanche s'approcha, malgré son instinctive et vieille répulsion pour le bourreau de Robert.
—Justine! appela Benoît. Ote-le! ôte-le! Il tendait les mains, repoussant le vide, chassant on ne savait quoi devant lui.—Tu vois bien qu'il sort du Rhône, ôte-le donc!
—Qui? demanda Blanche.
—Le petit... le petit... là!... je le sens sur mes jambes... il les écrase... C'est M. Laffont qui l'y a posé...
—Mon père! murmura Blanche.
—Justine... le fantôme... je le vois. Il est assis au pied du lit... Justine, mets-toi devant le fantôme.
Les cris montaient, farouches, dans une désespérance tragique. La jeune fille tremblait de tous ses membres; elle aurait fui, sans l'âpre désir d'arracher à cette agonie une étincelle de vérité. Y avait-il quelque chose de commun entre le fantôme et Robert, entre ce remords terrible et la destinée du fils de M. de Kercoëth? Sans savoir, à haute voix, elle se posa cette question:
—Quel crime a commis cet homme?
Le mot glaça la fièvre. Une subite détente rendit à Benoît la perception des choses extérieures. Il se souleva sur son séant, ses bras battirent l'air.
—Un crime? fit-il. Ce n'est pas moi, c'est elle. Et, prenant pour Justine la forme immobile debout à son chevet: Coquine, les galères... tu les mérites plus que moi. C'est toi qui l'as mené ici, qui as caché l'autre, le petit... le petit mort...
Il retomba lourdement. L'effort l'avait achevé, la sueur perlait à ses tempes où les mèches grises des cheveux se collaient par plaques, il râlait. Ses gémissements se fondirent en un souffle bas et saccadé, son regard devint vitreux.
Blanche se sentait défaillir.
Elle rejoignit Antoine qui faisait gaiement à Robert les honneurs de la grange et de ses dépendances et se tenait les côtes devant le galetas sordide d'où M. Laffont, un jour, emportait le pâtre des Mérilles.
—Allons-nous-en.
—Eh bien, mademoiselle?
—Il est au plus bas.
Elle était sombre. Le spectre qui hantait le délire du granger lui pesait d'un poids écrasant sur la poitrine. L'enfant, tué par ce misérable ou par sa femme, était-ce Hughes de Kercoëth? Alors Robert garderait toujours au cœur la plaie qu'elle s'était promis de guérir. Comme le marquis était sage de le laisser dans l'ignorance de ses propres doutes! Après avoir espéré d'être le fils d'Yvonne, il souffrirait deux fois plus de se retrouver le fils de madame de Randières.
—Monsieur Robert, dit tout à coup Antoine, à ma place, épouseriez-vous la veuve?