II

VIOLETTE

Si l'on en croyait nos anciens, Paestum n'aurait pas toujours été ce qu'il est aujourd'hui. Il n'y a maintenant, disent les pêcheurs, que trois vieilles ruines où l'on ne trouve que la fièvre, des buffles et des Anglais; autrefois c'était une grande ville, habitée par un peuple nombreux. Il y a bien longtemps de cela, comme qui dirait au siècle des patriarches, quand tout le pays était aux mains des païens grecs, que d'autres nomment Sarrasins.

En ce temps-là, il y avait à Paestum un marchand bon comme le pain, doux comme le miel, riche comme la mer. On l'appelait Cecco; il était veuf, et n'avait qu'une fille qu'il aimait comme son oeil droit, Violette, c'était le nom de cette enfant chérie, était blanche comme du lait et rose comme la fraise. Elle avait de longs cheveux noirs, des yeux plus bleus que le ciel, une joue veloutée comme l'aile d'un papillon, et un grain de beauté juste au coin de la lèvre. Joignez à cela l'esprit du démon, la grâce d'une Madeleine, la taille de Vénus et des doigts de fée. Vous comprendrez qu'à la première vue, jeunes et vieux ne pouvaient se défendre de l'aimer.

Quand Violette eut quinze ans, Cecco songea à la marier. C'était pour lui un grand souci. L'oranger, pensait-il, donne sa fleur sans savoir qui la cueillera; un père met au monde une fille, et, pendant de longues années, la soigne comme la prunelle de ses yeux pour qu'un beau jour un inconnu lui vole son trésor, sans même le remercier. Où trouver un mari digne de ma Violette? N'importe, elle est assez riche pour choisir qui lui plaira; belle et fine comme elle est, elle apprivoiserait un tigre, si elle s'en mêlait.

Souvent donc le bon Cecco essayait adroitement de parler mariage à sa fille; autant eût valu jeter ses discours à la mer. Dès qu'il touchait cette corde, Violette baissait la tête et se plaignait d'avoir la migraine; le pauvre père, plus troublé qu'un moine qui perd la mémoire au milieu de son sermon, changeait aussitôt de conversation, et tirait de sa poche quelque cadeau qu'il avait toujours en réserve. C'était une bague, un chapelet, un dé d'or; Violette l'embrassait, et le sourire revenait comme le soleil après la pluie.

Un jour cependant que Cecco, plus avisé, avait commencé par où il finissait d'ordinaire, et que Violette avait dans les mains un si beau collier qu'il lui était difficile de s'affliger, le bonhomme revint à la charge. «O amour et joie de mon coeur, lui disait-il en la caressant, bâton de ma vieillesse, couronne de mes cheveux blancs, ne verrai-je jamais l'heure où l'on m'appellera grand-père? Ne sens-tu pas que je deviens vieux? ma barbe grisonne et me dit chaque jour qu'il est temps de te choisir un protecteur. Pourquoi ne pas faire comme toutes les femmes? Vois-tu qu'elles en meurent? Qu'est-ce qu'un mari? C'est un oiseau en cage, qui chante tout ce qu'on veut. Si ta pauvre mère vivait encore, elle te dirait qu'elle n'a jamais pleuré pour faire sa volonté; elle a toujours été reine et impératrice au logis. Je n'osais souffler devant elle, pas plus que devant toi, et je ne puis me consoler de ma liberté.

—Père, dit Violette en lui prenant le menton, tu es le maître, c'est à toi de commander. Dispose de ma main, choisis toi-même. Je me marierai quand tu voudras et à qui tu voudras. Je ne te demande qu'une seule chose.

—Quelle qu'elle soit, je te l'accorde, s'écria Cecco, charmé d'une sagesse à laquelle on ne l'avait pas habitué.

—Eh bien! mon bon père, tout ce que je désire, c'est que le mari à qui tu me donneras n'ait pas l'air d'un chien.

—Voilà une idée de petite fille, s'écria le marchand rayonnant de joie. On a raison de dire que beauté et folie vont souvent de compagnie. Si tu n'avais pas tout l'esprit de ta mère, dirais-tu de pareilles sottises? Crois-tu qu'un homme de sens comme moi, crois-tu que le plus riche marchand de Paestum sera assez niais pour accepter un gendre à face de chien? Sois tranquille, je te choisirai, ou plutôt tu te choisiras le plus beau et le plus aimable des hommes. Te fallût-il un prince, je suis assez riche pour te l'acheter.»

[Illustration]

A quelques jours de là, il y eut un grand dîner chez Cecco; il avait invité la fleur de la jeunesse à vingt lieues à la ronde. Le repas était magnifique; on mangea beaucoup, on but davantage; chacun se mit à l'aise et parla dans l'abondance de son coeur. Quand on eut servi le dessert, Cecco se retira dans un coin de la salle, et prenant Violette sur ses genoux:

«Ma chère enfant, lui dit-il tout bas, regarde-moi ce joli jeune homme aux yeux bleus, qui a une raie au milieu de la tête. Crois-tu qu'une femme serait malheureuse avec un pareil chérubin?

—Vous n'y pensez pas, mon père, dit Violette en riant; il a l'air d'une levrette.

—C'est vrai, s'écria le bon Cecco, une vraie tête de levrette! Où avais-je les yeux, pour ne pas voir cela? Mais ce beau capitaine qui a le front ras, le cou serré, les yeux à fleur de tête, la poitrine bombée, c'est un homme celui-là, qu'en dis-tu?

—Mon père, il ressemble à un dogue; j'aurais toujours peur qu'il me mordît.

—Il est de fait qu'il a un faux air de dogue, répondit Cecco en soupirant. N'en parlons plus. Peut-être aimeras-tu mieux un personnage plus grave et plus mûr. Si les femmes savaient choisir, elles ne prendraient jamais un mari qui eût moins de quarante ans. Jusque-là les femmes ne trouvent que des fats qui se laissent adorer; ce n'est vraiment qu'après quarante ans qu'un homme est mûr pour aimer et pour obéir. Que dis-tu de ce conseiller de justice qui parle si bien et qui s'écoute en parlant? Ses cheveux grisonnent, qu'importe! avec des cheveux gris on n'est pas plus sage qu'avec des cheveux noirs.

[Illustration]

—Père, tu ne tiens pas ta parole. Tu vois bien qu'avec ses yeux rouges et les boucles blanches qui lui frisent sur les oreilles, ce seigneur a la mine d'un caniche.»

De tous les convives il en fut de même, pas un n'échappa à la langue de Violette. Celui-ci, qui soupirait en tremblant, ressemblait à un chien turc; celui-là, qui avait de longs cheveux noirs et des yeux caressants, avait la figure d'un épagneul; personne ne fut épargné. On dit, en effet, que, parmi vous autres hommes, il n'en est pas un qui n'ait l'air d'un chien quand on lui met la main sous le nez, en lui cachant la bouche et le menton; vous devez le savoir, vous autres signori, qui êtes tous des savants, car on dit que si vous remuez les pierres de notre Italie, c'est pour demander à nos morts la sagesse qui, à mon avis, ne doit pas être une marchandise commune dans votre pays.

«Violette a trop d'esprit, pensa Cecco, je n'en viendrai jamais à bout par la raison.»

Sur quoi il entra dans une colère blanche; il l'appela ingrate, tête de bois, fille de sot, et finit en la menaçant de la mettre au couvent pour le reste de sa vie. Violette pleura; il se jeta à ses genoux, lui demanda pardon, et lui promit de ne jamais plus lui parler de rien. Le lendemain il se leva sans avoir dormi, embrassa sa fille, la remercia de n'avoir pas les yeux rouges, et attendit que le vent qui tourne les girouettes soufflât du coté de sa maison.

Cette fois, il n'avait pas tort. Avec les femmes il arrive plus de choses en une heure qu'en dix ans avec les hommes, et ce n'est jamais pour elles qu'il est écrit: On ne passe pas par ce chemin.