III

NAISSANCE ET FIANÇAILLES DE PERLINO

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Un jour qu'il y avait fête aux environs, Cecco demanda à sa fille ce qu'il pourrait lui apporter pour lui faire plaisir.

«Père, dit-elle, si tu m'aimes, achète-moi un demi-cantaro de sucre de Palerme et autant d'amandes douces; joins-y cinq ou six bouteilles d'eau de senteur, un peu de musc et d'ambre, une quarantaine de perles, deux saphirs; une poignée de grenats et de rubis; apporte-moi aussi vingt écheveaux de fil d'or, dix aunes de velours vert, une pièce de soie cerise, et surtout, n'oublie pas une auge et une truelle d'argent.»

Qui fut étonné de ce caprice? ce fut le marchand; mais il avait été trop bon mari pour ne pas savoir qu'avec les femmes il est plus court d'obéir que de raisonner; il rentra le soir à la maison avec une mule toute chargée. Que n'eût-il pas fait pour un sourire de son enfant?

Aussitôt que Violette eut reçu tous ces présents, elle monta dans sa chambre et se mit à faire une pâte de sucre et d'amande en l'arrosant d'eau et de jasmin. Puis, comme un potier ou un sculpteur, elle pétrit cette pâte avec sa truelle d'argent, et en moula le plus beau petit jeune homme qu'on eût jamais vu. Elle lui fit les cheveux avec des fils d'or, les yeux avec des saphirs, les dents avec des perles, la langue et les lèvres avec des rubis. Après quoi elle l'habilla de velours et de soie, et le baptisa Perlino, parce qu'il était blanc et rose comme la nacre de la perle.

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Quand elle eut fini son chef-d'oeuvre, qu'elle avait placé sur une table, Violette battit des mains, et se mit à danser autour de Perlino; elle lui chantait les airs les plus tendres, elle lui disait les paroles les plus douces, elle lui envoyait des baisers à échauffer un marbre: peine perdue, la poupée ne bougeait pas. Violette en pleurait de dépit, quand elle se souvint à propos qu'elle avait une fée pour marraine. Quelle marraine, surtout quand elle est fée, rejette le premier voeu qu'on lui adresse? Et voici ma jeune fille qui pria tant et tant, que sa marraine l'entendit de deux cents lieues et en eut pitié. Elle souffla; il n'en faut pas davantage aux fées pour faire un miracle. Tout a coup Perlino ouvre un oeil, puis deux; il tourne la tête à droite, à gauche, puis il éternue comme une personne naturelle; puis, tandis que Violette riait et pleurait de plaisir, voilà mon Perlino qui marche sur la table, gravement, a petits pas, comme une douairière qui revient de l'église ou un bailli qui monte au tribunal.

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Plus joyeuse que si elle eût gagné le royaume de France à la loterie, Violette emporta Perlino dans ses bras, l'embrassa sur les deux joues, le plaça doucement à terre, puis, prenant sa robe des deux mains, elle se mit à danser autour de lui en chantant:

Danse, danse avec moi, Cher Perlino de mon âme,

Danse, danse avec moi,
Si tu veux m'avoir pour femme;
Danse, danse avec moi,
Je serai la reine, et tu seras le roi.
Nous sommes tous deux à la fleur de l'âge,
Plaisir de mes yeux, entrons on ménage.

Courir et sauter,
Danser et chanter.
Voilà toute la vie!
Si tu fais toujours tout ce que je veux,
Mon petit mari, tu seras heureux
A donner envie
Aux dieux
Des cieux.

Danse, danse avec moi:
Cher Perlino de mon âme
Danse, danse avec moi,
Si tu veux m'avoir pour femme;
Danse, danse avec moi,
Je serai la reine et tu seras le roi.

Cecco, qui refusait le compte de ses marchandises, parce qu'il lui semblait dur de ne gagner qu'un million de ducats dans l'année, entendit de son comptoir le bruit qu'on faisait au-dessus de sa tête. «Per Baccho! s'écria-t-il, il se passe là-haut quelque chose d'étrange; il me semble qu'on se querelle.

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Il monta, et, poussant la porte, vit le plus joli spectacle du monde. En face de sa fille, rouge de plaisir, était l'Amour en personne, l'Amour en pourpoint de velours et de soie. Les deux mains dans les mains de sa petite maîtresse, Perlino, sautant des deux pieds à la fois, dansait, dansait, comme s'il ne devait jamais s'arrêter.

Aussitôt que Violette aperçut l'auteur de ses jours, elle lui fit une humble révérence, et lui présenta son bien-aimé.

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«Mon seigneur et père, lui dit-elle, tu m'as toujours dit que tu désirais me voir mariée. Pour t'obéir et te plaire, j'ai choisi un mari suivant mon coeur.

—Tu as bien fait, mon enfant, répondit Cecco, qui devina le mystère; toutes les femmes devraient prendre exemple sur toi. J'en connais plus d'une qui se couperait un doigt de la main, et non pas le plus petit, pour se fabriquer un mari à son goût, un petit mari tout confit de sucre et de fleur d'oranger. Donne-leur ton secret, tu sècheras bien des larmes. Il y a deux mille ans qu'elles se plaignent et dans deux mille ans elles se plaindront encore d'être incomprises et sacrifiées.»

Sur quoi il embrassa son gendre, le fiança sur l'heure, et demanda deux jours pour préparer la noce. Il n'en fallait pas moins pour inviter tous les amis à la ronde et dresser un dîner qui ne fût pas indigne du plus riche marchand de Paestum.

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