IV

L'ENLÈVEMENT DE PERLINO

Pour voir un mariage si nouveau, on vint de bien loin: de Salerne et de la Cava, d'Amalfi et de Sorrente, même d'Ischia et de Pouzzoles. Riches ou pauvres, jeunes ou vieux, amis ou jaloux, chacun voulut connaître Perlino. Par malheur il ne s'est jamais fait de noces sans que le diable ne s'en mêle; la marraine de Violette n'avait pas prévu ce qui devait arriver.

Parmi les invités, on attendait une personne considérable; c'était une marquise des environs, qui s'appelait la dame des Écus-Sonnants. Elle était aussi méchante et aussi vieille que Satan; elle avait la peau jaune et ridée, les yeux caves, les joues creuses, le nez crochu, le menton pointu; mais elle était si riche, si riche, que chacun l'adorait au passage et se disputait l'honneur de lui baiser la main. Cecco la salua jusqu'à terre, et la fit asseoir à sa droite, heureux et fier de présenter sa fille et son gendre à une femme qui, ayant plus de cent millions, lui faisait la grâce de manger son dîner.

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Tout le long du repas, la dame des Écus-Sonnants ne fit que regarder Perlino; la convoitise lui brûlait le coeur. La marquise habitait un château digne des fées: les pierres en étaient d'or et les pavés d'argent. Dans ce château il y avait une galerie où l'on avait rassemblé toutes les curiosités de la terre: une pendule qui sonnait toujours l'heure qu'on désirait, un élixir qui guérissait la goutte et la migraine, un philtre qui changeait le chagrin en joie, une flèche de l'amour, l'ombre de Scipion, le coeur d'une coquette, la religion d'un médecin, une sirène empaillée, trois cornes de licorne, la conscience d'un courtisan, la politesse d'un enrichi, l'hippogriffe d'Orlando, toutes choses qu'on n'a jamais vues et qu'on ne verra jamais autre part; mais à ce trésor il manquait un rubis: c'était ce chérubin de Perlino.

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On n'était pas au dessert que la dame avait résolu de s'emparer de lui. Elle était fort avare; mais ce qu'elle désirait, il le lui fallait sur l'heure et à tout prix. Elle achetait tout ce qui se vend, et même tout ce qui ne se vend pas; pour le reste, elle le volait, bien certaine qu'à Naples la justice n'est faite que pour les petites gens. De médecin ignorant, de mule rechignée et de femme méchante, libera nos, Domine, dit le proverbe. Dès qu'on se fut levé de table, la dame s'approcha de Perlino, qui, né depuis trois jours, n'avait pas encore ouvert les yeux sur la malice du monde; elle lui conta tout ce qu'il y avait de beau et de riche dans le château des Écus-Sonnants:

«Viens avec moi, cher petit ami, lui disait-elle, je te donnerai dans mon palais la place que tu voudras: choisis; te plaît-il d'être page, avec des habits d'or et de soie; chambellan, avec une clef en diamants au milieu du dos; suisse, avec une hallebarde d'argent et un large baudrier d'or qui te fera une poitrine plus brillante que le soleil? Dis un mot, tout est à toi.»

Le pauvre innocent était tout ébloui; mais si peu qu'il eût respiré l'air natal, il était déjà Napolitain, c'est-à-dire le contraire d'une bête.

«Madame, répondit-il naïvement, on dit que travailler c'est le métier des boeufs; il n'est rien de plus sain que de se reposer. Je voudrais un état où il n'y eût rien à faire et beaucoup à gagner, comme font les chanoines de Saint-Janvier.

—Quoi! dit la dame des Écus-Sonnants, à ton âge veux-tu déjà être…?

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—Justement, Madame, interrompit Perlino, et plutôt deux fois qu'une, pour avoir double traitement.

—Qu'a cela ne tienne, reprit la marquise; en attendant, viens que je te montre ma voiture, mon cocher anglais et mes six chevaux gris.»

Et elle l'entraîna vers le perron.

«Et Violette? dit faiblement Perlino.

—Violette nous suit,» répondit la dame en tirant l'imprudent, qui se laissait faire.

Une fois dans la cour, elle lui fit admirer ses chevaux, qui, en piaffant, secouaient de beaux filets de soie rouge parsemés de clochettes d'or; puis elle le fit monter dans la voiture pour essayer les coussins et se mirer dans les glaces.

Tout d'un coup elle ferme la portière: fouette, cocher; les voilà partis pour le château des Êcus-Sonnants.

Violette cependant recevait avec une grâce parfaite les compliments de l'assemblée; bientôt, étonnée de ne plus voir son fiancé, qui ne la quittait guère plus que son ombre, elle court dans toutes les salles: personne; elle monte sur le toit de la maison pour voir si Perlino n'y avait pas été chercher le frais: personne. Dans le lointain on apercevait un nuage de poussière, et un carrosse qui s'enfuyait vers les montagnes au galop de six chevaux. Plus de doute, on enlevait Perlino. A cette vue, Violette sentit son coeur faiblir. Aussitôt, sans penser qu'elle était nu-tête, en coiffure de mariée, en robe de dentelles, en souliers de satin, elle sortit de la maison de son père et se mit à courir après la voiture, appelant à grands cris Perlino et lui tendant les bras.

Vaines paroles qu'emportait le vent. L'ingrat était tout entier aux paroles mielleuses de sa nouvelle maîtresse; il jouait avec les bagues qu'elle portait aux doigts et croyait déjà que le lendemain il se réveillerait prince et seigneur. Hélas! il y en a de plus vieux que lui qui ne sont pas plus sages! Quand sait-on qu'au logis bonté et beauté valent mieux que richesse? C'est quand il est trop tard, et qu'on n'a plus de dents pour ronger les fers qu'on s'est mis aux mains.

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