III
En portant son unique matelas au mont-de-piété, Madeleine n'avait oublié qu'une chose, c'est que, pour sortir de la maison sa dernière richesse, il lui fallait le consentement de Mme Remy. La majestueuse portière avait arrêté Madeleine au passage; gardienne jalouse des droits du propriétaire, elle avait signifié à la pauvre femme qu'elle eût à remonter son matelas. En vain Madeleine lui expliquait qu'il lui fallait de l'argent pour que sa fille eût à manger.
«Tout cela ce sont des paroles, répétait l'austère concierge; vos meubles sont la garantie de votre loyer, je ne connais que ça.»
Sur quoi elle avait pris lentement une prise de tabac et fermé brusquement la porte cochère, sans s'inquiéter des prières de Madeleine.
La situation était grave, car l'ouvrière était peu patiente; cependant elle sentait que Mme Remy avait quelque raison, et peut-être allait-elle se retirer quand arriva Mlle Rose. N'ayant rien à faire, elle venait conter à sa bonne amie, Mme Remy, la singulière idée qu'avait eue Mademoiselle; elle entendait bien faire approuver sa profonde sagesse par la prudente concierge et s'apitoyer avec elle sur la folie des maîtres. A la vue de Madeleine et de son matelas, et de Mme Remy appuyée contre la porte cochère, les bras croisés, Rose demeura toute surprise.
«Que faites-vous donc là?» demanda-t-elle à la portière.
Sur quoi Mme Remy, charmée de se voir soutenue et admirée dans l'exercice de ses fonctions, raconta tout au long et à haute voix à la chère Rose, les singulières prétentions de Madeleine.
«Il y a des gens, dit aigrement la femme de chambre, qui ont des idées particulières. On refuse un secours et on déménage sans payer: c'est une fierté étrangement placée!
—Qu'est-ce que vous dites? demanda brusquement Madeleine, qui avait mal entendu, mais qui sentait que c'était d'elle qu'on s'occupait.
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—Je ne vous parle pas, Madame, reprit dédaigneusement Mme Rose; je ne vous connais pas; je parle à Mme Remy.
—Vous ferez bien de peser vos mots, dit Madeleine, dont la douceur n'était pas la vertu favorite; quand j'habitais au faubourg avec mon mari, j'ai corrigé plus d'une péronnelle qui avait la langue trop longue; ne me faites pas sortir de mon caractère.
—Madame Remy, vous l'entendez, cria la camériste; je vous prends à témoin: cette femme me menace et m'insulte. Et dire qu'on n'a d'égards que pour ces personnes! En ce moment Mademoiselle est là-haut, pour secourir des gens si peu dignes de pitié!
—Chez moi, votre demoiselle? Qu'y vient-elle faire? Ne vous ai-je pas dit que je ne demande rien et que je ne veux pas qu'on entre chez moi?
—Mademoiselle est la fille du propriétaire, dit gravement Mme Remy; elle a le droit de surveiller ses locataires.
—Mademoiselle a voulu juger par elle-même de votre politesse, reprit Rose en ricanant; nous verrons si vous la mettrez à la porte quand elle vous porte l'aumône que vous ne méritez pas.
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—C'est tout vu, cria Madeleine en laissant tomber son matelas, qu'elle soutenait contre le mur; c'est tout vu; personne n'a le droit de s'introduire chez moi, et si votre demoiselle vient m'espionner ou m'outrager, riche ou non, propriétaire ou non, je lui ferai danser une danse comme elle n'en a jamais vu.»
Sur quoi Madeleine se précipita dans l'escalier.
«Au secours! cria Rose; au secours! arrêtez-la!
—Qu'est-ce donc? dit M. de la Guerche, qui entrait en ce moment.
—Courez, Monsieur, cria de plus belle la femme de chambre, qui essayait de se trouver mal; courez, on assassine Mademoiselle. C'est là-haut, au sixième étage, chez la veuve de l'insurgé.
Rose allait s'évanouir, quand elle s'aperçut qu'on l'avait laissée seule pour voler au secours de Marie; Mme Remy elle-même s'était courageusement enfoncée dans l'escalier, un balai à la main. Rose réfléchit qu'un évanouissement solitaire n'aurait point d'intérêt, et, la curiosité l'emportant sur le danger, elle se mit à courir comme les autres.