IV

Quoique Madeleine fût encore jeune et que la colère la poussât, néanmoins on ne monte pas cent vingt marches tout d'une haleine et sans réfléchir. Au second étage, Madeleine songea qu'elle avait été un peu vive; au quatrième, elle se dit que Mlle Rose n'était qu'une sotte; enfin, en arrivant en haut de la maison, elle sentit qu'il fallait repousser froidement une aumône qu'on lui faisait par pitié, et que c'était le moment d'avoir de la dignité. Elle rajusta le mouchoir qu'elle avait sur la tête, tira les deux pointes de sa camisole, et, marchant à petits pas, sans pouvoir calmer l'agitation de son coeur, elle ouvrit la porte en tremblant, mais sans faire de bruit: ses lèvres étaient serrées; sa figure était pâle; l'orage grondait dans son âme. Tout à coup elle s'arrêta, comme si une main invisible l'eût clouée sur le carreau.

Que voyait-elle? Quel spectacle inconnu l'avait ainsi pétrifiée? En face d'elle, mais lui tournant le dos, était ma cousine Marie; sur ses genoux elle tenait la petite fille, qu'elle avait tirée de ses haillons pour la vêtir d'une chemise blanche et d'un long gilet de flanelle qui enveloppait la malade jusqu'aux genoux. En ce moment elle lui ajustait sur la tête un béguin d'indienne, et, avec son mouchoir brodé, elle essuyait la sueur de la fièvre qui coulait sur je front de l'enfant. La pauvre petite fille, toute émue et toute tremblante, passait ses bras autour du cou de ma cousine; Marie embrassait l'enfant avec toute la tendresse d'une mère.

«Maintenant, ma bonne Julie, lui dit-elle, il faut te coucher. Attends-moi, je vais te chercher de beaux draps blancs et une bassinoire; je chaufferai ton lit, et cette vilaine fièvre, nous la chasserons.

—Mademoiselle, ne me quittez pas, murmurait l'enfant en se serrant contre sa bienfaitrice. Je suis si bien près de vous!

—Appelle-moi ta petite maman, disait Marie, et obéis-moi comme à ta mère; dans un instant je reviens.»

[Illustration]

Elle se retourna, et, en se retournant, elle poussa un cri. Devant elle était Madeleine, toujours immobile; de grosses larmes lui tombaient des yeux; elle voulait parler, ses lèvres s'agitaient sans prononcer un mot. Sa colère, soudain arrêtée et chassée par une émotion contraire, c'était une secousse trop forte pour l'ouvrière; elle ne revint à elle qu'en sanglotant.

«Mademoiselle, s'écria-t-elle, laissez-moi vous embrasser; et croyez que ce n'est pas une ingrate que vous obligez!

—Embrassez-moi, ma bonne Madeleine, dit ma cousine avec son aimable sourire, votre baiser me portera bonheur; mais faites vite, nous ne pouvons laisser cette enfant dans des draps qui sentent la fièvre. Je reviens dans un instant.»

Madeleine, trop émue pour marcher, la suivit d'un long regard et se mit à fondre en larmes:

«Voilà, s'écria-t-elle, un coeur d'or! Celle-ci nous aime et nous comprend; elle ne nous humilie pas par sa pitié.»